Oh Écoute-moi Camarade
Laisse tomber cette fille
Tu m'entends
Elle va te rendre malade
Et tu vas souffrir longtemps

Je sais bien que tu l'aimes
Tu lui as donné ton âme
Je sais bien que tu l'aimes
Tu lui as donné ton âme
Écoute-moi Camarade, Rachid Taha

XXXXIII Harry Des cheminements et des appels

Ada a l'air tellement perdue devant la question de Zeno que je décide d'intervenir.

« Je sais que le moment est historique, mais tu devrais lui laisser le temps de peser ce qui vient de se passer avant de lui demander ça », j'explique au jeune berger aussi gentiment que je peux. J'ai un peu le sentiment de faire le grand frère sentencieux, mais est-ce que je mérite vraiment sa réaction ?

« Tu as peur de la perdre, c'est ça ? Elle ne t'appartient pas », il juge avant de s'enfuir.

« Zeno ! », essaie faiblement Ada, visiblement désolée du développement.

« Il se calmera », juge Lucca qui s'est approché de nous durant la scène. « Trop d'émotions, aujourd'hui... Nous avons tous besoin de digérer ce qui vient de se passer, comme tu le fais remarquer, Harry. »

« Oui », souffle Ada, toujours livide.

« Vous devriez aller vous reposer – c'est ce que je vais faire », annonce Lucca assez brusquement.

Ada me jette un regard un peu timide et je hausse les épaules.
« Je ne crois pas que je pourrais dormir – je suis épuisé mais sur les nerfs aussi... On pourrait se promener – prendre l'air... », je propose.

« Bonne idée ! », elle accepte avec une apparente sincérité. « Je ne me vois pas me coucher sur un lit comme ça, après tout ce qu'on vient de vivre ! Je connais un lac... »

« Pas trop loin ? », je vérifie.

« Promis », elle répond avec un vrai sourire.

Nous partons main dans la main. Il y a des murmures dans notre dos – je décide de les ignorer. Ada semble faire de même. On sort du Bourg et on part à l'opposé de la maison de Livia sur un sentier très étroit et très raide.

« Ça monte dur, mais ce n'est pas long », juge important de préciser Ada. « Après ce verrou glaciaire au dessus de nous, il y a un plateau et un lac... c'est trop pierreux pour que les troupeaux viennent y paître, on sera tranquilles »

« Super », je commente sobrement en me calant une fois de plus sur son pas.

Trois lacets plus tard, elle se lâche sans se retourner :
« C'est incroyable, non ? Tout ça en moins de vingt-quatre heures ! J'ai du mal à y croire vraiment ! Faut pas trop en espérer sans doute... »

« Pourquoi partir battue ? », je questionne.

« Je sais la force de l'inertie », elle affirme.

« Moi, j'ai vu la capacité de mobilisation, l'enthousiasme, l'envie d'aller de l'avant », je rétorque. « Je crois que les gens étaient mûrs pour que des choses changent... ça faisait longtemps que vous étiez sur l'affaire, et ça a fini par porter ses fruits ! »

« Espérons », elle soupire.

« Faudra pas décevoir leurs attentes », je me risque.

« Leurs attentes ? Mais c'est à eux tous d'y répondre ! »

« Ils en ont envers toi », j'insiste en repensant à Zeno comme à Lucca. « Et pas seulement parce que tu es née Aradia Taluti – tu es des leurs. »

On grimpe deux autres lacets avant qu'elle ne réponde.
« Je ne compte pas me défiler, Harry. Je n'ai jamais voulu les laisser tomber – Furio a tout fait pour que je parte, tout le monde te l'a raconté... J'ai voulu reprendre des forces mais... mais j'ai toujours espéré leur être de nouveau utile un jour... »

« Tu vas avoir l'embarras du choix », je remarque légèrement. Mon coeur proteste contre ma façon de présenter les choses mais, pourtant, je ne me vois pas dire autre chose que la vérité.

« On va voir, Harry... Je me suis faite à ma vie à Venise... J'ai des responsabilités ailleurs aussi... », elle répond en me jetant des regards dérobés que je ne manque pas.

« Ce n'est pas si loin, tu pourrais partager ton temps... Tu n'as pas réellement besoin de ton salaire à l'herboristerie, n'est-ce pas ? »

« Comment... ? »

« Je doute qu'il soit suffisant pour payer ton loyer », j'avoue.

Elle semble lutter plusieurs minutes contre elle-même avant d'admettre qu'elle doit me répondre.
« L'appartement est à moi », elle reconnaît, avant de se mordiller les lèvres. « Non, je n'ai pas besoin de mon salaire pour vivre... Ma mère me verse une rente... elle appelle ça un investissement pour le jour où j'accepterais de lui reparler », elle précise avec acidité. «Longtemps, je l'ai reversée à Lo Paradiso... ça la rendait folle ! Mais quand Furio m'a faite partir, j'ai gardé l'argent... »

« Et en si peu de temps tu as acheté un appartement ? »

« Le mari de ma mère est plus riche que le plus riche des Sirénéens », elle répond sur le ton du constat.

« Tu vas pouvoir prêter de l'argent aux projets de Lucca », je commente, préférant éviter de penser aux Sirénéens, là, maintenant.

« Il n'acceptera jamais, il veut que les projets soient financés parce qu'ils sont viables et non par la charité privée ! »

« Un homme de principes », je remarque.

« Tu n'aimes pas Lucca ? », elle s'inquiète.

« Si, beaucoup », je la rassure. « Vraiment beaucoup. Sincèrement beaucoup. » Comme elle n'a pas l'air de comprendre, je développe au rythme un peu lent de mes pas en montée. « Lucca est lucide et ambitieux ; rêveur et pratique ; diplomate et intransigeant... il est même poli et drôle... Que veux-tu que je lui reproche ? »

« Qu'on ait été ensemble ? »

« Comment veux-tu que je lui reproche ça, Ada ? », je souffle. Elle me prend la main mais elle n'est pas convaincue.

« J'ai détesté que Furio fasse tant d'histoires autour de ça ; je ne suis pas partie parce que je n'aurais pas pu vivre officiellement avec Lucca, Harry », elle affirme. « Je suis partie parce que j'étouffais ici. Et je l'ai quitté, lui, parce qu'il ne vit que pour cette communauté et que je ne me voyais pas m'engager davantage auprès de quelqu'un qui ressemble tant à mon père, en un sens... Je veux un vrai couple, pas une... une union politique ! »

C'est mon tour de me taire. Je pense évidemment à mes parents adoptifs dont le couple comme le projet politique est une évidence. Je pense à moi qui ne sais pas où je vais.

« On ne rompt pas avec son passé ou avec soi-même », je finis par lâcher. « Aussi loin que l'on parte. Tu es, comme moi, l'héritière d'histoires complexes à la fois belles et douloureuses, avec lesquelles il vaut mieux apprendre à vivre... »

« Je ne fais que ça ! », elle s'agace.

« Je parlais pour moi, en fait. »

On se tait le temps de la dernière montée qui nous amène sur le plateau pierreux annoncé. On y distingue un lac bleu comme le ciel, à peine entouré de plaques d'herbe rase et jaune comme si l'eau ne lui permettait pas de pousser. A moins que ça ne soit le sol, je me dis, en constatant que je suis un piètre analyste des milieux naturels.

« Je ne sais pas trop ce qui ne va pas entre toi et ton père », ose alors Ada en s'appuyant contre moi, comme si son poids pouvait rendre ses paroles plus supportables.

« Rien ne va pas », je gronde presque.

« Alors pourquoi toutes ces histoires, pourquoi ne pas vouloir le rassurer ? Pourquoi répéter sans cesse que tu n'es pas son ambassadeur ? », elle s'étonne avec sincérité – me semble-t-il.

« Pourquoi tu ne me dis que ce que tu veux bien me dire et encore au compte-goutte ? », je contre.

« C'est ta réponse, ça ? »

« Chacun ses obsessions », je souffle. « Toi, c'est mon père ; moi, ce sont tes silences... »

« Je ne suis pas obsédée par ton père ! Je... je l'admire et... »

« Je suis obsédé par tes silences », je la coupe.

« Harry... »

Je me mets à marcher vers le lac, un peu sans réfléchir. Elle me rattrape facilement.

« Harry, excuse-moi si je t'ai braqué. Je t'envie d'avoir un père, je crois... tout simplement... Et mes silences... Harry, je voudrais tant que ça marche entre nous... Ça mérite qu'on fasse attention, non ? »

« Pour quoi as-tu besoin de moi ? », je lâche sans m'arrêter de marcher.

« Pour quoi ? Tu crois que je me sers de toi ? », elle s'offusque.

« Un peu », je reconnais. « Tu m'exhibes en un sens ; tu es toute fière de moi... »

« Mais j'ai toutes les raisons du monde d'être fière de toi ! », elle se fâche. « Toi, tu as honte de moi ? »

« Non », je reconnais sobrement.

« Tu es fier de moi ? », elle insiste en m'arrêtant de force. Je la regarde, elle est indéniablement belle. Même avec un visage fatigué. Elle a un charme un peu sauvage et un peu sophistiqué à la fois. Quand elle a harangué la foule avec sa voix un peu rauque, j'en ai frissonné.

« Oui », j'admets donc. « Tu es belle, tu es pleine de courage et de convictions et... »

« Je suis pleutre, angoissée et versatile », elle me contredit. « Je pense d'abord à moi, toujours... »

« Je n'en suis pas sûr. »

« Alors, j'ai visiblement encore de quoi te décevoir », elle constate sèchement avant de partir en courant vers le lac. En chemin, elle enlève la chemise blanche qu'elle portait, au bord du lac, elle délasse ses chaussures et enlève ses chaussettes. Avant que je ne l'ai rejointe, elle plonge dans l'eau glacée sans même se retourner.

« Ada ! », je crie quand j'arrive sur la rive mais je la vois nager sous l'eau.

Je m'assois un peu désemparé sur la rive, et elle sort telle une sirène qui pleurerait plutôt qu'elle ne chanterait.

« Qu'est-ce que tu attends ? », elle crie avec colère. « Tu n'es pas censé avoir grandi en Écosse et avoir pris des bains de minuit dans l'eau des fjords ? »

Il me faut moins de trois minutes pour la rejoindre. L'eau est glacée, mais je n'y prête pas attention – mes larmes sont brûlantes comme les siennes.

« Je ne suis pas si... mauvaise, Harry », elle chuchote.

« Non », je reconnais facilement et sans lui faire remarquer qu'elle s'accuse de plus que je n'ai pu le faire.

« J'ai toujours peur que tu aies peur... que tu t'enfuies ! », elle lâche d'une voix saccadée.

« Non », je souffle parce que je ne sais pas quoi dire d'autre.

« Je t'aime », elle insiste avec de nouvelles larmes.

« Moi aussi », je promets en l'embrassant.

Oo

Le lendemain, Ada annonce au nouveau Conseil qu'elle repart à Venise négocier de travailler moins à l'herboristerie afin de revenir aider à mettre sur pied un programme de formation. Je me tiens en retrait mais je l'accompagne partout. Je raconte les formations mises sur pied par mon père quand on me questionne. Je jure de protéger « ma fiancée » quinze fois au moins à des personnes différentes – dont Livia. J'obtiens de cette dernière une copie de son livre sur les statuettes que je me promets de lire attentivement au plus vite sans être capable de dire quand ce moment viendra.

Quand nous quittons sa maison en milieu d'après-midi, il va sans dire qu'il y a foule devant la porte. Des fromages, une ceinture, des poudres de fleurs, un bâton de marche gravé d'une tête de loup et d'une lune pleine... les cadeaux s'amoncellent devant nous. Ada répète à l'envie qu'elle va revenir très vite, qu'il faut lire en l'attendant, travailler dur et rêver de l'avenir. Des filles de l'herboristerie pleurent en l'écoutant.

« C'est une sacrée bonne femme », glisse Lucca dans mon dos.

« Pour le moins », je réponds avec pas mal d'émotion.

« Je suis content qu'elle ait trouvé quelqu'un comme toi, Harry », il souffle. « Je crois que c'est ça qu'elle cherchait... »

Il a disparu à la fin de sa phrase sans que j'aie eu le temps de lui répondre.

On ne descend pas par la vire Agnelli. Le chemin est raide mais plus large que la vire et notoirement moins escarpé. Toute la descente, Ada me parle des gens qu'elle pourrait mobiliser pour former des jeunes garous, des spécialisations les plus utiles, des savoirs de base manquants. Je l'aide à partir de l'expérience d'accueil de la Fondation. Et elle opine souvent comme si je ne faisais que confirmer des choses auxquelles elle a déjà réfléchies. Et c'est peut-être le cas.

« J'espère que Bartolomeo me laissera réduire mon temps de travail », elle soupire ensuite. « Il n'aura qu'à se décider à faire confiance à Fiametta ! »

« Tu as su faire entendre raison à une centaine de garous », je souris. « Que peut un vieil herboriste ? »

Elle sourit à son tour.
« Tu crois qu'on arrivera à quelle heure à Venise ? »

« Demain en fin de matinée, si on conduit toute la nuit... », je réfléchis à haute voix.

« Tu n'es pas trop fatigué ? », elle s'inquiète.

« On s'arrêtera si je n'y arrive plus », je propose. Elle soupire et sa frustration est palpable.

« Tu peux transplaner, toi, si tu veux », je reprends en me rendant compte que cette solution me plaît plutôt. J'ai sérieusement besoin d'être seul, je me rends compte.

« Je ne vais pas te laisser te taper la route tout seul, Harry ! C'est moi qui t'ai fait acheter cette moto en plus ! »

« J'aimais les motos avant de te rencontrer », je lui rappelle. « Je ne suis pas pressé de rentrer et je comprends que toi, tu le sois. »

« Tu n'es pas en train de fuir, hein, Harry ? », elle questionne soupçonneuse.

« De te fuir ? En allant à Venise ? », je réponds en haussant les épaules.

On marche plusieurs minutes en silence avant qu'elle n'accepte dans un soupir.
« Si je n'ai pas de tes nouvelles à midi demain, sache que l'hémisphère nord n'est pas assez grand pour que je ne te retrouve pas ! »

« C'est noté – j'ai des amis au Brésil », je réponds.

« Je suis sérieuse ! »

« Je serai à Venise pour midi », je promets
oo

On arrive moins épuisés à la ferme où on a laissé la moto que je ne le craignais. Dès qu'on est sortis de Lo Paradiso, j'ai senti mon miroir vibrer – une bonne dizaine de fois. Autant de messages enregistrés. J'imagine Papa et Cyrus prenant des tours. Mae finissant par craquer et m'appelant elle aussi. Voire Loranzo à Genève s'étonnant de mon silence. Je me dis qu'autant de stress et de remords peuvent attendre.

La moto démarre comme un gros chat satisfait, et on décide de s'éloigner ensemble pour trouver un bon endroit pour le transplanage d'Ada. Un petit bois de sapins quelques kilomètres plus tard, nous semble tout indiqué.

« Tu retrouveras le chemin ? », s'inquiète Ada.

« Si je me perds, j'utiliserai la magie », je la rassure.

« Tellement de réflexes que je n'ai pas », elle constate avec un sourire un peu amer.

On s'embrasse pour tout adieu et ça me va bien. Je fais bien cent kilomètres quand le miroir sonne de nouveau. Presque par réflexe je réponds :

« Ah Harry, ça fait des jours que j'essaie de te joindre ! », m'accueille Brunissande. « J'ai embêté tout le monde, de ton frère à Tiziano, mais personne ne semblait savoir comment te joindre ! J'allais te laisser un nouveau message ... »

« Qu'est-ce qui se passe ? », je m'inquiète sincèrement.

« J'ai sacrément avancé sur tes fichues statuettes. Figure-toi que j'ai découvert qu'elles ne répondaient pas seulement à la pleine lune, elles amplifient des effets lunaires cycliques dans un tas de domaines. Ce qui les rend particulièrement adaptées pour les lycanthropes mais aussi pour...»

»...interagir avec la magie résiduelle des moldus», je complète, coupant ma collègue dans son élan.

Il y a un silence de plusieurs secondes.

« Tu sais ça d'où ? », elle s'étonne ouvertement.

Je réfléchis très vite à la manière dont je vais présenter les choses – parler de Lo Paradiso me paraît plus glissant que le toit de Poudlard un soir de pluie.

« J'ai eu accès à des travaux italiens sur la question... des travaux non publiés pour la plupart... notamment de Taluti... »

« Cosmo Taluti ? », s'emballe Brunissande.

« Tu connais ? », je m'étonne à mon tour.

« Je suis une grande fan », m'annonce Brunissande – « ses travaux sur l'influence de la lune, sa défense des lycanthropes ! »

« Vraiment », je souffle intimidé.

Ma réaction fait plus que la surprendre.
« Pas toi ? », elle demande l'air sidérée.

« Je ne connais pas ses travaux depuis longtemps », je confesse, « mais c'est un personnage... et un savant méconnu, au moins en Angleterre...

« Comment as-tu eu accès à ses travaux ? », s'intéresse Brunissande.

« Ada... Ada est sa fille », je ne vois pas d'autre issue que la vérité. Peut-être que Brunissande connaît l'histoire ; elle semble bien connaître les travaux de Cosmo, après tout. Quelque part, ce serait plus simple.

« Ça doit être quelqu'un de très intéressant », elle finit par commenter.

« Et toi, tu connais comment ? », je préfère demander.

« Mon prof d'Arithmancie de 7e année était un fan absolu », elle explique facilement. « Sans doute ses travaux ont été plus popularisés en France qu'en Angleterre »

« Mais cette pratique des statuettes, tu connaissais ? »

« Absolument pas ! Je crois qu'avant j'aurais pris ça pour un conte moldu ! Je vais voir Tiziano demain à Trieste pour voir si on peut trouver des choses dans le fonds du musée – et j'ai aussi posé la question à ton frère, après tout l'anthropologie magique, c'est son truc ! »

Tiz, Cyrus, Brunissande, travaillant sans moi sur mon sujet de stage... ça me laisse sans voix.
« Je serai à Venise demain », je finis par révéler. « Je peux vous rejoindre à Trieste... »

« Tes vacances sont finies ? », elle questionne sur un ton que je ne saurais totalement définir.

« En quelque sorte », je réponds, d'une voix plus faible que je n'aimerais. « Je te rappelle demain pour savoir où vous retrouver. »

« D'accord », elle indique sobrement. « Cyrus, Tizz et moi, on pense que c'est énorme les découvertes théoriques qui sont derrière ces statuettes... mais faut éviter d'en parler trop autour de nous tant qu'on ne sait pas exactement où on met les pieds. »

Comme, de mon côté, je suis arrivé à des conclusions plus que proches, mais que je n'ai pas le courage de développer maintenant sur les théories comme sur la façon dont j'ai avancé, je me contente d'un sobre : « Ne t'inquiète pas, à demain. » Et je mets fin à la discussion.

Je reprends la route, la tête pleine de nouvelles questions qui portent moins sur les statuettes que sur ma famille et mes amis. Je les avais volontairement écartés en partant à Lo Paradiso et je les retrouvais au beau milieu de mes affaires à mon retour. Je ne pouvais même pas dire qu'ils se mêlaient de ce qui ne les regardaient pas – j'étais celui qui avais conseillé à Brunissande de prendre contact avec Cyrus ; je savais que ce dernier n'était pas du genre à ne pas remonter une piste quand il en trouve une ; Tiziano n'était pas moins logique ; Brunissande le connaissait autant que moi, et le musée de Trieste était une bonne source d'information. Ce qui ne collait pas dans tout ça, c'était moi. J'avais cru faire une parenthèse après laquelle je reprendrais les différents dossiers – Tizz, le stage, Cyrus, Papa... - là où je les avais laissés. Finalement, les « dossiers » avaient semblé s'animer d'une vie propre presque supérieure au pouvoir des statuettes !

« Une nouvelle leçon d'humilité pour toi, Harry », je me murmure alors que la moto file sur l'autoroute moldue relativement calme.

Quelques kilomètres plus tard, après m'être surpris trois fois à étouffer un bâillement, je décide de m'arrêter à une station service pour refaire le plein et m'offrir un café. Je suis à peine installé sur un de leur tabouret haut qu'entre une fille, à peine plus âgée que moi, perchée sur des talons et serrée dans ses vêtements comme les Moldus l'affectionnent. Elle choisit un journal, des gâteaux et commande un café sans lâcher son téléphone comme les Moldus savent le faire.

"Ah quand même tu décroches quand même !" elle lâche très fort. "Trois jours que je me tappe ton répondeur, Papa ! Tu crois que ça se fait, de faire ça à sa fille ! Ça ne passait pas ? Où t'as pu bien allé pour que ça ne passe pas !"

On n'entend pas la réponse, évidemment, mais ça fait rire la fille qui paie sans lâcher le téléphone coincé entre son épaule et son oreille.

"Ça va, ça va, je ne te renie pas", elle finit par commenter plus doucement, tout en faisant un signe de tête pour remercier le caissier qui lui tend sa monnaie. "N'empêche que t'as intérêt à venir Dimanche..."

La porte se referme sur elle et je me rends compte que je n'ai bu que la moitié de mon café. J'ai l'impression de sentir physiquement le poids de mon miroir dans ma poche.

"Il est trop tard", je marmonne en finissant d'un trait mon café.

Sur la route, j'essaie de réfléchir à la théorie des statuettes, aux éléments épars et à leur signification. Mais je n'y arrive pas. Je m'arrête à l'aire suivante, déserte, en rase campagne après Milan. L'heure n'est pas une excuse, je décide, en sortant mon miroir pour appeler mon père.

« Harry ! », il souffle immédiatement en réponse.

J'entends des voix autour de lui – je dirais Cyrus et Grand-père qui lui disent de ne pas s'inquiéter d'eux ou un truc approchant.

« Je te dérange », je réponds faute de savoir quoi dire de mieux. Je sortirais de la cheminée et ils parleraient de moi, ça ne serait pas plus intimidant, en fait.

« Non, jamais », il répond avec une telle nervosité que je me mettrais bien une claque. Bravo Harry, hein, tu les as mis dans un bel état, tous autant qu'ils sont !

« Tant mieux », j'essaie le sarcasme, et il a la bonne grâce d'en rire.

« Tu es où ? », il demande ensuite.

« Après Milan, sur la route de Venise », j'indique.

« Tu rentres déjà ? », il relève très lentement, comme s'il s'en excusait par avance.

« Oui, nous rentrons tous les deux – enfin, Ada a transplané, elle veut aller négocier demain matin tôt avec son patron », j'explique sans trop savoir où et quand m'arrêter. « Je ramène ma moto – je t'ai dit que j'avais acheté une moto ? »

« Non », il répond, l'air un peu déstabilisé par mes sautes de sujets. « J'imagine que ça s'est bien passé ? »

Je regarde le ciel au-dessus de moi. Les étoiles, vives et franches, et je souris.
«Ce n'est pas la bonne question », je réponds en faisant mienne sa si célèbre formule. « Je doute que bien ou mal soient les bons qualificatifs... Disons que ça a été animé !» Je me rends compte à son silence que je ne peux pas en rester là. « Je n'aurais pas la force de te raconter en détails mais, disons que Lucca et Ada ont viré l'ancien conseil et qu'il est possible qu'ils viennent te demander comment monter une école... Je n'y suis pour rien », je précise.

« Pourquoi dis-tu ça ? », il souffle.

« Disons que leur combat avait commencé bien avant qu'Ada me rencontre et que c'est eux qui l'ont mené... je n'ai été qu'un spectateur, presque par hasard ! »

« Est-ce que Ada serait retournée à Lo Paradiso sans toi ? », demande Papa.

« Pas dans l'immédiat », je reconnais avant d'être saisi d'une totale paranoïa : « Elle t'a appelé ? »

« Ada ? », s'étonne Papa avec une surprise qui me paraît impossible de feindre. « Pourquoi m'aurait-elle appelé ? »

Surtout qu'elle n'a pas de miroir que je sache, je complète mentalement. T'as besoin de distance, Harry, tu deviens totalement parano !

« Pardon, je dis n'importe quoi », je reconnais dans un soupir. « La fatigue sans doute... »

« Si piloter ta moto te demande trop, transplane », commence mon Papa – qui d'autre ? « Tu reviendras la chercher plus tard. »

« Je risque de ne pas retrouver une Harley Davidson customisée et d'avoir des ennuis avec le Ministère italien si elle tombe dans des mains moldues... Mae me tuerait sur un truc comme ça, non ? »

On rit, nerveusement je crois, chacun de notre côté du miroir.

« Et puis ça me fait du bien de rouler dans la nuit», je reprends. « Ça m'a donné le courage de t'appeler et presque celui de m'excuser de mes mouvements d'humeur... » Il va commenter, évidemment, mais je n'ai pas la bravoure d'entendre ce qu'il peut avoir à dire. «Qui sait en arrivant à Venise, je pourrais aller suffisamment bien pour m'occuper sérieusement des statuettes de Genève... »

« Cyrus vient de nous en parler », commence Papa avant sans doute de se dire que je vais mal le prendre.

« J'ai pas mal avancé de mon côté, même si j'ai gardé ça pour moi », je réponds avec un calme qui me fait du bien. Albus aussi est au courant ? Je n'arrive même pas à en être vexé. « Ils les utilisent à Lo Paradiso... mais si Cyrus veut écrire un article plein de diagrammes et de théories, je ne vais pas l'empêcher... T'es content pour Lo Paradiso ? », je conclus abruptement et je me dis qu'il doit me trouver bien confus..

« Je me réjouis toujours que des lycanthropes prennent leur vie en main, mais Lo Paradiso n'est pas mon affaire, Harry », énonce lentement Papa quand il a digéré les informations.

« Pourtant eux parlent beaucoup de toi – t'es au moins autant responsable que moi de leur petite révolution ! », j'insiste avec une pointe de joie mauvaise. Je suis à la fois terriblement fier et terriblement jaloux de lui.

« Si tu le dis », il soupire avec une certaine frustration.

« Tu ne me crois pas ? »

« J'imagine que tu sais sans doute mieux que moi que la réputation est une compagne bien volage, Harry », souffle mon Papa. « Il serait vain de prendre trop à coeur ce qu'elle provoque... Espérons juste qu'elle ouvre plus de portes qu'elle n'en referme... »

Je repense à Furio qui avait une image si réductrice de mon père, sans parler de ce qu'il semblait penser de moi. Il détestait nos réputations plus encore que nos personnes. Je hoche la tête dans le noir devant mon miroir.

« Je vais y aller, j'ai encore plusieurs heures de route », je finis par annoncer. « Mais je tenais à ce que tu saches que... je vais bien. »

« C'est évidemment le plus important », il commente sobrement.

« Je te rappelle demain de Venise», je promets.

Il semble retenir plusieurs réponses puis finit par une sortie de Papa :

« Sois prudent sur la route».

Je remonte sur mon engin, relativement apaisé, étonné que ça ait été si simple, en un sens. Je fais une autre centaine de bornes avant de m'accorder une nouvelle pause pas très loin du lac de Garde - cette fois pour appeler Tiziano. J'ai le coeur qui bat pas mal en prononçant son nom dans le miroir :

« Harry ?», répond Tizzi l'air ahuri. Il est presque minuit, il faut dire.

« Il parait que Brunissande te fait bosser pour moi», j'entame comme si de rien n'était.

« Tu es contre ?», il questionne avec une espèce de fatalisme fatigué qui me met la claque qui manquait sans doute.

« Merlin, non, Tizzi ! , je promets. « Tu es sans doute le mieux placé pour boucher les trous de cette énigme !»

« C'est donc une énigme et vous avez plus que des hypothèses incroyables ?», il enquête avec plus de sûreté dans la voix.

« Je ne vais pas élaborer par miroir, Tizz ! Mais là d'où je viens, j'en ai vu d'autres», je lui confie.

« A Lo...» Il retient le nom avec une crainte superstitieuse qui lui ressemble et m'arrange aussi. Je n'ai qu'une confiance limitée dans les miroirs.

« Oui... Je peux vous rejoindre Brunissande et toi, demain», j'essaie en me disant - sans doute un peu tard qu'il s'agit sans doute aussi d'un plan drague du signore Cimballi et que je tombe bien mal. « Si tu m'acceptes», je rajoute donc.

« Je croyais que c'était ta recherche», il remarque un peu sèchement.

« Je ne mérite peut-être pas que tu te décarcasses pour moi», je décide de dire.

« La noblesse méprise le mérite», il annonce, grandiloquent comme quand il s'amuse, et un point se dénoue dans ma poitrine. »Et les Cimballi sont une noble famille !»

« T'es un frère», je souffle avec sincérité.

« Le tien en titre est relativement remonté contre toi», il répond, l'air amusé .

« Je sais», je soupire. Avoir un Cyrus en colère contre soi est une chose que je ne souhaite à personne. Tiens, ça me rendrait protecteur par avance de mes futurs éventuels neveux !

« T'as l'air de flipper», il remarque avec peu de charité dans la voix.

« Je peux», je reconnais en riant nerveusement.

« Me voilà donc vengé de tout affront», il décide de conclure. « Brunissande vient pour quatorze heures...»

« Je ne suis pas de trop ?», j'insiste, et Tiziano fronce d'abord les sourcils, l'air étonné de ma remarque, puis comprend et répond sur un ton désabusé :

« Cette demoiselle m'a confié ses soucis mais m'a aussi bien fait comprendre que je ne pourrais jamais espérer plus que son amitié... Je t'ai déjà parlé de la grande noblesse des Cimballi ?»