Playlist

Amour, mon père et je ne sais pas comment,
Amour, ma mère et tous ces sentiments
Amour, mon frère et ma sœur évidemment,
Amour, serait-ce un jeu d'enfant à crier tout le temps ?
Louise Attaque, Amours

XVI. Cyrus, Des complots et des aveux

Drago ne s'est pas réveillé le lendemain. Les preuves de son activité cérébrale et même physiques se multipliaient, mais Susan restait d'avis que brusquer son réveil était une mauvaise conception de la médecine. Andromeda a essayé de la convaincre en invoquant l'inquiétude de sa famille et elle s'est faite rabrouer comme Dora avant elle :
«Je soigne ce garçon, Madame Tonks. Je ne me demande pas si une enquête à besoin de lui ou si sa famille a des choses à lui dire, s'il a un examen à passer ou une soirée à l'opéra, je me demande ce qui est le mieux pour son corps !»

Il a fallu que Ted empêche Granny de lui lancer des sorts. Et heureusement, je ne vous raconte pas la réaction de Severus si quelqu'un de notre famille touchait un cheveu de sa femme enceinte ! Restait Astoria: elle, avait l'air d'un jouet abandonné sur une chaise de l'hôpital ; elle ne m'engueulait même plus quand elle me voyait ; peut-être ne me voyait-elle pas d'ailleurs. Elle s'est levée sans rien dire quand sa sœur Daphné est venue la chercher – encore une qui n'a pas jugé bon de m'adresser la parole.

Lorsque Susan est venue m'ausculter, je m'attendais à ce qu'elle me garde moi aussi. J'ai donc été surpris quand elle a annoncé que je pouvais sortir si je continuais de me reposer pendant une grande semaine. Ginny a promis qu'elle se portait garante de l'ordonnance, évidemment. Deux Aurors sont ensuite venus me montrer les fameuses photos sélectionnées par Ron et quelques autres, représentants des personnes soupçonnées d'activités illicites côté sorcier ou côté moldu. D'ailleurs, une bonne partie des photos étaient des clichés immobiles et particulièrement inexpressifs provenant de la Police moldue. Je ne trouvais pas qu'ils aidaient à reconnaître des gens que j'avais à peine croisés dans une fête, dansant, buvant, souriant. Au bout du compte, j'en ai reconnus moins que Ron, et les deux gars étaient déçus même s'ils sont restés très polis avec moi.

«Et l'enquête, elle avance ? », j'ai essayé de savoir.

«Nous ne sommes pas habilités à en discuter avec vous, Monsieur Lupin », m'a répondu le plus courageux des deux.

J'aurais bien hurlé que, sans moi, il n'y aurait pas eu d'enquête et que, surtout, qu'elle aurait encore plus patiné. J'aurais bien demandé si Ron avait pu obtenir le droit d'interroger Hermosa McNair. J'aurais bien fait un scandale et je crois que les gars l'ont senti parce qu'ils ont levé le camp fissa. Estimant sans doute qu'il me fallait une diversion, Ginny a alors annoncé qu'elle avait eu un appel de Maninder et Aesthélia qui voulaient savoir quand je leur donnerais une première version de ma partie. J'y aurais presque vu un complot si j'avais eu assez de ressort pour me sentir paranoïaque.

« Ils n'ont même pas demandé comment j'allais ? », j'ai protesté.

« Non, pourquoi ? », a menti Ginny en n'essayant même pas d'être crédible.

Il s'est vite avéré que ma liberté de choix semblait bien remise en cause quelle que soit la direction vers laquelle je me tournais. Quand Susan a signé mon autorisation de sortie de Sainte-Mangouste, personne ne m'a demandé où je voulais aller. Il paraissait même évident pour tout le monde que ça ne pouvait être qu'à Poudlard. D'après Mãe, arrivée sur ces entrefaites, l'appartement de Londres n'était pas sûr : elle ne pouvait pas m'offrir une surveillance permanente, et j'avais été agressé tout près. On y est donc juste passés, sous haute garde, Ginny et moi, pour prendre ce dont nous pourrions avoir besoin pour un séjour d'une durée indéterminée.

« Et l'appart de Ron ? », j'ai osé questionné dans la voiture du Ministère qui nous véhiculait vers la Croisée des chemins.

« Hermione et lui se sont installés, chacun chez leurs parents, pour quelques temps », a alors indiqué Ginny.

J'ai regardé ma petite amie, et sa grimace a confirmé que j'avais bien compris. Ainsi je pourrais aussi me sentir responsable de la séparation de Hermione et Ron, si j'avais deux secondes à perdre ? Génial. Je n'ai pas osé reparler de Hermosa McNair du coup – il n'aurait plus manqué que ça retombe sur Ron !

« Et Madame Pomfresh pourra surveiller la fin de ton rétablissement », a ajouté ma mère adoptive, ne souhaitant évidemment pas être en reste.

« Et la bibliothèque me permettra de finir mon article », j'ai préféré conclure avant elles deux. J'ai ma dignité.

Même si j'ai soupiré pour la forme, je n'étais pas totalement contre le plan. Poudlard était aussi bien qu'ailleurs en l'instance, et j'étais prêt à faire preuve de bonne volonté pour qu'ils se rassurent et oublient. Mais j'avais du mal avec le fait que je me faisais si clairement exclure de ce qui avait été mon projet, fallait le reconnaître. À la manière dont Mãe et Ginny ont prudemment évité le sujet, je dirais qu'elles le savaient.

À Poudlard, les élèves les plus âgés se rappelaient de moi, et les autres avaient dû en entendre parler J'ai salué comme un politicien ou un capitaine de Quidditch la foule des curieux. Ça a fait rire la majorité de ceux qui me connaissaient déjà, et ça m'a fait me sentir un peu mieux. J'aurais peut-être improvisé un discours, mais Kane et Iris se sont jetés dans mes bras :

« Tu vas mieux ? », s'est inquiété le premier.

« Tu vas rester ici, c'est vrai ? », a questionné la seconde.

« Le temps d'aller vraiment vraiment mieux », j'ai tenu à préciser – Mãe n'a pas protesté.

On a gravi les escaliers de l'aile des professeurs, et ça me faisait bizarre de revenir comme ça. Pas que je ne revienne pas des week-end et des vacances, mais là il y avait une autre teneur à tout ça. J'ai évité d'y mettre des mots qui m'auraient fait mal à l'estomac.

Papa nous attendait – ayant évité de rajouter encore à la curiosité des élèves en descendant nous accueillir. Une fois que tout le monde s'était embrassé, je voulais aller rejoindre ma chambre, enfin ma chambre commune avec Harry quand Papa est intervenu.

« Sauf si cet arrangement vous déplaît, j'ai pensé qu'une chambre... une chambre qui serait à Ginny et à toi... serait plus adaptée », il a indiqué en désignant l'autre extrémité du couloir.

Il y a trois ans, il y avait eu là, quelques jours, une chambre que Drago et Nero avaient partagée. Du coup, ça me faisait un peu bizarre d'y entrer, mais en fait, la nouvelle chambre n'avait rien à voir. Elle était plus vaste, tenant plus du studio avec deux gros fauteuils devant les grandes fenêtres et une table avec deux chaises permettant d'envisager des repas isolés. Le lit n'avait même pas de baldaquin !

« Merci », a soufflé spontanément Ginny.

« Vous pouvez évidemment la modifier à votre envie », a ajouté Mãe.

« On ne va pas rester là des années non plus », j'ai quand même rétorqué, parce que c'était important, non ?

« J'espère que l'enquête sera vite bouclée », a répondu Mãe, et je l'ai regardée fixement jusqu'à ce qu'elle continue. «Installez-vous, et on aura le temps de discuter plus tard... je compte dîner là avant d'y retourner. Je passerais bien un peu de temps avec les jumeaux là, tout de suite ! »

Ça doit être un truc pour lequel les parents prennent des cours, le chic de retourner la situation. Ils vous doivent des explications et, finalement, c'est vous qui les empêchez de s'occuper de vos petits frères et sœurs ! J'ai opiné avec fatalisme : j'étais là pour une «grande semaine», j'allais pas me prendre la tête avec elle, comme ça dès les cinq premières minutes.

« Moi, je serais dans mon bureau », a indiqué Remus en la suivant hors de la chambre.

« Ne fais pas cette tête ! », a soupiré Ginny en se jetant sur le lit, plus large que celui de Londres et en roulant dessus comme une petite fille qu'elle est au fond.

« À te voir, on serait en vacances romantiques », j'ai râlé pour la forme mais j'allais mieux et Ginny était aussi belle que d'habitude.

« Ben, on a raté Venise », elle a remarqué de manière suggestive.

J'ai mis un sort de fermeture sur la porte et un autre de silence pour plus de sûreté.

oo

La discussion sur l'enquête n'a eu lieu qu'après le dîner et la disparition des mômes envoyés au lit avec Linky. Ils ont bien essayé d'obtenir que je les accompagne pour leur lire une histoire, mais Papa a dit non – simplement, non – mais avec un ton que nul ici n'aurait défié pour si peu.

« Même si c'est contre toutes les procédures, Cyrus », a commencé Mãe sans autre introduction, « je vais te dire où en est l'enquête. »

« Pourquoi est-ce interdit ? », a voulu savoir Ginny.

« Parce que Cyrus reste un témoin capital et, qu'à ce titre il doit être protégé, et lui donner trop d'informations va plutôt à l'encontre de cet objectif », a patiemment expliqué Mãe.

« Mais en en apprenant plus, je ferais peut-être des relations entre des choses que j'aie pu voir sans les remarquer sur le moment », j'ai objecté. « Regardez le tatouage : il a fallu qu'on en reparle Ron, Drago et moi, plusieurs jours après la soirée, pour qu'on y voit une piste... »

« C'est exactement pour cela que je t'en parle », m'a coupé ma mère adoptive avec un sourire en coin. « Et puis aussi parce que sinon je n'aurais jamais la paix ! »

« Et puis parce qu'il est de coutume dans notre famille d'essayer de partager nos informations », a rajouté Papa, un poil nerveusement.

« C'est pour moi ça ? », j'ai questionné beaucoup trop abruptement sans doute.

Il a levé les yeux au ciel – ce qui n'est pas fréquent, et encore moins fréquent dans ce type de géométrie, c'est Mãe qui a répondu :

« Si tu voulais bien entendre combien ton père s'en veut, Cyrus, combien il pense qu'il a perdu ta confiance... »

« Ou rien fait pour la mériter », a renchéri Papa.

«...ça nous permettrait peut-être de sortir de cette histoire en ayant tous grandi », elle a conclu.

Ginny regardait ailleurs, mais moi, j'ai continué à faire face, hésitant entre céder à la paranoïa et hurler qu'ils me manipulaient et oser les croire et entendre qu'ils se donnaient plus de tort dans l'affaire que j'aurais eu envie de leur en coller.

« Mais le plus simple est de continuer mon compte-rendu », a repris Mãe comme si elle sentait que j'avais besoin de temps pour leur répondre quoi que ce soit de cohérent.

« Ok », j'ai indiqué prudemment.

« On n'en est pas bien loin. Les dépôts que nous avions surveillés sont restés abandonnés depuis. Les Moldus ont trouvé la trace de revendeurs dans différentes villes. Ils n'en savaient pas bien long, mais nous, on n'a même pas trouvé ça de notre côté... »

« Drago pensait que les produits étaient avant tout destinés au marché moldu », j'ai commenté.

« Drago est toujours dans le coma », a soupiré Ginny avec un ton désolé que je n'aurais jamais auparavant imaginé ma fiancée utiliser pour mon néo-cousin.

« Et il en savait plus qu'il nous en a dit », j'ai remarqué parce que tout le monde allait peut-être beaucoup trop vite à le disculper. « Au fait, vous avez interrogé Hermosa McNair ? D'après Drago, elle en sait pas mal sur tout ça ; c'est elle qui l'a traîné à leurs soirées ! »

« C'était donc encore une de tes idées ? », s'est amusée Dora en secouant la tête. « Non, Ron est venu m'en parler, et nous avons préféré un autre plan : Hermosa McNair est sous surveillance constante, mais personne ne lui a parlé. D'abord parce que l'idée est de voir qui de la bande elle fréquente régulièrement, sans l'alarmer plus avant. Nous avons ainsi déjà repéré Vassili Garinov, qui est attaché à l'ambassade moldue de Bulgarie mais de mère sorcière... Vous l'avez tous les deux désigné comme un des participants actifs de la soirée – un grand blond... Les Moldus nous ont expliqués qu'il est quasi intouchable pour eux – immunité diplomatique. Reste la voie sorcière, mais nous n'en sommes qu'au-début de l'enquête là-aussi... Et nos rapports avec les Bulgares ne sont pas des plus faciles... »

«Et l'autre raison pour laquelle vous avez évité de parler à Hermosa ?», j'ai questionné super concentré sur ses explications.

«Eh bien, elle ne s'appelle pas que McNair« a soupiré Mãe. «Inigo Fioralquila n'est peut-être plus Ministre de la Magie en Espagne mais il garde d'importantes connexions dans toute l'Europe. Kingsley est convaincu que si on s'approche trop d'Hermosa, les pressions vont s'accumuler !«

« Il y a une dimension internationale à l'affaire – côté moldu comme côté sorcier », a souligné Papa. « Albus va d'ailleurs mettre des diplomates à disposition de la Division. »

« On a deux pistes continentales sur ce réseau - deux pistes sorcières, j'entends. Je reviendrais sur les pistes moldues après», a continué d'expliquer Mãe, très solennelle. «On a les écoles de Durmstrand et de Beaux-Bâtons, dans lesquelles une grande partie de sorciers identifiés comme tels sont allés. J'ai envoyé Dawn en France consulter les dossiers de scolarité - Madame Maxime a accepté. La deuxième piste est l'existence de pays où les populations moldues et sorcières se côtoient davantage que chez nous... On n'a pas que Hermosa qui vient d'Espagne - deux mecs que vous aviez identifiés sur photos sont aussi issues de vieilles familles espagnoles... Je ne sais pas si vous le savez mais en Espagne, les pouvoirs moldus et sorciers sont très proches parce que la famille royale d'Espagne est dépositaire du Secret...«

«Vous devriez embaucher Harry, il adorerait !», je commente.

«Vous voulez dire que ce réseau est protégé par le Roi d'Espagne ?», s'intéresse plus intelligemment sans doute Ginny.

«Bien trop tôt pour le dire - mais nous cherchons des logiques. Je continue : dans la plupart des pays de l'Est de l'Europe, les autorités sorcières ne sont pas comparables aux nôtres», explique encore Mãe. «Pour survivre à des États moldus extrêmement répressifs, ils se sont repliés sur de petites communautés géographiques et ethniques et ils disposent de peu de moyens de contrôle sur leurs populations. Un des seuls moyens de connaissance et d'estimation du nombre de sorciers est la fréquentation de Durmstrand - ce qui ne concerne qu'une toute petite minorité ! »

« La plupart sont éduqués parmi les Moldus ? », s'est encore intéressée Ginny.

« Exactement », a confirmé Mãe. « On peut imaginer que notre petite bande ait profité de ces situations particulières pour prospérer dans son trafic ! »

J'ai repensé à nos deux identités d'emprunt – Ianninek et Begic. C'étaient deux sorciers, mais Drago n'avait rencontré que le second à Durmstrand. Ça confirmait l'information de Mãe.

« Mais que viennent-ils faire ici en Angleterre ? Ils agissent aussi en France ? », j'ai demandé.

« Eh bien, nous pensons qu'ils cherchent avant tout à étendre leur marché... La police moldue dispose d'un réseau d'informations international qui a l'air très efficace, et ils ont déjà relevé des affaires en Belgique, en Allemagne et au Luxembourg qui pourraient être apparentées... Nous essayons de faire confirmer de notre côté mais notre coopération internationale n'est pas aussi organisée », a regretté Mãe.

« Et en Suisse ? », je questionne, repensant soudain à la nationalité du chef présumé de la bande ici.

« Kuno Teuffer ? », a correctement interprété Mãe. « Lui aussi, nous le surveillons depuis le témoignage de Ron, mais il est particulièrement prudent et pour l'instant nous n'avons rien trouvé qui puisse le relier au XIC... »

« Mais vous en savez plus sur lui maintenant ? Ou vous êtes autant fâchés avec les autorités suisses ?», j'insiste.

« C'est surtout que Teuffer vient lui-aussi d'une famille qui a des entrées moldues et sorcières dans plusieurs pays », elle a soupiré.

« Bref vous êtes bloqués par des histoires politiques et diplomatiques», j'ai remarqué, pas loin de m'en délecter. J'ai vu dans le regard de Papa qu'il lisait correctement en moi mais il s'est abstenu de tout commentaire.

« Et pour essayer d'en sortir, je pars demain pour une tournée diplomatique avec un gars de la coopération magique », a répondu Mãe avec un soupir – Mãe en diplomate, c'était assez hilarant, mais je n'ai rien dit. « Du coup, ce sera bien que vous soyez là pour aider Remus avec les jumeaux », elle a perfidement conclu. Quand je vous parlais de complot !

oo

Les jumeaux doivent tremper dans la cabale parce que le lendemain matin, ils tiennent pour acquis qu'on va les accompagner jusqu'à leur école à Pré-au-lard. Comme il fait beau, que l'idée de m'asseoir pour lire ou écrire me donne des boutons, je décide que c'est une bonne idée. Ils tiennent tous les deux à me tenir la main, mais Ginny le vit bien. Ils tiennent aussi à me présenter à leur maîtresse qui est polie avec moi, mais plus intéressée par Ginny et le pourquoi de son forfait au championnat européen, en fait.

« J'ai lu que vous êtes blessée », elle explique avec un regard curieux pour ma compagne qui effectivement, et pour cause, n'a pas l'air bien malade.

Ginny rosit un peu, hésite et puis hausse les épaules :
« C'est une interprétation de l'entraîneur pour la presse », elle décide d'avouer. « Je dirais plutôt que nous avions un désaccord sur les priorités... »

« Vous allez négocier votre transfert vers un autre club ? », veut savoir la maîtresse, et j'espère qu'elle n'a pas d'amis journalistes.

« C'est une possibilité », répond Ginny sur un ton qui ne prête pas à insister, et l'autre l'entend.

Elle se rappelle aussi peut-être qu'elle a une classe à assumer.

« Tu vas chercher un autre club ? », je questionne Ginny dès que nous sommes seuls dans les rues assez calmes de Pré-au-lard.

« Tu sais bien que non », elle me répond un poil exaspérée. « Mais imagine que je lui parle de faire des études de médecine ? Qu'est-ce qu'elle aurait pensé ? »

« Mais... si c'est ce que tu vas faire, elle finira bien par le savoir, non ? », je remarque.

« Alors, je ne suis pas prête à le dire », elle soupire, l'air désolée maintenant, et je ne sais que la serrer contre moi. Je remarque juste après qu'un magasin de miroirs a ouvert à Pré-au-lard depuis ma dernière visite.

« Tu ferais bien de t'en racheter un », estime Ginny.

«Pour que Harry m'engueule ?», je marmonne.

«Je ne crois pas que l'absence de miroir empêchera quoi que ce soit», elle se moque, la perfide.

Et nous entrons dans la boutique. Je choisis le plus cher – un peu comme une pénitence d'avoir brisé le modèle dernier cri offert par Papa. Je ne me vois pas y mettre moins que lui. Le vendeur lie l'objet avec mon empreinte magique afin qu'il réponde à ma voix et uniquement à elle. Dès qu'il a fini ce paramétrage, le miroir annonce que j'ai vingt-huit messages. Onze sont de Harry, suivi de près par Archibald (neuf). Aesthelia et Maninder en ont laissés deux chacun. Luna en a laissé un hier et Ron, ce matin. Les deux derniers sont inconnus.

« Comment est-ce possible ? », je demande au vendeur qui grimace.

«La démultiplication des utilisateurs et l'interconnexion entre les réseaux nationaux provoquent des erreurs de ce genre», il explique, l'air gêné comme si le dérèglement était de sa faute.

« Donc ce sont soit de nouveaux utilisateurs, soit des appels de l'étranger ? », veut clarifier Ginny.

« Le plus simple est d'écouter les messages », propose le vendeur avec un geste fataliste.

« Je le ferai plus tard, merci », je coupe court, peu désireux de tomber sur un message de Harry me hurlant que je ne suis pas son frère, là dans la boutique, juste parce que le réseau international saturé aurait mal enregistré son empreinte!

oo

Ginny ne proteste pas quand je prends le chemin des écoliers pour revenir au château. Je sens bien que sa décision d'abandonner le Quidditch lui pose encore question, mais je ne suis pas sûr que je serais bien reçu si je proposais d'en parler. On tombe évidemment sur Hagrid qui surveille des licornes pleines. On reste avec lui deux grandes heures, remplies de magie simple et harmonieuse qui ramène un sourire presque serein sur les lèvres de Gin. Hagrid a l'air content de nous voir mais ne pose aucune question - ni sur l'incident qui m'a ramené ici, ni sur la carrière de Quidditch d'une certaine tête rousse. On est si bien avec lui qu'on rentre tard, mourants de faim, proies consentantes pour la sollicitude de Linky. On estime ensuite qu'on a mérité une sieste. Je replace les mêmes sorts sur la porte que la veille.

L'après-midi est donc relativement entamé, quand je décide que je n'échapperais pas éternellement à l'obligation de terminer ce fichu article et, après un regard pour Ginny que je trouve toujours aussi belle, je décrète que j'y arriverai sans doute mieux à la bibliothèque. Gin dit qu'elle va retourner voir Hagrid, et je mesure que l'inactivité n'est sans doute pas le meilleur traitement de son indécision. Mais une fois de plus, je ne sais pas comment l'aider.

À la bibliothèque, Madame Pince est ouvertement contente de me voir – un truc qu'Archibald ne voudra jamais croire !
« Cyrus Lupin ! Je n'espérais pas vous voir si vite ! », elle affirme, avec un sourire un peu effrayant.

« Je voudrais travailler ici – j'ai un article à finir », je me sens obliger de justifier ma présence.

« Oh, mais dans la grande salle, vous allez être trop dérangé ! Tous ces élèves sont incapables de rester concentrés plus de cinq secondes ! Installez-vous donc dans la salle d'étude des professeurs ! », elle propose.

J'essaie bien de décliner son offre, qui m'intimide encore plus que son accueil, mais elle ne veut rien entendre et je me retrouve dans une pièce de la bibliothèque que, je me rends compte, je n'ai jamais trop visitée. C'est un drôle de sentiment. Mais Papa ne répète-t-il pas comme Albus que Poudlard n'est jamais à court de surprise même pour son directeur ?

Quand j'arrive à cesser de contempler les fresques du plafond où courent des centaures et de ruminer mon impuissance à aider Ginny, j'ai le temps de rédiger et relire tous mes commentaires ou compléments aux parties écrites par Maninder et Aesthelia avant que Baldo Evrard entre chargé de lourds volumes et visiblement non prévenu de ma présence.

« Oh, Cyrus Lupin ! Quelle surprise ! Au travail en plus ! », il s'exclame. Il pose les livres sur la table et traverse l'espace qui nous sépare pour me serrer la main.

« Je ne suis pas réellement en vacances, professeur Evrard », je remarque en lui rendant sa poignée de main.

«Professeur ? Allons, Cyrus Lupin, vous me faîtes me sentir aussi vieux que Merlin ! J'ai à peine dix ans de plus que vous! Appelez-moi Baldo ! », il proteste gentiment.

« Si vous m'appelez Cyrus », je cède de bonne grâce. Je ne suis pas un défenseur acharné des formalités – Sirius les méprisait parce que ses parents les vénéraient, et Remus m'a appris qu'elles étaient un outil, une arme autant qu'une marque de révérence.

« J'ai lu avec intérêt votre participation à cet antidote », il enchaîne – et je me rappelle que Severus ne lui trouve qu'un seul défaut : l'enthousiasme le rend bavard.

« Comme vous l'avez remarqué, ce n'était qu'une petite participation ! », je modère.

« Vous savez que j'ai enseigné en Australie ? », il enchaîne, et j'opine. « J'avais vu là-bas d'autres cas de mauvaise préparation de ce philtre : il est en perte de vitesse, progressivement remplacé par la formule européenne ! »

«Vraiment ?», je m'intéresse. « Il faut en parler à Maninder qui pensait que le sujet n'avait pas du tout été assez traité !»

Ça fait rosir Evrard.

« Le professeur Maninder est un grand spécialiste », il balbutie.

« Parce qu'il est toujours curieux de parler avec tous ceux qui sont prêts à partager son expérience », j'explique.

« À l'occasion, avec plaisir », il commente – après un moment d'hésitation.

« À l'occasion », je confirme.

« Et vous continuez sur le même sujet ? », il demande sans doute pour changer de conversation et en désignant les parchemins qui m'entourent.

« Non, j'écris... je participe à un article collectif sur les potions d'initiation amazonienne – enfin, une en particulier », je réponds en choisissant avec soin mes mots.

« Ah oui, les potions d'initiation », il commente sur un ton entendu qui m'agace un peu mais j'arrive à me dominer.

« Oui, pour être précis, celle qui m'a valu des ennuis il y a quelques semaines », je renchéris donc en affrontant son regard, et il est un temps déstabilisé par mon culot.

« Je la croyais interdite », il répond.

« Ça n'empêche pas de l'étudier », je remarque.

« Si la préparation n'est pas réglementée », il rappelle.

« Elle ne l'est pas encore », je concède.

« Une urgence alors », il comprend.

« Un peu, Maninder et Aesthelia Marin da Silva m'ont aidé », j'avoue.

« Maninder et Marin da Silva... », il répète, impressionné.

« Je n'en mérite pas tant, hein ? », je soupire.

« Eh bien, je ne sais pas, Cyrus. S'ils jugent qu'ils doivent le faire, c'est que c'est important... je veux dire que ça dépasse sans doute la simple amitié qu'ils vous portent sûrement ou... »

« …qu'ils portent à mon père », je complète plus pour lui que pour moi – je doute qu'il s'en rende compte mais ça me fait du bien de parler de tout ça avec quelqu'un de presque inconnu.

« Je doute qu'ils écrivent un article avec vous pour lui plaire ! », il m'assure l'air surpris de mes raisonnements.

« Surtout que ça ne marcherait sans doute pas », je lui accorde.

Ce coup-ci, il ne trouve rien à me répondre – je crois qu'il vient de comprendre que je me parle d'abord à moi même.

« Je suis désolé », je lui assure. « Je finis par voir des complots pour me faire réussir ma vie malgré moi presque partout, en ce moment ! »

« Ce serait assez rare comme type de complots, non ? », il s'amuse un peu.

« J'ai une famille légèrement hors norme », je lui rappelle – enfin, lui n'y a sans doute jamais beaucoup réfléchi. « Merci de m'avoir fait prendre du recul. »

« Content d'avoir été utile », il formule une fois qu'il a compris ma réponse. Puis il rajoute : «Je lirai l'article quand il sera publié. »

« Si vous voulez, je vous le montre quand j'aurais fini ma partie – je dois préciser le contexte ethnomagique », je lui propose.

« Je ne suis pas sûr d'être compétent, mais je serais honoré », il répond et je vois qu'il est sincère.

« L'affaire est faite », je lui affirme.

Ooo

Les jours suivants se passent à peu près de la même façon. J'accompagne seul les jumeaux à l'école, parce que Ginny n'a pas envie de répondre à des questions mais nous nous retrouvons pour aller aider Hagrid quand il n'a pas cours le matin. Nous évitons aussi les repas de la Grande salle, et Papa ou Severus ne font aucune remarque lorsqu'on prend un verre avec eux le soir, après le dîner. Comme l'a souligné Mãe, c'est sans doute bien que nous soyons là parce que le surlendemain est l'anniversaire de Papa - je m'en rends compte à la dernière minute. Les jumeaux sont trop contents que je les aide à monter une petite fête surprise avec Minerva et Severus en invités d'honneur.

Les nouvelles de Mãe sont sporadiques – elle est à Paris, à Berlin, à Luxembourg, à Berne, à Sofia... On arrive à savoir de Ron qu'il surveille Hermosa McNair et Teuffer, et c'est tout. Drago reste dans le coma ; Ginny ne répond pas aux appels et aux hiboux de son entraîneur ; moi, je repousse sans cesse le moment d'appeler Harry. D'ailleurs je n'ai pas réactivé mon miroir depuis le premier jour.

Mais mon article avance bien – j'en suis honnêtement assez content. J'en suis à relire une énième fois la version que je compte montrer à Papa, Severus et Evrard le soir même, quand la porte de l'appartement claque avec une violence totalement inhabituelle. Je lève la tête et je vois Ginny qui pousse les jumeaux devant elle, et ils n'ont pas l'air d'en mener bien large.

« Racontez donc à Cyrus », intime ma douce fiancée avec un air fulminant avant même que je ne pose une question.

« On... on voulait juste donner à manger au poulpe », balbutie Kane.

« Au poulpe ? », je répète un poil incrédule.

« Et je les ai repêchés dans le lac, à moitié noyés ! », souligne Ginny. Je me rends compte qu'ils ont les cheveux emmêlés et humides et les robes un peu boueuses. « Vous êtes décidément indécrottables dans la famille ! »

« Il nous a reconnus trop tard », essaie Iris.

« On lui donne souvent à manger avec Hagrid », veut renchérir Kane. Iris lève les yeux au ciel.

« Avec Hagrid », je souligne, et il baisse la tête.

« On est désolés », commence Iris avec l'air de vouloir prendre les choses en main. « On est vraiment désolés. On ne recommencera plus... On va aller se changer et on restera dans notre chambre », elle termine avec une étrange fermeté qui effare Ginny.

«On sera très sages», rajoute Kane, se rangeant à la stratégie de sa sœur avant de redevenir lui-même et de demander : « Tu ne diras pas, hein ? »

Iris lui écrase le pied de frustration et, moi, je me mords les joues pour ne pas rire.

« Ah voilà, tu voudrais que je ne dise pas à Papa ou Mãe que vous faites n'importe quoi ! », je m'amuse.

« Ce n'était pas n'importe quoi », proteste Kane. « C'est un accident... Je suis sûr que le poulpe est désolé, même ! »

« Et puis Harry, il n'a pas parlé de notre cabane, lui », rajoute Iris.

«Kane et Iris, on ne va pas tout seuls au devant des créatures magiques, quelles qu'elles soient », je gronde un peu maintenant, refusant de me laisser entraîner sur la pente savonneuse de la compétition entre grands frères. « Si Gin n'avait pas été là par hasard, vous vous seriez peut-être noyés ! »

« Toi aussi, tu fais des bêtises ! », estime alors Iris, exaspérée.

« Et Papa et Mãe, ils vont croire qu'on n'a pas écouté », gémit Kane – chacun sur leur registre. Mais le second m'intrigue – autant dire que la première m'agace.

« Pas écouté quoi ? », je demande.

« Ce que t'as dit : qu'il faut être prudents devant la magie, qu'on est sans défense, tout ça ! », répond Kane, et cette fois, les larmes ne sont pas loin. Le savon sur la prise de risque est récent, je comprends.

« Vous aviez fait quoi ? »

« Rien ! », crache Iris. « Juste écouté une stupide fontaine ! »

« A Venise », complète plus piteusement Kane.

Il me revient alors que Papa à Sainte-Mangouste avait mentionné qu'ils avaient vécu quelque chose de stressant le matin même de leur retour.

« Elle voulait mon sang parce que je suis un enfant de lune et un garçon », rajoute mon petit frère, presque un peu fier.

« Ton sang ? », intervient Ginny, clairement horrifiée, et les jumeaux échangent un regard inquiet et se taisent prudemment.

« Bref, je vois que ça ne vous a pas réellement servi de leçon », je décide à haute voix. « Et pour te répondre, Iris, je fais sans doute encore des bêtises, comme tu dis, mais je finis à l'hôpital – ça te plairait de finir à l'hôpital ? » Elle secoue la tête vivement. « Alors vous allez en effet aller vous changer fissa et... je verrais ce que je dis à Papa, mais j'ai bien peur qu'il ait besoin de savoir que vous vouliez nourrir le Poulpe tous seuls », je termine.

Kane ouvre la bouche pour protester, mais Iris lui écrase le pied une nouvelle fois et le pousse vers leur chambre en lui chuchotant des trucs à l'oreille. C'est un duo de choc, ces deux-là.

« Tu vas vraiment lui dire ? », veut savoir Gin quand on a entendu la porte de leur chambre se refermer.

« Non ? », je lui demande.

« Si, je crois que si », elle soupire. « On doit vieillir malgré nous ! »

Quand Papa passe finalement, les jumeaux n'ont pas encore osé re-pointer leur nez dans le salon et, moi, j'ai quasiment terminé ma relecture totale de l'article. Il nous salue à peine, file directement dans son bureau, l'air de quelqu'un de débordé.

«J'ai une réunion d'équipe là-maintenant, jusqu'au dîner», il indique en ressortant. «Vous descendez ?«

Ginny a réellement beaucoup de mal à se sentir à l'aise à la table des professeurs, et je secoue donc la tête.

«Vous nous rejoignez après chez Severus ?», insiste un peu Papa.

«Si tu veux», je cède parce que, au pire, je peux y aller seul.

«Je vais voir si je peux arriver à ce qu'Evrard se joigne à nous», il réfléchit tout haut.

«Tu veux que j'aie l'impression de passer un examen ?», je proteste un peu.

«J'avais plutôt l'impression de rééquilibrer le jury», il m'oppose avec un clin d'œil. «Je ne comprends pas la moitié de ce dont vous discutez, et Severus t'est totalement acquis !»

«Bien sûr», je me marre à mon tour.

Il va réellement partir cette fois, lorsqu'il revient sur ses pas :
«Oh, Cyrus, il m'a semblé comprendre que tu n'avais pas réactivé ton miroir...»

«J'en ai acheté un mais...», je reconnais en repensant à tous les messages qui s'étaient affichés alors. Ça risquait bien d'être pire maintenant !

«Harry va bientôt t'envoyer une Beuglante si tu ne l'appelles pas !»

«Ah», je soupire.

«Je lui ai dit que je me rappelais d'un temps où il savait mieux te prendre que ça, mais je crois qu'il se sent extrêmement laissé de côté dans tout ça». Je ravale qu'il n'avait qu'à venir nous voir. Je sais que Papa l'en a empêché. «Tu resteras toujours son petit frère, Cyrus, je crois qu'il faut que tu te fasses à l'idée !», il conclut.

La mention de l'existence de ma fratrie est le rappel qui me manquait. Il me faut pourtant tout mon courage pour dénoncer les mômes.

«A propos de petits frères», je soupire, et je n'ai pas besoin d'aller plus loin. Papa revient vers nous - enfin vers Ginny :

«Je savais bien que j'oubliais quelque chose : merci Ginny, d'être venus à leur secours. Ils sont intenables ces deux-là, il va falloir que je fasse quelque chose !»

«Tu savais ?», je relève.

«Poudlard tend à prévenir le corps enseignant quand un jeune sorcier tombe dans le lac», il me répond - un poil moqueur. «Mes enfants compris.»,

Alors que j'en suis à me demander toutes les choses que lui a dit Poudlard sans que je m'en rende compte, Ginny, oublieuse de sa colère de tout à l'heure, cherche à minimiser l'affaire : «Oh, j'étais là un peu par hasard, et ils ont eu très peur, je crois... Le Poulpe ne les a pas reconnus... Et Cyrus les a grondés !»

«Et tu as l'impression qu'ils ont entendu le message ?», questionne Papa en se tournant vers moi.

«Tu es sûr que tu parles d'eux, là ?», je réponds, surpris moi même de la vitesse à laquelle ma paranoïa peut réagir avant que ma raison ne puisse peser le pour et le contre.

«Merlin, Cyrus», soupire Papa en se serrant la base du nez dans un geste de fatigue et d'agacement qui n'est jamais de très bon augure. «Qu'est-ce que tu as besoin d'entendre ? Que j'ai eu peur ? Que je sais que tu as voulu nous prouver toute ton indépendance en prenant des risques insensés ? Que je m'en sens responsable ? Que ça ne change rien au fait que je t'aime et que je suis fier de toi ? Qu'est-ce qui manque ?»

Ginny me lance un regard relativement ému, comme pour me dire que je ne peux pas rester planté là au milieu du salon. Je me déplace avant de savoir quoi dire. Je pose une main un peu timide sur son épaule et il me regarde avec une vraie attente dans les yeux.

«Je ne sais pas pour Iris et Kane, mais moi, je ne crois pas que ces choses puissent être répétées trop de fois», je souffle.

oooooo

Note
Le professeur Evrard, sorcier britannique, enseigne les potions après la calamiteuse Mademoiselle Ash.
(Une seule note, si ce n'est pas le bonheur !)

Bon, le prochain nous ramène à Venise auprès de Harry, la famille Cimballi, la mystérieuse Ada et la fin du Carnaval... ça s'appelle Ambassades et Sarabandes... courrier bienvenu !