On dirait quelques fois que le corps prend vie
Qu'à nouveau le soleil explose dans la nuit
Est-ce l'amour, la colère, qui me rendra tel que je suis ?
Une impression vive éphémère et la liberté sans ennui
On dirait
On dirait
Qu'il fait beau...
On dirait qu'il fait beau, Dikès
XXXX. Cyrus Des chantiers amoureux et des libertés promises
« Notre chambre pourrait être là », m'explique Gin dans un chuchotement et en désignant le fond de l'atelier couvert de gravas. Elle éclaire la zone sombre du faisceau de sa baguette. « On remplacerait le mur par de grandes fenêtres qui donneraient sur le parc... On ne peut pas juger comme ça, mais la pièce serait très lumineuse - même si on coupe l'espace de là à là. », elle explique avec des gestes précis qui disent bien qu'elle a tout le plan en tête.
« On peut aussi choisir de la mettre ici », elle ajoute en se retournant pour désigner l'autre extrémité de la longue pièce. « Elle donnerait alors sur la cour intérieure, mais... je me dis que ça peut être chouette de voir plus de ciel... »
« De voir le ciel », je confirme très sérieusement, et Ginny a un moment d'incertitude puis se laisse aller contre moi.
« Je suis pathétique, hein... ? »
« Non, tu es efficace : tu as trouvé un super lieu, un bon architecte... tu as de bonnes idées et l'essentiel sera prêt avant notre départ. Je suis désolé d'être si peu disponible », je corrige doucement en lui caressant les cheveux.
« Il te plaît vraiment, cet appart' ? », elle veut savoir en me regardant droit dans les yeux.
« J'aime beaucoup cet endroit », je confirme en l'embrassant. « Ferme les yeux. »
Ginny s'exécute avec la seconde de retard qui me dit qu'elle a repoussé les questions qui lui venaient. Je lui prends la main pour bien lui prouver que je ne me défile pas.
« Ici, ça sera chez nous, pendant longtemps », je lui dis. « Et j'aime l'endroit ; j'aime que ça soit toi qui l'aies trouvé ; et j'aime aussi que ton frère ne puisse pas, par mégarde, voir par la fenêtre de notre chambre... »
Elle pouffe à l'idée, et je serre sa main plus fort.
« Je n'aurais pas dû dire ça : je voudrais que tu restes concentrée. Laisse-toi pénétrer par ce lieu, par sa paix, par l'avenir qui se dessine ici », je propose.
« Je croyais que les Lupin détestaient la Divination... », elle remarque avec une moue sceptique qui dit bien qu'elle se demande où je veux en venir. Elle a même rouvert les yeux.
« Je croyais que tu voulais trouver ton Animagus », je contre avec facilité - croyait-elle que j'allais oublier si facilement ?
« Mon animagus !", elle s'exclame l'air intimidé tout d'un coup. " Ici, maintenant ? ! »
« Ma belle, si tu y arrives du premier coup ce soir, ça sera dans tous les livres d'histoire de la magie pour l'éternité », je la détrompe en riant. « Mais je me base sur tes motivations du moment pour te proposer un bon exercice de concentration et de visualisation... »
« Tu fais ton prof », elle m'accuse avec amusement, presque tendrement, et ça ressemble tellement à ce que Mae pourrait dire à Papa que je suis saisi.
L'angoisse est immédiate, et je me demande à quel point j'ai divergé de Sirius et si ce dernier approuverait cette évolution. La réponse vient seule, presque tout de suite, dans mes muscles et mes cellules et ma magie et mon cerveau. Bien sûr, Sirius est là, il l'a toujours été, et s'il s'était opposé à mon évolution, sans doute n'aurait-elle pas pris cette forme... Il a lui-même choisi mon père adoptif, après tout : comment pourrait-il renier son influence sur moi ? Mon cœur se calme, mais mon silence douloureux n'est pas passé inaperçu :
« Cyrus ? Ça va ? », questionne Ginny qui m'a pris le bras, l'air sincèrement inquiète. « Où es-tu allé te perdre ? »
« Juste aller me regarder en face - je devrais méditer plus souvent, moi aussi », je réponds en secouant la tête pour remettre les référents chronologiques en place, Je vis des choses que Sirius a à peine abordées avec Aesthélia ; je fabrique un couple, qui aura des enfants, une maison... et je ne peux pas rater ça en me perdant dans le temps.
« Viens, on s'assoit », je reprends en faisant apparaître deux poufs au milieu du sol défoncé de l'atelier. Je la sens d'abord très sceptique,
"Mais Cyrus, tu as plein de boulot !", elle essaie un peu bizarrement. "Mon animagus peut attendre, tu sais !"
"Ne t'inquiète pas pour l'examen de demain, ça devrait rouler", je lui promets. "Et je refuse de rentrer un millimètre de Symbolique de plus dans ma cervelle aujourd'hui ! Je ferais bien plutôt de la magie appliquée. Et ça m'étonnerait que ça dure très longtemps, l'exercice que je vais te demander est du genre qui te crève bien, la première fois qu'on le pratique !"
Gin a une petite moue d'indécision puis se risque à sa première vraie question :
"Pourquoi ici ?"
"Ici est un bon lieu... Symboliquement, je pense qu'il va t'aider", je me risque et je sens un drôle de serrement dans ma gorge. C'est sûr, symboliquement, ce n'est pas rien.
"Mais pratiquement...- je ne sais pas... il va se passer quoi ?", elle enquête d'une voix un peu contrainte, avec un regard sceptique pour les poufs, comme si elle les soupçonnait de jouer un rôle décisif (et traître) dans l'exercice.
"Pratiquement, je vais t'aider à t'ouvrir à l'âme de ta magie, à ce qui peut nourrir ton animagus, l'aider à se révéler et s'imposer à toi", j'explique.
"S'imposer à moi", elle relève un peu sèche. On n'impose pas grand-chose à Ginevra Weasley, le monde l'a appris depuis des années.
"Dans un premier temps, oui. Tu apprendras à le maîtriser plus tard - mais ne fais pas cette tête, ce n'est pas très différent d'un patronus en un sens !", j'essaie de la rassurer. "Assieds-toi."
Une nouvelle fois, je crois que Ginny va refuser puis elle doit décider de me faire plaisir, j'imagine, puisqu'elle s'exécute. Je m'installe à côté d'elle en me concentrant sur ce que je voulais lui proposer :
« L'idée est que tu te connectes à l'âme de ta magie", je répète, "à des choses profondément cachées en toi ; il y a plusieurs méthodes et, souvent, il faut les essayer toutes pour trouver celle qui te convient le mieux : pour Harry par exemple, le déclic est venu par des épreuves physiques", je raconte. "Parfois certaines sont impraticables - les Maraudeurs, qui ont dû pallier leur manque de liberté, de temps et d'espace en utilisant tout ce qui pouvait canaliser leur magie", je continue, et les souvenirs qui me viennent sont confus, brouillés, Sirius ne les assume pas tous. "Ce qui était parfois assez dangereux, quand on prend du recul", je conclus donc, presque pour lui.
"Mais qui ne leur a pas fait peur", commente Ginny avec un petit sourire revenu.
"Non", je confirme, mais je n'ai pas envie de me laisser entraîner dans des réminiscences qui ne sont pas entièrement les miennes. "Bref, parmi tous les points de départ possibles, t'ouvrir à tes envies d'avenir peut être aussi efficace pour cerner ce qui est en toi, ce qui doit être révélé... »
De nouveau, Ginny est sceptique, comme si elle me soupçonnait de duplicité.
« Tu veux dire que je t'envahis suffisamment avec mes envies pour que tu les postules fortes... »
« Je te propose de les utiliser ; je ne les juge pas. Si tu abordes cet exercice en projetant ce que tu imagines être mon jugement sur tes envies, autant que je cherche une rivière glacée pour te jeter dedans après t'avoir fait courir pendant une heure », je constate aussi calmement, cliniquement, que je peux, et elle grimace.
« Ça vaut sans doute le coup de voir ce que permet d'imaginer cette pièce avec un grand plancher de bois blond, de grandes fenêtres et des murs blancs... », elle admet.
« Il me semblait aussi », je souris. « Tu peux continuer à me décrire les choses si ça t'aide, mais je voudrais vraiment que tu fermes les yeux, que tu laisses faire ton imagination... »
« Si je te parle, je ne vais pas... dépasser...'ce que j'imagine être ton jugement' », elle estime avec un soupir.
« OK », je lui accorde et je lui reprends la main dans ce silence revenu. Si elle ne veut pas du lien parlé, c'est aussi bien. Mais moi, j'ai besoin du lien physique pour la suivre et éventuellement l'aider. "Donc, vas-y, imagine ta vie ici... laisse-toi aller, ne force rien, ça peut prendre le temps qu'il faut."
Elle ferme les yeux. La pièce n'est plus éclairée que par les réverbères extérieurs – c'est-à-dire très peu - et tout invite au calme et au relâchment. Malgré cela, je perçois sa tension persistante, presque douloureuse, et je me dis que j'ai sans doute été trop ambitieux - ou pas assez diplomate dans ma présentation. Voire que je suis mal placé pour l'emmener là où il faudrait... Mais je ne suis pas du genre qui ne relève pas les défis.
"C'est comme un patronus qui se nourrit de ton meilleur souvenir", je propose. "Laisse ton animagus se nourrir de tes rêves, Gin. Je suis là, avec toi, je ne te laisserai pas !"
"OK", souffle Ginny, et déjà je la sens plus disponible à l'expérience.
J'évite de la regarder, je la laisse à son propre voyage intérieur. J'entends sa respiration se calmer, je sens son corps se détendre. J'attends que ce calme ait l'air installé pour entrouvrir mon esprit à ce qu'elle lancera suffisamment fort pour que je le ressente sans avoir à le chercher. Sans aller jusqu'à la légilimancie, il y a des chances que je vois son Animagus avant elle – c'est la réalité. Enfin, le voir dès la première fois est sans doute trop ambitieux, mais que je perçoive des éléments fondateurs reste tout à fait possible. Surtout que j'en suis un moi-même. Tous ceux qui l'étaient ont su que Harry et Dora seraient des canidés avant de savoir qu'ils seraient respectivement un loup gris et un colley.
Quand il rencontre l'esprit de Ginny, le mien se remplit de la pièce rénovée, avec le plancher de pin blond qu'elle m'a montré dans un catalogue, le grand mur de briques contre lequel elle veut appuyer la cuisine, les grandes fenêtres qu'elle compte installer. On sent l'odeur sucrée du pin brut, et il y a beaucoup de lumière. Il n'y a pas réellement de meubles dans sa vision... mais je suis là. C'est une impression étrange, comme si je me rencontrais dans une autre dimension, comme si mon reflet dans le miroir décidait de faire autre chose que d'imiter mes gestes.
Je me vois lire un épais livre relié de cuir sombre sur un canapé qui a l'air confortable bien que ses contours soient flous et sa couleur changeante. J'ai le visage caché par mes cheveux et je me ronge les ongles – un espèce de grand adolescent qui aurait des lectures d'adulte, je me dis avec un mélange d'agacement et d'acceptation. Finalement, ma propre image de moi-même serait peu différente de celle proposée par Ginny, et je décide de trouver ça infiniment rassurant.
Soudain un enfant – un garçon – de deux-trois ans entre dans l'image, il me saute dessus en riant. Le livre glisse à terre dans un grand fracas, et j'ai un geste d'agacement qui m'inquiète moi-même, mais finalement, à mon grand soulagement, je ris aussi... C'est un peu comme si je voyais Sirius rire, ça me fait frissonner. L'instant d'après, tous les trois, c'est-à-dire Gin, l'enfant et moi, on joue avec des chatons qui sont venus de nulle part...
Je ne suis pas réellement surpris que son esprit soit si plein d'envie d'enfants - j'ai même compté dessus pour être efficace, je m'oblige à m'en rappeler. Je me concentre plutôt sur l'apparition d'animaux qui me rassure sur le fonctionnement de mon exercice – des matérialisations symboliques sont en cours dans l'esprit de Ginny. Je ne sais pas exactement ce qu'elle incarne avec les chatons – peut-être encore une fois son désir d'enfant, essaie en moi l'étudiant qui vient de passer une semaine à bosser ses cours de Symbolique. Je me rappelle juste après que la bonne matérialisation vient très rarement en premier ; pas la peine de sur-analyser. Surtout que ce serait assez déloyal de ma part - elle ne contrôle rien de ce qu'elle me montre.
Une chouette traverse ensuite la pièce ; elle est blanche, comme Neige, la chouette de Harry. Elle manque de peu une belette qui traverse le salon pour aller se cacher sous le canapé où j'étais assis précédemment... Je prends comme un autre signe positif que l'esprit de Gin ne cherche plus réellement à être rationnel ou à suivre un fil et je ne cherche pas plus d'explication à ce que je viens d'entrevoir.
Le cri de la chouette déçue d'avoir raté sa proie emplit mon cerveau pour se transformer en clameurs de la foule. On est au stade de Wimbledon, et je tiens un balai de Quidditch à la main. Sans transition, je me transforme en Patmol et me met à courir au milieu de la foule. Les gens deviennent des arbres, une forêt qui ressemble beaucoup à la Forêt interdite... L'esprit de Gin me suit, sans ralentir, comme s'il courrait à côté de moi... à la même vitesse, sans effort, et longtemps... Comme l'image dure, je me demande si c'est un vrai signe de la matérialisation à venir, sans savoir comment le reconnaître à coup sûr..
La forêt se transforme progressivement, devient amazonienne... mais la course continue, ininterrompue. On franchit de conserve et facilement des obstacles – des arbres, des lianes, des pierres. Toujours le même rythme, toujours sans fatigue. On traverse une piste moldue et j'entends des sabots, très fort, résonnant sur la terre rouge battue. La route se transforme, et la longue chevelure rousse de Gin vole dans le vent... emplissant tout mon esprit jusqu'au moment où nous nous jetons, dans un même mouvement ; dans une rivière glacée. Nos corps humains sont revenus et se trouvent l'un l'autre...
Dans le monde physique, Gin me prend dans ses bras. Je la sens tremblante et épuisée.
"Je suis trop nulle", elle souffle dans mon cou.
"Quelle idée !", je proteste.
"J'ai rien vu !"
"Tu crois ça ?", je m'amuse.
"Ça changeait tout le temps !"
"La forme, la vraie forme, viendra en dernier", je réponds. Puis je me tourne pour la prendre moi dans mes bras : "Ce qui est important maintenant ce sont les sensations, rien d'autre ne devrait t'intéresser en fait... il faut que tu t'ouvres à ces sensations, elles viennent de très profond en toi, tu dois les respecter !"
"Donc je devrais m'ouvrir à l'envie d'une chouette de manger une belette", elle grimace. "T'es sérieux?"
"Je l'ai rarement été plus, Ginny. Tu dois renouer avec ta part animale : elle est magique, comme tout en toi, mais il se peut qu'elle ait envie de manger de la viande crue, ou de l'herbe, ou de chasser, ou de voler ! Si tu t'en moques, elle ne viendra pas !", j'insiste. "James, le père d'Harry par exemple, il voyait des sabots et des cornes - rien de bien net, plutôt quelque chose de fugitif et flou - mais Peter a supposé que c'était une chèvre, et James était fou de rage : il refusait d'être une chèvre et il ne faisait plus aucun progrès !"
"Il était vraiment une chèvre ?", s'amuse Ginny.
"Non, un cerf", je corrige en souriant. "Mais le simple fait de juger bloquait tout !"
Ça la rend silencieuse quelques instants puis elle souffle :
"Ils ont fait ça comment, les Maraudeurs ? Tu as dit qu'ils ont pris des risques inconsidérés..."
"Ils ont tout essayé... se rouler nus dans la neige, se baigner dans le lac gelé, passer la nuit seul dans la Forêt magique, veiller toute la nuit en méditant... Tout était bon...Ils ne supportaient pas d'attendre... Il fallait qu'ils y arrivent.. Ils ont fini par prendre toutes les potions entraînant des visions dont ils ont pu trouver la recette !", j'avoue. Sirius proteste quelque part, très au fond de moi, tant pis pour lui.
"Des études sur les chamans avant l'heure ?", questionne Gin faussement légère. La compréhension de mes motivations la questionne légitimement.
"Penses-tu ! Il a fallu le voyage au Brésil, la rencontre d'Aesthelia pour qu'ils sachent réellement d'où pouvaient venir ce type de recettes", je la détrompe. "Et si Sirius a fini par comprendre le fond du combat d'Aesthelia - rien que le fait qu'elle s'oppose aux puissants de son pays lui plaisait, soyons clair -, ce n'était pas sa bataille. La sienne était contre Voldemort et les idées sangs-purs de ses parents", je développe. "Avec le temps, il aurait peut-être épousé la cause des savoirs sorciers traditionnels... Il aurait fallu qu'il accepte de respecter le mot même de tradition, y'avait du boulot !"
"Ok", souffle Gin en se laissant aller contre moi. "J'en déduis que tu ne vas pas me proposer une potion."
"Comme tu l'as dit, on a le temps ! Je crois que la visualisation est la meilleure piste pour toi : tu es une sorcière adulte, endurante et puissante, ça va finir par venir..."
"Donc ce n'est pas venu", interprète Ginny sourcilleuse.
"J'ai senti des éléments", je réponds prudemment. "Il faudra voir s'ils se répètent et comment on peut les interpréter..."
"Tu ne diras rien", elle comprend avec lassitude.
"Je fausserais tout, j'induirais un jugement sur ce que j'ai vu, ce n'est pas la bonne méthode", je me justifie.
"Je suis claquée", elle constate abandonnant totalement la discussion.
"Je te ramène", je propose en sortant ma baguette. Elle se laisse aller contre moi.
Oo
Le lendemain matin, je sors de l'exam de Pharmacopée magique traditionnelle comparée avec le sentiment toujours un peu angoissant que je ne pouvais pas faire mieux. Je ne fais que rarement mon Hermione, et cet examen-là est le plus facile des trois sur le papier pour moi. De fait, le sujet ne m'a pas déstabilisé et j'ai rempli les 150 centimètres de parchemin réglementaire avec une relative aisance. Les références et les exemples me sont venus facilement – mais en sortant reste cette impression que je me trompe peut-être sur ma prestation.
« Je ne t'ai jamais vu douter autant », s'épate Luna qui a passé l'épreuve en même temps que moi.
« Peut-être que l'enjeu est un peu plus concret que souvent », j'avoue.
« Tu veux dire que tu ne partiras pas au Brésil si tu n'as pas ces examens ? Toi ? » elle demande, en secouant la tête dans une marque physique d'incrédulité. Vous ne les trouvez pas fatigants, les gens qui ne veulent voir en moi qu'un rebelle impulsif ?
« Si je n'ai pas l'accord de Girasis, je n'ai pas de bourse de recherche », je lui rappelle. « Pas que j'aie absolument besoin de l'argent », je rajoute, parce que Luna a suffisamment fréquemment émis devant moi, l'avis que si elle détenait mes ressources, elle ne ferait pas d'études, pour que je ne me fasse pas d'illusion sur son opinion. « Mais j'ai besoin de la reconnaissance de mon travail pour soutenir ma thèse dans de bonnes conditions. »
Ma grande déclaration légaliste n'impressionne pas Luna qui hausse les épaules.
« Je ne crois pas que les plus grandes découvertes magiques aient eu lieu dans de telles conditions de tracas administratifs », elle estime. « Je crois à l'intuition et à la liberté ! »
« Mais tu passes cet examen », je remarque.
« Eh bien, il y a peu de chances que je l'aie, tu sais, Cyrus... C'est un peu par curiosité que je participe à la session anticipée, ça me fait une chance de plus », elle explique, toute à sa propre logique. « Mais je me dis que je vais proposer à mon père une série d'articles sur les inventeurs magiques ! »
« Bonne idée », je réponds parce que je vois bien qu'on arrivera à pas grand chose de plus. Luna et moi, on a généralement des conversations parallèles, je suis habitué.
« Alors, tu vas aider Ginny à trouver son Animagus ? », me relance Luna quand nous sommes dehors.
« Elle a un peu l'impression que c'est une condition sine qua non pour faire partie de la famille Lupin », je réponds en souriant.
J'ai relativement hâte de parcourir avec elle ces chemins-là, je me rends compte. Je revois la chevelure au vent, l'impression de course facile, et ma curiosité impatiente grandit.
« Je me demande si ce n'est pas dangereux pour sa magie », elle commente, tellement loin de mes propres anticipations ravies que mon cœur accélère. « Tu sauras exactement qui elle est, après... Je ne crois pas que j'aimerais que quelqu'un en sache autant sur moi ! »
Je fais trois pas avant de trouver une réponse à la hauteur de la question – il ne faut jamais sous-estimer Luna.
« D'abord, elle connaît depuis longtemps le mien – quelque part, ça équilibre les choses », je remarque.
« Mais ce n'est pas elle qui te l'a fait découvrir ! »
« C'est vrai, mais elle sait d'autres choses qui lui donnent énormément de pouvoir sur moi si un jour, elle décidait d'en faire mauvais usage », je me livre brusquement.
Beaucoup de personnes poseraient des questions sur ce mystérieux « savoir », pas Luna.
« Donc, tu veux en savoir autant sur elle ? », elle questionne plutôt.
« Je ne savais pas que tu avais si peu confiance en moi, Luna », je lui réponds très lentement.
Elle fait deux pas avant de me répondre :
« Je vous sens à un croisement... vous êtes ensemble depuis longtemps mais, là, vous allez plus loin... enfin, vous pourriez décider d'aller plus loin... Mon père, il ne s'est jamais totalement remis de la mort de ma mère... tu sais ? »
« L'amour est un putain de risque », je concours en pensant confusément à Sirius et Aesthélia, à Remus et Dora, à Harry et sa petite Ada.
« Je me demande si les grands inventeurs étaient mariés », est le commentaire rêveur de Luna au moment où Gin nous retrouve. « Tu es bien chic », remarque Luna avant moi quand elle l'embrasse.
À mieux y regarder – ce dont je ne me lasse jamais, Gin n'est pas réellement sur son trente-et-un mais notoirement mieux habillée que d'habitude. Je m'étonne finalement davantage que notre rêveuse professionnelle l'ait perçu que du choix des vêtements, que je mets sur une démarche quelconque à accomplir auprès des Gobelins ou du Ministère.
« J'ai pris le thé avec les soeurs Greengrass », nous détrompe immédiatement Gin avec une certaine excitation. « Je vais bien être la marraine de leur première promotion d'entrepreneuses, c'est signé ! »
« Les sœurs Greengrass », répète Luna avec une méfiance affichée.
« Signé ? », je relève plutôt. Une once de paranoïa ne peut jamais faire de mal !
« Elles gèrent le fonds créé par leur père pour l'innovation économique magique », se justifie Ginny. «Disons que j'ai accepté et que je dois maintenant rencontrer mes filleules pour finaliser le classement... mais ça a l'air excellent les idées de ces filles : ça va de l'invention de chaudrons magiques qui réchauffent les repas selon un sortilège qui peut être donné à distance à des lignes de vêtements ; d'une fille qui a développé une version de potion au poivre moins piquante pour les enfants à une crèche associative... Plein d'idées ! » Comme Luna a l'air sidérée, Gin explose de rire : « Tu vas vouloir les interviewer, je sais ! »
« Tu pourras leur demander si elles comptent concilier leur vie d'inventeur avec une vie amoureuse », je me risque à proposer.
« Évidemment », est la réponse de Luna, imperméable à ma provocation.
Comme Ginny a l'air curieuse des sous-entendus, je décide de ne pas tenter le diable en laissant les choses aller au fil de l'eau.
« On veut aller boire plusieurs bières », j'annonce donc, « Que personne ne me parle de livres ou de révision ! »
Comme ça me ressemble et que ça tire un sourire à Luna, Ginny approuve :
« Archi nous garde des places au XXX !»
« Je me demande s'il s'est décidé...», commente alors Luna alors que nous nous mettons en route pour le pub qui n'est pas assez loin pour qu'on ait à transplaner.
« A quoi donc ?», je ne peux m'empêcher de questionner - maudite soit ma langue bien pendue.
« Eh bien, dans le dernier épisode, Tara-la-mélancolique hésitait à demander à son protégé mortel, le jeune Alban, de fabriquer la potion qui lui rendrait temporairement une forme solide afin de l'accompagner et de le protéger pour le bal de la lune rouge », raconte Luna avec un sérieux qui pourrait faire croire qu'elle énonce les sept règles fondamentales du calcul astronomique.
"Elle hésitait pourquoi déjà ?", interroge Ginny avec un sourire léger
"Elle se demandait si elle perdrait une partie de sa densité gazeuse dans l'opération..."
Je ravale un rire en me rappelant qu'Archi avait émis une hypothèse tout aussi farfelue sur le passage de l'état solide à l'état gazeux quand nous étions en première année. Severus n'avait jamais voulu croire qu'il l'avait inventée seul et m'avait accusé de le téléguider à dire des "imbécillités plus profondes que le lac de Poudlard !" Il semblait que dix ans après mes explications comme celles de Severus n'avaient pas totalement bridé l'imagination de mon ami.
"... elle perdrait toute crédibilité en tant que fantôme", rajoute Luna toute à sa réflexion. "Pourtant, j'espère qu'Archibald lui fera faire ça - c'est une belle preuve d'amour !"
"Je croyais que l'amour et les sacrifices liés te paraissaient dangereux", je lui rappelle, et Ginny se demande évidemment de quoi nous avons parlé : c'est écrit sur son visage.
"Il faut qu'ils soient équilibrés", affirme Luna. "Alban a sauvé tout le château qui abrite la famille des fantômes et il a risqué sa vie : c'est bien le moins que Tara puisse faire, maintenant !" Puis elle me regarde et conclut : "C'est ce que tu me disais tout à l'heure, Cyrus, ne crois pas que je ne m'en rende pas compte !"
"Cyrus te disait quoi ?", intervient Gin incapable de ne pas vouloir en savoir plus.
"Qu'il estimait que tu en savais suffisamment sur lui pour que t'aider à trouver ton animagus ne lui donne pas un contrôle magique sur toi", résume Luna. "Ne réponds pas, je sais maintenant qu'il a raison - j'ai juste pas voulu voir les signes ! Juste promettez moi de ne pas vous marier sans faire de moi votre témoin !"
Gin a les yeux brillants quand elle me regarde - et je suis bien embêté.
"J'aurais plus facilement un enfant qu'une cérémonie de mariage", je décide d'avouer. "Pas que je n'aime pas les fêtes, mais pour moi, un enfant est le seul engagement commun indéfaisable !" Comme je vois la tête de Gin, je me dépêche de préciser :" Pas que j'imagine aucune autre mère possible que toi pour mes enfants, Ginny !"
"Alors je serai sa marraine", conclut Luna avec simplicité.
"Promis", je dis avec toute la solennité que je peux réunir.
Ginny s'essuie furtivement les yeux entre nous deux et souffle :
"Promis aussi".
On entre dans le pub avant l'heure de la sortie des bureaux, et il est presque vide. On repère sans mal, du coup, Archi en train de discuter avec une fille qui me dit quelque chose - il nous tourne le dos. On est tout aussi facilement reconnu par une partie des clients - je veux dire, Gin et moi ; Luna a eu moins souvent sa photo en une de la Gazette même si elle y écrit parfois. Mais - et je ne vais pas m'en plaindre - ça ne déclenche que des murmures et des signes de tête.
"Tu sais, Cyrus, je crois que c'est Olliver", me souffle alors Ginny - ce qui prouve qu'elle ne compte pas le nombre de gens qui ne souhaitent plus l'importuner pour un autographe. Un bon signe. Sauf que le nom ne me dit pas grand-chose et Gin s'en rend compte :" Sinead Olliver, la fille qui cessait de respirer quand tu entrais dans la pièce..."
Je croise les yeux verts pailletés de la fille qui nous a reconnue et prévient Archibald d'un même mouvement. Et, c'est bien Sinead.
"Je croyais qu'elle était partie aux États-Unis", je remarque.
"J'ai lu qu'elle a été embauchée par les éditions Runes et Caractères, pour développer une collection de littérature magique", nous apprend alors Luna.
Je décide que c'est un bon plan pour Archi et le reste, un détail.
"Ginny, Cyrus, Luna, vous vous souvenez de Sinead", nous introduit l'intéressé qui a visiblement enfilé son meilleur costume de relations publiques - plutôt lui que moi.
"Une belle surprise", je déclare jugeant que c'est à la fois flatteur et neutre. Sinead a eu des relations extrêmement compliquées avec Gin à cause de moi, essayons de repartir de manière adulte.
"La réciproque est vraie", elle répond en me serrant la main sans trop d'émotion apparente, je décide. "Heureuse de vous revoir, Ginny, Luna ! Toujours inséparables, je vois."
"Sinead travaille pour Runes et Caractères et veut me proposer d'écrire un roman - pas un feuilleton, hein, un vrai roman !", ne peut s'empêcher de nous raconter Archi.
"Ça, c'est une super idée !"; s'enthousiasme Gin.
"Son feuilleton est connu même aux États-Unis, c'est ce que je lui disais. Je ne savais même pas que c'était Archibald !", raconte Sinead, avec un sourire. "Quand j'ai appris ça, ici, je m'en suis voulu de ne pas avoir reconnu son pseudo !"
"Tu le connaissais ?", s'étonne Ginny pendant que je nous commande trois bièreaubeurres
"Je me rappelle de leurs aventures avec les fantômes : Archi; Cyrus et Granger qui essayaient des antidotes à la disparition des fantômes McLeish sur Nick, comment j'aurais oublié ça ? Archi s'est suffisamment lamenté dans la salle commune, et comment oublier que le chef des fantômes s'appelait Malvin Le Repoussant ! "
"Une belle mémoire", commente Gin avec son air de rien qui m'apprend qu'elle se méfie toujours de Sinead, après toutes ces années.
"C'est sûr", renchérit Archi avec un sourire un peu idiot qui m'apprend qu'il n'a pas du tout la même lecture suspicieuse des propos de Sinead. Je regarde Luna dont l'instinct est toujours perturbant mais véritable et elle a un sourire rare dans les yeux quand elle s'en rend compte.
"Personne qui a été à Poudlard cette année-là n'a oublié cette histoire", elle commente avec sa voix rêveuse. "Ni même le nom des fantômes, on en a tant parlé - je me suis toujours dit que si ton père avait autant laissé la rumeur courir sur cette histoire c'est qu'il préférait ça à d'autres discussions"
C'est tellement vrai que ça me laisse sans voix. Sinead est plus prompte :
"Comme quoi par exemple ?"
"Je ne sais pas, il y avait tant de choses étranges... par exemple, on a dit que Igor Karkaroff, le professeur de Durmstrand, était mort en défendant l'école... son corps a été renvoyé en Bulgarie, évidemment, mais... n'était-ce pas un moyen commode de cacher qu'il avait voulu venger la défaite de sa championne en ouvrant les portes à cette Bellatrix Lestrange ; peut-être ne formaient-ils qu'une seule et même personne ?"
Je suis - Merlin soit loué - sauvé d'avoir à commenter par la vibration de mon miroir. Je préfère répondre plutôt que de revenir publiquement sur l'impulsion qui m'a fait offrir le marrainage de mon premier-né à cette fille - ok, à la meilleure amie de Ginny !
"Hello Cyrus !", me lance Brunissande - ça va, maintenant, je reconnais sa voix.
"Que me vaut le plaisir", je réponds en m'écartant d'un pas du petit groupe qui brode joyeusement sur la nouvelle vie de Igor Karkaroff, maintenant que sa mort officielle à Poudlard il y a cinq ans l'a débarrassé de la première.
"Eh bien", elle hésite - et je me dis que je vais me retrouver à fabriquer une potion improbable ou que l'héritier est finalement mort et que ça va d'une façon ou d'une autre me retomber dessus - "J'essaie de joindre Harry et je n'y arrive pas..."
"Il est dans les montagnes, ça ne marche pas", je réponds cryptiquement mais sincèrement soulagé que le problème soit aussi simple cette fois.
"Ah bon ? Je n'ai jamais rencontré ce genre de problème dans les Alpes moi", elle s'étonne. Et elle est Française et elle vit en Suisse : Cyrus, ne fais pas comme si tu en savais plus long qu'elle sur le fonctionnement des miroirs en zone de montagnes !
"Aux dernières nouvelles", je commence lentement - autant insister sur le fait qu'elles ne sont pas récentes, je me dis - "Il est dans un endroit tellement protégé magiquement que ça perturbe les miroirs..."
"Plus que Beaux-Bâtons ou Poudlard ?", s'étonne encore la tenace Brunissande.
"Il semble bien", je reconnais. "Mais puis-je t'aider ?"
"J'imagine", elle soupire presque. "Enfin d'ailleurs, je n'en sais rien ! Tu connais quoi en magie de lune ?"
ooo
Pas de notes !
Dans le prochain on retourne à Lo Paradiso pour un chapitre intitulé : "Des discours confisqués et des protections de la Lune"... Les statuettes au centre en bref... Portez-vous bien et écrivez moi...
