Playlist
Et j'avance et c'est tout qui recommence.
J'avance mes croyances dans les mains
je relance la danse de la machine à chance.

J'avance en pleine démence à plonger dans ton cœur, hier n'est plus rien
et je ne pense qu'à demain,
j'avance.

Mano Solo, J'avance

XXX. Cyrus Des départs annoncés et des projections d'avenir

La conférence de presse a déjà commencé quand j'arrive à Holyhead. C'est un peu la faute de Papa qui a estimé que je ne pouvais pas y aller avec une tenue aussi sale malgré mes sorts de nettoyage et aussi peu sorcière. On a donc adapté une robe qu'il avait à la Fondation et, comme j'avais quand même quelques prétentions de style - "des cols comme ça, Papa, tu sais que ça ne se fait plus du tout ?" -, j'ai perdu du temps.

J'ai ainsi visiblement raté l'essentiel discours de Howard Dean-Morgan, le président du Club des Harpies de Holyhead, qui se rassoit dans les applaudissements quand j'entre dans la salle surchauffée par la présence de tant de corps. Je ne sais pas si Ginny et Archi me voulaient à la tribune - j'en doute, ils l'auraient dit dans leur message - et j'en déduis que je n'ai rien perdu. Dean-Morgan a dû rappeler que le club fondé en 1203 était la plus ancienne équipe exclusivement féminine à la fois du championnat britannique et du championnat irlandais, voire d'Europe. Pour un peu qu'il ait été en forme, Dean-Morgan aura aussi rappelé la prestation historique de l'équipe en 1953 à Heidelberg et sa victoire après une semaine acharnée contre l'équipe masculine locale. Il faut dire que le président n'est autre que l'époux de la fameuse Gwendolyne Morgan, capitaine de l'équipe à l'époque. Une légende qui mérite d'être sans nul doute d'être répétée. Mais en trois ans, j'ai eu l'occasion de l'apprendre par coeur.

"Nous avons donc convoqué cette conférence de presse en plein accord avec Ginny Weasley afin de mettre fin à un certain nombre de rumeurs nées de sa non participation aux derniers matchs des Harpies", explique maintenant simplement et directement Gwenog Jones, l'actuelle capitaine, à laquelle Howard a donné la parole. "Nous vous avons lu imaginer qu'elle était blessée, enceinte, voire exclue de l'équipe... Nous ne trouvons pas de meilleur moyen que de la laisser vous répondre."

Comme Gwenog, Ginny porte son uniforme de joueuse, vert sombre et or qui fait ressortir sa chevelure rousse et ses yeux noisettes. Elle a l'air légèrement émue quand la parole lui est donnée, mais elle me paraît aussi calme et déterminée. Je ne sais pas si elle sait que je suis là. Il y a tellement de monde !
"Vas-y, Gin", j'ai envie d'hurler, comme pendant les matchs.

"Merci Howard, merci Gwenog et merci Drusus", elle commence en saluant de la tête les autres membres du club assis à ses côtés à la grande table drapée de vert sombre. "Les Harpies ont toujours été mon équipe préférée : elles représentent pour moi la liberté historique des sorcières britanniques - mon idéal en un seul mot. Depuis trois ans, je porte fièrement cet uniforme et j'ai la chance de jouer avec Gwenog et avec chacune des filles de l'équipe, de donner le meilleur de moi-même et, pour tout cela, je serai toujours une fan des Harpies !"

Il y a des cris étouffés dans l'assistance - il y a toujours des petits malins plus rapides. Des mains se lèvent, et Ginny reprend.

"Merci de me laisser finir", elle plaide, en posant une main sur la serre dorée brodée sur sa robe. "Si je quitte aujourd'hui les Harpies, c'est d'abord parce que je n'ai plus l'état d'esprit pour jouer à ce niveau, je n'ai plus l'engagement nécessaire. Ces dernières semaines, je me suis volontairement mise en retrait pour voir si ma motivation pouvait revenir, mais ça n'a rien changé... Je ne me sens plus à la hauteur de l'équipe", elle conclut avec une légère fêlure dans la voix. "Je quitte donc les Harpies en sachant tout ce que je leur dois et en sachant que j'ai appris ici qui j'étais..."

"Quel club vous a fait des propositions ?" "Le transfert est-il signé ?" - la question est déclinée diversement selon les journalistes, mais l'idée est la même. Les gens n'écoutent pas, c'est un fait, et un fils de prof qui vous le dit. "Est-ce qu'Archi ne le savait pas ?" - je m'agace tout seul dans le fond de la pièce.

"Je ne quitte pas les Harpies pour un autre club", leur assure Ginny un peu pâle maintenant que la confrontation a commencé. "Je quitte les Harpies pour reprendre mes études - des études de médicomagie..."

"Vous allez vous marier ?" - est la -prévisible et désolante - question suivante.

"Je suis fiancée depuis presque quatre ans maintenant et j'imagine - non, j'espère !- qu'un jour sans doute, nous déciderons d'officialiser notre union", elle répond lentement comme si elle espérait qu'en ralentissant, les journalistes allaient mieux comprendre. "Mais mon fiancé comme moi devons avant tout finir nos études..."

"Votre fiancé n'approuvait pas que vous jouiez au Quidditch ?", veut savoir une très jeune journaliste. "La famille Lupin préfère les carrières plus académiques ?", renchérit une autre voix que je ne situe pas dans la foule. J'ai presque l'impulsion de répondre moi même, mais Ginny éclate de rire. C'est un rire nerveux mais il a le mérite de lui donner la pleine attention de la salle cette fois.

"Est-ce que vous vous rendez compte de vos réactions ? Je vous dis que j'arrête de jouer en professionnel pour reprendre mes études, et vous pensez immédiatement que je le fais à la demande de mon fiancé, voire de sa famille ? Heureusement pour moi, j'ai choisi et mon fiancé et ma carrière ; je suis majeure et libre de décider de ma vie ! Si vous voulez tout savoir, j'ai déjà hésité à la fin de ma scolarité à Poudlard entre accepter la proposition de Drusus et entamer des études à Sainte-Mangouste ! Comme je l'ai déjà dit tout à l'heure, voler avec les Harpies était un rêve d'enfant et j'ai eu la grande chance de le réaliser..."

"Pourquoi ne pas fonder une famille maintenant si vos rêves d'enfant sont accomplis ?" questionne quelqu'un devant.

"Parce que mon rêve de jeune fille était aussi de soigner les autres, d'être utile à mon prochain", répond simplement Ginny, comme si elle ne voulait pas lui faire de peine. "Il est temps de réaliser ce rêve..."

"Ginny Weasley ne rêve pas d'une famille nombreuse ?", lance Lee Jordan, je le vois d'où je suis, sans cacher son amusement. Des rires sans doute moins informés lui répondent dans la salle.

"Je m'estime bien assez jeune pour repousser encore un peu ce rêve-là", le détrompe Gin sans prendre la mouche.

"Qui va prendre votre place dans l'équipe ?", enchaîne alors un autre journaliste - je me dis que ça doit être terrible pour Ginny de se sentir pousser hors de la scène comme cela, comme si elle ne les intéressait plus. Je la regarde mais elle a l'air relativement sereine quand elle donne la parole à Arden.

"Je dois dire que remplacer Ginny ne sera pas chose facile", commence l'entraîneur - je ne sais pas s'il est sincère ou bon communicant, mais c'est un joli geste de sa part. "Les Harpies sont une grande famille, et je pense exprimer l'opinion de tous en disant que nous espérons que Ginny se sentira toujours un peu de la famille et qu'elle viendra nous voir jouer et voler, voire nous soigner quand elle sera diplômée !"

Ginny sourit et la salle aussi - ça sera dans les articles de tout à l'heure, je le sens.

"Maintenant, nous avons ces dernières semaines essayé diverses configurations - à la fois en match et à l'entraînement. J'ose d'ailleurs croire que vous partagerez notre avis, à la vue des derniers résultats au Portugal contre les Balais de Braga. Gwenog et moi avons décidé de promouvoir à la place de poursuiveuse en titre de l'équipe des Harpies de Holyhead, Gretel Bilberryhill!"

Drusus a une pause dramatique avant de dire son nom et un geste de présentateur de spectacle pour la désigner, assise au milieu des autres filles de l'équipe sur le côté droit de l'estrade. J'imagine qu'elle a été prévenue mais elle a le rouge aux joues quand elle se lève pour répondre à l'appel. Elle est blonde et à peine sortie de Poudlard, Gretel, mais Gin en a tout de suite parlé comme une sacrée recrue quand elle est arrivée en septembre dernier. Elle a presque immédiatement joué comme remplaçante de Ginny - et donc rarement aux matchs auxquels j'ai assistés. De toute façon, mon avis importe peu.

La conférence finit assez vite après ça et tout le monde sort pour des questions et des photos. Archi me repêche et m'entraîne pour me faire poser à côté de Gin. On veut savoir si je suis déçu qu'elle arrête de jouer au Quiddicth, et je leur réponds que j'ai vu venir sa décision et que j'arriverai sans doute à faire mon deuil de voir des stades entiers applaudir la femme de ma vie... J'obtiens des rires, mais Ginny grimace un peu : elle n'a pas envie que les gens retiennent que je suis jaloux d'elle et elle a sans doute raison.

On m'interroge sur la nouvelle orientation de sa carrière, et je répète que je sais depuis longtemps que la médecine l'intéresse et que je suis sans doute moins surpris qu'eux. On veut vérifier que je ne suis pas derrière tout ça et que je ne souhaite effectivement pas une famille nombreuse maintenant et tout de suite, et je choisis de m'esclaffer :
"Je croyais que Gin avait rendu assez clair qu'elle était celle qui planifiait nos carrières ! "

On me demande ensuite où en est la mienne, et j'explique que je suis au début d'une thèse de doctorat sur les potions amazoniennes d'initiation et que ça va demander pas mal d'enquêtes de terrain et des nuits et des nuits de travail. Ça n'est pas compatible avec l'arrivée d'un héritier, d'après les journalistes. Je ne commente pas.

J'ai même oublié la question quand Ginny me rejoint, changée, pour quitter les lieux. Archi vient de partir avec Gretel qui lui a accordé une interview exclusive. En d'autres moments, j'aurais fait des blagues salaces ou demandé à être le parrain du premier né. J'ai juste souri quand il m'a fait au revoir de la main alors que j'étais en train d'appeler Papa selon le code qu'on a préétabli. Je ne pensais qu'à une chose, le rejoindre à Poudlard pour en savoir plus sur l'enquête. Je vais d'ailleurs embrayer sur ça quand Ginny lance :

"C'est quand même terrible le formalisme de ces journalistes, non ?"

"Il faudra sans doute plus qu'une conférence de presse pour qu'ils s'intéressent à la question de la place des femmes dans la société sorcière", je conviens aisément.

"Pour eux, on ne peut pas faire des études et avoir des enfants ! Or les sorciers ont des enfants jeunes et il n'y a rien prévu pour les garder ou aider les femmes à concilier les deux", elle continue tout à son agacement.

"Pas grand chose à part des elfes de maison", je commente encore, amusé de sa colère soudaine.

"Tu sais quoi ? Quand je les entends, ça me donne qu'une envie, tu sais : leur donner tort !", elle explose.

J'ai un frisson dorsal. Leur donner tort ?

"Il ne faudrait pas que ça tourne à l'obsession de ta part", je glisse, mais ses yeux noisettes sont presque noirs et je pense me protéger en ajoutant : "Comme je l'ai dit tout à l'heure devant témoins, je me plierai à ta décision."

Ça ne marche pas aussi bien que je l'aurais souhaité.

"Cyrus !", elle proteste. "S'il y a un truc que j'espère qu'on décidera ensemble, c'est si et quand on aura un enfant !"

"Faut qu'on finisse nos études", je lui rappelle.

"Vraiment ? C'est le seul critère à prendre en compte ? Pas de savoir si on en a envie ou si on se sent prêts ?"

"C'est toi qui viens de le dire !"

"Je me disais que c'était une idée trop complexe pour des journalistes, mais pour toi aussi, visiblement...", elle soupire, visiblement déçue.

Deux points en moins pour Cyrus, je décide, sincèrement embêté. La plupart du temps on est tellement semblables, Gin et moi, que je n'ai pas besoin de réfléchir pour comprendre ce qu'elle dit ou même sous-entend. Là, je me sens perdu par son revirement et l'importance que prend soudain cette question de descendance...

"Gin", j'essaie quand même - je ne suis pas du genre qui fuit la confrontation, fut-elle dangereuse. "Je me vois bien avec des enfants de toi qui me feraient tourner en bourrique... Vraiment ! Mais à la question, est-ce que je suis prêt..."

"Tu es plus prêt que tu ne croies", elle affirme.

"Ok, tu veux un bébé", je crois comprendre. C'est presque un soulagement. Fugace mais un soulagement.

"Pas toi ?", elle enquête.

"Je viens de te le dire", je lui rappelle patiemment.

"Comment on fait pour que tu te sentes prêt ?", elle questionne après avoir ruminé en silence pendant quelques secondes.

"Je ne sais pas", je lui avoue.

On marche encore en silence - il faudrait qu'on transplane, qu'on se projette dans l'avenir, on est pas pressés.

"Ça viendra", elle décide d'un coup - et l'expérience commanderait de se méfier d'une Ginny qui semble abandonner la partie. Sauf qu'elle choisit le seul sujet qui mérite en effet de repousser cette discussion là à plus tard : "Des progrès avec Drago ?"

"Si tu peux supporter de différer la célébration de ta nouvelle carrière de médicomage, je proposerais d'aller s'y intéresser", je formule pompeusement.

Elle prend ma main avec un regard qui vaut toutes les réponses du monde et on transplane de concert.

OOl'enquête"

On retrouve Papa seul à Poudlard - c'est-à-dire dînant avec les jumeaux, materné par Linky, avec des piles de hiboux à traiter sur son bureau... On arrive néanmoins à tirer de lui que Mae a embarqué le cousin Drago jusqu'en Espagne. Elle a aussi embarqué Percy et Amity Dougal du service de la Coopération - on est dans du lourd et de l'officiel. Pas pour rien, commente Papa, puisque les Aurors espagnols sont intervenus sur l'îlot des Canaries suffisamment tôt pour cueillir les Waterman qui prenaient un dernier bain dans la piscine d'eau de mer des Fioralquila avant d'utiliser un autre portoloin.

"C'est quoi une piscine d'eau de mer ?", interroge Iris, et ça fait dévier la conversation jusqu'au dessert.

Profitant de la passion des jumeaux pour le pudding au chocolat, Remus revient alors sur l'analyse dudit portoloin qui a déjà permis de dire que les baigneurs auraient dû se rendre en Argentine. C'est tout ce qu'on sait parce qu'ils refusent depuis de coopérer.

"Dora pense néanmoins que l'Argentine était aussi la destination des autres disparus du XIC et espère l'aide des Aurors espagnols sur l'affaire", il glisse.

"XIC ? C'est ce que tu avais marqué sur ton cahier !", se souvient alors Kane en se tournant vers moi avec excitation.

"Je t'avais bien dit que ce n'était pas des chiffres romains", je commente prudemment en évitant de regarder Papa.

La conclusion de ce dernier est qu'il est l'heure pour les jumeaux d'aller au lit, et il les envoie se préparer avec Linky avec la promesse qu'il va venir lire une histoire. Il est a noté que les mômes ne protestent pas réellement - peut-être qu'ils en ont marre de cette histoire de XIC qui n'en finit pas.

"Sinon, ici, Paulsen a fait arrêté Brookmyre qui ne se révèle pas plus coopératif - juste plus insultant pour la magie à chaque fois qu'il ouvre la bouche, selon Carley", enchaîne Papa ensuite sans revenir sur les découvertes de mon petit frère. "J'imagine qu'il a fait ça par revanche contre un monde dont il a le sentiment d'avoir été rejeté", il conclut avec un soupir.

"La Fondation pourrait développer un programme pour les Cracmols ?", je lance avec assez peu de compassion pour le Detective de Scotland Yard.

"Elle aurait peut-être plus de succès avec les insolents chroniques, selon toi ?", il me rétorque faussement fâché, je le vois bien, et le rire de Ginny nous évite de continuer à nous envoyer des piques pour rien.

Comme il a fini de nous transmettre les infos dont il dispose, Papa part raconter l'histoire promise aux jumeaux. Je propose de le faire à sa place, et il décline - Remus aime les rituels surtout quand il est stressé, je le sais. A moins qu'il n'ait peur que je ne sache pas tenir ma langue sur les enquêtes de Mae.

"On va se coucher nous aussi ?", je lance à Gin quand nous nous retrouvons seuls et en me rendant compte que je me sens relativement épuisé par les derniers évènements. Peut-être le soulagement de se sentir à tort ou à raison moins directement menacé par une bande de fous dangereux.

"Tu devrais rester lui parler, non ?", elle contre avec un coup de menton qui désigne la chambre des jumeaux.

"De quoi ?", je m'étonne sincèrement.

"Il n'aura pas envie d'être seul, si ?"

"Je ne sais pas si je serai le bienvenu", je remarque une fois que j'ai admis qu'elle n'a sans doute pas totalement tort..

"Ce sera tant mieux pour moi", elle sourit. "Mais je le sens... inquiet pour Dora, et tu es là.. autant en profiter non ?"

J'acquiesce, et elle part. Papa revient peu de temps après, il marque un temps en me voyant, puis fait comme si de rien n'était et s'assoit devant le feu, les yeux perdus dans les flammes.

"Tu t'inquiètes pour Dora ?", je souffle.

Il a un sourire bref et hausse les épaules.
"Je sais qu'elle est plus en opération politique et juridique qu'à essuyer des sorts - je ne sais pas ce qui est le plus dangereux d'ailleurs, mais elle avait l'air sereine, et je lui fais confiance. Tu t'inquiètes pour elle ?", il me renvoie ma question après une pause.

"Pas réellement non plus", je reconnais avec sincérité.

On reste silencieux et puis il rajoute.
"J'aimerais mieux être à ses côtés, savoir, agir... mais.. ce n'est pas ma place, pas dans ce cadre-là, pas sur ce type de choses... Je travaille à l'accepter", il reconnaît.

"Ça n'a pas l'air facile", je remarque, en repensant à leurs réactions respectives ces derniers jours.

"Pas toujours", il admet facilement, et ça me touche qu'il le fasse devant moi. Pas qu'il ait cherché à se positionner comme un père sans défaut, mais quand même. Peut-être pour cela, la confidence vient sans effort.

"Ginny voudrait un enfant", je lâche.

Il a un regard plus long et plus appuyé pour moi, attentif et ouvert, mais il ne dit rien.

"C'est tout ce que ça t'inspire ?", je poursuis donc nerveusement.

"Tu me demandes des conseils ?", il formule avec une nette prudence, presque de la réticence.

"Un peu", je reconnais.

"Suis-je réellement bien placé ?"

"Tu ne serais pas censé dire que c'est dans l'ordre des choses ou qu'on est trop jeunes ?", je questionne amusé maintenant de sa réaction.

"Les deux sont justes mais je ne vois pas ce que j'apporte en le disant."

"OK, disons que ce n'est pas la bonne question", je concède de bonne grâce.

"Ah, alors quelle est la bonne question ?", il demande entrant avec légèreté dans mon jeu.

Sauf que ça n'a rien de léger comme question, je découvre, en cherchant la réponse.

"Pourquoi je flippe ?", je propose avec une petite grimace. Mon coeur a accéléré en m'entendant - C'est la bonne question.

Deux bûches craquent dans l'âtre avant qu'il ne réponde.

"Parce qu'il n'y a pas de plus grande responsabilité que de mettre un enfant au monde.. je dirais même qu'il n'y a en pas de plus énorme que de vouloir élever un enfant, quels que soient les liens biologiques ou non qu'on a avec lui", il rajoute, sans doute pour le cas où j'en aurais déduit que je suis moins important que les jumeaux.

"Ah, voilà !", je commente assez content que tout ça ne soit décidément pas pour moi : on sait ce que je vaux pour les responsabilités !

"Mais comme tous les défis, c'est aussi l'opportunité de faire ses preuves et de sortir soi même grandi... On apprend beaucoup sur soi en transmettant, je crois que tu as déjà dû le
remarquer en enseignant à la Fondation", il rajoute avec un sourire presque moqueur.

"Je fais l'animateur pitre, pas le père", je lui rappelle.

"On m'a dit que tu étais très pédagogue et très attentif", il insiste.

"Et ça suffit ?", je questionne sérieusement.

Il marque un temps d'arrêt comme si c'était une meilleure question que les précédentes.

"Cyrus, il y a plusieurs façons de te répondre", il finit par annoncer. "D'abord, non, ça ne suffit pas, on n'en fait jamais assez pour ses enfants", il répond avec ferveur. "Ensuite, on ne fait pas des enfants parce qu'on est pédagogue ou particulièrement doué pour la communication avec les jeunes... On fait des enfants parce qu'on a envie de fonder sa propre famille, de transmettre... Et cette envie-là c'est une envie de couple, un développement de celui-ci... une projection dans l'avenir..."

La boule dans ma gorge est trop grosse pour que je commente et il continue presque sur le ton de la condoléance :

"Les êtres féminins ont souvent plus besoin que les êtres masculins de se projeter dans l'avenir..."

"Mais ont-ils raison, ces êtres féminins ?", je proteste.

Ça le fait rire, mon Papa.

"Les oiseaux ont-ils tort de voler ? L'instinct joue ici pour beaucoup, c'est vrai, mais tout dans l'instinct n'est pas méprisable. Je suis sûr que tu peux négocier un sursis si tu ne te sens pas prêt", il ajoute.

"Gin dit que je suis prêt mais que je refuse de le voir", j'avoue piteusement.

Il inspire profondément avant de me répondre :

"J'espère que je n'ai pas tort de te dire ça - mais c'est toi qui viens me le demander", il répond dans un espèce de grognement agacé. Puis il relève les yeux vers moi pour asséner : "Tu es plus mûr et solide et responsable et prêt à tout ce que tu pourras avoir envie d'entreprendre que tu veux bien l'admettre, Cyrus. Est-ce que c'est la décision de Sirius de te laisser une enfance qui pèse inconsciemment sur toi ? Est-ce que c'est de ma faute, est-ce que je t'ai trop protégé ? Est-ce que j'ai trop exigé de toi, au contraire, te décourageant du même coup de voler de tes propres ailes ? Ce sont des questions que je me pose souvent en fait..."

"Comme si c'était de ta faute", je marmonne intimidé. "Pourquoi veux-tu toujours que ça soit de ta faute ?"

"Non ?"

"Je ne crois pas...", je souffle. Puis je vois bien que ça ne suffira pas. Sauf que je ne sais pas quoi dire de plus. Enfin, il y ces mots, là, bizarrement prêts dans ma tête. Pourquoi pas. "Je mets sans doute la barre trop haut... Je voudrais tellement maîtriser les choses... que tu sois fier de moi, que ma thèse soit bien, que mes amis m'aiment, que Gin soit heureuse... alors j'en fais souvent trop... ou pas assez d'ailleurs..."

Il hoche la tête et me sourit.

"Et si tu prenais ça plus simplement, une chose après l'autre ?", il propose.

"C'est exactement ce que je dis à Ginny !", je me réjouis.

"Peut-être a-t-elle d'autant besoin de se projeter dans l'avenir qu'elle vient de renoncer à quelque chose autour duquel elle avait construit sa vie depuis trois ans", il suggère.

Ça me paraît tellement juste que je ne sais pas quoi ajouter.

ooo
Le lendemain matin, on n'a pas de nouvelles d'Espagne ou de la Division, mais Papa est d'accord avec moi : il n'y a pas de raisons que je n'ose pas me pointer à l'Université de Londres pour le séminaire de Maninder. J'ai un scrupule à laisser Ginny à Poudlard, mais elle m'annonce qu'elle a rendez-vous avec Luna pour passer une journée de fille.

"Pas sur le Chemin de Traverse, j'imagine", je m'enquiers prudemment. Gin n'a jamais apporté une attention marquée à la question de la communication ; c'était une faiblesse quand elle faisait carrière de joueuse de Quidditch ; je crains que ça ne soit pire maintenant qu'elle souhaite changer de carrière...

"Luna se fiche pas mal du Chemin de Traverse", elle répond. "Mais il est possible qu'on aille voir son père et que je re-développe ma vision du choix offert aux jeunes femmes dans notre société..."

Il y a du défi dans ses yeux - ai-je besoin de le dire ?

"Ai-je un instant insinué que tu n'étais pas libre de tes choix ?", je questionne assez sèchement sans doute, mais j'ai ravalé des formulations moins diplomatiques.

Je crois que ça la calme plus que si j'avais hurlé que ça m'irait tant que je n'apprenais pas par voie de presse la date de naissance de mon futur enfant - un point pour la diplomatie. Elle a l'air vraiment désolée quand elle dit :
"Je pense réellement que c'est important, Cyrus..."

"Et j'en suis convaincu", je réponds en signe de paix. J'aime autant qu'elle choisisse plutôt qu'elle ne subisse la forme de sa communication. "Tu es prête à partir avec moi à Londres ?"

"Tu pars quand ?"

"Une demi-heure ?"

"Je me dépêche", elle promet.

Dans le carrosse qui nous fait sortir de Poudlard, elle se presse contre moi et souffle :

"Je ne suis pas obsédée par le fait d'avoir un bébé, tu sais..."

"Je ne suis pas totalement contre avoir un bébé - je trouve juste qu'il mériterait qu'on ait l'un et l'autre plus de temps pour lui qu'en ce moment", j'arrive assez fièrement à répondre - c'est un mélange de ce que je pense et de ce que Remus m'a conseillé. C'est étonnamment efficace : Gin met plusieurs minutes à trouver quoi répondre :

"Excuse-moi d'avoir si mal compris... Des fois, je ne sais plus quand tu es sérieux... si tu as réellement peur ou si tu trouves plus masculin d'avoir l'air de ne pas comprendre... je... je suis désolée, Cyrus, tu as raison, on a le temps, plein de temps..."

"Tant qu'on l'a ensemble, moi, ça me va", je ponctue avant qu'elle ne fonde pour de bon en larmes.

oooo

A l'université, on ne peut pas dire que je passe totalement inaperçu après des semaines d'absence. La nouvelle de mon agression et de celle de Drago a évidemment nourri des rumeurs. Mais j'ai grandi au milieu des rumeurs alors je sais en rire.

"J'ai fini d'écrire un article", je raconte aux uns. "Drago est parti en Espagne - un coup de tête", je dis aux autres en haussant les épaules. Ceux qui me connaissent de Poudlard essaient de paraître incrédules pour me tirer les vers du nez mais je peux être assez obtus quand je l'ai décidé. Il y a aussi ceux qui veulent vérifier à la source - ou presque - si Ginny a réellement démissionné des Harpies. Je parle plus volontiers avec eux qu'avec les autres.

Maninder me sourit quand j'entre dans sa classe mais il s'en tient à son programme - les potions fertilisantes en Inde du Nord. C'est une de ses protégés qui présentent ses travaux - elle n'est pas loin de soutenir sa thèse, et c'est suffisamment dense pour que personne ne s'occupe de moi. Vive la science.

Si mes condisciples espéraient me cuisiner après les cours, ils en sont pour leurs frais : Maninder me retient avant eux.
"Le voici le voilà !"; il annonce en tirant un exemplaire flambant neuf de la Gazette des potions.

Je ne peux m'empêcher de rougir quand je tombe sur notre article : "Cosmogonie et potions rituelles dans l'Amazonie brésilienne : le cas de l'euforia guarani, Cyrus M. Lupin, Avinesh K. Maninder, Aesthelia D. Marin da Silva"

"Moi en premier ?", je souligne sans doute un peu bêtement.

"L'ordre alphabétique", il me répond avec un petit rire. "Mais Cyrus, c'est la pratique de mettre en avant celui qui a effectué le travail de terrain..."

"Merci", je souffle quand même.

"C'est un bon début", il commente. "Mais ce n'est qu'un début - il reste beaucoup de travail, notamment sur les rituels et sur les variantes tribales de l'euforia si on veut présenter cette thèse à une date pas trop éloignée !"

"J'ai été relativement pris", je commence à m'excuser. "Je n'ai pas écrit les lettres que m'avait conseillées Aesthélia pour cette bourse de recherche américaine, ni..."

"Heureusement, elle, elle a avancé", il me coupe en me tendant un parchemin où je reconnais l'écriture de ma marraine.

Cher Avinesh,

Je suis contente de t'écrire pour t'annoncer que j'ai enfin réuni l'ensemble des financements nécessaires pour la campagne de terrain que j'ai envie de mener depuis deux ans maintenant. La Fondation Sirius Black m'était acquise depuis longtemps mais je ne pouvais pas leur demander de financer l'ensemble des opérations. J'ai maintenant une bourse américaine - ainsi qu'une étudiante d'ailleurs - et un co-financement du Ministère brésilien de la magie. C'était déjà énorme mais je viens de recevoir le soutien d'une toute nouvelle fondation argentine qui s'intéresse tout particulièrement au recensement des potions traditionnelles et à leur valorisation. Eux-même semblent introduits dans différents pays européens mais pas en Angleterre ou aux États-Unis - je crois qu'ils m'ont financé en partie pour cette raison-là.

Je peux donc très officiellement accepter la demande de stage de ton protégé - qui est aussi mon filleul : Cyrus Lupin. J'ai de quoi l'occuper et financer ses travaux pour au moins six mois. La jeune américaine arrive dans un mois, quand penses-tu qu'il pourrait être libéré de ses obligations envers toi ?

J'attends avec impatience la parution de l'article que nous avons écrit avec lui. J'en ai déjà pas mal parlé autour de moi, et beaucoup souhaitent le lire. Un de mes étudiants devrait en faire une traduction en portugais - un autre projet sur lequel Cyrus pourrait participer utilement.
J'espère que son séjour sera l'occasion pour que tu nous rendes visite.
Bien amicalement
Aesthélia.

"Six mois ?", je répète, assez excité en fait.

"Si cela t'est possible."

Je calcule que ça nous mènerait à la fin de l'été ici - une date de retour idéal pour Ginny.

"Je peux partir quand ?"

"Quand tu es prêt, Cyrus, je me charge d'expliquer ça à notre directrice s'il le faut..."

"Je ne veux pas de passe-droit", je coasse un peu - l'émotion.

"Je ne pense pas que six mois de recherche acharnée à l'autre bout du monde puisse réellement être qualifié de passe-droit", il remarque.

"Je dois en parler à Ginny - il faut qu'elle vienne..."

"On n'a pas d'argent pour elle", il remarque avant d'ajouter : "Mais j'imagine qu'elle a gagné chez les Harpies de quoi financer son séjour..."

"Je n'y avais même pas pensé", je réponds franchement. "Mais c'est en effet le cas et c'est aussi bien..."

"Une jeune femme indépendante et déterminée, cela vous va très bien, Cyrus, si je peux me permettre."

oooo

Les Harpies de Holyhead et consorts
Howard Dean-Morgan -
président du club, mari de Gwendolyne Morgan, capitaine de l'équipe au moment de la victoire contre Heidelberg (1953).

Drusus Arden -
entraineur de l'équipe

Gwenog Jones -
capitaine de l'équipe

Gretel Billberryhill
Remplaçante de Ginny - Billberryhill est la traduction mot à mot de Heildelberg, la colline des myrtilles, billberry étant un mot moins courant que blueberry pour les mêmes baies. Enfin, j'ai remarqué que tous les prénoms canons des Harpies commençaient par un G.

Ethnomages, etc.
Aesthélia Da Marin
Ethnomage brésilienne, marraine de Cyrus, ancien amour de Sirius.

Avinesh K. Maninder
ethnomage indien, directeur de thèse de Cyrus.

Pendant ce temps-là, Harry voudrait avancer, lui-aussi. ça s'appelle : Des incertitudes persistantes et de l'humilité des légendes

Je ne promets rien pour la semaine prochaine, je suis en déplacement professionnel... pas sûr que j'ai le temps... n'hésitez pas à réclamer, des fois que ça me donne mauvaise conscience...