Playlist
J'ai perdu la mémoire
De ma première peur
Où sur une île sans phare
J'ai échoué mon cœur
Je grimpais à l'échelle
De ses yeux bleu-nuage
En ouvrant son ombrelle
Elle a pillé mon âge
Dikès, La mémoire
XXXI Harry Des incertitudes persistantes et de l'humilité des légendes
Je crois que j'aurais eu envie qu'on parte vers le nord, Florence, les montagnes et la réserve lycanthrope de Lo Paradiso, dans la journée. Mais ce n'était évidemment pas possible. Ada devait à son patron au moins une semaine de travail avant de pouvoir prendre des vacances supplémentaires ; je devais régler mes obligations vis-à-vis de mon stage et de la Scuela. Après la nuit dernière, on aurait pu croire que tout avait été bouleversé et, en fait, la vie continuait comme si de rien. Je crois que ça me faisait rager suffisamment pour que j'ai l'envie d'oublier que j'étais un garçon plutôt logique et raisonnable. J'ai rarement autant souhaité être Cyrus et oser tout foutre en l'air ! Juste pour voir.
Quand Ada est allée travailler en ce samedi après-midi étonnamment printanier, elle m'a fait jurer que je serais là à son retour et je me suis exécuté. Mais lorsque je me suis retrouvé seul face à mes propres démons, une espèce de rage confuse m'a envahi. Attendre ce soir pour la retrouver était insupportable. Il n'était pas beaucoup plus envisageable que j'aille voir Tiziano, que je me soumette à ses questions ou, pire encore, à sa compréhension muette. Il m'était tout aussi difficile d'envisager appeler Brunissande, mettre mes notes en ordre ou boire un café. C'est donc presque avec soulagement que j'ai vu se matérialiser une plume parentale qui m'évitait de trouver quoi faire de moi dans les prochaines minutes. Toujours ça de pris.
"Harry, j'espère que tout va bien à Venise", expliquait Papa, d'une voix calme et mesurée qui me fait un peu l'effet d'une douche froide. "Ici les choses avancent, dans le sens où le XIC s'est en partie révélé et que Drago a accepté de collaborer avec la Division. Deux arrestations supplémentaires ont eu lieu. Les plus grands chefs se sont échappés pour une destination inconnue mais l'enquête fait grand bruit. Albus arrive à mobiliser pas mal de monde sur le continent et on peut espérer avoir porté un réel coup à ce réseau." Il a l'air de réfléchir à quoi ajouter puis il termine un peu abruptement : "Donne nous de tes nouvelles et nos amitiés à Ada."
Nos amitiés à Ada... Quand la plume se tait, je me rends compte qu'il n'est guère plus envisageable de rappeler Papa ou Cyrus : ils sont dans leur enquête sur des trafiquants de potions, à des milliards d'années-lumière de mes propres soucis, et - pire encore - ils savaient avant moi pour Ada. Je ne suis pas capable d'accepter la confrontation avec eux maintenant que j'ai réalisé cela. Ni pour avouer que je sais maintenant, ni pour faire semblant de l'avoir toujours su. Je ne me vois pas discuter de la condition de Ada sous aucune forme que ce soit, ni de mon envie d'aller à Lo Paradiso. Je n'arrive même pas à réellement comprendre ce qui me rend si mal à l'aise.
En désespoir de cause, je rentre chez moi - toujours mieux que tourner en rond chez Ada, non ? Si je restais trop longtemps livré à moi même je pourrais avoir envie d'ouvrir des tiroirs pour bousculer un peu ses mystères. C'est bien parce que je mesure (encore) la vacuité d'une telle enquête, sa dangerosité pour elle et pour moi, son caractère indigne de nous, même, que je fuis. Je prends le chemin le plus long pour le faire, espérant trouver un certain calme dans la répétition de mes pas. Au détour d'un rue, je me dis, assez sévèrement, que je suis terriblement orgueilleux, que ni Papa ni Cyrus ni Tiziano ne méritent mon silence, mais ça ne m'aide pas réellement. Je me sens désespérément nul - je ne crois pas que je m'en suis autant voulu depuis la fois où je m'étais laissé embobiner par des cristaux de Neelps trouvés par hasard dans l'écurie de Ted et Androméda...
Dans l'entrée de mon immeuble, je tombe sur ma propriétaire, une vieille veuve sèche et sombre, toujours habillée de noir. Sa porte est généralement entrouverte, et j'ai depuis longtemps renoncé à espérer qu'elle ne sache pas tout de mes allées et venues. J'ai grandi observé par tout Poudlard, je peux vivre avec son regard. Là, elle sort si rapidement de son antre qu'il est clair qu'elle m'attendait.
"Monsieur Potter-Lupin", elle m'apostrophe. "Je vous rappelle que le mois d'avril est déjà entamé et que les loyers se paient d'avance !"
"J'étais à Genève", j'essaie de lui expliquer.
"Je me suis demandée si vous comptiez garder la chambre - avec les étudiants on ne sait jamais ; ils disparaissent comme ça, sans rien expliquer", elle développe avec des soupirs et des gestes dédaigneux de la tête. Pas de mystère, elle se pense victime d'un complot interplanétaire. "Peut-être chez votre amie l'herboriste", elle insinue même. Sans me laisser le temps d'accepter que le Ghetto soit un village où chacun sait mes aventures amoureuses, elle me montre une série de parchemins roulés empilés sur la commode de son entrée - juste en dessous du portrait sorcier de son mari à qui elle parle toute la journée quand elle ne harcèle pas ses locataires : "J'ai donc gardé votre courrier en me disant que peut-être ça vous ferait revenir !"
"Vous avez intercepté mon courrier !", je proteste en me disant, un peu tard, qu'il ne faut jamais sous-estimer les petites veuves.
"Ça n'a pas été facile", elle geint. "Mais une pauvre vieille femme comme moi devait bien se défendre des mauvais payeurs !"
"Je vais vous payer - je vous ai toujours payée !", je lui assure en essayant de garder ma colère en respect. Je ne vais pas jeter un sortilège à une petite veuve quand même, si? Même Cyrus ne ferait pas ça !
"Vous gardez donc la chambre ?", elle questionne avidement, et je me rends compte que c'est une bonne question. Entre mes projets de voyage, mon stage à Genève et l'appartement d'Ada, garder ce studio est un peu de l'or mis en l'air stupidement... Mais les alternatives, emménager chez mon amie ou entreposer mes affaires chez Tiziano, me paraissent soit trop précipitée, soit un peu trop coûteuse pour mon ego - décidément celui-ci a rarement été aussi capricieux !
"Au moins ce mois-ci", je réponds finalement.
"Il faudra me prévenir au moins quinze jours en avance si vous n'en voulez plus", elle insiste.
J'opine sèchement.
"Je m'en souviens - vous me l'aviez dit en janvier", je lui rappelle.
"Peu de jeunes gens ont de la mémoire", elle rétorque avec un reniflement dédaigneux, "mon mari disait toujours que les jeunes gens préféraient penser à demain et oublier tout le reste !"
Je jette machinalement un coup d'oeil au portrait dans l'entrée en me demandant si le petit homme moustachu qu'il dépeint a effectivement tenu de tels propos ou si elle invente commodément, mais je décide de ne pas répondre.
"Mon courrier ?", je préfère demander.
"Mon or ?", elle répond en tendant la main.
"Je vais le chercher", je cède avec un soupir.
Nos transactions terminées, je remonte dans mon studio avec mes différents parchemins - voilà au moins qui devrait m'occuper une partie de l'après-midi, je décide. Le premier que j'ouvre est marqué du sceau de la Scuela. Il concerne des détails administratifs sur mon stage et détaille les documents que je devrais apporter pour faire valider ce stage dans le cadre de ma formation.
"Et ils envoient ça ici plutôt qu'à Genève !", je m'agace avant de me dire que peut-être la Veuve a peut-être effectivement trouvé le moyen de tromper les hiboux. "Je me demande bien comment elle s'y prend..."
Le second vient de Myrna qui prévoit de venir cet été à Londres et veut savoir si je serai en Angleterre. A son habitude, elle est incisive et étonnamment perspicace :
"Et toi, comment vas-tu ? Tu as trouvé une nouvelle cause amoureuse après Aurore (ou moi) ? Allez, ne sois pas timide ! Il est maintenant établi que trop de réalisme te coupe tes élans ! Je parie donc plutôt sur une belle cause... une pauvre harpie dont personne n'a encore vu la beauté intérieure? Une belle et mystérieuse lycanthrope peut-être ?
Je ne serais vraiment jalouse que si tu choisissais la facilité d'une fille normale, riche et saine !"
Après avoir longuement regardé ce paragraphe, avoir fermement éloigné la possibilité que Cyrus lui ait écrit pour la mettre au courant, je décide sagement que je réfléchirais plus tard à ma réponse.
Le troisième parchemin est un faire-part. Il me vient de Bill et Fleur qui annonce la naissance de leur seconde fille, Dominique, la semaine dernière. Le faire-part précise que Hermione est sa marraine et Soranzo Lorendan - l'ami de Bill et mon chef à Genève - son parrain. Ça répond sans doute aux questions que j'aurais pu avoir sur ce dernier. J'espère aussi que le premier choix indique que Ron et Hermione ont pu discuter d'une manière ou d'une autre et que ce n'est pas une manœuvre désespérée de Molly pour maintenir Hermione dans leur famille, coûte que coûte!
Ça va me faire beaucoup de lettres à écrire, je réalise, avant de me rappeler que je n'ai rien de mieux à faire, voire que j'ai espéré me trouver des taches simples et répétitives pour m'occuper. Répondre à des avis de naissance paraît correspondre à mes besoins.
Le quatrième rouleau vient d'ailleurs d'Hermione, qui tient à m'annoncer elle-même qu'elle a accepté la demande de Bill et Fleur et que sa filleule est aussi charmante qu'on pourrait l'imaginer en voyant ses parents et sa grande sœur. Elle glisse aussi qu'elle a dîné avec Ron qui est toujours très pris par l'enquête et qu'ils doivent recommencer. Ils repoussent encore un peu de réintégrer leur appartement :
"Ron a trop peur de m'y laisser seule ; j'ai beau lui dire que je sais me défendre, il ne veut rien entendre. Il me répète que Archi, Drago ou ton frère ne sont pas des Cracmols non plus et qu'ils se sont quand même plusieurs fois faits prendre par ces gars-là. J'ai fini par renoncer..."
Voilà un front qui s'apaise doucement je décide.
Le cinquième parchemin est d'Albus - je le savais depuis le début à la forme du sceau.
Harry,
Ta lettre m'a fait extrêmement plaisir. Je regrette moi aussi bien des fois de moins vous voi,r même si un vieil homme comme moi se rappelle encore combien de choses on a sur son agenda quand on a vingt ans ! Je ne dirais pas non plus que j'ai le temps de te rendre visite. Non, les lettres sont sans doute un bon médium pour nos échanges.
Je vais commencer par la fin de ta lettre et la soeur de ton ami, Umbretta. Comme tu l'avais deviné tout seul ton père m'a parlé dès leur retour de ce pacte, qui peut paraître étonnamment barbare, entre les esprits de la lagune et les Cimballi. Tu y ajoutes maintenant le prix payé par cette jeune Umbretta. Je comprends que cela te touche et que tu rêves de pouvoir y faire quelque chose. La magie nous donne ce sentiment qu'avec de la volonté nous pourrions changer tant de chose. Peut-être est-ce d'ailleurs plus humain que sorcier, je ne sais pas.
Je ne peux pas t'en parler sans penser à ma soeur Ariana et au prix payé par toute ma famille pour une simple agression menée par des Moldus stupides et méchants sur ma soeur de six ans qu'ils avaient surprise en train de pratiquer la magie. Ton amie Umbretta a perdu ses pouvoirs - sans doute à jamais ; ma petite soeur a perdu la capacité de les contrôler - à jamais. Le chagrin a conduit mon père à vouloir se venger et il a fini à Azkaban considéré comme le pire des criminels. Le destin a voulu que presque dix ans plus tard ma soeur dans un accès de rage détruise la maison où elle vivait avec ma mère. C'était ensuite à moi et à mon frère de nous occuper d'elle - j'étais trop jeune et ambitieux pour le faire correctement, et c'est finalement pour cela qu'Ariana a perdu la vie, elle aussi. Par manque de soin et d'humilité.
Je ne sais pas comment les Cimballi vivent la situation d'Umbretta, si c'est une infirmité dont ils ont honte comme nous avons eu honte d'Ariana ou s'ils réussissent à imaginer autre chose qu'une distinction solide et univoque entre ceux qui pratiquent la magie et ceux qui en sont incapables. J'espère qu'ils s'aiment mieux que nous n'avons su nous aimer dans ma famille, qu'ils mettent leur honneur et leur orgueil à rester soudés. Je n'ai pas de solution magique ou de leçons à leur donner, tu l'auras compris, Harry, que mon infinie et humble sympathie.
Je me sens d'autant plus redevable qu'à travers eux tu t'intéresses aux travaux de Maddalena Taluti - c'était une grande sorcière, courageuse. Ses travaux théoriques ont été tristement enfouis de la mémoire des sorciers, confondus à tort avec ses écrits politiques. Maddalena Taluti a été prise pour une hérétique et non comme l'esprit éclairé voire avant-gardiste qu'elle était sûrement. Je sais qu'aux États-Unis certains défendent sa mémoire, mais je suis heureux de savoir que des Italiens travaillent à reconstituer ses travaux et plus encore que mon petit-fils les côtoie !
Je t'accorderais sans discussion que les magies de lune sont généralement méconnues et mal jugées. Peut-être à cause de la lycanthropie, elles sont jugées par essence mauvaises, pas noires, non, mais dangereuses, difficiles à maîtriser. Au plus, elles sont considérées comme de vieilles magies, un peu désuètes, puissantes mais dangereuses, qu'il vaut mieux oublier. Ceci témoigne d'un mouvement intellectuel qui ne t'aura pas échappé, je le sais, qui tend à nous éloigner toujours plus des racines de la magie. Un peu à la manière des Moldus, nous préférons des solutions technologiques plutôt que l'harmonie et la compréhension fine des sources naturelles de la magie. Je sais que ni toi, ni Cyrus ne tombez dans ce piège mais je crains que cela soit le biais de la majorité. Mademoiselle Granger me détrompera peut-être mais je ne crois pas que notre Département des Mystères ait aujourd'hui une équipe travaillant sur ces questions.
En conséquence, si tu arrives à dépasser la discussion marchande avec nos amis gobelins pour proposer la production d'amulettes de protection à l'étrange phénomène que tu as observé dans les coffres de Genève, tu rouvrirais une page trop ignorée de la magie ! Et ta description donne envie d'en savoir plus, Harry, elle réveille le chercheur en moi qui suis devenu un vieux politique. Elle me donne envie de passer la nuit à tes côtés à prendre des notes et des après-midis à écumer les bibliothèques pour rassembler des savoirs oubliés.
J'ai déjà entendu parler des Wulfern, c'était en Bulgarie. Tudor m'en avait parlé quand nous étions jeunes. Leur légende était visiblement très connue dans les Balkans et nul ne pouvait parler de garous sans mentionner les Wulfern. Tu pourrais lui écrire, ou aller le voir, pour réveiller sa mémoire.
Je ne t'apporte sans doute pas toutes les réponses que tu souhaiterais recevoir mais les réponses sont comme les desserts, elles s'apprécient après une certaine attente, n'est-ce pas Harry ? Je continue de réfléchir à tout ce dont tu m'as parlé, n'oublie pas de me tenir au courant.
Je t'embrasse
Albus.
Je laisse le parchemin s'enrouler sur lui même. J'avais déjà entendu des rumeurs sur Ariana la petite soeur morte trop tôt de mon grand-père adoptif, qu'elle était cracmole ou simplement folle à lier. Comme toujours, la vérité dépassait la rumeur. Il y avait plus de gris, de responsabilités, de remords, de chagrin derrière que la rumeur le laissait entendre. Un peu comme Umbretta privée de sa magie, et non née Cracmole, par un rebond inattendu des mesures de protection de sa famille mis en place par Tarquino. Un peu comme Ada née avec tous les attributs qui auraient dû faire d'elle une sorcière très puissante et finalement herboriste garou...Tout ça n'appelait qu'une chose, selon mon Grand-père : beaucoup d'humilité. C'est peu ou proue la teneur de ma réponse.
oo
Quand je vais chercher Ada à l'herboristerie, j'ai fait plus que d'écrire à mon grand-père, j'ai répondu à tout mon courrier, même à Myrna. Je l'ai également envoyé, en signalant à chaque fois que je comptais voyager dans les semaines à venir. L'écrire m'a fait du bien, comme un pas vers la vérité et la sincérité. Ça m'a même permis d'avouer à Myrna qu'elle me connaissait intuitivement tellement bien que ça me faisait peur. Je lui ai écrit une page entière sur Ada, son mystère, ma crédulité, mon envie que ça fonctionne malgré tout maintenant. J'ai aussi avoué à Hermione la "condition" de ma petite amie vénitienne, me rendant compte que ça me ferait mal que mes amis l'apprennent comme moi de manière détournée et qu'ils en concluent que j'en ai honte. Je vais globalement mieux après.
Ada est contente de me voir et Fiametta ouvertement curieuse. On décide d'aller tous les trois boire un verre dans un petit bar moldu populaire en bord de lagune.
"Ada m'a dit que tu avais deviné pour moi depuis des semaines ?", lance Fiametta quand elle a goûté le vin blanc qu'elle a commandé.
"J'avais des doutes" je réponds prudemment. "Des intuitions plutôt que des certitudes..."
"Et rien sur Ada ?"
"Je suis bien bête", je reconnais humblement.
"Tu ne voulais pas voir ?" elle questionne sans pitié.
"Fia !", proteste Ada le rouge aux joues..
"Je ne sais pas", je réponds malgré tout. "Je crois qu'Ada est tellement avare de son histoire que j'ai pas vu tout ce qui aurait dû me mettre la puce à l'oreille !"
"Tu n'as pas fait le lien parce que, à la différence de nombreux Italiens, tu ne connais pas l'histoire de mon père", estime charitablement Ada après un moment de réflexion.
"Pourtant Tiziano me l'a racontée", je la détrompe. "La très triste et politique histoire de Lucrezia et Cosmo Taluti..."
Le visage d'Ada est drainé de toutes couleurs quand elle chuchote :
"Quand ?"
"La veille que nous partions à Londres", j'avoue pas très fier rétrospectivement de mon silence. Est-ce que c'était à moi de parler ?
"Et tu ne m'as rien dit ?", elle s'étonne, un peu tristement, Fiametta boit le reste de son verre d'un seul coup, sans doute pour se donner une contenance.
"Encore une fois, j'ai voulu que tu me le racontes, quand tu aurais suffisamment confiance en moi pour le faire... J'espérais que Londres te montrerait que tu pouvais me faire confiance..." j'explique sincèrement, et ça lui fait baisser les yeux.
"Tu ne le mérites pas", estime alors durement Fiametta.
Non lo meriti - l'italien me paraît encore plus dur que l'anglais.
"Qu'est-ce que tu en sais ?", je lui rétorque. "Peut-être au contraire, je mérite quelqu'un qui aurait encore plus de secrets que moi... J'apprendrais à partager, j'apprendrais la patience..."
"Encore plus de secrets que moi ?", relève Ada - ses yeux sont humides mais curieux, voire incrédules.
"Vous retenez toutes les deux le nom de mon père adoptif - un nom que je porte avec fierté", je précise. "Mais en Angleterre, mon nom de naissance est une légende... pas de petite légende... et, au-delà de la légende, il y a la vérité... tellement intimidante que peu de gens la connaissent toute entière... Mes deux patronymes sont marqués par le secret en fait", je réalise.
"Comme moi", murmure Ada.
"Bon, vous vous êtes bien trouvés, finalement !" , estime Fiametta en levant le bras pour commander une nouvelle tournée.
ooo
Les jours qui suivent, Ada me parle chaque jour de sa famille, de son enfance et de Florence. Il n'y a pas de logique évidente dans ce partage - ni chronologique, d'importance, pour autant que je puisse en juger. Juste ce qui lui vient devant des enfants qui jouent dans la rue, devant une peinture, devant un journal. Son père est le premier sujet. Il est clair qu'elle l'adule encore, qu'elle est fière de ce qu'il a été, de ce qu'il représente. Elle ne lui reproche en fait que d'être mort comme il a vécu :
"Quand même, il aurait pu être moins confiant, non ?", elle répète plusieurs fois. "Il serait encore là et moi, peut-être que je serais une fille normale !"
J'arrive à la faire rire en lui disant qu'honnêtement, j'en doute.
"Peut-être même étais-tu plus préparée que d'autres à vivre une vie hors norme", j'insiste.
"Comme toi", elle me renvoie.
Je l'embrasse.
Elle me parle aussi longuement de la tante qui l'a élevée, de son oncle, célèbre fabriquant de baguettes, et de ses nombreux cousins - à rendre jaloux les Weasley. Elle arrive aussi à évoquer sa mère, Lucrezia, et ses retours toujours inattendus, douloureux et éphémères dans sa vie.
"C'est moi qui ne souhaite plus la voir, maintenant. Ma tante et mon oncle ont toujours essayé de faire en sorte que je garde un lien avec elle malgré... malgré tout, ma condition, sa nouvelle famille", elle explique de sa voix rauque. "Mais maintenant, ils ne peuvent plus me l'imposer..."
C'est tellement douloureux que je juge sage de ne pas m'en mêler. Mais en dehors de sa mère, elle semble avoir de bons rapports avec sa famille et elle me confie tout de suite qu'il est impossible d'aller à Lo Paradiso sans passer plusieurs jours chez la sœur de son père. Comme j'accepte assez facilement, elle se prend au jeu de la préparation de ce voyage. On irait d'abord à Florence puis à Lo Paradiso. On partirait deux semaines. Elle devait trouver un cadeau pour sa cousine Perlita qui allait avoir un bébé et pour la vieille Vitalia, sa grand-tante qui allait fêter ses 120 ans. Toutes ces confidences lui venaient avec une telle spontanéité que c'était à se demander pourquoi elle avait été aussi secrète et fermée auparavant !
En échange, je lui raconte comment mes parents sont morts pour que je survive au mage le plus noir que l'Angleterre avait produit, réalisant contre leur gré une prophétie faite avant ma naissance et faisant de moi le seul capable de le détruire.
"Tu avais quel âge ?", elle questionne les yeux écarquillés.
"Quinze mois."
Je lui explique que mon parrain - "oui, celui qui a donné l'argent pour la Fondation", réalisant comment mes parents avaient été trahis, est tombé à son tour dans un piège qui l'a envoyé lui en prison et moi chez la sœur moldue de ma mère.
"Je ne me souviens pas de grand-chose de ma vie avec eux", je lui raconte. "Je crois que j'avais souvent faim et froid ; que j'avais toujours l'impression de déranger - c'était plus qu'une impression d'ailleurs ! Moi, j'attendais que quelqu'un vienne, je ne savais pas qui, mais il me semblait que quelqu'un devait venir... Remus est venu."
"Tu avais quel âge ?"
"Cinq ans et demi."
Le deuxième soir, je lui parle de Poudlard, du fait d'y grandir fils de prof puis de directeur, des bêtises que j'y faisais avec Cyrus.
"Les gens ne te parlaient jamais de ce que tu avais fait bébé ?", elle s'interroge.
"Pas tellement - je crois que Remus y veillait ; il voulait que j'aie l'enfance la plus normale possible, que je ne me dise pas que j'étais spécial ou que j'avais des choses différentes des autres à faire", je lui confie. "Il était très exigeant scolairement envers moi, et j'ai compris bien plus tard qu'il voulait me préparer à assimiler les magies les plus difficiles... Bien plus tard, quand j'ai entendu parler par accident de la prophétie..."
"Ça a dû être terrible !", elle estime avec sympathie. Peut-être mesure-t-elle à quel point elle touche aux secrets qui ont étouffé une bonne partie de mon adolescence.
"Sur le moment, c'était terrifiant", je reconnais. "Je ne me pensais pas du tout capable de ce que j'ai dû faire... D'ailleurs je ne l'ai pas fait seul, toute ma famille était là derrière moi... Mais le plus dur a sans doute été de devoir l'affronter trois fois pour qu'il disparaisse réellement et à jamais... d'avoir cru, et ma famille avec moi, que nous en avions fini avec lui et la prophétie..."
"Trois fois ?", elle me relance presque timidement.
Je la regarde longuement avant de me décider. C'est un vrai secret ce que je vais dire. Il ne restera pas grand-chose après. Il restera Cyrus, mais je sais depuis longtemps que je ne déciderai jamais à sa place qui a le droit de savoir qui il est dans toute sa complexité. Les Horcruxes sont mon secret, celui dont Voldemort m'a chargé, en un sens.
"Ce que je vais te dire, peu de gens le savent", je commence donc. Elle pose sa main sur son coeur dans une promesse muette que j'accepte. "Voldemort a survécu à l'Avada Kadavra qui a rebondi sur moi à cause du sacrifice de ma mère et à la Pierre philosophale parce... parce qu'il avait renoncé bien avant à son humanité... Il avait assuré son immortalité en divisant son âme", j'explique encore en me demandant si elle a assez de savoirs magiques théoriques pour comprendre.
"Des Horcruxes ?", elle chuchote, l'air terrifiée. "Mon oncle m'en a parlé une fois..."
"Le faiseur de baguette ?"
Elle confirme d'un geste infime de la tête, comme si un trop grand geste risquait de faire réapparaître Voldemort.
"On a mis du temps à comprendre et encore plus à les identifier et les détruire", je me force à continuer parce que remuer tout ça reste lourd et difficile. "J'avais l'impression que jamais je n'arriverais à avoir une vie normale, à pouvoir simplement faire la fête, avoir des petites amies, voyager ou simplement ne rien faire... Trois ans après, je me rends compte que je commence à peine à penser plus au futur qu'au passé..."
"C'est exactement l'impression que j'ai face à mon père et à notre... accident... que jamais je ne pourrai regarder vers l'avenir sans avoir le poids de ce que lui aurait fait sur le dos", elle commente.
"Mais comment peux-tu dire ce qu'il aurait fait ?", je lui oppose.
"C'est exactement le problème", elle reconnaît en se blottissant contre moi, et je décide qu'on a assez parlé pour aujourd'hui.
oooo
Tous ces jours, j'évite Tiziano, qui finit par arrêter de m'écrire et de m'appeler. Plus généralement, je limite mes communications extérieures. La seule qui échappe à mon repli du monde est sans doute Brunissande qui m'a envoyé un long compte-rendu de ses observations la dernière nuit du phénomène. Ça l'a visiblement bien intriguée puisqu'elle y joint des recherches qu'elle a menées par ailleurs et envisage donc que la dernière femme soit une allégorie de la justice moldue.
Quand je demande à Ada si ça lui paraît possible que les Moldus représentent la justice comme une femme aveuglée, elle est d'abord pensive.
"Ce qui te gêne, c'est qu'elle soit une femme ou qu'elle ait les yeux bandés ?", elle veut finalement savoir.
"Comment peut-on juger quand on ne voit rien ?", je réplique.
"A moins qu'elle ne s'intéresse pas à l'apparence des choses ?", elle remarque, et je me dis que je ferais mieux de faire un tour à la bibliothèque.
J'y apprends qu'il s'agit de la déesse grecque Thémis et que ses yeux bandés sont un gage d'impartialité. C'est un joli paradoxe, je me dis, comme si en savoir trop obscurcissait le jugement. Je me demande après si nous faisons bien, Ada et moi, de lever le voile ainsi sur nos mystères. Est-ce que nous ne perdons pas ainsi l'essentiel, c'est-à-dire, elle et moi ? Je n'ai jamais autant eu hâte de notre départ, de cette bulle à partager en exclusivité. Je suis tout à ma rêverie en sortant et je manque de rater Tiziano qui lui pénètre dans le bâtiment. C'est lui qui m'arrête, me prenant par le bras.
"Harry, ça va ?"
"Très bien, merci", je lui réponds. "Je bosse sur mes affaires de Genève", je vais jusqu'à lui expliquer - un peu comme si ça justifiait mon silence.
"Et tu avances ?", il questionne et il n'y a pas de doute, il ne s'intéresse pas seulement aux magies de lune genévoises.
"Je vais partir... Ada et moi, nous allons à Florence voir sa famille", je lui révèle en ayant l'impression que je lui dois bien cela.
"Au moins, je saurais plus ou moins où tu es si ta famille te cherche", il commente prudemment, je vois bien. Mais je me dis aussi qu'il a raison et que je dois les prévenir avant que ça ne prenne l'ampleur d'une catastrophe européenne.
"On ne devrait pas en venir là", je lui promets donc.
"Donne-moi de tes nouvelles", il lâche. "Tarquino regrette ton absence..."
"Je viendrais vous raconter", je décide. "Mais là, l'urgence est ce voyage..."
"Si tu le dis", il répète l'air relativement sceptique. "Eh bien, à bientôt !", il conclut abruptement, décidant au même instant de me quitter. Il est au bout de la rue quand je me dis que je ne lui ai pas demandé comment se passait son stage. Je n'ai pas non plus demandé de nouvelles de sa soeur... Autant pour l'humilité, je constate tristement, un peu agacé par mon comportement.
En rentrant dans ma chambre pour écrire ma réponse à Brunissande, je me dis que Tiz a raison de me rappeler que j'aurais dû tenir ma famille au courant de mes projets. Comme je ne me vois pas déranger Mae, que parler à Papa reste un peu au dessus de mes forces pour l'instant, il ne me reste que Cyrus. Je sors mon miroir en me disant qu'en plus, il abrégera peut-être lui même la discussion en invoquant la sécurité. Oui, je ne suis pas loin de me défiler dans cette histoire, j'en suis bien conscient.
"Cyrus", il décroche à la première sonnerie. Il y a du bruit derrière lui, une rue moldue, je dirais.
"C'est Harry", je lui signale comprenant qu'il tient son miroir comme un téléphone moldu à la contemplation de son conduit auditif.
"Oh, le grand frère !", il commente avec un grand sourire dans la voix. "Tu vas bien ?"
"Pas mal", je réponds prudemment. "Et toi ?"
"Eh bien, un peu mieux depuis que nos amis du XIC semblent avoir réellement levé le camp !", il m'apprend. "Dommage qu'on ait perdu leur trace en Amérique latine !"
"C'est pas dangereux de me dire tout ça ?", je m'inquiète sincèrement.
"Nos miroirs ont été revus par le Ministère, et Ron et Seamus ont piégé la minette de la Division des transmissions qui avait donné le moyen de contourner les signatures magiques... encore une victime collatérale en un sens", il soupire.
"Ils avaient de sacrés contacts", je commente.
"Oui, Mae dit qu'il ne faut pas se réjouir trop vite ,et Kingsley lui donne carte blanche pour une véritable enquête au sein du Ministère", il ajoute. "Mais en attendant, on a repris une vie presque normale, on est même rentrés à Londres, Gin et moi, encore que ce n'est pas pour longtemps !"
"Comment ça ?"
"On part au Brésil à la fin du mois - tu as lu les journaux, hein, tu sais qu'elle a officiellement démissionné des Holyheads ?"
Je secoue la tête puis me rappelle qu'il ne me regarde sans doute pas.
"Je n'ai pas lu les journaux anglais - pas eu le temps", je m'excuse.
"Ah bon, t'es où, à Genève ?"
"Non à Venise", je le détrompe.
Il a un silence qui ne trompe pas.
"Ada a bien vécu ton absence ?", il lance finalement. Il a dû la retourner sept fois dans sa bouche celle-là.
"Je suis revenu plus tôt que prévu", je décide de lui répondre. "Mais personne n'avait pris ma place..."
"Encore heureux !", il commente loyalement, puis il craque et demande franchement : "Ça va, vous deux ?"
"On part ensemble, à Florence, dans les montagnes aussi..."
"Dans les montagnes", il relève.
"A la réserve", je confirme, fier que ma voix soit neutre.
Il a un petit sifflement admiratif.
"C'est une déclaration de confiance, dis moi ! Rappelle-toi ce que disait Papa sur la paranoïa de ces gars-là...", il commence.
"Écoute, je ne suis pas Papa", je le coupe. "Je suis l'amoureux d'Ada, et c'est à ce titre qu'on va dans la réserve que son père a défendue toute sa vie.. Je ne sais pas ce que je verrais là-bas, ni comment je serais reçu - Ada m'a déjà prévenu que ça ne serait sans doute pas facile - mais je n'y vais pas comme ambassadeur de la Fondation... j'y vais pour découvrir l'esprit ouvert pas pour prêcher une quelconque vision de la lycanthropie !"
Je me rends compte que j'ai quasiment crié ma dernière phrase et je ferme les yeux.
"C'est bon là, tu m'as détruit l'oreille et ça va mieux ?", il s'enquiert assez sèchement.
"Pardon", je reconnais du bout des lèvres, et puis la confession vient comme si elle n'avait attendu que ça : "Je... je ne me suis pas encore pardonné d'avoir été aussi aveugle..."
Il ne dit rien - trente secondes sans doute - puis il énonce lentement, comme s'il déchiffrait un parchemin ancien et à demi effacé :
"Tu ne savais pas - tu es rentré plus tôt, et c'est comme ça que tu as compris..."
"Oui", j'avoue - et c'est finalement plus facile que je ne l'avais imaginé.
"Et tu pars avec elle ?", il insiste.
"Oui."
"Tu l'as dans la peau cette fille, Harry", il commente.
"Oui", je reconnais en riant cette fois.
"Alors, l'esprit ouvert et le coeur débordant, tu vas faire gaffe à toi, hein ?"
"Je vais essayer."
oooo
La suite logique de tout ça s'appelle Des inquiétudes fraternelles et des plans de remboursement, et c'est Cyrus qui raconte...
