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Alors nous irons vivre libre (bis)
Dans un pays sauvage (bis)
Et nos armes seront (bis)
L'amour et le courage !
Mon ami, n'aies pas peur,
Je saurai te défendre
Et d'un bon coup de botte
Sonner les serpents à sonnette (bis)

Arthur H, Est-ce que tu aimes ?

XXXIII Harry. De l'héritage des lycanthropes et des miroirs insistants

Puisqu'on ne partira pas avant le week-end, je décide de travailler sur la mission confiée par les Gobelins. Le fait que Brunissande m'envoie des infos un peu en flux continu, "au hasard de ses lectures", joue sans doute. Disons qu'elle réveille ainsi mon orgueil de briseur de sorts - qui vaut bien mon orgueil de mâle ou de Survivant ou de fils de lycanthrope, hein !

Je mets donc une distance volontaire avec les tumultes ma vie amoureuse et je vais m'enfermer à la bibliothèque de la Scuela à chaque fois qu'Ada part travailler à l'Herboristerie. J'y croise évidemment quelques uns de mes condisciples, en fonction de leurs stages et de leurs recherches. Je me rends ainsi compte que si mes amours avec Ada ne sont plus un mystère pour personne, nul ne semble savoir sa condition. Si je cherchais un prétexte pour aller m'excuser auprès de Tiziano, je l'aurais. Sauf que je ne cherche pas... J'évite même de me demander pourquoi.

A la bibliothèque de la Scuela, en reprenant mes notes et les lettres de Brunissande, je me dis que je ne peux pas faire l'économie d'en savoir plus sur les Wülfern avant de me pencher sur les statuettes et leur mystérieux envoûtement. Ma demande posée aux archives magiques de Genève n'ayant pas eu de suites encore, et mon envie d'écrire une longue lettre circonstanciée aux Tudor étant assez proche de zéro, je décide de voir ce que la Bibliothèque de la Scuela pourrait avoir à m'offrir sur l'étrange famille de lycanthropes suisses... Après tout, Venise n'est pas si loin de la Suisse, je me dis, ce n'est pas impossible que des documents soient conservés ici !

Je ne vais pas dire que c'est facile ou que ça ne demande pas une grande patience pour trouver quelque chose. J'en viens à demander l'aide des bibliothécaires qui s'étonnent un peu de ma requête mais finissent par m'orienter dans le secteur des biographies magiques. Je leur offre diligemment une boite de chocolats mais j'avoue que je suis un peu déçu: tout ça pour apprendre que les Wülfern sont une "très ancienne famille magique suisse ayant peut-être compté plusieurs lycanthropes" ! Le même genre de livres définit les Lupin comme une "famille sorcière britannique aux origines récentes, connue par l'accession de Remus John Lupin au double titre de plus jeune et premier lycanthrope directeur de l'école de sorcellerie de Poudlard..." Je figure aussi dans ce genre de bouquins. Je l'ai vu dans plusieurs index, mais j'évite de lire... Bref.

Les chocolats ne sont finalement pas un mauvais investissement. Les bibliothécaires me trouvent petit à petit des choses plus substantielles mais plutôt anciennes... Le plus intéressant est peut-être la mention de la visite des Wuelfern à Venise en 1726. La Cronaca dell'anno - "relatant les choses remarquables, singulières et mémorables ayant pour cadre la Sérénissime" - mentionne l'évènement parce que "le fils héritier, Ingolf" est soupçonné d'être un vampire après la disparition d'une jeune lavendière moldue dans les parages du Palais qui leur a été prêté...

"Il prouve alors être un leu", explique cryptiquement le texte. Ça faisait un bout de temps que je n'avait pas retrouvé la forme si ancienne du mot loup ; elle me saute au visage comme un rappel des heures passées à écumer la bibliothèque de mon père adoptif. C'est décidément indirectement entre lui et moi, je m'en rends compte.

Selon La Cronocca encore, certains murmurent alors que le jeune et ténébreux Ingolf est tout autant potentiellement coupable de la disparition de la jeune femme, même si on est loin de la "phase de lune la plus critique". On lit entre les lignes que Gerulf, son père, a versé suffisamment d'or pour que l'affaire n'aille pas plus loin...

Je trouve aussi des traces régulières mais fugaces du nom des Wülfern dans des registres de commerce de potions et d'artefacts magiques. Ils sont un moment alliés aux Sirénéens - juste avant que les Gobelins s'installent durablement dans la péninsule italienne... Je caresse un moment l'idée d'aller interroger Oan-Ni pour aboutir à une autre question sans réponse : est-ce que les Sirénéens ont des archives ?

J'écris ma découverte à Brunissande - qui me répond quelques heures plus tard :
"Cela t'amusera peut-être de savoir que le dernier propriétaire du coffre contenant les statuettes se prénommait Ingolf XII Wuelfern !
Il semble que cette famille était aussi peu imaginative que monomaniaque et inquiétante !
Sinon Soranzo a obtenu un accord partiel des archives de Genève. Je peux y aller pour toi, si tu veux."

Je décide qu'il paraîtrait sans doute bizarre que je refuse. J'insiste quand même dans ma réponse que ce n'est pas urgent et qu'elle doit faire passer ses propres recherches avant les miennes. Où en est-elle avec son antidote contre le poison maya ? A-t-elle appelé mon frère comme je lui avais conseillé ? Comme cet échange se passe alors que nous dînons avec Fiametta, Ada et moi, je leur raconte les anecdotes recueillies sur les Wuelfern. Ils me semblent qu'elles ne sont pas étonnées - ni par les pratiques des Wuelfern, ni par la disparition de la lavandière.

"Je ne connais pas les Wuelfern", commente lentement Fiametta, "Mais je sais que... la lycanthropie a pu être recherchée dans le passé..."

Comme j'ai arrêté de manger pour la regarder, elle se sent obligée de développer :
"Lucca et Vico m'ont parlé d'un culte rendu à Remus et Romulus et à leur mère louve... Il voulait inciter les femmes garou à prendre le risque non seulement d'une grossesse mais aussi de mordre leur enfant pour qu'il soit fort.. Je ne me rappelle plus des détails."

"Est-ce qu'il y avait des statuettes impliquées dans le rituel ?", je questionne impulsivement.

Fia jette un regard curieux à Ada avant de marmonner :
"Les statuettes n'ont rien à voir avec ça, à mon avis... Mais si tu veux plus de détails, tu peux essayer de demander à Vico ou..."

"A Vico ?", je m'étonne un peu - je ne vois pas Vico lire des histoires aussi anciennes ou aussi sérieuses. En fait, j'ignore à quoi s'intéresse Vico, je me rends compte. Et d'ailleurs, en y réfléchissant mieux, je ne l'ai pas revu depuis que je suis revenu à Venise.

"Ou à Lucca", corrige Fia avec une infime hésitation. "Il sera sans doute à Lo Paradiso... s'il ne voyage pas..."

"Lucca ?", je répète.

Le regard de Fia sur Ada montre bien qu'elle estime que ce n'est pas à elle de me répondre. Cette dernière prend le temps de finir son assiette, posément, en jeune fille du monde bien éduquée, pour le faire. Moi, j'ai fini de manger - je le sais.

"Lucca Astrelli", elle répond, "... est un... un des élus du Conseil de Lo Paradiso... Il est très érudit et connecté à l'extérieur... Il sert souvent d'ambassadeur à la communauté..."

"Tu le connais bien ?", je questionne - pas totalement innocemment. Plutôt pour mieux mesurer son implication à elle dans la communauté qu'autre chose.

Bizarrement, elle pâlit à ma question, et Fia se met à tousser comme si elle avait avalé de travers.

"Je vais aux toilettes, excusez-moi", elle annonce comme si c'était une conclusion logique de sa toux.

Quand je la regarde s'éloigner les sourcils froncés, le soupir qui échappe à Ada me ramène à mon amie.

"J'ai eu pas mal de garçons dans ma vie, Harry", elle annonce quand nos yeux se rencontrent. Ses joues sont un peu pâles peut-être. "Certains diront trop", elle ajoute avec une pointe de défi.

"Dont Lucca Astrelli", je décide de comprendre. Il est des temps où l'innocence ne fait pas bon ménage avec la chevalerie, je dirais.

Elle acquiesce avec une pointe de soulagement. Elle hésite un instant puis ajoute :
"Lucca a compté plus que beaucoup d'autres garçons... Et c'était sans doute réciproque... Si je suis à Venise, c'est d'ailleurs sur sa recommandation - il connaît énormément de monde", elle raconte. Je ne sais rien faire d'autre qu'opiner, tout sentiment a priori anesthésié pour l'instant.

"Vico l'adule", elle ajoute sous une soudaine impulsion de vérité. "Et il ne faut pas t'étonner qu'il nous fuit depuis qu'il sait que nous allons ensemble là-bas... Il désapprouve que je t'emmène en fait, pas tant parce qu'il ne t'en estime pas digne", elle précise avec un geste apaisant de la main sur mon avant-bras - comme si je m'étais posé la question en ces termes ! "Mais parce qu'il craint que Luca ne... soit blessé de me voir dans une autre relation sérieuse..."

"Sérieuse", je relève dans un sursaut d'auto-protection.

Elle me sourit.

oo

A partir de jeudi matin, Papa a commencé à essayer de m'appeler. La première fois j'étais en rendez-vous à la Scuela avec Catarina Bianchetti, notre professeur de Magie Non Sorcière, et il n'a pas laissé de message. Je n'ai pas répondu tout de suite parce que je suis reparti à la bibliothèque.

La piste évoquée par Fiametta pendant le dîner n'est pas totalement inutile. Bianchetti m'a confirmé qu'elle avait déjà rencontré des rituels basés sur des statuettes et visant à profiter de certaines conjonctions astrologiques.

"Quant on sait que la lune est sans conteste l'astre qui a le plus d'influence sur les humains, c'est évidemment en ce sens qu'il faut chercher", elle m'a encouragé.

J'ai bien aimé qu'elle évoque les garous comme des humains même si je n'ai rien dit en ce sens. J'écume donc le rayon artefacts de la bibliothèque à la recherche de relations astrologiques et si possibles lunaires. J'élimine un paquet de trucs avant de tomber sur un récit qui m'arrête.

Un récit écrit par un Romain. Il dit qu'une statuette liée à la lune peut aider à réguler les cycles féminins et aussi être utile pendant une grossesse fragile. C'est très ancien, un mélange de savoirs magiques et de croyances moldues. En remontant le fil - en cherchant des gens qui auraient cité le travail de ce Romain dans leurs propres travaux, je trouve un peu sans surprise, finalement, Maddalena Taluti... Elle décrit différents rituels protecteurs des femmes en couche moldue ou sorcière basés sur des statuettes liées à la lune pour conclure que leur efficacité dépend beaucoup de la sensibilité individuelle des femmes aux variations de cet astre. "Mon expérience est que les femmes moldues ne sont pas moins réceptives. Je dirais au contraire qu'elles le sont peut-être plus que les sorcières - comme si la magie entravait en partie l'effet de la lune...", je copie cette citation dans mon carnet noir.

L'équilibre entre la magie et les éléments naturels... il existe des bibliothèques entières sur le sujet - de quoi y passer une vie... Néanmoins, j'ai l'intuition d'être sur une bonne piste. Plus loin dans son traité, Maddalena évoque des potions qui peuvent compléter le rituel pour les femmes les moins réceptives - c'est finalement quasiment l'inverse de ce que je cherche, je me rends compte. Je suis chargé de trouver un moyen de limiter l'effet des statuettes, après tout ! J'avais pensé à un talisman, mais je n'ai rien contre une potion. Je passe une bonne heure ensuite à essayer de trouver des exemples des potions évoquées par Maddalena, et ça ne me mène nulle part.

"Une grande partie des travaux de Maddalena Taluti ont été perdus", s'excuse la bibliothécaire quand je vais à nouveau lui demander de l'aide.

"La bibliothèque magique de Florence a un peu plus de choses que nous", ajoute sa collègue avec un clair ressentiment devant cette injustice. Il y a fort à parier que l'institution florentine refuse de leur laisser copier ces documents manquants.

"Mais on pense que les choses les plus intéressantes sont dans des collections privées", renchérit la première.

"Celle de la famille Taluti ?", je questionne innocemment.

"Il n'y a plus réellement de famille Taluti", commente la seconde l'air gênée.

"Les Arbori de Florence auraient hérité de la bibliothèque de Cosmo Taluti - mais personne ne sait ce qu'elle contient vraiment", commente une troisième qui s'est approchée.

"Sans doute des choses sur la beauté de la lycanthropie", glisse perfidement la seconde, et ça fait plutôt sourire les deux autres.

Je préfère arrêter mon enquête avant de me fâcher avec elles trois. En retournant à mon poste de lecture, je me dis que je devrais aller voir Tarquino et lui demander des conseils - si quelqu'un connaît les bibliothèques privées et publiques italiennes, c'est lui, sans conteste. Je me dis aussi que je vais très bientôt chez les Arbori et que je pourrais peut-être enquêter à la source... En passant devant l'étroite section "pratiques médicales magiques", je décide de voir si je trouve des informations sur les femmes et la lune. Près de la moitié des statuettes représentaient des femmes, je me souviens... c'est une piste comme une autre, non ?

Passées les comparaisons sur le cycles lunaires et le cycle féminin, je trouve la mention dans un vieux traité d'obstétrique de rituels magiques invoquant l'aide de la lune. Il est clair que l'auteur ne les prend pas réellement au sérieux, expliquant que des potions bien adaptées donnent souvent de bien meilleurs résultats. Je vais laisser tomber quand je lis dans une note que les rituels auraient de bons résultats chez les personnes de faibles magies - comme des Cracmols - ou de magies fluctuantes - comme les lycanthropes.

Je reste relativement fasciné par cette toute petite note, laissant les éléments épars se mettre en place pour construire une nouvelle théorie... Il reste des trous mais je peux partir sur l'hypothèse que les statuettes sont là pour renforcer les effets de la lune... Elles fonctionnent sans doute mieux sur les garous transformés, je suppose ensuite avant de me demander si les Gobelins peuvent être classés comme des créatures à la magie fluctuante... Je vais changer de section et suivre cette nouvelle piste quand je me rends compte qu'on n'est plus que trois dans la grande salle de la bibliothèque et que les employées se sont mises à fermer les volets des hautes fenêtres. Il est temps de rentrer - d'ailleurs, je suis affamé, je m'en rends compte en me levant.

Pendant toutes ces heures, j'avais éteint mon miroir et je le rallume machinalement en sortant en me disant qu'il serait temps que j'en offre un à Ada comme j'en avais le projet. Le miroir m'apprend que Papa m'a appelé deux fois cet après-midi, et je sens mon estomac se rétracter malgré sa faim - qu'est-ce qui peut bien encore arriver ? Un autre signal m'apprend qu'il a même laissé un message cette fois. Je retourne dans la bibliothèque pour l'écouter.

"Harry, c'est... c'est Remus", dit Papa d'une voix un peu étrange. "Je... - ne t'inquiète pas, il n'y rien de grave mais... mais j'aimerais beaucoup te parler... avant... avant que tu ne partes en vacances ... avec Ada... C'est important pour moi, Harry... Merci d'avance..."

Ce qui me frappe d'abord, c'est la manière dont il s'est présenté : Remus... Il faut remonter aux trois premiers mois de notre vie commune pour que je l'aie appelé comme ça... Je l'avais appelé Lunard, aussi... et puis, j'avais décidé de l'appeler Papa - j'avais tellement envie d'avoir un Papa, ça c'était un souvenir clair - pas d'un ami de mes parents gentil avec moi, mais d'un Papa... Et il s'était très facilement laissé faire, il fallait bien le dire !

De nous quatre, seul Cyrus l'appelle parfois Remus ; rarement devant lui, plutôt comme une transgression quand nous sommes seuls tous les deux, quand il veut faire semblant d'être distant et indépendant... Remus... le frère malheureux du fondateur de Rome... le lycanthrope... pas mon Papa... Avec une bonne dose de colère, je décide de ne pas rappeler.

ooo

Vendredi matin, on prend avec Ada notre petit déjeuner en terrasse dans un de ces quartiers périphériques et populaires qui nous plaisent tellement à tous les deux. On sirote nos cafés quand une voiture décapotable rouge passe sur la petite place. Lunettes noires et blouson de cuir brun, le conducteur pose un bras nonchalant sur la portière et observe l'effet de son équipage sur les badauds - la gente féminine surtout. Comme Ada a du mal à cacher son admiration, il lui fait un petit geste de la main. Dire que je suis jaloux serait un euphémisme.

"Tu le connais ?", je demande en essayant d'être badin - ou innocent - ou crétin. Allez savoir !

"Non !", elle rit. "Mais j'ai toujours rêvé de me balader dans une voiture comme la sienne !"

"Vraiment ?"

"Oui, tu sais, petites routes de campagnes, moteur qui vrombit, vent dans les cheveux... Quand j'étais gosse un copain moldu de mon père nous avait emmené en Toscane.. pas dans une aussi belle voiture, mais j'avais adoré !", elle raconte avec un ravissement de petite fille.

"Je ne sais pas conduire", je lui avoue immédiatement.

"Comme tous les sorciers", elle répond avec une bonne dose de fatalisme.

La voiture rouge a disparu mais elle est présente encore entre nous. L'idée me vient comme ça, sans trop savoir comment...

"Mais je sais conduire les motos", je glisse presque rougissant.

"C'est vrai ?", elle questionne, les yeux écarquillés.

"Mon frère... mon frère avait l'obsession des deux roues, ado", je lui raconte. "On en a réparés plusieurs..."

"Arrangés ?", elle demande clairement complice.

"Parfois", j'avoue.

"Vous avez eu des ennuis", elle comprend presque ravie.

"Parfois", je confirme.

"Moldu ou sorcier ?"

"Avec nos parents, et ça suffisait bien !", j'explique un peu nerveusement quand même. Je me prépare à résumer les frasques dans lesquelles j'ai accompagné Cyrus quand elle revient au moment présent :

"Mais tu sais conduire ?", elle reprend plus sérieuse.

"Uniquement les petites cylindrées", je précise. "Mais certaines vont bien pour de longs trajets..."

Ada s'est levée avant que j'ai fini ma phrase.

"Allons voir Vico", elle annonce. "Il travaille dans un garage, il va nous trouver ça !"

Je repense à ce qu'elle m'a dit de Vico, de sa loyauté envers son ex petit ami, le mystérieux ambassadeur lycanthrope, Lucca... et je me demande sincèrement si c'est une bonne idée ! Elle doit lire dans mes pensées :

"Il a trop besoin d'argent pour faire le difficile et puis, il m'aime bien quand même, je le sais... il va nous aider !", elle affirme.

Je n'ai pas trop d'autre choix que de lui faire confiance, je comprends. Je lui ai promis de lui faire confiance, après tout. J'ai même dit que je voulais apprendre à lui faire confiance. Alors j'acquiesce.

Il nous faut pas un quart d'heure pour arriver au garage moldu où travaille Vico. Il s'extrait de sous une voiture en piteux état à l'appel d'Ada. Dire qu'il est content de me voir serait mentir mais il me serre la main.

"Vico, Harry et moi, on cherche une moto... une petite cylindrée... qui tiendrait la route jusqu'à Florence si possible !"

"Tu sais conduire ?", m'interroge directement Vico avec un regard qui me met au défi de lui mentir. Pas à tortiller, il compte bien vérifier avant de me laisser partir avec Ada.

"Oui", je réponds en essayant de paraître calme et mesuré. "Je ne suis pas pilote de course, mais je me débrouille... J'ai déjà conduit sur de longues distances aux Etats-Unis et au Brésil..."

"Avec son frère, ils en ont réparées et arrangées", ajoute Ada - je gagne des points avec cette histoire, visiblement.

Vico la regarde avec un air à la fois amusé et protecteur.
"Tu sais déjà celle que tu veux, n'est-ce pas ?"

"Montre-lui, elle est trop belle !"

Vico nous fait signe de le suivre, on contourne le hangar qui sert de garage, on saute un muret qui nous mène dans une petite rue étroite comme seule Venise sait les imaginer. Cent mètres plus tard, il sort une clé de sa poche et ouvre un garage. Il y a là deux roadsters - un rouge et un bleu.

"Harley-Davidson et Ducati", il commente pour moi, je le vois bien. Je connais les noms, c'est un début. Je sais que Cyrus aurait des tas de questions - l'année, l'autonomie, la puissance, le comportement dans les virages... Moi, je sais que les réponses me laisseraient sans doute perplexe alors j'évite d'insister. Comme je ne dis rien, Vico ajoute : "Je ne te cache pas que Ada rêve de la Harley depuis longtemps..."

"Les deux sont arrangées ?", veut savoir Ada - pas à dire, ça doit être un vieux rêve.

"Je les vends", répond Vico. "Mais le marché est calme en ce moment.. des deux côtés... Je ne les arrange que sur demande..."

Cette partie-là est davantage de mon ressort.
"Méthode de Boston ou..." je m'informe.

"On est en Italie, Harry !"

"Méthode milanaise alors", je complète - et je crois lire de la fierté dans les yeux d'Ada.

"Ça t'ira ?", questionne Vico avec un nouveau ton.

Il doit avoir besoin de les vendre ses motos. A moins que ma connaissance des méthodes pour enchanter les motos fasse de moi quelqu'un de plus fréquentable tout d'un coup... A quoi tiennent les réputations !

"Je connais mieux l'autre mais j'ai déjà lu la théorie... Il paraît que c'est mieux pour des transitions vol-route rapides..."

"Adaptée à nos espaces européens", confirme Vico.

"Je veux être là quand tu l'arranges", je décide.

"Tu ne me demandes pas le prix ?"

"J'imagine que 6000 euros, ça ira ?" je propose.

Vico hésite - je me suis basé sur un prix vu l'année dernière à Boston mais je suis peut-être un peu chiche.

"Si tu m'assistes, Ok", il finit par dire.

oooo
On a mis deux jours à atteindre Florence. La Harley fonctionne bien, mais on a pris des petites routes et on a fait beaucoup de pauses dans des lieux bucoliques choisis par Ada. Elle a eu son compte de pique-nique, de cheveux dans le vent et de vols rapides quand les conditions le permettaient. J'ai mal au bras d'avoir tenu la Harley autant d'heures d'affilée sur les routes, au dos d'avoir servi de support à Ada, mais ça en valait le coup, j'en suis sûr.

"Tu feras attention à elle", a ordonné Vico quand j'ai quitté le garage. Il a ensuite visiblement estimé que je pourrais croire qu'il parlait de la moto parce qu'il a précisé : "Ada : je ne supporterais pas qu'il lui arrive du mal !"

J'ai ravalé qu'il ne s'inquiétait pas tant de la griffer quand il refusait de prendre de la potion tue-loup. J'ai plutôt dit la vérité :
"Moi non plus, je ne supporterais pas qu'il lui arrive du mal".

A Florence, on gagne la vieille ville à vitesse réduite, Ada m'hurlant des indications pour lutter contre le bruit du moteur. Depuis deux jours, je réfléchis à des méthodes alternatives - pour tout dire, magiques, sans les trouver : une bulle me couperait de tous les sons extérieurs et je risquerais de rater l'arrivée d'un camion... A sa demande, je gare finalement la moto en bordure d'une belle place, et on s'assoit au café avec un soupir de soulagement.

"C'est crevant quand même", commente Ada avec un léger soupir. Elle libère son chignon quasiment écroulé et ses cheveux mordorés tombent jusqu'au milieu de son dos.

"Plus que transplaner, faut le reconnaître", je concours en étirant mes bras au dessus de ma tête pour les relaxer.

"Je vais aller voir si la boutique de mon cousin est ouverte", décide Ada.

"Tu ne veux pas un café ?"

"Si, si, mais c'est pas loin ; il se joindra peut-être à nous", elle m'explique.

Je sens qu'il vaut mieux que je la laisse gérer les retrouvailles comme elle le souhaite.

"Je ne bouge pas", je promets donc quand elle se lève.

Par pure habitude, je prends mon miroir et constate que j'ai encore sept nouveaux messages de Cyrus. Un peu près un toutes les demi-heures. Il a pris le relais de Papa, c'est clair. Il ne laissera sans doute pas tomber, je décide avec un soupir fataliste. Après une infime hésitation, je le rappelle, prêt à l'envoyer s'occuper de ses potions et de sa petite amie.

Mais Cyrus reste Cyrus - il a le chic pour renverser les situations, et je me retrouve accusé de faire un caprice d'adolescent. Il assène ses arguments avec cet aplomb qu'il peut prendre quand il défend quelque chose qui lui est cher - en l'occurrence Papa... Il s'esquive comme une sirène de toute discussion qui pourrait déboucher sur une dispute et m'affirme qu'il m'aime en guise de conclusion. Si mon frère avait été à Serpentard, il serait sans doute un politique redoutable, je pense pas très gentiment en reposant le miroir sur la table du bar. Je me rends compte en même temps que Ada est revenue. Seule.

"Era tuo fratello?" - elle demande, et l'italien me prend par surprise tant je m'étais remis furieusement à penser en anglais.

"Si", j'arrive à articuler.

"Vous vous êtes disputés ?", elle questionne avec de grands yeux limpides et soucieux.

"Pas vraiment", je décide de répondre.

Je ne peux pas dire que l'intrusion de mon frère dans mes choix m'ait totalement fait plaisir mais je lui reconnais assez facilement le droit de dire que je déconne quand il le pense. Je ne sais pas s'il a raison, mais ses arguments ont fait mouche - comme à chaque fois qu'il se donne la peine de sortir de son rôle de petit frère clown...

"A la fin, vous aviez l'air de rire", elle commente en s'asseyant.

"Oui, rien de grave", j'essaie. De nouveaux ses yeux sont sur moi, indécis, et je cède : "Il me reproche de ne pas avoir rappelé mon père..."

"Ton père ?", elle relève trop vite pour mes nerfs sans doute.

Immédiatement, l'agacement est là. Ada a une double admiration pour Remus, j'ai fini par le comprendre : c'est un lycanthrope et c'est un père - quatre fois ! C'est un peu tout ce que Cosmo n'a pas réalisé, selon elle. Mais son admiration à elle - toute l'admiration du monde qu'on puisse avoir pour Remus - ne justifiera jamais que je me plie à ses caprices !
Non ?

"Il agit plus comme une mère poule que comme un père loup, si tu veux mon avis !", je rétorque donc en espérant la décourager de trop insister.

Elle me dévisage longuement avant de répondre.
"Si j'étais Remus, si j'avais un fils... comme toi et qu'il rencontrait quelqu'un - quelqu'un comme moi... et partait avec lui là où nous prétendons aller... je serais folle d'inquiétude", elle finit par énoncer sur le ton du constat.

Si j'étais Remus...

"Je l'appellerai après", je commence, puis mon agacement refuse de se taire : "Qu'est-ce que tu veux qu'il me dise ? D'être prudent ? De ne pas dire qu'il est mon père ?"

"Tu ne ferais pas ça !" - elle s'écrie.

"Quoi donc ?"

"Le renier parce que certains garous ne l'apprécient pas ! Tu ne le renierais pas pour me plaire, hein?"

"La question n'est pas là !"

"Je te mépriserais si tu faisais ça", elle annonce froidement.

Je prends la peine d'expirer longuement et profondément plusieurs fois avant de répondre - enfin de tenter de répondre.

"Je n'ai plus cinq ans, Ada. Je n'ai pas besoin qu'on me tienne la main ou qu'on me protège... Et je me crois relativement armé pour aller là où tu m'emmèneras... En tout cas, mieux que beaucoup... - et je sais aussi grâce à qui je le suis !", je lui rappelle - moi plutôt qu'elle ! "Je n'irais sans doute pas aussi facilement à Lo Paradiso sans lui, sans ce qu'il m'a appris, Ada... Mais je n'irais pas non plus sans toi, tu le sais aussi. C'est avant tout pour toi, que j'y vais !", j'insiste.

"Je devrais l'appeler", elle répond à ma profonde surprise.

"Pardon ?"

" Si c'est en effet à cause et pour moi que tu y vas, alors c'est à moi de le rassurer sur mes intentions", elle affirme.

"Tu veux l'appeler ?" - j'articule avec difficulté.

"Pourquoi pas ?"

Je n'ai pas de réponse à ça - pas de réponse rationnelle. Un refus dans les tripes. Une vague d'un sentiment poisseux, comme de la jalousie. Rien de plus.

"Je vais l'appeler", je souffle alors, et ça lui arrache un rire sans joie.

"Il n'ignore rien de ce que je pourrais lui dire ", elle remarque.

Je pèse ces mots sans trouver de réplique.

"Je lui proposerais de te parler", je cède.

"Merci Harry."

Je ne sais pas trop comment ramener notre conversation au badinage léger que nous a permis le voyage sur la Harley. Faute de meilleure idée, je m'enquiers sur la raison de l'absence de son cousin.

"Il avait des clients. Il a dit que le mieux est qu'on s'installe chez ses parents et qu'on revienne le voir plus tard", elle indique. "Mais, prenons notre café avant !"

oooo

Quelques sorciers italiens ou suisses plus ou moins connu

Fiametta (Fia) Rossi
Garou et Herboriste vénitienne, amie de Aradia. Son nom veut dire petite flamme rousse. Elle est la meilleure amie de Ada.

Vico
Garou secret et peu souriant, cavalier occasionnel Fiametta Rossi, ami d'Ada mais surtout de Lucca Astrelli.

Lucca Astrelli
Garou, ambassadeur de Lo Paradiso. Ex petit ami officiel d'Ada.

Catarina Bianchetti,
Professeur de Magie Non Sorcière à la Scuela de Venise. Spécialiste des harpies.

Ada (Aradia) Taluti
Garou et herboriste florentine. Fille de Cosmo Taluti, défenseur de Lo Paradiso. Descendante de Maddalena Taluti, sorcière versée en magie de lune et décriée pour sa volonté d'aider les Moldus.

Les Arbori
Sorciers florentins, fabricants de baguettes de père (Almo) en fils (Cosmo). Almo Arbori est marié à Diana Taluti, soeur de Cosmo. Ils ont recueilli Ada après la mort de son père.

Les Wuelfern ou Wülfern (je sais j'utilise les deux graphies, mais les deux sont équivalentes)
Sorciers suisses "ayant vraisemblablement compté des lycanthropes parmi ses membres". Famille sans descendance directe ayant aussi compté beaucoup d'Ingolf et de Gerulf... Un Ingolf aurait mordu une lavendière à Venise en 1726... Harry travaille sur les statuettes trouvées dans leur coffre à Genève pour les Gobelins