Playlist
Emma m'aima je n'sais pourquoi Emma
M'aima-t-elle Emma Emma pourquoi moi
Pourquoi pas l'autre et pourquoi pas çui-là
Emma m'aima m'aima-t-elle Emma moi
Y a pas la vie si y a pas la folie
La lâche pas elle passera qu'une fois
Dans de biens belles belles mélodies
Si ré la do c'est pas do ré si la
Les Têtes raides, Emma, Album L'an Demain
Il peut convenir de remplacer Emma par Ada pour coller au chapitre ;-)
XVII. Harry, Ambassades et Sarabandes
Quand j'ouvre les yeux, Tiziano est assis au pied du lit de Kane dans lequel j'ai dormi. Même sans mes lunettes, il n'a pas l'air d'avoir fermé l'œil.
«Tiz ? », j'essaie, incertain de la manière dont il va accueillir ma présence.
«Il t'a demandé de rester ? », il questionne immédiatement. Ce n'est pas aussi agressif qu'on aurait pu le craindre, mais je l'ai connu plus content de me voir.
«Umbrie aussi », je modère en cherchant mes lunettes à tâtons.
Pourquoi suis-je resté au fait ? Parce que l'histoire de Tarquino m'a touché ? Parce que Umbretta a crié quand elle a cru Tiz mort ou blessé ? Je ne sais même plus. Peut-être parce que j'aurais dû partir à Londres avec ma propre famille et que j'avais besoin de m'occuper de mes amis vénitiens faute de l'avoir fait. Allez savoir ! Je trouve et enfile mes lunettes. Je vois ainsi mon ami hausser les épaules, agacé par la mention de sa sœur. Je comprends maintenant la nature pernicieuse de la responsabilité qu'il estime avoir envers elle, mais je ne sais pas si je suis celui qui doit essayer de l'en libérer.
«Ils ont beaucoup de choses à te dire », je reprends – un peu mieux réveillé, un début de stratégie se structure dans ma tête. N'ai-je pas monnayé hier ma médiation en plaidant auprès de Tarquino pour qu'il raconte à Umbretta aussi les raisons de son état actuel ? Il me semble que ça changerait le regard qu'elle pose sur elle-même et la magie et que ça rééquilibrerait en partie les charges entre elle et Tiziano. « Vous avez beaucoup de choses à vous dire », je précise.
«Je ne sais pas ce qu'il lui a mis en tête... ou ce qu'il t'a raconté, mais il n'y a pas tant à discuter», estime Tiziano, la fatigue rendant ses propos décousus et amers. « Je n'ai d'autres choix que de réparer... ce que mon père n'a pas fait, ce que mon grand-père n'a pas jugé bon de faire... cette maison, ma sœur... ma lignée !»
«C'est ton interprétation des choses », je souffle. «Tarquino a voulu porter toute la faute et il n'a pas assez partagé de choses avec toi ; le résultat est que tu crois à ton tour qu'il n'y a qu'une seule façon de prendre tes responsabilités : c'est de les prendre toutes et entièrement... Tu n'envisages pas d'autres possibilités ; tu exclues Umbrie de fait de la transmission, ou même ton grand-père ! »
«Qu'est-ce que Umbrie pourrait faire, Harry ? », il questionne presque avec lassitude.
«Elle est une Cimballi autant que toi et même si elle ne porte pas le Pacte... »
«Une fille et une cracmolle, je te rappelle ! », il s'exclame douloureusement.
«Mais alors pourquoi l'entendait-elle ? Pourquoi la fontaine lui parlait-elle à elle aussi ? », je coupe.
Il n'a pas de réponse à ça. «Si tout ça ne la concernait pas, elle n'aurait pas entendu la fontaine, elle n'aurait pas été prise, tu n'aurais pas voulu la sauver... », je développe sans oser aller jusqu'au bout de mon raisonnement. Mais j'ai son attention, il faut bien que j'en fasse quelque chose : « La tradition ne dit peut-être rien de la place des filles, mais les traditions sont faites pour être réinventées ! Sinon la magie serait la même depuis l'aube des temps ! Sinon aucun sortilège nouveau n'aurait jamais été inventé, et les briseurs de sorts ne pourraient pas travailler... »
«Merci, merci, Harry, mais la Scuola n'ouvre pas avant lundi, et je passe pour le cours d'épistémologie magique ce matin», il m'oppose en levant ses deux mains devant lui comme pour bloquer physiquement mes propos. Il y a une pointe de rire dans sa voix, et je m'y accroche.
«Excuse-moi, mais j'avais pourtant l'impression qu'il fallait en revenir aux bases ! », je blague.
«Tu es sérieux, Harry ? Tu crois vraiment qu'il y a plusieurs façons de porter ce pacte ? », il interroge alors, hésitant entre dérision et espoir.
«Seuls les Cimballi peuvent y répondre », je lui affirme. « Mais de ce que ton grand-père m'a raconté, de ce que Umbrie m'a laissé entendre, tu es moins seul que... »
«Mon grand-père a voulu changer la tradition en n'imposant pas à mon père d'accepter le pacte à sa majorité, et regarde où nous en sommes aujourd'hui ! », il m'oppose avec colère maintenant.
«Ton père n'est pas mort parce qu'il avait refusé le Pacte, Tiz, tu ne peux pas dire ça ! Je devrais peut-être dire que mes parents biologiques sont morts parce qu'ils avaient choisi d'avoir un enfant?», je lui oppose. « Tes parents ont choisi une vie aventureuse et ils sont tombés sur plus forts qu'eux. Je ne les connaissais pas mais je ne vois pas de raison de croire qu'il y a plus que ça derrière leur mort. Ton père aurait pu mourir ici, pour des tas de raisons – un coffre en mauvais état dans une banque gobelin, par exemple ! -, et ton grand-père aurait dû porter malgré son âge le Pacte plus longtemps... Et les esprits de la maison auraient de la même façon essayé de trouver des forces plus vives dans ton sang ou... celui de ta sœur... »
«De ma sœur ? Encore ? », il relève.
«Tu sais quoi sur ce Pacte, Tizzi ? », je décide de lui demander. « Il se nourrit de quoi ? »
«De la magie à travers le sang », il répond et, quand la réponse flotte dans les airs, il me dévisage, blême.
«La magie de Tarquino était déjà insuffisante quand vous aviez dix et sept ans », j'indique inutilement - je sais qu'il est déjà là où Tarquino a mis une demi-heure à m'amener.
«Mais la magie d'un enfant, incontrôlée et offerte, incapable de résister...», il murmure. «Umbrie? Non ! »
«Sa magie pour vos deux vies », je confirme.
«Mais pourquoi elle ? », il hurle avec une intensité comparable à celle de sa sœur hier soir quand elle l'a cru disparu.
« Parce que tu es le garçon », je soupire, désolé de devoir répéter un truc aussi agaçant.
« Elle n'est pas... cracmolle ? », il demande, buttant sur le mot pour des raisons sans doute nouvelles.
« J'avoue que je ne sais pas s'il y a un mot pour désigner son état... Je n'ai pas osé questionner ton grand-père hier soir sur ce qu'il a tenté ou non pour remédier à sa condition... mais ça mériterait de chercher un peu... Je mettrais bien mon grand-père et Hermione sur l'affaire », je réfléchis à haute voix.
« Et il t'a raconté ça ?», gronde soudain Tiziano en se levant. «A toi ? Et pas à moi ? Che venga ancora parlarmi dell'onore della famiglia!»
«Il te l'aurait raconté si tu étais resté», je contre, sans relever ses allusions à l'honneur de sa famille. «Il l'aurait raconté à n'importe qui hier soir, tellement il s'en voulait !»
«Si ça le gênait tant, il aurait dû en parler avant. M'en parler avant», rétorque mon ami.
«Il voulait que tu sois libre, toi. Que tu échappes au Pacte», je réponds étonné qu'il n'en soit pas arrivé là tout seul - je le connaissais plus rapide et apte à décoder les comportements des autres. Ma réponse fait néanmoins son chemin : elle ne lui plaît pas mais il finit par en voir toute l'implacable logique.
«Mais la médaille aurait pu sauver sa magie », gronde alors Tiziano qui ne veut pas abandonner si vite la colère et la rébellion qu'il a si bien nourries en son cœur.
« Si Tarquino avait maîtrisé leur création à l'époque, Tiz. Il ne sait le faire que depuis peu si j'ai bien compris...et il s'en veut assez de ne pas en avoir muni Kane et Iris dès leur arrivée », j'essaie de l'apaiser.
« C'est ça qu'il cherchait tant », il comprend soudain et il se rassoit sur cette réalisation.
« Éviter que ça puisse se reproduire l'a hanté... pour vos enfants sans doute, pour l'avenir », je propose, intimement certain que je ne suis pas loin de la vérité.
« Au mépris de toute tradition », conclut Tiziano avec une sérénité nouvelle.
Je hausse les épaules simplement – l'heure n'est pas au triomphe. On se regarde deux ou trois minutes sans dire un mot puis Tiz se lève complètement et sort. Son pas résonne dans le patio puis dans la cage d'escalier de pierres. Je retiens mon souffle, mais rien n'indique qu'il soit monté ou descendu. Il a sans doute été frappé à la porte de Tarquino.
oo
Je sors de ma chambre une demi-heure plus tard et j'apprends des elfes qu'Umbretta et Tiziano sont enfermés avec leur grand-père dans le bureau du vieil alchimiste. Les elfes ont l'air surpris de ce développement mais plutôt contents et, me basant sur la capacité de baromètre de Linky, je décide que c'est de bon augure. Mon petit déjeuner avalé en solitaire, je décide de laisser les Cimballi discuter de leur lignée et de ses traditions entre eux. Personne ne me demande de partir, mais je pense que j'ai fait tout ce que je pouvais pour eux. C'est à eux de trouver des solutions qui leur conviennent. Il est possible aussi que la réponse d'Ada à mon hibou, arrivée pendant mon sommeil et précisant qu'elle m'attend, emporte aussi une partie de ma décision.
En me rendant chez elle, j'appelle Papa. Cyrus devrait sortir dans la journée de Sainte-Mangouste et Drago est toujours dans le coma. L'enquête bat son plein mais sans réelles avancées. Il me dit qu'il compte rapatrier Cyrus à Poudlard à sa sortie, parce que l'appartement de Londres n'est pas assez sûr, et il me demande si je crois qu'il va accepter facilement. Relativement méchamment, je lui réponds que le mieux est de ne pas lui laisser le choix et de laisser sa culpabilité faire le reste. Il me dit en riant que j'ai trop fréquenté Severus dans mon enfance. Je ris moi aussi sur le coup mais je pèse ces paroles-là les trois rues qui suivent. Une fois de plus ma capacité à manipuler les autres m'inquiète, même si je sais qu'elle vient autant de Remus que de Severus ou, plus justement, qu'elle est une sorte de synthèse de ce que chacun d'eux m'a appris sur mes prochains. J'essaie de me convaincre qu'elle a été utile aux Cimballi quand j'arrive devant chez Ada.
Un facteur moldu tire une charrette de paquets et il a l'air à la fois embarrassé par le volume et perdu dans le quartier encore désert à cette heure. Il m'avise et me demande de l'aide :
« Vous ne connaissez par hasard, Aradia Taluti ? », il me lance quand je m'approche de lui.
Taluti ? Mon esprit butte sur le nom comme un pied sur une dalle disjointe. Mais peut-on envisager que plusieurs femmes se prénomment Aradia dans ce quartier ?
« Je connais une Aradia », je réponds donc. « Elle habite ici », je rajoute en lui montrant l'immeuble.
« Ah, voilà où se cachait le numéro sept », il marmonne. « Pourquoi ne l'ai-je pas vu avant ? »
Je soupçonne immédiatement un sortilège affaibli d'incartabilité. Le facteur n'a vu l'immeuble que parce que je lui ai désigné le bâtiment.
« Je vais chez elle », je propose alors sur un coup de tête. « Je peux lui apporter ».
« Vraiment ? Ce serait bien gentil de votre part », il soupire avec un véritable soulagement.
Quand il s'éloigne, j'examine le paquet. Il a été envoyé de Florence, un grand tampon noir le dit. Par un certain P. Battista. Je regarde ensuite l'adresse tracée sur le paquet : Aradia Taluti... Les lettres sont bien formées, pas d'erreurs possibles. Taluti... et elle se disait impressionnée par mon patronyme ! Sans trop savoir quoi en penser, je monte les escaliers étroits. Je frappe en criant : «C'est le facteur ! »
C'est Fiametta qui ouvre à la volée.
« C'est Harry ! », elle crie pour Ada qui doit être sous la douche au bruit de l'eau.
« Je fais aussi facteur », je commente en montrant le paquet dans ma main.
« On ne vous apprend pas en Angleterre qu'on peut faire des cadeaux aux jeunes femmes que l'on fréquente ? », elle rétorque d'un ton critique mais en s'effaçant pour me laisser entrer.
« Harry, tu es déjà là », lance alors Ada qui sort en toute hâte de la salle de bain, enveloppée dans un immense peignoir blanc, plutôt trop grand pour elle. Il y a de la joie dans sa voix.
« Tu as un paquet », j'insiste pourtant. Je ne sais pas exactement pourquoi mais il faut que je la voie réagir. « Le facteur ne trouvait pas la maison... »
« Ça arrive tout le temps », elle commente, mais je sens sa réticence. Elle prend quand même le paquet, lit l'adresse, me regarde et se rend compte que je ne l'ai pas quittée des yeux.
« Taluti ? », je souligne.
« C'est mon nom », elle répond sur la défensive.
« Mystérieuse Ada, qui s'appelle Aradia, qui se dit impressionnée par des Lupin mais se nomme Taluti... ça mériterait que tu m'expliques », je conclus.
Fiametta et Ada échangent un regard, puis la première annonce :
« Eh bien moi, j'avais des courses à faire... Ada, on s'écrit pour voir ce qu'on fait ce soir ? »
Ada opine juste ; je ne dis rien. Fiametta sort sur un « au revoir » bien sage, qui lui ressemble peu.
« Tu es de la famille de Maddalena Taluti ? », j'enquête immédiatement.
«Oui... quatre générations après, mais oui, mon père est son petit-fils, enfin l'un de ses petits-fils...»
« Et il t'a prénommée Aradia ? »
Elle soupire.
« Mon père était un homme très engagé politiquement : pour le retour de l'autonomie des cités magiques, pour l'égalité des créatures, pour l'accès à l'éducation magique aux Moldus... Il avait des amis et des correspondants dans tous les pays du monde, il ne vivait que pour ses causes, chacune se fondant dans l'importance de la lutte... Ma mère l'a quitté quand j'avais deux ans... une de mes tantes s'est occupée de moi. »
« Il est mort ? », je demande notoirement plus doucement.
« Quand j'avais dix ans. »
« Comment ? », je souffle. Je voudrais la prendre dans mes bras mais le paquet qu'elle serre contre sa poitrine m'en empêche.
« Je n'ai pas envie de te le dire », elle répond bizarrement. « Tu poserais les mauvaises questions – celles que nous ne sommes pas prêts à aborder, Harry. Il est mort, et c'est tout. Tout était trop lourd à porter alors : Taluti, Aradia, les combats de mon père, la fuite de ma mère... C'est alors qu'est née Ada. »
J'opine – et je suis sincère, je pense comprendre ce qu'elle veut dire. Si quelqu'un demain me demandait de lui raconter mes affrontements avec Voldemort, que répondrais-je ? Je comprends jusqu'à son choix de changer de nom.
« Mais ta mère est vivante ? », j'essaie malgré tout.
« Elle ne tient pas à avoir trop de mes nouvelles », elle répond sèchement. « Je ne lui rappelle pas des choses positives, et elle a une nouvelle vie maintenant, d'autres enfants, plus conformes à ses vœux... »
« Ada... » je souffre pour elle, parce que le rejet me paraît pire que l'absence.
« Ce n'est rien, Harry, j'ai toujours ma tante, mes cousins et des amis, beaucoup d'amis... »
« Et moi », je propose, le cœur un peu battant.
Elle a un sourire fugace.
« Ce serait bien », elle reconnaît, plus doucement. « Mais tu comprends que je sois prudente à m'attacher... Beaucoup m'a déjà été retiré... »
« Je comprends », je promets en songeant que j'ai visiblement le chic pour attirer des orphelins autour de moi. Puis je pense à Hermione et Ron et je décide que je suis injuste avec tout le monde.
« Tu es déçu que je t'ai caché ça ? », elle questionne alors assez timidement.
« J'ai été surpris », j'admets. « Je ne cherchais pas à te prendre en défaut mais... Tu portes – bien malgré toi – un nom et un prénom peu banals et tu les caches... Je ne suis pas trop paranoïaque mais je ne peux que me demander, non ? »
«Tout le monde ne connaît pas les travaux de Maddalena Taluti – et beaucoup en pensent du mal», elle me répond – et c'est sans doute un test, je décide.
« Je n'ai jamais rien lu d'elle – je sais ce qu'on m'en a dit en cours : pas seulement ici, d'ailleurs, c'est aux États-Unis qu'on nous a le plus parlé d'elle et d'Aradia... et des travaux de Leland, le cracmol américain qui a popularisé leurs travaux dans le monde anglophone... » Ma présentation la fait sourire. « N'importe quoi ? », je questionne, un peu anxieux.
« Non, ça va, tu n'as pas lâché encore « amoureuse des Moldus » ou folle... c'est déjà bien ! », elle sourit avec simplicité.
« Tu sais que le grand-père de mon ami Tiziano a lu Maddalena Taluti et en particulier ses travaux sur les amulettes contrariant les magies de lune ? », je lance en me disant que c'est quand même le jour où jamais pour poser la question.
« Vraiment ? Malheureusement, les parties les plus appliquées ont été perdues », elle commente. Elle a posé son paquet sur la table basse – sans l'ouvrir. « Tu veux du café ? »
« Avec plaisir », j'affirme, et on se déplace vers la cuisine. « Tarquino, le grand-père de Tiziano, a sans doute reconstitué une partie de la pratique », j'ajoute.
« Vraiment ? », elle répète en préparant le café.
« Leur maison est habitée par des esprits liés à leur famille par une magie utilisant le pouvoir de régénération de la lune nouvelle », je développe. « C'est une vieille magie de sang, un peu agressive avec les jeunes enfants – si tu vois ce que je veux dire. Il recherche depuis longtemps un moyen de les protéger... »
« A quoi tiennent les réputations », elle commente. « Avant de te connaître, j'aurais cru que les Cimballi tenaient le sacrifice humain comme justifié pour assurer la survie de leur lignée et de leur palais ! »
« Tiziano meurt d'envie de te rencontrer », je réponds, sans chercher à savoir quelle part de ses propos est vraie. Même ce type de défense, je connais trop bien. Rien ne peut remplacer la connaissance mutuelle.
« Lui aussi ! », elle s'amuse, et le café bouillonne en remplissant la partie haute de la cafetière. L'odeur embaume la cuisine.
« On pourrait sortir tous les quatre, avec Fiametta », je propose sur une nouvelle impulsion relativement gryffondoresque mais qui me paraît découler de tout ce qui a précédé.
« Fiametta avec un Cimballi ? », elle s'amuse en me tendant une tasse.
« Je ne sais rien de Fiametta, et je ne ferais pas d'enquête, mais je connais Tiziano », je rétorque en soufflant sur ma tasse. « Il ne s'agit pas de les marier, mais de profiter des derniers bals du carnaval. Tizzi saura nous faire entrer où vous voulez ! D'ailleurs, il est possible que deux copines françaises se joignent à nous ! », je rajoute, les idées se télescopant dans ma tête.
« Deux Françaises ? », elle sourcille.
« L'une est étudiante avec moi - et j'ai bien dû être platoniquement amoureux d'elle quand nous avions 13 ans. Elle s'appelle Aliénor et je ne crois plus du tout l'intéresser. Sa cousine Brunissande est en visite, et Tiz est assez amoureux d'elle », j'explique.
« Ça fait beaucoup trop de filles pour aller au bal ! », elle m'oppose.
« Certes », je reconnais, sans trop savoir quoi ajouter.
« Mais Fiametta peut se trouver un cavalier s'il le faut », elle reprend. « Ton amour de 13 ans est plus difficile à caser... »
« Tiz aura peut-être une idée », je glisse. « Il a de vieux amis ici... »
« Oui, trouve leur donc des vrais Vénitiens de souche ! », elle se marre. « Très peu pour moi, mais très bien pour des Françaises ! »
« Très peu pour toi ? », je m'amuse à mon tour, en arrêtant son poignet alors qu'elle prend un morceau de sucre.
« J'ai un petit faible pour les Anglais en ce moment », elle souffle en me regardant droit dans les yeux.
ooo
On est en pleins préparatifs pour le Bal des Aquilone quand mon miroir sonne.
« Laisse donc, tu vas mélanger tout ton maquillage », proteste Fiametta quand je fais mine de le prendre.
« Réponds, Ada, c'est peut-être Tizzi », je lance donc en m'immobilisant pour laisser à Fiametta la possibilité de finir son compliqué maquillage de feuillages dont elle a déjà recouvert le visage de Ada.
«Pronto ? », j'entends Ada dire avant d'ajouter précipitamment.«Oh scusa, non parlo inglese!»
«Qui est-ce ? », je la presse sans pouvoir bouger. « Hermione, Ron, mon père ? »
«Tuo fratello, io credo », elle souffle visiblement terriblement intimidée.
«Cyrus ? », je demande, et elle tend le miroir vers moi. C'est bien mon frère qui plisse les yeux pour me reconnaître sous le maquillage.
«Harry ? » il questionne d'une voix incrédule. « Mais qu'est-ce que tu t'es fichu sur la figure ? »
« Du maquillage », je réponds en anglais. « Fia, on peut faire une pause ? », je demande en italien.
« Che bello, tuo fratello ! », commente Fiametta en me laissant prendre la conversation.
« Tu m'as l'air en bonne compagnie, même si vous avez tous des trucs bizarre sur la tronche », estime Cyrus, assez mort de rire.
« Tu as eu Ada, et son amie Fiametta me maquillait. C'est le dernier bal du Carnaval ce soir... un truc important, ici ».
« Je vois que certains s'amusent bien ! Rappelle-moi avec laquelle tu sors ? »
« Tout le monde ne peut pas se foutre dans des histoires interplanétaires de trafics de drogue à l'échelle européenne », je riposte. « Et je suis avec Ada. »
« Tu vois, je me demandais pourquoi j'avais mis tant de temps à me racheter un miroir... ça vient de me revenir », il soupire. Et comme à chaque fois qu'il prend la peine d'avoir l'air d'un chiot battu, je suis incapable de continuer de l'engueuler. « Elle ne parle pas anglais ? »
La vérité est que je n'en sais rien, en fait. Mais on a toujours parlé italien ensemble et même avec Papa. Et sa réaction là m'a paru totalement franche.
« On n'a pas besoin de parler anglais », je réponds.
« Bien sûr, je te dérange, je vois », il conclut un peu abruptement.
« Non, j'ai un peu de temps. Pas celui de t'engueuler comme tu le mérites mais quand même celui de te demander comment tu vas », je fais rapidement machine arrière. J'ai besoin de Cyrus dans ma vie, c'est comme ça.
« Oh moi, je vais bien – mieux que Drago en tout cas », il répond l'air attristé.
« Toujours pas réveillé ? », je comprends en me disant qu'on en a fait du chemin quand même : on s'inquiète collectivement et sincèrement de la santé de Drago.
« Pas que je sache mais je ne sais pas tout », il commente avec un infime soupire résigné.
« Mae est revenue ? », j'essaie sur une autre piste – je vois Fiametta s'agacer ostensiblement du délai, Ada a pris plus calmement un magazine, mais bon, puis-je planter Cyrus là après avoir assiégé sa messagerie pendant cinq jours ?
« Non, sans doute demain, mais même Papa n'est pas sûr. Vue la nature de l'enquête, je ne crois pas qu'on saura quoi que ce soit avant son retour... »
« Et il serait sans doute imprudent d'en parler par miroir », je complète.
« Tu y croies, toi, à la capacité des gens à pénétrer le réseau et à en extraire des info ? », il questionne, l'air dubitatif.
« Je ne saurais pas faire, mais je ne vois pas pourquoi des sécurités créées par des humains ne pourraient pas être percées par d'autres humains », je réponds paraphrasant l'enseignement de base des briseurs de sorts.
« Va falloir que tu viennes alors, si tu veux en savoir plus ! », il commente avec un nouvel entrain comme si c'était une bonne blague qu'il me faisait.
« Je n'ai rien contre... Mes cours reprennent lundi et je dois régler quelques détails pour mon stage à Genève mais j'imagine que je vais y arriver », je réfléchis tout haut.
« Tu pourrais amener ton amie Ada – Londres est sans doute moins romantique que Venise mais... »
« Ada travaille », je réponds un peu mécaniquement. « Elle est préparatrice dans une herboristerie – je ne sais pas si elle pourrait se libérer... » Comme un écho à mes propos, Ada repose le magazine avec plus de force que nécessaire sur la table et se lève avec un regard insistant pour moi. « Cyrus faut vraiment que j'y aille là... je te rappelle demain ? », je m'empresse de dire.
« Merlin, il ne faut pas faire attendre une belle qui veut t'emmener au bal », il sourit assez facilement et je me dis qu'on aurait pu faire pire comme première reprise de contacts. Je me dis après qu'il s'en est sorti sans que je le titille sur les risques qu'il a fait courir à Ron ou les secrets qu'il a eus envers moi. Ma première impulsion est de le rappeler.
« Harry, je peux finir de te maquiller ou non ? », s'interpose Fiametta l'air excédée, et je décide de reporter tout le reste à plus tard.
Oooo
On est toute une petite troupe à grimper dans la gondole réservée par Tiziano qui a tenu à s'occuper de tout. Umbretta, absolument magnifique dans une tenue blanche qui la fait ressembler à un flocon de neige, s'appuie sur un certain Alvise Fonsfata, petit neveu de notre professeur et ami d'enfance des Cimballi. Leurs rires emplissent l'air et je me dis que je n'ai jamais vu auparavant Umbrie aussi à l'aise avec une sortie « magique ». Mais en moins d'une semaine, des tas de choses ont changé au Palais Cimballi – et pas seulement l'éclat des ors et la fréquence des fissures dans les murs.
Aliénor nous a déchargés de la tâche de lui fournir un cavalier en indiquant que Soren Erdman serait heureux de l'accompagner. Je crois bien que Tiziano aurait fait des plaisanteries déplacées sur leur couple, s'il n'avait tant tenu à être le cavalier de Brunissande. Devant moi et Ada, il est lancé dans de longues explications sur les palais et Venise pour ce que j'entends. Je ne sais pas si Ada comprend le français, mais le comportement de mon ami ne cesse de la faire sourire. Derrière nous, Fiameta est accompagnée par un certain Vico qui est arrivé déjà masqué et déguisé et parait peu bavard.
La soirée est bien avancée quand je recroise Brunissande et Tiziano. Ils écoutent Umbretta jouer du piano à la demande d'un large parterre vénitien semblant bien la connaître. Comme beaucoup, Alvise a relevé son masque et il ne fait pas mystère de son admiration pour sa cavalière. Je n'ose pas pourtant en faire la remarque à Tizzi quand je viens m'accouder à côté de lui.
«Mais où est Ada ? », il me questionne en se retournant même pour voir s'il la repère.
«Avec Fia – il est question de maquillage qui aurait coulé », j'explique. Mon propre maquillage n'est plus réellement présentable mais j'ai poliment décliné l'offre de le rafraîchir.
« Il faut dire que ce n'est pas n'importe quel maquillage », estime Brunissande. « Vous étiez magnifiques tous les quatre, comme des arbres qui auraient pris vie !»
« Pour Fia et Ada, le Carnaval est une chose sérieuse », je lui réponds. « Je ne les ai pas vues deux fois avec le même déguisement... »
« Elles sont vénitiennes ? », veut savoir Brunissande.
« Ada est florentine – Fia, je ne sais pas », je réponds. « Ici, quelques kilomètres suffisent à vous faire étranger ! »
« Il faut dire que Venise pourrait se suffire à elle même, non ? C'est un monde en soi », commente Brunissande. Sa remarque plaît à Tiziano, je le sens bien.
«Et Genève ? », je questionne.
«Ah oui, il fallait que je t'en parle, Harry », s'exclame Brunissande un peu fort. Comme des regards courroucés se tournent vers nous, elle me fait signe de m'éloigner avec elle. Tiz hésite un instant puis semble penser qu'il ne peut avoir l'air de se détourner de sa sœur. «Je dois te proposer de rencontrer Crochpik, le Gobelin qui s'occupe des stagiaires à Genève. Il est en visite demain et après-demain à la Zecca. Je t'accompagnerai, si tu veux », explique la cousine d'Aliénor avec animation.
«Je serai content de régler tous les détails restants », j'accepte bien volontiers. « Mais tu es contente de ton stage ? »
«Oh, oui, on voit beaucoup de situations variées, mais je crois que, toi, ils veulent te mettre sur un projet un peu différent que la gestion des coffres courants... »
«Comment ça ? »
«Pas que toi, d'ailleurs, mais leurs deux briseurs de sorts permanents ont besoin d'aide avec des objets porteurs de magie lunaire... Certains auraient appartenu à des... loups-garous et ils buttent sur les protections mises... »
«Tu veux dire qu'ils supposent que je saurais quoi faire parce que... », je ne suis pas loin d'être en colère.
«Si tu sais quoi faire, je crois que tu pourras dire ton prix», elle estime avec un petit rire qui désamorce tout ressentiment. «La vérité est qu'ils ont affaire à des sortilèges complexes liés au cycle de la lune, qu'ils ne sont que deux et que ce n'est pas toutes leurs attributions... »
«Je suis sûr qu'il existe des spécialistes de ce genre de choses », je lui oppose.
«Les Gobelins ne font pas une confiance exagérée aux sorciers, Harry, tu le sais bien. Ils répugnent de voir de nouveaux sorciers qui ne seraient même pas leur salariés intervenir. Quand ta candidature est arrivée, Soranzo Lorandan, le briseur de sorts en chef a dit qu'il avait entendu parler de toi par Bill Weasley et que tu ne ferais pas ton effarouché devant des objets ayant appartenu des lycanthropes ! »
«Un copain de Bill ? », je commente plus pour moi-même et en décidant que je devrais enquêter quand même auprès de ce dernier avant de rencontrer le type en place.
«Et un Vénitien, d'ailleurs, il a dû me demander dix fois pourquoi une fille aussi intelligente que moi est passée à côté de la chance de fréquenter la Scuola ! », s'amuse Brunissande.
«Tu croyais que seuls les Français étaient présomptueux ? », je lui demande sur le même ton.
«Alors que maintenant, elle découvre que les Anglais croient qu'ils peuvent priver un Vénitien de sa cavalière », intervient Tiziano, l'air faussement en colère.
La musique de Umbretta a changé. Un violon s'est joint à elle et le résultat invite clairement à la danse.
«Je vais essayer de retrouver Ada», j'annonce, peu désireux de m'interposer dans les plans de Tizzi. Une aventure avec Brunissande est sans doute ce qui peut lui arriver de mieux en ce moment!
«J'espère que tu devras te battre pour la récupérer », commente Tiz avec un immense sourire. «Ça t'apprendra à la laisser. »
oooo
1) les perso non canon (je ne l'excuse même plus de leur nombre).
Ada, de son vrai nom, Aradia Taluti.
Jeune sorcière florentine dont Harry est amoureux
Maddalena Taluti.
Sorcière florentine (réelle) ayant défendu l'usage de la magie par les Moldus. Ancêtre de Aradia.
Fiametta Rossi
Herboriste vénitienne, amie de Aradia. Son nom veut dire petite flamme rousse.
Vico
Sorcier secret et peu souriant, cavalier de Fiametta Rossi pour le bal des Alquilone.
Brunissande Desfées
Sorcière française, étudiante briseur de sorts, cousine d'Aliénor Poussin. Tiziano l'aime beaucoup.
Aliénor Poussin-Desfées
Sorcière française, étudiante briseur de sorts, cousine de Brunissande Desfée. Harry et elle ont flirté quand ils avaient treize ans.
Soren Erdman
Sorcier suédois, étudiant briseur de sorts, amoureux d'Aliénor.
Soranzo Lorandan
Sorcier vénitien, chef des briseurs de sorts de la Banque Gobelin de Genève. Il connaît Bill Weasley.
Alvise Fonsfata
Sorcier vénitien. Ami d'enfance de Tiziano et Umbretta. Petit neveu du professeur Fonsfata. Je ne sais plus si je l'avais dit avant mais Fonsfata signifie peu ou proue la fontaine aux fées. Je trouve que c'est un bon nom pour quelqu'un de sans doute amoureux d'Umbretta. Quant à Alvise, c'est un prénom "typiquement vénitien", c'est aussi un prénom porté par les amoureux dans la Comedia dell'arte... bref, ça lui va bien.
Aquilone
Famille magique de Venise, organisant traditionnellement une des derniers bals du Carnaval (dans ma fic, hein, j'en sais rien).
Crochpik
Gobelin de Genève, responsable des stagiaires.
Je dois encore embrasser mon super gang de relectrices - Alixe, Dina, Fée Fléa(u) et LaPaumée - toujours là pour soutenir le moral, vérifier la grammaire, veiller à la cohérence et rigoler un bon coup !
On peut comme toujours retrouver ma playlist sur mon blog... avec Emma des Têtes raides en vidéo s'il vous plaît !
Je pars en vacances pour deux semaines. Je ne promets rien mais je posterai quand même peut-être le prochain chapitre si je trouve une connexion adéquate et si vous le réclamez suffisamment fort... Confié à Cyrus, il voit un fort rebondissement de l'enquête sous le titre Des rires et des larmes..
