Playlist
Je t'écris d'une île
De celles qui sont loin
Les soirs de pleine lune ne me valent vraiment rien
C'est pour ça que je reste ici, tranquille,
dans mon coin
Pour ça que je fume, sans penser à rien
Général Alcazar, je fume, Des Sirènes et des Hommes
XXVII Harry Des correspondances et des anomalies
L'appel du miroir me réveille. 6h du matin dit le réveil. Mon cœur manque de s'arrêter de battre parce que les seules explications qui me viennent, en vagues puissantes et désordonnées, parlent de malheurs.
"Oui !", je crie donc presque dans le miroir quand je l'ai extrait de mon sac. Sans même regarder le nom ou l'image de l'appelant.
"Je te réveille", s'excuse immédiatement Tiziano.
Mon cœur est soulagé. Il estime peut-être trop vite, que Tiziano ne peut pas être mandaté pour annoncer un nouvel enlèvement de Cyrus ou pire. En y réfléchissant bien, une telle nouvelle ne m'arriverait pas par miroir en ce moment. La raison et le cœur se rassurent l'un l'autre.
"Oui, en fait, je me suis couché il y a peine une heure", je reconnais, complètement éveillé maintenant. Je distingue dans la pénombre les meubles encore assez étrangers de la chambre prêtée par l'amie de Brunissande. Une étrangeté sans fin.
"La pleine lune", comprend mon ami.
"La pleine lune", je confirme avec une certaine lassitude.
Depuis que j'ai cinq ans et demi, la lune a une importance certaine dans ma vie. Aucune pleine lune n'a jamais été complètement anodine, comme le rappel de ce que je pouvais perdre. Celle-ci, aux tréfonds de la banque millénaire des Gobelins de Genève, est une nouvelle épreuve.
"Désolé", soupire Tiziano. "En fait, je t'appelais pour m'excuser, et puis je t'empêche de dormir !"
"Pour t'excuser ?", je relève paresseusement.
"J'aurais dû m'y prendre autrement", il explique. "Je ne sais rien de Ada, je vais sans doute trop vite à lui donner des motivations louches... Ça me hante depuis l'autre soir ! Ça m'empêche de dormir de me dire que je t'ai blessé..."
"Je me serais moi aussi inquiété si j'avais su ce que tu savais", je le coupe, extrêmement touché par sa démarche. Peut-être que, s'il avait eu raison de s'inquiéter, je serais moins content.
"C'était bien votre week-end à Londres ?", il questionne innocemment ou par acquit de conscience.
J'explose d'un rire nerveux, mais je sais que je ne peux pas partager par miroir ce qu'il s'est passé.
"Je te raconterai", je réponds sobrement.
"Mais tout va bien entre vous ?", il insiste presque timidement.
"Oui, Tizzi, tout va bien", j'affirme, et ça me fait du bien d'en être aussi certain.
"Tant mieux", il répond puis se tait quelques secondes avant d'enchaîner. "Je pensais l'inviter, lui tenir compagnie pendant que tu n'es pas là..."
Je pourrais ironiser mais je sais qu'il propose ça dans la pure tradition chevaleresque vénitienne et que c'est une marque d'affection pour moi.
"Je n'ai aucune idée de comment elle prendra ça", je lui réponds avec sincérité. "Elle est florentine, Tiz, pas vénitienne, et farouchement attachée à son indépendance.."
"Je ne lui propose pas un chaperon", se défend Tiz, "mais..."
"C'est gentil de ta part", je le coupe.
"C'est une idée d'Umbrie", il avoue.
Je vois la sœur de Tiz, son sourire lumineux, son envie de pouvoir revendiquer l'histoire de sa famille, et je suis heureux à l'idée qu'elle s'enhardisse à donner des conseils à son frère et lui a les écouter.
"Je suis touché", j'avoue.
"Et ton stage ?", il embraye un peu vite.
Génial ? Intense ? Effrayant parfois ? Un défi ? Tous ces mots s'appliqueraient mais aucun de résumerait ce que je ressens en ce moment.
"Super intéressant", je lâche faute de meilleure formulation.
"Je suis bien content pour toi", il commente avec sincérité.
"Et tu as trouvé le tien ?", je continue.
"Musée des magies orientales de Trieste", il annonce assez fier de lui. Il peut, ce n'est pas tout le monde qui arrive à y travailler, même pendant un stage.
"Si loin ?", je me crois autoriser à le titiller.
"A portée de transplanage éméché", il commente, et on rit comme des complices que nous sommes.
"Bon, d'ailleurs, je dois y aller", il annonce.
"Eh bien, bonne journée, Tiz !"
"Ça va être super, je dois trouver des anomalies dans des tableaux de sorciers du XVIe siècle..."
"Je te fais confiance", je promets.
"Merci, Harry", il souffle avant de couper la conversation.
Je me lève - je sais que je ne me rendormirais pas.
oo
Grand père,
Quand je t'ai vu à la Fondation, je me suis rendu compte que ça faisait des mois que nous n'avions pas réellement échangé ou discuté. Il suffit de voir la longueur de la liste de questions que j'aimerais te poser pour en être convaincu. Je ne sais pas si le courrier est le meilleur moyen - je ne suis pas sûr d'avoir le style des sorciers anciens qui consignaient l'essentiel de leurs recherches théoriques dans leur correspondance et dans leur journal. Ce sont des qualités qui se sont sans doute perdues ! Mais comme les miroirs sont peu sûrs et que les voyages à Londres ne peuvent pas avoir lieu tous les week-end, on peut essayer.
Je vais commencer avec ce que je fais ici. Il s'agit d'essayer de désactiver des objets que les Gobelins ont récupéré après la mort de leur propriétaire. A priori, le coffre était dans la même famille, les Wulfern, depuis des siècles. Je n'ai pas encore eu le temps de faire des recherches généalogiques sur eux - et d'après ma collègue, Brunissande Desfées, il n'est pas sûr qu'un Britannique soit autorisé à faire des recherches généalogiques sur une famille suisse, même éteinte. Mais selon les Gobelins, les Wulfern auraient compté beaucoup de lycanthropes - peut-être auraient-ils même marqués eux-mêmes leurs descendants... Pas en continu, pas dans toutes les branches, mais relativement souvent - je ne sais pas si ça excuse rien ; je crois que Remus serait horrifié. Les Wulfern se seraient aussi dans les dernières générations mariés entre cousins, un peu comme les Black obsédés par la pureté du sang. A priori, là, il se serait agi au contraire de renforcer leurs relations à la lycanthropie.
Leur coffre déborde de traités sur les transformations et les magies de lune que j'ai à peine commencé à feuilleter. Je me dis d'ailleurs que je trouverais peut-être les écrits perdus de Maddalena Taluti - je vais revenir sur mon intérêt récent pour ses travaux plus tard. Il contient aussi une série de statuettes - je devrais dire trois séries de statuettes ; c'est mon hypothèse et j'ai presque convaincu Sorenzo Lorendan, le responsable des briseurs de sorts de la Banque, de son bien-fondé. Ces statuettes représentent des personnes, enfin sans doute plutôt des fonctions - c'est ma deuxième hypothèse d'ailleurs : un prêtre, un astrologue, un maire, une sage-femme, une bonne sœur, une mariée, un boucher, un maréchal-ferrant et une femme dont je n'ai pas encore réussi à déterminer la fonction. Elle porte une balance et un foulard noué sur les yeux.
Les corps sont en métal moulé - sans trop de souci de détails - et ils portent des vêtements de tissus protégés par des sorts contre le temps. Comme ils sont tous vêtus de robes ou de vêtements longs, les Gobelins comme les briseurs de sorts avaient décidé qu'ils représentaient des sorciers. Je leur ai fait remarquer qu'ils avaient tous des attributs différents et j'ai obtenu de passer du temps à comparer leurs tenues avec des représentations moldues. C'est comme ça que j'ai dressé ma liste. Je pense qu'il doit être possible de préciser l'époque représentée mais je ne dispose pas d'une documentation suffisante pour le faire.
Comme le résume bien Soranzo, peu importe aux Gobelins qu'ils soient habillés en juge ou en boucher, s'ils ne se mettaient pas à chanter les nuits de pleine lune. Parce que c'est ce qui se passe. J'ai passé la nuit dernière à écouter et à prendre des notes. Le chant monte en puissance selon les phases de la lune - je te joins une copie du diagramme que j'ai réalisé et tu verras sans doute la similarité avec tout diagramme sur "la fièvre lycanthropique"... Le chant est légèrement hypnotique sur les humains mais il semble avoir de réelles qualités dépressives sur les Gobelins qui n'arrivent pas à rester à côté d'elles quand les statuettes chantent. Ils semblent même relativement affectés par leur présence en dehors des moments de chant. C'est sans doute pour cette raison qu'ils ne les ont pas encore fondues !
Je n'en suis qu'à la phase d'observation du phénomène, pas encore à celle où je dois proposer des solutions. Mais je me suis déjà demandé si la piste suivie par le grand-père de Tiziano pour minimiser l'influence des esprits de la maison sur les enfants ou les elfes n'étaient pas la solution que je cherche. Je ne sais pas si tu as déjà entendu parler des amulettes de Maddalena Taluti. En fait, si, je suis sûr que tu sais de quoi je parle !
Le grand-père de mon ami Tiziano a réussi à faire des amulettes qui apaisent l'envie de sang humain des esprits de leur maison à certaines phases de la lune. Je me dis qu'on devrait pouvoir proposer une telle démarche pour se protéger des statuettes. Sorenzo dit que je mets l'attrapeur devant le vif, que les Gobelins veulent surtout savoir à quoi ils ont affaire - j'ai fini par comprendre qu'ils se demandent si les statuettes n'ont pas une valeur marchande. Voilà un de ces moments où je me sens déçu d'être un briseur de sort. Mais ça ne dure pas quand je passe la nuit à regarder les statuettes - je suis plein d'énergie et d'envie de comprendre.
Je serai donc content de voir ce que ce phénomène t'inspire, si tu as des lectures à me conseiller n'hésite pas ! J'en profite aussi pour te parler d'Umbretta, la soeur de Tiziano. Je la croyais Cracmol mais j'ai découvert - à cause de cette histoire d'esprits de la maison attirés par le sang humain à certaines phases de la Lune, Remus a dû t'en parler - qu'en fait, les esprits lui avaient pris sa magie quand elle était toute petite. Je me demande si tu as déjà entendu parler d'un cas semblable et ce qu'on pourrait faire pour elle...
Je t'embrasse de Genève où le jour se lève. je vois des montagnes enneigées de ma fenêtre, c'est quelque chose !
Harry
ooo
J'ai fini ma lettre depuis un moment déjà quand j'entends du bruit dans l'appartement. Brunissande se douche, en chantonnant tout bas - sans doute pour ne pas me réveiller. La porte de la salle de bain s'ouvre et se referme - toujours avec précaution. Elle va dans sa chambre et puis dans la cuisine. Elle en ferme la porte mais j'entends la radio qu'elle a allumée malgré tout. C'est rigolo de partager son espace, comme ça. Ça me rappelle les premiers mois dans un dortoir à Poudlard. Il est plus de sept heures et demi m'apprend ma montre. Je me secoue et je me lève pour la rejoindre dans la cuisine.
"Harry, déjà ?", elle s'étonne.
"J'ai faim et puis je n'arrivais pas à dormir", j'explique.
"Mais tu es rentré super tard... 4h et demi, non ?"
"Je t'ai réveillée", je comprends. "Je suis désolé !"
"Le bruit m'a fait sursauté, c'est débile", elle répond en secouant la tête.
"C'est plutôt normal", je lui assure.
"Café ?"
"Avec plaisir", j'accepte.
Le café de Brunissande n'est pas du tout le même que celui de Ada. Il est beaucoup moins amer mais il sent bon aussi. De toute façon, je ne sais pas préparer un café correct, moi. Si j'étais seul, je prendrais du thé.
"Alors ?", elle questionne et elle ne parle pas de café.
"Eh bien, j'ai écouté le chant des statuettes", je confirme en riant.
"Et ?"
"Et c'est bien un des trucs les plus bizarres que j'ai jamais rencontré", je commente prudemment. C'est une chose d'avouer mes hypothèses et leurs limites à Remus ou à Albus. C'en est une autre de le faire pour Brunissande.
"Des pistes ?", elle insiste. Après tout elle est briseur de sorts autant que moi.
"Je persiste sur le côté symbolique", je décide de lui révéler. "Je crois qu'il faudrait en savoir plus et sur les costumes et sur la famille Wulfern..."
"Il va te falloir une lettre de recommandation de Lorendan", elle estime.
"Je compte aller le voir ce matin", je concours. "De toute façon, on doit discuter de la durée de mon séjour et de mon plan d'attaque..."
"Si ça se trouve, tu pourras plus facilement avoir les informations par la bibliothèque de la Scuola ou du Musée de Trieste que par les autorités magiques suisses", elle soupire - et je sens qu'il y a du vécu là-dedans.
"Surtout que Tizzi fait son stage au Musée", je glisse.
"Ça y est ? C'est sûr ?", elle s'exclame. Donc elle savait.
"Il commence aujourd'hui", je réponds.
On a un moment de silence, qui est clairement dédié à l'héritier des Cimballi. Je ne sais pas où ils en sont, et je ne suis pas loin de ne pas avoir envie de le savoir en plus. Elle semble être à peu près dans les mêmes dispositions que moi sur le sujet puisqu'elle enchaîne.
"Bon, va falloir que j'y aille", elle annonce en se levant. "On se verra peut-être là bas.."
"Je vais passer un peu plus tard, j'ai du courrier à poster", je commente.
"Ah, tiens, ça me fait penser, une carte postale moldue, de Ada", elle m'annonce en prenant une photo de la place Saint-Marc sur une étagère et en me la tendant. Elle rougit un peu en ajoutant : "Je ne voulais pas lire, je ne comprends pas vraiment l'italien de toute façon, mais j'ai vu la signature... Elle t'en envoie une tous les jours !"
"Oui", je reconnais en regardant l'image touristique avec un sourire sans doute disproportionné.
"Toi aussi ?"
J'acquiesce, bêtement gêné de cet aveu.
"C'est chouette", elle estime avec un sourire indéfinissable. "Super original en plus..."
"Si Malvin-le-repoussant connaissait l'histoire, il la mettrait dans son feuilleton", je me marre - je sais que Brunissande est une fan.
"Tu as promis que tu me le présenterais", elle me rappelle.
"J'ai pas oublié", je lui assure.
"Zut, zut, zut", je suis en retard, elle s'exclame en regardant sa montre. Et je l'entends sortir de l'appartement en courant trois minutes plus tard.
Je retourne la carte maintenant que je suis seul. Je murmure l'incantation qui révèle un texte bien plus long que les mots tracés à l'encre moldue. J'aime cette idée de message caché dans un premier message déjà sympathique. Ce double mystère qui ressemble bien à mon Ada, je décide.
Harry,
Tu vas bien ? C'est la pleine lune, ce soir. J'essaie d'imaginer ce que tu vas devoir affronter et puis je n'y arrive pas. Ils t'ont sans doute fait venir pour quelque chose qui sort de l'ordinaire. J'espère que tu auras le droit de me raconter. Même si ça va sans doute t'agacer, j'espère que tu ne risques rien.
Les pleines lunes sont toujours des jours à part dans une herboristerie. Les Moldus comme les sorciers viennent chercher plus de plantes apaisantes que les autres jours. Il y a aussi des préparations qu'on ne peut faire que ces jours-là. A l'herboristerie aujourd'hui, on a vendu de la potion tue-loup à une femme moldue dont l'enfant a été mordu pendant les vacances. Elle venait de très loin pour cela ; elle change de villes pour ne pas attirer l'attention... elle est à la fois très courageuse et très désespérée... J'ai pensé à ton père et à sa Fondation... On lui a donné des adresses à Florence et on lui a parlé de Il Paradiso, mais elle a peur d'y aller. Je peux la comprendre.
Voilà, je poste vite cette carte, en espérant que comme les autres elle t'arrivera à temps. Merci de jouer ce jeu de la correspondance avec moi. Sais-tu quand tu rentres ?
Tu me manques, je crois.
Ada.
Je murmure le sortilège qui remplace le texte que je viens de lire par un moins long et moins personnel. La carte entre les mains, je retourne dans ma chambre et m'empare de la carte que j'avais achetée hier. On y voit des vaches grasses, un chalet en bois et un drapeau rouge et blanc. Elle me paraît assez drôle. Je résume la présentation et mon observation du chant des neuf statuettes. Je dis que je vais faire des recherches sur la famille - ça me paraît terrible de lui dire, à elle dont le père a été mordu, que les Wulfern ont volontairement répandu la maladie parmi leurs membres. Je lui raconterais peut-être de vive voix, si besoin, je me dis. Je lui parle après des montagnes qui enserrent la ville et qui font oublier le paysage urbain. Du vent froid le soir quand je rentre. De la joie que me procure sa petite carte journalière. Je finis en lui promettant de lui donner au plus vite ma date de retour. Je cache à mon tour cette lettre derrière un message moldu griffonné qui lui assure que je l'embrasse et qu'elle me manque. Content de mes écrits du matin, je me dirige vers la poste moldue puis vers la poste magique, à vingt mètres de la Banque.
ooo
Quand je finis par le trouver, Lorandan n'a pas beaucoup de temps à me consacrer. Quand je commence à lui décrire mes observations, il me dit qu'il lira mon rapport. Quand je lui dis que j'ai besoin de faire des recherches, il promet de faire une demande d'accès aux archives du Conseil magique suisse. Quand je lui demande quand je pourrais travailler, il soupire.
"Ne crois pas qu'on aura la réponse demain", il commente. "Je pense d'ailleurs que tu peux repartir après demain, travailler sur tes notes, quitte à revenir plus tôt si on a une réponse positive des archives..."
Je vois bien qu'il est simplement raisonnable et que ça n'a rien à voir avec mes hypothèses et j'opine en taisant ma frustration de ne pas voir les choses avancer plus vite. On dirait que la solution, "Le clan Lupin contre le reste du monde", a décidément du plomb dans l'aile ! Mãe serait sans doute contente de le constater.
"Tu devrais profiter de la journée pour te reposer : une troisième nuit d'observation, tu risques de t'endormir", il indique en mettant fin à notre entretien - encore une fois raisonnable et encore une fois terriblement frustrant.
Même si je viens de lui promettre de le faire, je cherche quand même Brunissande avant de repartir. Je la trouve en train de s'arracher les cheveux sur une potion qui refuse de révéler sa composition.
"Une potion ?"
"Une affaire d'héritage", elle explique en lissant ses cheveux. "Le décédé était un petit plaisantin qui a conditionné l'ouverture de son coffre à la prise d'un poison et d'un contre-poison... sauf qu'il n'a donné que le premier... On cherche le second !"
"Est-ce bien le boulot d'un briseur de sorts ?", j'objecte.
"Tu sais bien que dans une Banque gobelin, un client est roi et peut quasiment imposer n'importe quoi comme conditions... Si l'héritier demande l'aide du Conseil de la Magie, on va lui dire que la clause est illégale et abusive et, si ça se trouve, on va confisquer une partie de l'héritage... Le client préférerait qu'on trouve la solution..."
Je réfléchis un instant au cas - c'est la limite pour moi de travailler pour les Gobelins, cette mise en porte-à-faux par rapport aux lois, cette apparente totale impunité. Je sais bien qu'elle répond finalement au mépris des sorciers pour les Gobelins mais elle ne me gêne pas moins pour ça.
"Un poison, quand même ! Quel genre de poison ?"
"Le genre tiré d'une vieille magie maya oubliée de l'humanité", soupire Brunissande.
"Carrément ?", je m'amuse.
"Carrément", elle confirme toute sérieuse. "Tu peux ressortir tous tes cours de magie traditionnelles et d'ethnomagie et en conclure que tu n'es pas arrivé ! Je ne crois pas me rappeler que tu sois allé en Amérique latine ?"
"Non", je confirme. "Enfin, je suis allé plusieurs fois en vacances au Brésil, mais ça ne dit rien des potions mayas !"
"Et moi non plus, comme la plupart des membres de l'équipe", elle constate. "Mais comme je suis la stagiaire, c'est moi qui me colle à la tâche peu reluisante de l'échec annoncé..."
Ça serait encore un truc qui me gêne un peu dans le fonctionnement des briseurs de sorts qui travaillent pour les Gobelins si j'y réfléchissais plus. Mais l'urgence là, c'est Brunissande.
"C'est à mon frère qu'il faudrait demander", je soupire.
"Ton frère ?", elle s'étonne, et je me rappelle qu'autant Aliénor connaît quasiment toute ma famille, autant Brunissande ne connaît que moi.
"Il est ethnomage, spécialisé en potions, avec un terrain au Brésil mais..."
"Waouh, c'est chic, ça !", elle estime avec un sourire.
Je pense à mon frère et ses aventures toujours étranges et je me rends compte que je minimise sans doute beaucoup ses compétences réelles. Pas celles héritées de Sirius mais celles qu'il a construites à force d'études, de travail et d'efforts.
"Il a collaboré à un contre-poison il n'y a pas longtemps, en plus", je me rappelle. "Tu peux lui demander des conseils, de ma part, si tu veux..."
"Tu me donneras ses coordonnées... Il faudrait que je prépare mes questions avant de l'appeler", elle accepte.
Je retiens que mon frère n'est pas le genre de personnes avec qui on doit préparer ses questions - après tout, j'en sais rien ; je ne lui ai jamais demandé de conseils pour fabriquer un contre-poison... et quand j'ai lu son article dans la Gazette des potions, il a quand même fallu que je m'accroche.
On décide ensuite de dîner ensemble assez tôt, juste après son service et juste avant le mien, pas loin de la Banque. Je rentre ensuite à l'appartement sous un soleil qui ne donne pas beaucoup de chaleur mais fait étinceler les montagnes. Je m'affale en travers du lit, je me rends compte que je suis épuisé et je trouve plus rapidement que j'aurais cru le sommeil.
Quand je me réveille, l'après-midi est presque fini et l'appartement profondément silencieux. Je trouve mes lunettes qui ont glissé du lit sur le parquet. Une fois que je les ai chaussées, je remarque la plume marron qui flotte au-dessus de ma tête. Ça me coupe le souffle et ça me rend les mains moites - parce que il n'y a que peu de chances que ce soit Tiz, Ada ou Brunissande, cette fois. Une plume, c'est l'Ordre du phœnix. C'est Grand-père ou Mãe ou Severus - je connais l'état de Papa un lendemain de pleine lune. Ma voix est rauque quand je murmure l'incantation.
"Harry ?", commence la voix de Mãe . "Je serais brève : on a une avancée importante de l'enquête, maintenant que ton frère a su convaincre ton cousin de coopérer complètement avec nous", elle m'apprend, il y a de l'agressivité dans sa voix, je trouve, sans trop arriver à décider contre qui elle est vraiment en colère. "Les événements risquent réellement de se précipiter ici, et je te demande de faire plus qu'attention, d'accord ? Pas de sorties nocturnes aventureuses, pas de sorties moldues dans des lieux que tu ne connais pas ou avec de nouvelles personnes, vigilance maximum !"
Il y a un silence, un soupir et puis elle ajoute : "Je crois bien qu'il serait sage que tu demandes à Tiziano et à Ada d'être excessivement prudents eux-aussi. On ne gagne jamais rien à sous-estimer son adversaire... Merci de confirmer que tu as reçu le message et que tu vas bien. Je t'embrasse."
Le silence qui suit est presque encore plus effrayant je décide et je me lève d'un bond, le grincement du lit et du parquet me prouvant que je suis vivant. Le XIC peut-il s'en prendre à moi, ici, à Genève ? Est-ce que je mets Brunissande en danger ? Peuvent-ils s'en prendre à Tiziano ou à Ada ? En savent-ils autant ? Sans doute, je décide sombrement. Je sors donc mon miroir en réfléchissant comment je peux convoyer l'information à mots couverts avec assez de force pour être pris au sérieux.
"Conecteo", je murmure, et le miroir répond à l'empreinte de ma voix plus qu'à la formule que je n'ai jamais pris le temps de changer. Je découvre ainsi que j'ai un message de Tiz - voilà qui m'offrira déjà une raison de l'appeler, je me félicite sombrement. Je passe le doigt sur son image enregistrée lors de son appel et le message démarre.
"Harry, je... décidément, je me sens stupide à chaque fois que je t'appelle", il soupire. "Et il y a sans doute une bonne explication mais... je cherche Ada depuis ce matin, à l'herboristerie, chez elle, partout... Les gens de l'herboristerie ont été carrément hostiles quand j'ai posé des questions mais j'ai compris qu'elle n'était pas là - et Fiametta non plus. Je ne sais pas pourquoi mais je sens qu'il y a un truc pas clair là-dessous... Mais je tu vas sans doute m'apprendre qu'elle est partie visiter sa famille ou un truc comme ça... Bon, rappelle-moi, Harry".
Je repense à la carte reçue, à ce qu'elle raconte de sa journée d'hier à l'herboristerie, et une grande peur m'envahit.
oooo
Notes.
Je résiste, je résiste, mais je vais encore rajouter du monde - c'est une maladie !
Les Wulfern sont donc une famille suisse assez hors norme, ayant compté un nombre important de garous à travers les siècles. Wulfern, c'est du germanique façon Fénice fatiguée à la hache : genre "loup lointain"...
Brunissande Desfées, est toujours la cousine d'Aliénor que Harry connaît depuis qu'il a treize ans. Elle est toujours française et briseuse de sorts stagiaire chez les Gobelins
Sorenzo Lorendan, sorcier vénitien, ami de promo de Bill Weasely, briseur de sorts en chef chez les Gobelins de Genève.
Je tiens aussi à préciser que le verbe conectere est bien latin et du deuxième groupe pour ceux qui croiraient que j'invente...
Je réponds à toutes les cartes postales (magiques ou pas)
