Playlist
Il suffit que tu te réveilles
Un jour à peu près ordinaire
Pour que résonne à tes oreilles
Comme un écho des millénaires
Jeanne Chéral, On dirait que c'est normal
XIII. Harry. Des blessures et des enchantements
C'est une parenthèse enchantée. Toutes les journées, je les passe avec ma famille – et Ron et Hermione sont comme ma famille, je l'explique à Ada, qui m'écoute chaque soir raconter avec une certaine avidité. On mange des glaces à s'en rendre malade – enfin surtout Iris et Ron. On visite tout ce qui est visitable – des musées moldus aux fabriques artisanales de pâtes, en passant par les bibliothèques magiques et leurs collections anciennes. Il faut toute l'autorité du nom de Papa pour qu'on y laisse pénétrer les jumeaux. Quand je raconte ça à Ada, elle rit et conclut que mon père a sans doute l'habitude de faire ce qu'il veut. Et là je décide qu'il est temps de creuser l'image qu'elle s'en fait :
« Ada, il faut peut-être qu'on parle de mon père. Depuis deux jours, tu en parles comme du Ministre de la Magie ou je ne sais quoi... Il est le directeur de Poudlard, ce qui est une position très... honorable et en vue en Angleterre, je le reconnais... mais... », j'hésite un instant. Mais j'avais déjà fait un plaidoyer pro garou devant elle, après tout ! « C'est un lycanthrope...il a dû se battre deux fois plus que quiconque pour avoir ce qu'il a ! »
« Deux fois seulement ? », elle interroge, la tête posée sur ses genoux.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« En Angleterre, la différence entre garous et sorciers est seulement de deux ? Il suffit de faire deux fois mieux pour être égal ? »
« Non », j'avoue. « Tu as raison, la différence est sans doute bien plus grande »
Comme je soupire, elle m'enlace et m'attire dans des activités qui se passent de mesure.
Le mercredi, j'emmène ma troupe anglaise prendre la ligne 20 du Vaporetto pour une longue visite de la lagune. À Poveglia, je m'oppose à Tiz qui veut leur faire visiter l'hôpital psychiatrique abandonné en arguant que ça ne plaira pas aux jumeaux. Comme globalement, je suis devenu la star dont on profite de la présence, personne n'insiste. J'en ai un peu honte – après tout, je m'étais promis pendant des mois que cette semaine leur serait totalement dédiée – mais j'aurais été prêt à tout pour empêcher une débarquement familial à Poveglia.
« Tu ne vas pas nous la présenter, hein ? », estime Hermione, accoudée au bastingage à côté de moi, lorsque le vaporetto quitte l'îlot.
« Ada ? »
« Tiziano dit que tu l'as rencontrée sur une gondole un soir », elle confirme. « C'est très romantique ! »
« Je sais que ça fait cliché », je soupire, « mais pendant ce premier voyage, on a tout de suite été si proches ! Je veux dire, on a ri instantanément des mêmes choses ! J'avais qu'une idée en tête, la revoir, je l'avoue. Et je retombe sur elle par hasard... c'est un peu magique ! », je conclus volontairement bouffon pour clamer un peu de distance avec mes propos.
« Une bonne fée te protège, Harry, tout le monde le sait ! », rit Hermione en dégageant son visage envahi de mèches poussées par le vent. « Mais tu ne nous la présenteras pas... Je peux te demander pourquoi ? »
« C'est un peu tôt... vous avez vu comme vous êtes nombreux ? Elle serait trop gênée ! », je réponds un peu au hasard. La vérité est que je ne l'ai pas un instant envisagé.
« Tu lui as posé la question ? »
« Non », je reconnais avec une certaine surprise. « Tu crois qu'elle attend ça ? »
« Eh bien, moi à sa place, je trouverais un peu fort qu'on me cache, je croirais que tu as honte de moi ou quelque chose comme ça ! »
Je me dis qu'elle a sans doute raison, que je reste totalement imperméable aux logiques féminines, là où mon frère en joue comme Umbretta de son piano, et j'ai un peu honte de moi.
« Je lui en parlerai », je promets avec sincérité.
Je le fais ce soir là quand, emmitouflés dans deux couvertures, nous nous installons sur son balcon pour regarder les étoiles - son rituel du soir, que j'ai vite adopté.
« Rencontrer ta famille, Harry ? », elle commente, le souffle coupé.
« Il ne s'agit pas de fiançailles, Ada, ou d'un piège. On pourrait faire une promenade ensemble, ou manger une glace, rien de formel ou... Ils sont curieux de toi », je décide de lui avouer. Parce que l'ambassade d'Hermione est claire : ils sont curieux.
« Tu n'es pas un homme à femmes ? », elle questionne étrangement.
« Je ne sais pas ce que tu entends par là, Ada... J'ai eu plusieurs... relations déjà », je balbutie assez déstabilisé.
« Tu les leur as toutes présentées ? »
J'ai présenté Aurore sans doute trop tôt et sans doute maladroitement – plus tard, j'ai plusieurs fois songé que j'avais aussi, du même coup, truqué durablement ses relations avec le monde magique. Ils connaissaient tous Mirna avant que je sorte avec elle – et ce un peu contre leur avis à tous. Mais ils n'ont jamais entendu parlé de Yûna, fréquentée à Osaka, ou de Valentine, avec qui il serait peut-être présomptueux de parler de plus que de flirt.
« Non pas toujours, mais ils n'avaient pas à me partager au quotidien avec une mystérieuse jeune femme », je finis donc par répondre en essayant de paraître léger.
« Je dois y réfléchir », elle répond curieusement sérieuse.
« Ada, je le répète, n'y mets pas plus d'enjeux qu'il y en a ! »
«Que sais-tu de mes enjeux à moi, Harry ? », elle questionne.
«J'avoue que j'ai du mal à voir en quoi mes parents et mes amis seraient des enjeux pour toi !», je réplique, presque agacé de me retrouver pris entre la curiosité des uns et les craintes d'une autre.
«Harry », elle souffle, en serrant ma main plus fort. « Je ne veux pas te mentir. J'ai des amis lycanthropes, pas mal d'amis lycanthropes, je devrais même dire, et le nom de ton père... j'y mets sans doute trop d'attentes mais le rencontrer serait un honneur pour moi. Je dois m'y préparer... »
Sa réaction positive à ma défense des garous sur la gondole prend une autre dimension avec cet aveu. Comme sa réticence à venir vers moi quand elle avait découvert mon patronyme, qui prend maintenant le sens d'une révérence assez sympathique. Il y avait bien des communautés garous en Italie du Nord et, si elle se disait Florentine, elle avait pu vivre plus près des montagnes ou grandir près d'une de ces communautés. Je savais que j'en visiterais une avec plaisir si elle me le proposait. Je me demande ensuite si la rousse un peu sulfureuse qui l'accompagnait au Carnaval compte parmi les garous – je n'ose pas demander mais je l'attire vers moi pour chuchoter à son oreille :
«Remus Lupin est plus facile d'abord que tu ne sembles le croire mais il ne voudrait jamais te mettre mal à l'aise. Si tu trouves que c'est trop tôt, je n'insisterai pas. J'espère tellement qu'il y aura d'autres occasions... », je formule avec précaution.
«Moi aussi », elle répond, et la nuit nous offre un écrin glacé mais étincelant.
Oo
Le jeudi matin, j'arrive assez tard au Palais Cimballi, et les elfes sont déçus mais je ne veux pas de leur petit-déjeuner. Ils m'indiquent immédiatement que mes parents sont sortis avec il signor Tarquino et qu'ils ne reviendront qu'après le déjeuner. Ils me tendent un mot de mon père qui donne les mêmes informations avec plus de détails et d'humour.
«Mes amis, Hermione et Ronald ? », je m'enquiers donc.
«Sortis faire des courses. Des souvenirs, je crois », m'explique l'elfe. « Mais il signor Tiziano et la signorina Umbretta sont là, ainsi que les petits signorini ! »
«Ok, je vais aller à leur recherche », j'indique en me lançant à l'assaut du grand escalier.
J'entends le piano d'Umbretta dès la moitié de l'escalier. Elle reprend assez inlassablement un passage qui, moi, me semble parfait. A moins qu'elle en aime la sonorité, je me dis. Ses portes fenêtres sont grandes ouvertes sur le patio. Les jumeaux jouent devant à se lancer un ballon rouge. Ils ne font presque pas de bruits.
« Harry ! », s'écrie Kane content – il en rate le ballon, qui rebondit sur les dalles.
« Salut les mômes, vous êtes sages ? »
« On s'ennuie un peu », souffle Iris avec des battements de cils suggestifs.
« Je monte dire bonjour à Tiziano et on part en ballade », je promets.
« Ouais ! », ils hurlent évidement, et je mets un doigt sur les lèvres en montrant la porte ouverte. Ils reprennent leurs échanges silencieux de ballon. Je leur fais un clin d'œil approbateur et je reprends mon ascension des escaliers Cimballi.
« Harry, l'homme qui arrivait chaque jour plus tard ! Cette Ada a décidément des arguments efficaces ! », il me lance assez joyeusement dès qu'il me voie, et je décide que je ne me fâcherai pas.
« Tu finiras bien par la rencontrer », je décide de lâcher avec fatalisme. Si Cyrus était là, je n'y échapperais sans doute pas !
« Quand la troupe sera repartie dans les terres de brumes de l'Écosse ? »
« J'avoue que j'hésite à insister », je réponds avec franchise. « Elle est très... impressionnée par mon père... »
« Il ne faut jamais disqualifier la concurrence paternelle ! », professe Tiziano comiquement
« Quelque chose comme cela », je concède avec un sourire et un peu impressionné qu'il soit capable de cette blague malgré le peu de temps qu'il a connu son propre père.
« Mais ça se passe bien entre vous ? », il enquête. Comme j'acquiesce sobrement, il reprend avec délicatesse : « Je suis quand même vexé que tu l'aies retrouvée avant moi ! »
On rit de concert. Par la fenêtre ouverte, on entend les gammes d'Umbretta et le rire d'Iris – Kane a dû manquer le ballon une fois de plus. Un plouf indique une chute dans la fontaine, très certainement.
« À ta décharge, elle ne s'appelle pas réellement Ada et elle n'est pas réellement Vénitienne non plus », je décide de lui avouer. « Son prénom est Aradia », je continue en soignant ma prononciation, « et elle vient de Florence. »
« Aradia ? Ce n'est pas un prénom neutre pour une Florentine ! », il s'exclame. À mon air sans doute niais, il développe : « Aradia, Harry, ça ne te dit rien ? C'est cette sorcière du Xe siècle qui a voulu éduquer les Moldus aux forces magiques pour les sortir de la pauvreté et de la maladie. Elle était Florentine, elle aussi. Et Maddalena Taluti, s'affirmant sa descendante, a fait de même au XIXe siècle. Elle a même écrit un livre qui a été publié chez les Moldus ! »
« Ah oui par cet Américain, Leland ! On nous en avait aussi parlé à Providence, ça me revient. Je me disais aussi que le prénom me disait quelque chose », je réponds.
À la différence de ses collègues américains qui présentaient le livre écrit par Maddalena Taluti et Charles Leland comme d'un exemple de coopération possible entre sorciers et moldus, Fonsfata avait parlé avec un relatif mépris des deux femmes qui, à neuf siècles de distance l'une de l'autre, avaient voulu venir en aide aux Moldus autour d'elles. Tiziano me paraissait plus mesuré dans sa présentation mais, en effet, ce n'était pas un prénom banal à porter.
« C'est peut-être pour cela qu'elle se fait appeler Ada ! », je conclus à haute voix.
« Sûrement », approuve Tizzi.
« Tiziano, Harry ! Venez ! vite ! », crie alors Umbretta depuis le patio.
Il y a de l'urgence dans sa voix. On se penche du même élan par la fenêtre, et la jeune femme complète, le ballon rouge des jumeaux entre les mains : « Les enfants ! Les enfants, ils ont disparu ! ».
« On arrive ! », répond Tizzi. Je suis déjà parti.
J'ai descendu l'escalier quatre à quatre, bousculant les deux elfes attirés par les cris.
« Comment ça, disparus ? », je lâche juste en rejoignant Umbretta au milieu du patio.
« Je ne sais pas, ils jouaient là... je les entendais parler... et puis le silence m'a alertée... »
Quand elle dit cela, j'entends moi aussi le silence qui s'est imposé dans le patio à un moment de ma conversation badine avec Tiziano. Je m'en veux terriblement de ne pas m'en être inquiété.
« Cherchez-les partout », ordonne alors mon ami, arrivé sur mes talons, aux deux elfes. « Les passages, les placards, partout ! Priorité sur le repas ou sur quoi que ce soit ! Allez ! »
« S'ils se sont cachés, ils vont m'entendre », je commente d'une voix sourde parce que je n'arrive pas à me convaincre que la réalité soit si simple.
« J'ai fait partir les elfes. La magie à l'œuvre ici leur serait trop nocive », confirme Tiziano, en se plantant devant la fontaine. « On en est où dans le calendrier lunaire, quelqu'un sait ? »
« A quatre jours de la nouvelle lune », je réponds parce que je ne me lève pas un matin sans regarder et parce que Ada aime à s'endormir en regardant le ciel étoilé au dessus de la lagune.
« C'est trop tôt ! », lâche mon ami.
« Mais c'est le printemps, non ? Ce n'est pas de ces jours ? », intervient Umbretta très nerveusement.
« Si vous me racontiez », j'interviens abruptement.
« Cette fontaine est habitée par les esprits de la maison », commence Tiziano. « Ils sont bénéfiques, ils la protègent mais ils sont peu... précautionneux avec les humains, surtout les jeunes, surtout les garçons... surtout les jours de Lune nouvelle et au printemps...»
« Avant les familles sacrifiaient de jeunes garçons au moment de la construction des maisons », rajoute Umbretta.
« Tu parles du bas IXe siècle », la rabroue sèchement Tiziano.
« Tu veux dire que la fontaine les a capturés ? », je questionne sans leur laisser le temps de se disputer.
«Une fois, on l'a ouverte avec Tizz, et on a été enfermés dedans», m'apprend Umbretta. «mais c'était la nouvelle lune ! »
« Et j'ai pris la raclée de ma vie », conclut sombrement Tizzi, « pour n'avoir pas mieux écouté les mises en garde de Grand-père et manqué à mon devoir de protecteur de ma sœur... »
« Mais vous avez laissé une saloperie pareille au cœur de votre maison ? », je m'indigne.
« Mais c'est le cœur de notre maison », corrige Tiziano. « Il se nourrit de nos forces vitales, il nous protège... C'est le Pacte. »
Mes yeux se posent sur la rune que j'avais déjà remarquée sur la fontaine. Ma gorge se serre.
« Grand-père saura l'ouvrir, il nous avait sortis de là », essaie Umbretta.
Tiziano secoue la tête en disant :
«Le temps qu'il revienne... sans compter l'énergie que ça lui demanderait, c'est à moi de le faire...»
« Je peux t'aider ? », je balbutie sidéré par la vitesse à laquelle cette banale journée de printemps a basculé dans l'horreur.
« Je comptais même te le demander. »
«Vous allez vous en sortir seuls ? », s'inquiète Umbretta, clairement dubitative.
«Si deux briseurs de sorts, dont l'un maître de cette maison, n'y arrivent pas, je ne vois pas exactement qui le pourrait», rétorque sèchement son frère.
« Mais vous n'êtes pas encore diplômés, ni toi, le maître de cette maison », insiste Umbretta.
«Umbrie, cesse de vouloir paraître y connaître quoi que ce soit ! », explose Tiziano avec une virulence peu commune. Sa sœur recule comme s'il l'avait frappée et moi, je me mets entre eux deux.
«On peut sans doute faire les deux. Umbretta, préviens Tarquino – Remus et Dora seraient fous si je ne les prévenais pas», je commence, et Umbrie acquiesce, contente d'avoir quelque chose à faire je crois. Elle s'éloigne tout de suite et, moi, je continue ma médiation : «Mais nous, on va agir dès maintenant. Prudemment, hein, Tizz ? C'est quoi ce pacte ?»
Mon ami me répond par un simple regard, et je traduis à haute voix pour lui comme pour moi :«Un pacte de sang, évidemment. »
« De sang mâle de préférence », il précise la voix totalement brisée d'émotions. « Tu as un couteau ? »
Je plonge ma main dans ma poche et je sors ce canif émaillé offert par Cyrus – ramené du Brésil. Depuis mes aventures à Poveglia, je l'ai toujours sur moi. Dire que je l'avais imaginé comme une défense.
« Il n'y a pas d'autres moyens ? », je vérifie quand même en lui tendant.
« Non. Comme dirait un ami, on a affaire ici à de la vieille magie familiale, bricolée à partir de marqueurs génétiques portés par le liquide rouge des veines du patriarche... Pour le coup, je crois qu'on remonte ici au VIIe siècle - Fonsfata serait épaté non ? », il badine pour la forme, il est livide.
« Tu risques quoi ? », j'enquête. Rien de ce que j'ai entendu jusqu'ici me laisse présager de quoi que ce soit de gratuit.
« Moi ? Rien. »
« Ne me mens pas. »
« Je renouvelle le Pacte et je négocie la libération de ton frère et de ta sœur », il récite presque.
Je ne sais pas comment briser sa carapace et puis je songe aux mômes, pris en otages de forces qui les dépassent, et je décide de laisser tomber.
« Et moi ? »
« Tu me surveilles, que je ne me retourne pas contre toi », il explique - et une vraie inquiétude traverse son regard. «Tu t'empares des gosses dès qu'ils apparaîtront... le moment risque d'être bref... Tu m'emmèneras à l'hôpital si je perds trop de sang, hein ? »
Je me dis que Cyrus a dû détester toutes ces fois où j'ai dû affronter seuls des dangers plus grands que moi devant ses yeux. Mais j'acquiesce. De sa main droite, il fend de la lame son poignet gauche. Il gémit un instant et vacille sous la douleur, et je me demande si je dois le soutenir. Mais il se redresse et plonge ses doigts dans la plaie avant de barbouiller de sang les runes de la fontaine. Une sorte de chant, très aigu, s'élève alors.
«Io, il padrone della famiglia e della casa Cimballi, chiedo l'applicazione del Patto», murmure Tiziano.
Moi, le maître de la famille et de la maison Cimballi, je demande l'application du Pacte, je comprends, la gorge serrée par l'angoisse.
«Le Pacte est vivant », déclare alors une voix presque enfantine. « Il se nourrit du sang. »
«Le sang n'est pas celui des Cimballi », objecte mon ami.
« Mais il est frais et vigoureux », commente une autre voix haut perchée.
« Il n'entre pas dans le Pacte », insiste Tizz, je vois la sueur froide sur son front.
« Le sang des Cimballi est devenu trop vieux », bâille une troisième voix. « Il n'est plus assez fort pour nous ! »
« Je sais, je vous donne le mien », murmure Tizzi.
« Cette fois ? Ou toutes les fois ? »
« Tant que ma vie sera », annonce Tizzi.
Je vais protester contre un pacte que je sens dépasser toute mesure quand le corps endormi de ma petite sœur apparaît devant la fontaine.
« Harry, n'attends pas », souffle Tiziano, et je lui obéis.
Iris est pâle mais elle respire, et son aura magique me semble intacte pour autant que je sache la mesurer. Je la presse contre moi avant de la confier aux elfes revenus timidement à l'entrée du patio.
« Et Kane, Tizz ? », je m'inquiète.
« Nous voulons les deux enfants », indique mon ami d'un ton assez las.
« Il y a trop longtemps que nous n'avons pas eu autant de sang frais et goûteux », répond la deuxième voix.
« Mais ce sang n'est pas celui des Cimballi, il... »
« C'est un sang-de-lune », coupe la troisième voix avec une pointe d'exaltation. « C'est rare et précieux. »
« C'est un fils de garou », je commente pour Tizz comme pour moi, comme si comprendre et analyser pouvait me donner une clé de la démarche à tenir.
« Ce n'est pas un Cimballi », répète Tiziano presque en transe. « Ce serait rompre le Pacte ! Nous vous avons nourris, nous vous avons protégés, vous ne pouvez pas faire ça ! »
« Depuis des décennies, vous ne nous donnez que le sang d'un vieil homme, même plus capable d'engendrer... Toute la maison en est affaiblie ! »
« J'étais parti, je faisais mes études, je suis revenu, je suis fort et jeune », annonce Tiziano en réponse. « Mon sang pour sa vie... »
« Il faut plus que ce que tu nous as donné là », indique la première voix, et le corps de Kane apparaît comme une tentation, avec la consistance d'un spectre.
« Évidemment », murmure Tiz avec résignation et il rapproche mon couteau de son bras.
« Attends qu'ils nous aient rendu Kane », j'interviens, affolé de me sentir aussi démuni.
« En même temps », il indique à la fontaine, et l'image de Kane devient plus nette. Le couteau tranche la chair de Tizzi et une goutte tombe.
L'enveloppe corporelle de mon petit frère gagne en consistance. Je le touche et je sens que le transfert n'est pas terminé. Une deuxième puis une troisième goutte tombent, coquelicots écarlates sur la pierre blanche. Je sens maintenant la chaleur du corps de Kane. Deux autres gouttes, et je sens son souffle contre ma main. Je me saisis alors de son corps qui flotte encore dans les airs, m'attendant presque à une résistance physique mais tout le poids tombe d'un coup dans mes bras. Au même instant, mon ami s'écroule à genoux devant la fontaine. Refusant de réfléchir aux implications de tout ce qui vient de se passer, je cours porter Kane aux elfes et je reviens aussi vite auprès de Tiziano dont le sang coule maintenant en filet sur le sol.
J'essaie différents sorts de soins sans réels résultats quand j'entends des pas et des cris dans mon dos. Il y a la voix de Mãe et celle de Papa, j'entends celle d'Iris qui gémit un peu mais je ne veux pas y croire. Je déchire ma manche pour faire un garrot manuel à la plaie de Tiziano.
« Ma che hai fatto ! ! », hurle alors Tarquino en entrant dans le patio.
Il se précipite vers nous, me bouscule et s'empare de sa main ensanglantée et sans discontinuer de marmonner des propos incohérents, crache plusieurs fois sur la plaie. Le sang s'arrête de couler et un peu de couleur revient à mon ami. J'ose alors me retourner vers l'entrée du patio, où Papa porte Iris dans ses bras et Mãe, Kane qui a l'air encore bien groggy. Umbretta est livide.
« Ma che hai fatto, Tiziano ? », répète Tarquino.
« Ce qu'il fallait », répond sombrement mon ami – il y a du défi dans son regard pour son grand-père mais de la crainte aussi. C'est bien la première fois que j'y vois ce mélange-là.
« Il a sauvé le petit », intervient d'ailleurs Umbretta, comme si elle estimait qu'il fallait un avocat à l'affaire. « Il a sauvé les enfants ! »
« Tu es lié à jamais à cette maison maintenant, Tiziano », scande alors Tarquino. « Tu devras être là à chacune des Lunes nouvelles pour renouveler le Pacte ou sinon elle s'écroulera ! Tu sais ça ? Après tous les sacrifices que j'ai fait pour que tu sois libre ! »
« J'ai choisi », répond Tiziano, et il y a de la résolution dans ses yeux mais aussi de la crainte, toujours.
« Tu ne m'as pas dit ça », je remarque, même si ce n'est sans doute pas le moment.
Il hausse les épaules et marmonne : « Je savais que je le ferais un jour. Si ça n'avait pas été pour ton frère, ça aurait été pour mon fils... J'aurai un fils, Grand-père, et il portera un jour le Pacte, comme tous les Cimballi mâles avant lui !»
« Et la malédiction et l'enchantement perdureront », complète son grand-père en pleurant.
Ooo
Le déjeuner ensuite est une affaire languissante. Personne n'ose réellement revenir sur l'incident de ce matin, comme l'appelle pudiquement Tarquino. Il préside comme d'habitude à la tablée mais il pourrait ne pas être là, ça ne changerait rien. Mãe ne lâche pas Iris ou Kane d'un millimètre, et Papa les suit des yeux en permanence. Tiziano est épuisé, comme les petits d'ailleurs, et Umbretta est étonnamment silencieuse et pensive. Dans ce quasi silence permanent, la sonnerie du miroir communiquant de Ron paraît un clairon et soulève les protestations d'Hermione :
«C'est pas comme si tu étais de service, si ? Tu ne peux pas lâcher ce truc deux secondes?»
« Si, pardon, mais j'attends des nouvelles d'un... dossier », répond Ron trop nerveux et vague pour que je ne me demande pas ce qu'il cache. Il se lève en disant : « Ah, c'est toi, Ginny, attends, je sors... »
Je ne sais pas pourquoi mais la manière dont il évite les yeux de tous termine de réveiller toute ma suspicion.
«Il a beaucoup de secrets comme ça ? », je questionne, et Hermione hausse les épaules l'air perplexe elle aussi.
Avant qu'elle me réponde, un hibou arrive dans la salle à manger de Tarquino, il plane plusieurs fois, répugnant visiblement à se poser et se laisser approcher. Je reconnais la marque qu'il porte en même temps que Papa, qui s'écrie :
«Dora, un hibou de la Division pour toi !»
«Pas de vacances pour les Aurors, décidément », je plaisante, mais ma blague tombe à plat.
Mãe déroule le rouleau avec une expression crispée – je pense qu'elle se dit qu'elle n'est pas prête à plaindre qui que ce soit ou à régler les problèmes des autres après la matinée que nous avons eue–, mais sa lecture terminée, elle est livide :
« Drago a été attaqué. Il est dans le coma à Sainte Mangouste. »
oooo
Bon, j'admets, Fénoire est de sortie...
Notes sur les personnages
Ada (Aradia)
Mystérieuse jeune sorcière florentine dont Harry est amoureux.
Tiziano Cimballi
Sorcier vénitien, ami de Harry.
Umbretta (Umbrie) Cimballi
Cracmolle vénitienne, soeur de Tiziano. Pianiste.
Tarquino Cimballi
Grand-père de Tiziano et Umbretta.
Charles Leland (1824-1903), folkloriste et journaliste américain tout à fait réel. Il a publié en 1899 Aradia ou l'évangile des sorcières, un manifeste pour le néopaganisme. Une partie, le Vangelo, est présenté comme la traduction directe d'un traité écrit par une sorcière florentine - Maddalena Taluti. Voilà, vous savez tout ou presque..
Note linguistique (pour les précis)
Ma che hai fatto - Mais qu'est-ce que tu as fait (Merci à Maola pour la correction des textes italiens)
Note sur le calendrier lunaire
Nouvelle lune le 10 mars 1992 - donc cette folle journée a lieu le 6 mars.
Elle continue la semaine prochaine à Londres, avec un chapitre 14, "Des guérisons et des questions", confié à Cyrus, évidemment.
Je manque de temps pour mettre mes notes sur le blog mais j'y pense...
