Playlist
Un peu trop blanche était la lune
Le soir où tout a commencé
Un peu trop pâle était la lune
Quand je les ai vus s'embrasser
Barbara, les sirènes
dimanche 9 - lundi 10 avril
XXIX Harry Des mensonges transparents et des fuites impossibles
La chambre est vite trop petite, trop étrangère, trop incongrue pour que j'imagine d'y rester.
Attendre d'autres nouvelles ? Demander de l'aide ? Partir ?
Partir gagne.
Je vais droit au centre de Transplanage de Genève sans même une arrière pensée pour mon stage. Sans une pensée en fait. Mon cerveau est bloqué sur la peur, et la peur tue l'esprit.(1)
Au Centre, ils annoncent au moins une heure d'attente avant que je puisse envisager d'être envoyé à Venise. Il me faut toute la raison et mon sang-froid pour me convaincre qu'avec un balai il me faudrait encore plus de temps encore pour rejoindre Venise. Ce calme relatif m'aide à prendre deux autres décisions rationnelles. Je passe un appel en miroir à Brunissande pour lui dire qu'une urgence m'oblige à rentrer ce soir - "oui, là, maintenant, tout de suite" - à Venise.
"C'est grave ?", elle demande, l'air sincèrement inquiète pour moi.
"Je ne sais pas", j'avoue - et je prends un recul nouveau avec ce constat : peut-être suis-je en plein délire paranoïaque, je me dis. Peut-être que j'écoute trop mes tripes et mes craintes intimes et que je ne passe pas assez de temps à réfléchir. Sauf que j'ai payé mon voyage, maintenant, j'ai fait le plus dur, je suis parti. Je ne vais pas revenir. "Tu peux prévenir Lorendan?"
Elle grimace et soupire mais opine :
"Il va être ravi, mais OK !"
"Je suis désolé", je murmure, sincèrement embêté de l'envoyer défendre une position qui ne signifie rien pour elle.
"Pas de quoi, Harry ! Si tu as une urgence, tu as une urgence", elle estime avec plus d'enthousiasme. "En plus, tu as fait le plus important : l'observation pendant la pleine lune ! Tu veux que je reste ce soir, que je prenne des notes sur la baisse d'intensité ?"
"Je ne vais pas te demander ça !", je proteste.
"B'en après tout, c'est sans doute instructif", elle estime. "Et puis je dirais qu'on s'est mis d'accord à Lorendan ; il sera content, pour lui, l'important est que les choses soient faites, pas qui les fait !
"Si ça ne te dérange pas", je souffle, un peu intimidé par sa bonne volonté.
"Des instructions ?", elle ajoute.
"Heu, comme ça... rien de spécial", je souffle.
"Ok, je fais à mon idée", elle décide.
"Merci", je répète.
"Donne-moi de tes nouvelles", elle conclut, et j'opine avant de fermer la communication.
Il reste à mener à bien ma deuxième décision - tenir ma famille au courant, sans l'inquiéter. Je trouve un coin relativement tranquille pour ensorceler la plume avec un message. Je le fais court - les omissions ne se prêtent pas aux longs discours.
"Ok, merci de m'avoir tenu au courant, Mãe. J'espère que vous allez les prendre tous et qu'on va être débarrassés. J'ai fini mes observations pour cette fois. Je rentre donc à Venise ; je serais certainement avec Tiziano et Ada ce soir. Je vous embrasse tous - dis donc aux jumeaux de m'écrire !"
Heureusement que les plumes n'enregistrent pas les images. J'ai les joues un peu rouges de mon quasi-mensonge, je me rends compte, et je passe le quart d'heure qui suit à me répéter que j'aurais tort de les inquiéter plus.
"Monsieur Potter-Lupin pour Venise, salle trois", annonce alors une voix amplifiée. Ça coupe court à mes remords.
oo
Je vais droit au Palais Cimballi, me rendant compte en chemin que j'aurais dû rappeler Tiz et le prévenir de mon arrivée. Je décide avec beaucoup de mauvaise foi que les appels par miroir ne sont pas assez sûrs. De fait, si je suis effectivement sur écoute, ils en savent déjà suffisamment pour s'attaquer à mes amis - que je les appelle ou non.
"Harry !," s'étonne Tiziano quand les elfes m'introduisent dans le salon. J'ai refusé de leur laisser ma cape ; je ne compte pas rester. "Tu es revenu à cause de mon appel", il comprend tout seul.
"Oui", j'opine, debout au milieu de la pièce, prêt à repartir, là, maintenant, tout de suite.
"Tu veux qu'on la cherche ?"
"Commençons par chez elle, je sais ouvrir", je confirme. Mon impatience est immense.
"Je te suis", il décide immédiatement, et son empressement et sa fidélité manquent d'amener un sourire sur mes lèvres. Malheureusement, les muscles de ma mâchoire sont trop serrés.
On ne dit pas grand chose jusqu'à la placette sur laquelle se tient son immeuble.
"Il n'y a pas de lumières derrière ses fenêtres mais ses volets sont ouverts", commente Tiziano.
"Elle ne les ferme jamais", je réponds refusant de prendre aucun signe comme positif.
On entre d'un accord tacite dans l'immeuble. Pas de courrier dans sa boîte, je remarque sans en tirer de conclusion - le facteur moldu, je le sais, ne trouve pas toujours son adresse. Je pense vaguement à mes cartes suisses : que sont-elles devenues ?
On monte les escaliers quatre à quatre. Devant sa porte, je murmure les différentes incantations qu'elle a choisies comme garantie de sa tranquillité. Je pose ensuite ma main sur la porte, elle s'ouvre obligeamment. L'appartement est sombre et silencieux. Pas de traces apparentes de lutte ou de désordre. Mes cartes postales suisses sont étalées sur la table - la plus récente est appuyée contre un verre. Deux cartes vierges de Venise sont posées à côté. Tellement normal. Une nouvelle fois, je ne sais quelle conclusion en tirer.
Je trouve ensuite sa cape de laine jetée sur un sofa, et mon cœur fait un petit saut dans ma poitrine. Sans trop savoir d'où je tiens cette certitude, je cours dans sa chambre, ma baguette allumée devant moi. Est-ce le bruit ou la lumière, elle se dresse en sursaut et dans un cri. Au travers de ses cheveux blonds dénoués, par l'échancrure de son ample chemise de nuit, je vois deux cicatrices roses, fraîches, parallèles, comme des griffures...
Et je comprends.
C'est immédiat et total.
Comme si j'avais toujours su.
"Harry !", elle crie en me reconnaissant. Elle n'a pas fait un geste vers ses affaires ou sa baguette, remarque une partie étonnamment lucide et détachée de mon cerveau - un manque flagrant d'entraînement, dirait Mãe.
"Elle est là ?", questionne Tiziano derrière moi.
"Oui, Tizz", je souffle. "Laisse-nous !"
"Pardon ?", il s'étonne.
"Merci de ton inquiétude, merci de m'avoir accompagné, mais laisse-nous !", je répète, plus fort cette fois. La colère n'est pas loin. Elle rôde autour de moi comme autour d'une proie, je dirais.
Malgré ma demande, Tizz est entré dans la chambre. Il regarde Ada, et elle remonte ses couvertures de la colère dans les yeux. Sur les traits de mon ami, je vois s'installer une compréhension stupéfaite.
"Elle est..."
Je ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase. Il est inconcevable que j'entende une nouvelle fois la vérité par sa bouche. Je l'attrape par ses vêtements et je le pousse au travers du salon, vers la porte d'entrée, restée ouverte.
"Casse-toi, Tiziano", je lui ordonne. "Laisse-nous et oublie ce que tu as vu !"
"Je vais rester sur la place, Harry", il m'annonce quand il est sur le pallier. "Toute la nuit s'il le faut."
"Pas besoin."
"Je ne vais pas te laisser là tout seul !", il affirme tranquillement. "Je vais rester sur la place et je serai là quand tu sortiras."
"A ton aise", je murmure, incapable de trouver le moindre argument pour l'en dissuader. La question n'est pas là, je décide. La question est dans la chambre. La question est mon aveuglement.
Tiziano n'ajoute rien et descend les escaliers d'un pas lourd et pesant. Il va réveiller tout l'immeuble, je pense stupidement avant de fermer la porte et de me retourner vers l'appartement, toujours sombre, toujours inquiétant, pour des raisons différentes de la première fois.
"Harry ?", lance timidement Ada. Elle arrive dans le noir, un châle jeté sur ses épaules - Pas besoin de tellement de lumière pour me trouver, hein ? - je pense assez méchamment. "Tu es là", elle constate.
"Tu croyais que j'allais m'enfuir ?", je crache. Les larmes sont brûlantes quand je les ravale dans ma gorge.
"Je... je te croyais à Genève", elle essaie en resserrant le châle sur sa poitrine. Je vois l'ampleur des cernes sous ses yeux et une toute petite cicatrice près de son oreille. Ne prend-elle pas de potion tue-loup ? - je me demande avec un serrement douloureux dans la poitrine, mais la question ne sort pas.
"Tiziano t'a cherchée - il avait peur que tu t'ennuies, et tu n'étais nulle part, il s'est inquiété", j'explique. Je me raccroche même à ces faits comme un rocher logique dans un océan de duperies.
"Tu me fais espionner !", elle m'accuse avec une colère aussi franche que mal placée, selon moi.
"C'est un cavaliere vénitien et mon ami, c'était son devoir", je rétorque.
Elle hausse les épaules comme pour dire que ce sont des bêtises mais ne trouve rien à répondre à ça.
"Et tu es revenu ?", elle remarque seulement.
"Disons que les nouvelles de Londres appelaient à beaucoup de prudence ; je ne pouvais pas laisser ça au hasard."
"Tu m'as cru enlevée", elle comprend avec une certaine tristesse. "Comme ton frère et son ami..."
On reste là dans le couloir, moi appuyé contre la porte, elle dans l'encadrement de la porte du salon, frissonnante, les pieds nus. Je ne sais pas combien de temps. Elle soupire la première et retourne dans le salon, se laisse tomber sur le sofa et remonte ses pieds sous elle, sans doute pour les réchauffer. Je crois qu'il se passe encore plus d'une minute avant que je ne me décide à la rejoindre. Je m'assois sur un chaise en face d'elle. Juste à côté des cartes.
"Qui les a envoyées ?", je questionne sourdement.
"Pardon ?"
"Qui a envoyé les cartes, en particulier celle d'hier qui me parlait du travail à l'herboristerie les jours de pleine lune ?", je précise. La colère gronde dans ma voix, la rendant presque étrangère à mes oreilles .
"Une amie - une collègue", elle soupire. Puis comme pour elle même, elle ajoute. "Fiametta avait raison, j'aurais dû te dire que j'allais quelques jours chez ma tante à Florence, c'était plus simple..."
"Pourquoi ne pas me dire la vérité ?", je m'insurge en me rendant compte qu'elle regrette seulement la faiblesse de son mensonge et non le fait de m'avoir menti.
Elle tourne ses yeux bleu gris vers moi avec une pointe de fatigue et de mépris comme si elle estimait indigne de me répondre.
"Comme tu as dû rire de moi, hein ?", je m'agace tout seul, autant contre elle que contre moi. "Même pas capable de lire les signes ! Moi, le fils d'un garou ! Ridicule !"
"Vraiment, tu n'avais pas deviné ?", elle questionne doucement.
C'est à mon tour de préférer le silence.
"Je me suis dit tout le week-end que tu attendais que je te dise, par pur respect pour moi, et je m'en suis voulue à mort de ne pas être capable de faire cet aveu", elle avance.
Je repense aux regards insistants de Cyrus sur elle ; à la réaction de Michael et même à celle de mon père. Qu'est-ce qu'ils ont pu penser ? La colère est brûlante. Proche de l'humiliation, je crois.
"Pas capable", je répète, étouffé par la rage.
"Je n'ai jamais eu à le dire, Harry", elle m'apprend. "Ma famille l'a toujours su et mes amis sont essentiellement des garous, comme tu dis. Même mon patron à l'Herboristerie m'a embauchée sur recommandation de son frère qui vit à Il Paradiso..."
"Tu croyais que j'allais deviner", je commente pour moi même.
"J'avoue que je n'ai rien fait pour t'aider mais, qu'en effet, je ne pensais pas que tu aies besoin de confirmation...", elle reconnaît assez calme.
Je ne trouve rien à dire à cela.
"Et maintenant ?", elle finit par demander.
"Quoi, maintenant ?," je gronde.
"Ça change quelque chose ?", elle questionne timidement.
"Je sais que tu es une menteuse", je crache et je voudrais immédiatement rattraper ces mots.
"Je ne t'ai jamais menti, Harry !", elle proteste en se redressant sous la colère. Son châle s'ouvre et je revois les cicatrices sur sa poitrine menue, comme le rappel qui manquait de sa duplicité.
"Si, dans ta carte postale !", je lui aboie méchamment au visage.
Pour la première fois, elle a l'air gênée.
"J'ai longuement réfléchi à ce que je pouvais écrire... Je pensais à la potion tue-loup... si tu veux bien lire entre les lignes.."
"Elle n'a pas l'air fameuse ta potion", j'estime, guère plus aimable que précédemment. "Quand on voit tes cicatrices !"
"Vico refuse d'en prendre", elle soupire en resserrant le châle autour d'elle.
Et le sous-entendu me glace. Elle passe sa transformation avec Vico et Fiametta ? Avec un garou qui refuse de se soigner?
"C'est très dangereux !", je proteste mollement.
"Ce n'est pas comme si je risquais grand-chose", elle répond en levant les yeux au ciel. "Et notre présence le calme !"
Pourrais-je me sentir plus exclu ? La tentation de la fuite, du mouvement, est là, énorme devant moi pour la seconde fois de la soirée. C'est peut-être ce qui me calme. J'ai abandonné mon stage et traversé les Alpes sur une fausse information, sur une crainte. Je ne vais pas recommencer sur une déception. Mon sang refroidit lentement.
"Ada, je suis perdu", je souffle. "Tu espérais quoi de tant de...", je ravale mensonges et omissions. "...de malentendus !"
"Juste un peu plus de temps", elle répond à peine plus haut que moi. "Le temps de se connaître un peu, le temps de voir... Je sais bien qu'un gars comme toi n'a rien à faire avec une fille comme moi !", elle ajoute précipitamment.
"Pardon ? JE ne t'aimerais plus parce que tu es lycanthrope ?", je clame, les deux mains sur ma poitrine.
Elle me dévisage, émue, je crois.
"Non, sans doute, non", elle souffle. "Je ne crois plus ça après avoir vu ta famille ce week-end..."
"Tu croyais ça ?", je relève.
"Que tu me prenais comme un trophée ? Oui, un peu", elle admet avec une once de défiance. "Un truc pour plaire à ton père peut-être, un truc à essayer...- je ne sais pas..."
"Mon père", je relève. Toute sa curiosité et sa déférence envers lui prennent une autre dimension.
"Aussi", elle soupire. "Peut-être au début, mais ne réduis pas tout à de mauvaises raisons !"
"Je crois bien que tu as commencé", je lui rappelle froidement.
"Tu voulais savoir, et je t'ai dit la vérité... Désolée, si ce n'est pas aussi pur et noble que tu le voudrais ! Crois-tu vraiment que je puisse me permettre d'être pure et noble, Harry ?", elle interroge, brusquement l'air d'une petite fille perdue après un cauchemar.
"Je croyais que ton père l'était", je souffle sans trop savoir d'où me vient cette idée. Après tout je ne sais rien de Cosmo Taluti, sauf qu'il a aidé à fonder le seul espace européen réservé aux lycanthropes - c'est relativement noble à mes yeux.
"Il l'était", elle admet un peu nerveusement. "Et il ne serait peut-être pas fier de moi et de ma façon de m'y prendre pour me négocier une place dans ce monde ! Mais sans son idéalisme béat, je ne serais pas lycanthrope, Harry, tu as compris ça, au moins ?"
"Vous avez été mordus en même temps", je réalise, connectant les informations parcellaires dont je dispose.
"J'ai survécu", elle confirme l'air de le regretter.
Le silence remplit la pénombre, une nouvelle fois. Longtemps. J'ai la tête vide et, finalement, c'est mon corps qui finit par reprendre le dessus. Je me lève, je traverse les deux mètres qui nous séparent, et je la prends dans mes bras. On pleure en même temps.
ooo
Le matin arrive trop tôt, gris et sale, comme la réalité après un conte, banal. Ada ne se retourne même pas quand je détache ses bras de mon corps et que je me glisse hors du lit. Elle a tant pleuré, elle s'est tant excusée, elle est si fatiguée... Moi, je suis déchiré entre mon amour pour elle, toujours palpitant, je le sens, et la blessure ouverte par sa tromperie.
Je ne dirais pas que je ne comprends pas, mais comprendre n'est pas pardonner, n'est pas oublier. Du temps... sans doute une question de temps, je décide en enfilant un pantalon et une chemise et en regagnant le salon pour la laisser dormir. Je m'approche par réflexe de la fenêtre pour voir Tiziano, enroulé dans sa cape, appuyé contre un arbre, il regarde l'immeuble...
Je ne l'avais pas réellement oublié, non, mais je n'avais pas pris le temps de croire à sa promesse. Je n'ai pas le choix : j'attrape ma propre cape et je sors.
"Tu es vivant", il commente en me voyant. Je me demande ce que des Moldus regardant par la fenêtre vont penser de deux silhouettes encapuchonnées réunies à l'aube au centre de la place.
"Elle est florentine, et non vénitienne", je réponds sèchement. "Elle ne se sent pas obligée de plonger davantage dans la tragédie !"
Il m'observe en dessous et hausse les épaules.
"Elle a bien choisi... Tellement seraient partis !", il estime.
Je lève les yeux au ciel.
"Tu peux aller te reposer, Tizz : je ne crains rien ! Aucune meute lycanthrope ne va me déchiqueter pour équilibrer je-ne-sais-quel compte entre son père et le mien !"
"Tu vas l'épouser ?"
"Tiziano, je ne la connais pas depuis deux mois ! Mon frère est avec la même fille depuis sept ans bientôt, et il la connaît depuis onze, et ils sont à peine fiancés", je lui rappelle. "Tout le monde ne cherche pas à repeupler sa maison ancestrale!"
"Je suis sûr que dimanche soir, tu m'aurais dit : pourquoi pas", il assène, et je comprends qu'il a voulu me tester. Ça réveille ma colère.
"Tu crois que je préférerais qu'elle ait été enlevée par des malades plutôt qu'elle soit lycanthrope?", j'aboie.
"Tu t'en veux de ne pas l'avoir vu", il estime avec un haussement d'épaules. Ça me coupe la réplique. "La question est comment tu la vois maintenant ? C'est une Taluti, tu sais, Harry, c'est quelque chose ce nom-là..."
"Je me fiche des noms, Tiz ! Je porte déjà deux noms célèbres dans mon pays, je ne vais pas faire collection, tu sais !"
"OK, monsieur Je-suis-au-dessus-de-vos-a-priori, quel est le plan, alors ?"
"Je ne sais pas, Tiziano, je ne sais pas... Je sais que je n'ai pas envie de fuir ; je suis mieux placé que beaucoup pour comprendre ses craintes et je l'ai trouvée attirante bien avant de connaître sa lycanthropie ! Alors je ne vais pas m'enfuir", je m'énerve carrément.
"Le contraire m'aurait étonné", il répond froidement.
"Mais tu demandes ?"
"Je cherche à voir si je peux effectivement te laisser", il explique. "Je m'inquiète plus de ton état moral que de ta résistance physique... Tu vas hurler, mais je me suis posé la question toute la nuit: ton père sait ?"
"Sans nul doute."
"Et il ne t'a rien dit ?", il s'étonne.
"Harry, tu auras remarqué que ta nouvelle amie est légèrement lycanthrope ?", je propose avec une dérision douloureuse. "On parle de Remus Lupin, Tiziano, celui qui a surmonté ses propres préjugés sur ce que pouvait être sa place en ce monde... Il aura sans doute pensé que je le savais", je décide en répondant.
Il hoche plusieurs fois la tête sans préciser ce à quoi il acquiesce, hésite puis reprend.
"Tu vas repartir à Genève ?"
"Non, Brunissande a fait les dernières observations pour moi, et j'étais libre de partir de toute façon..."
"Retourner à Londres ?"
"Non, je..." Instinctivement, quand l'idée me vient, je regarde les fenêtres de Ada - aucune idée de comment ma demande sera reçue mais j'ai pourtant l'impression que c'est la bonne décision : "J'aimerais aller à Il Paradiso".
ooo
J'ai attendu tout le petit déjeuner pour en parler.
Elle n'a pas beaucoup parlé.
Elle m'espionnait sous ses mèches désordonnées, mais elle disait peu.
Je ne lui en voulais pas.
Ça au moins c'était vrai.
"J'irais bien à Il Paradiso", j'ai donc articulé la bouche pleine de toasts.
Elle n'a pas fait mine de ne pas comprendre. Elle a arrêté ses gestes - beurrer un toast, crispé les épaules, rentré la tête comme pour éviter la confrontation et soufflé :
"Pourquoi ?"
"J'ai depuis longtemps entendu parlé de l'endroit, tu l'imagines", j'ai donc répondu en priant que ma voix n'ait l'air ni méprisante, ni supérieure, ni agressive. "Remus y est allé quand j'étais au Japon - avec Thaddeus, un garou de la Fondation - mais tu l'as rencontré... Ils sont revenus assez déstabilisés pour ce que j'en ai compris - c'est très loin de l'approche intégrationniste de la Fondation... Bref, je me ferais bien mon avis", j'ai donc avoué. "Ensuite, c'est l'endroit que ton père a défendu, qui l'a tué et qui a fait de toi..."
"Ce sont deux personnes, pas l'endroit", elle a sobrement corrigé en se remettant à beurrer ses toasts.
"Ces personnes n'étaient pas représentatives du lieu ?", j'ai questionné une fois que j'ai eu décidé que je ne pouvais que jouer la carte de la sincérité.
"Non, puisqu'elles le refusaient", elle m'a opposé après avoir pris le temps d'y réfléchir. On aurait cru qu'on parlait des nouvelles du journal.
J'ai à mon tour ruminé ça avant d'oser - mais j'en avais fini du silence avec elle.
"Elles réagissaient à l'endroit, donc elles en sont le produit, non ?"
"Alors votre Voldemort était le produit de Poudlard ?", elle a balancé.
J'ai dû ruminer plus longtemps cette fois avant d'accepter sa formulation : "Je crois que tu as raison" et de contre-attaquer : "Mais je ne te savais pas si versée en histoire britannique.."
Elle a levé des yeux d'abord agacés vers moi, puis entendant peut-être ma prière de transparence, elle a raconté :
"Mon père m'en avait parlé... avant... Je connaissais donc ton nom - avant ton adoption... Je ne sais plus s'il m'avait parlé de ton père - je veux dire de Remus... " J'ai acquiescé pour dire que je comprenais. Ma gorge était étrangement serrée, mais j'étais moins ému que j'aurais pu le craindre. "Mais quand je t'ai rencontré sur la gondole, que j'ai découvert qui tu étais... j'ai relu tout ce qu'on pouvait lire..."
C'était mon tour d'être silencieux.
"Entre toi, ta survie mystérieuse, ton adoption impossible et la destinée de ce père adoptif, sans parler de sa nature... j'avais de quoi te fuir !", elle a terminé, des larmes dans ses yeux.
"Ada...", j'ai murmuré, intimidé par sa réaction.
"Mais on est retombés l'un sur l'autre... - le destin, sûrement ! -... et tu étais... si simple, si normal, si... j'ai réussi à oublier au moins un moment mes lectures...", elle m'a avouée les yeux brillants, francs aussi, beaux.
"Tant mieux", j'ai commenté, plus que sincère. Je n'avais jamais trop voulu lire ce que certains se croyaient capables d'écrire sur moi en anglais - je n'osais pas imaginer ce que pouvait donner une version italienne... Tous ces inconnus qui écrivaient sur nous... ça me faisait tourner la tête.
"Mais ça n'a pas duré, car tu es... tu n'es évidemment pas ce que j'avais imaginé, Harry, tu es en quelque sorte pire", elle a repris, étrangement sérieuse. "Ton père adoptif et toi - votre complicité... ton frère... la place de ta famille... tes capacités - je vois bien qu'elles vont au-delà de la moyenne des sorciers, Harry.. tu es... mon père aurait adoré te rencontrer, j'en suis certaine !", elle a conclu péniblement.
"Ça n'a pas l'air d'un compliment", j'ai remarqué.
"Pourtant...J'avoue que suivre la voie de mon père me ferait peur... Il est mort pour des principes, Harry... On l'admire tellement pour ça, que j'en suis venue à m'en défier !", elle a expliqué, et c'était un aveu. La transparence était là, j'en étais sûr
"Je comprends", j'ai avancé et j'étais sincère.
Elle a hoché la tête comme pour dire qu'elle me croyait ; à moins qu'elle ait eu besoin de se convaincre de sa décision.
"Tu veux vraiment ?", elle a simplement demandé.
"Je veux y aller avec toi, je veux connaître tes amis, ta famille... je veux essayer, vraiment", j'ai maladroitement expliqué.
Elle m'a regardé longuement - deux puits clairs, deux tests, deux lances plantées dans mon âme.
"Je ne veux pas te mentir", elle a finalement soufflé. "C'est indéniablement courageux ce que tu proposes ; ça te ressemble, évidemment ; et je ne dirais pas que je ne suis pas contente que tu prennes ça comme ça, mais... mais, comme ton père te l'a visiblement raconté, Il Paradiso n'est pas la fondation policée que j'ai visitée à Londres : c'est un lieu déchiré entre ceux qui y voient un refuge, un fort, et ceux qui y voient une prison..."
J'ai alors bien sûr réalisé qu'elle n'avait pas choisi d'y vivre et j'ai failli faire machine arrière.
"... d'autres pensent simplement inventer un autre monde", elle a continué avec un petit sourire.
"Vraiment ?", j'ai spontanément demandé.
"Je savais que ça allait t'intriguer", elle a conclu avec un sourire encore plus clair. Il était trop tard pour faire marche-arrière.
oooo
Note
1) Certains reconnaîtront peut-être la référence "Je ne connaîtrais pas la peur parce que la peur tue l'esprit"... ça faisait un moment que je ne vous avais pas parlé de Dune de Frank Herbert, hein?
Bon pour le reste, j'attends vos réactions - je sais que pleins étaient partis sur tout à fait autre chose... mais moi, voilà, j'ai vu ça...
J'annonce quand même la suite, Cyrus (et Drago) y affronte(nt) l'avenir et ça s'appelle : Des départs annoncés et des projections d'avenir
