Je suis debout dans la cuisine
Et je ne pense rien
Enfin, à rien c'est difficile
Même impossible
Y'a toujours un petit quelque chose
Qui vient d'on ne sait où
Un détail sur le papier peint,
une parole mal digérée
Quand on voudrait avoir la tête vide,
ça nous vient comme ça
Je voudrais dormir
Jeanne Chéral, Je voudrais dormir.
XXXXV Harry De l'angle des choses.
J'arrive à Venise vers dix heures ; j'ai roulé à bonne allure. J'arrive par ces banlieues terrestres moldues pleines de béton, d'entrepôts et d'usines qui renforcent l'impression de touffeur humide. Rien d'aussi charmant que l'arrivée par la lagune pour faire court. Grâce à la moto, j'ai les bras et les épaules en purée de citrouille, des douleurs dans le dos, et une envie physique de café fort. Je vais droit chez Ada parce que c'est ce que je lui ai promis ; parce qu'aucun autre endroit n'a de sens.
« Harry ! », elle m'ouvre avec joie. Elle est rayonnante, je dirais. Très belle en tout cas dans sa robe bleu de la nuance exacte de ses yeux. J'en ai la bouche sèche, en fait. « Je ne t'espérais pas si tôt ! »
« Il n'y avait personne sur la route et j'ai pu accélérer les choses », je lui révèle, et l'information lui tire un rire complice inattendu.
« Du café ? », elle propose.
« Avec joie, une douche aussi... », j'avoue facilement. Je ne sais pas si c'est la fatigue qui rend tout soudain très simple : mes envies, mes besoins, mes réactions...
« Vas-y, je te prépare quelque chose », elle propose, attentionnée comme aux tous premiers jours de notre histoire, et je ne peux pas dire que ça me déplaît.
Après une deuxième tasse de café, je lui demande ce qu'elle compte faire.
« J'ai été hier soir directement chez Fiametta », elle m'apprend. « Elle a été très excitée par ce que je lui ai appris – évidemment. Elle veut organiser au plus vite une information des garous vivant dans la région de Venise... Elle m'accompagnera cet après-midi chez Bartolomeo.. Mais j'ai réfléchi à ce que tu m'as dit hier, s'il refuse, je démissionnerai. Je trouverai toujours de nouveau du travail quand Lo Paradiso aura moins besoin de moi ! »
« Évidemment », je confirme prudemment.
Je ne me vois pas régenter sa vie, je me rends compte. Pas plus la sienne que celle de quiconque – n'ai-je pas détesté être préfet ? Je suis quand même intimidé par l'ampleur et le sérieux de l'entreprise dans laquelle elle s'engage. Et je suis en effet celui qui lui a rappelé qu'elle n'avait pas besoin d'un travail rémunéré pour vivre... - comme moi ou Cyrus, quelque part.
« Et toi ? », elle questionne en se resservant du café.
« Je vais à Trieste... travailler avec Tiziano et Brunissande sur cette histoire de statuettes – ils ont beaucoup avancé de leur côté », j'explique un peu nerveusement, mais en refusant de taire ce qui risque de me prendre pas mal de temps dans les jours qui viennent.
« Tiziano et Brunissande ? Ce n'était pas ton sujet de stage ? », elle s'étonne, pas loin de croire que j'invente, j'ai l'impression, alors que je me veux franc.
« Disons que Brunissande et moi, on s'est aidés à Genève avec nos sujets respectifs », j'essaie d'expliquer en espérant ne pas trop rougir sans trop savoir pourquoi. « Elle a demandé de l'aide à Tizzi quand nous étions à Lo Paradiso... On va mettre tout ça en commun et voir ce qu'on peut proposer aux Gobelins... »
« Tu comptes utiliser les travaux de Maddalena et de Cosmo ? », elle questionne après un court silence que je ne sais interpréter avec exactitude.
« Je ne sais pas encore, Ada, mais je ne ferai rien sans l'avis de ton oncle et de ton cousin », je promets facilement.
« Et le mien ne compte pas ? », elle interroge avec cette neutralité dont j'ai appris à me méfier.
« Si... si tu en as un, si, bien sûr ! », je lui assure.
« Tu penses que je n'ai pas été traînée toute petite devant une lunette astronomique pour regarder la lune ? Tu crois que mon père ne m'a pas expliqué ce qu'il observait et à quel point c'était un matériel subversif ? », elle attaque maintenant.
La vérité est que je n'y avais même pas pensé. Je ne peux pas l'avouer, mais c'est la vérité.
« Ada, tout le monde sera content si tu réfléchis avec nous à tout ça », je formule prudemment.
« Mais je m'en fiche de vos statuettes qui chantent à la pleine lune ! », elle m'annonce froidement. « Elles aident les femmes garous qui ont la chance d'enfanter ? C'est magnifique ! Elles protègent des Moldus trop sensibles aux forces de la nature mais sans entraînement pour le savoir ? J'applaudis. C'est subversif ? Tant mieux. Le monde sorcier n'est pas prêt ? Encore mieux ! », elle s'exclame avec une animation qui me rappelle Ada à Lo Paradiso. « J'apprécierai seulement que le nom des Taluti ne soit cité qu'à bon escient... Les noms sont comme les éponges, ils gardent longtemps la trace des saletés qu'ils ramassent ! »
« Je le sais mieux que tu ne croies », je souffle, et nos yeux se lient les uns aux autres pendant un temps que je ne saurais mesurer. Je crois qu'on a rarement été si sincères l'un avec l'autre dans ce silence.
« Je te fais confiance, Harry », elle finit par conclure en se levant pour aller regarder la place de sa fenêtre. Je finis par venir la rejoindre et enfouir mon nez dans ses cheveux parfumés au jasmin.
« Il y a le stage et il y a la découverte théorique magique avec toutes ses ramifications... Je ne sais pas encore si je souhaite aller au-delà de la solution pratique recherchée par les Gobelins, qui se fichent comme de leur premier gallion de la théorie magique des sorciers », je lui avoue. « Ce serait une tâche immense, complexe... je ne suis pas sûr d'avoir les épaules ou les connaissances théoriques suffisantes pour le faire... »
« Peut-être pas tout seul », elle remarque très justement – tellement justement que mon coeur manque un battement pendant lequel il se demande pourquoi il n'a pas réellement envisagé les choses sous cet angle.
« Non, évidemment », je souffle donc.
On reste comme ça assez longtemps, je crois, à regarder les gens traverser la place. Beaucoup ont un téléphone moldu vissé à l'oreille, et ça me rappelle une vieille promesse que je m'étais faite.
« Et si on allait t'acheter un miroir ? », je propose.
« Un miroir ? », elle répète interdite. Sans doute ses pensées étaient de nouveau très loin des miennes.
« Un miroir de communication », je précise.
« Mais... mais ça ne passe pas à Lo Paradiso », elle remarque peut-être un peu vite.
« Mais ça passe en dehors », je contre méthodiquement. Elle ne compte tout de même pas s'enfermer là-haut pour toujours, si ?
Elle confirme d'un acquiescement timide. « Et si tu commences à avoir des réunions un peu partout, ça sera plus simple pour se tenir au courant », j'argumente en repensant à ces saletés de cartes postales menteuses qu'elle m'a écrites et que je ne veux plus jamais recevoir.
« Ok », elle abdique sur un ton qui me fait dire qu'elle a bien compris mon souci.
Cinq minutes plus tard on est dans la rue, main dans la main. Dix encore et nous sommes dans la plus grande boutique de miroirs de Venise, à l'entrée du Mercato dei Bizantini, tout près de la Scuela. Il est sûr que ça sera su, dirait Tiziano, et je décide d'en sourire.
« Nous cherchons un miroir pour mademoiselle », j'indique au vendeur qui nous accueille, « Un miroir supportant les appels internationaux », je précise.
« Même les meilleurs modèles ne fonctionnent pas de manière optimale au-delà de 3000 km », indique sobrement le vendeur – mais en même temps, je viens de lui dire que je ne vais pas acheter son miroir le moins cher, il peut se montrer franc.
« Je sais », je le rassure. « Disons qu'il doit pouvoir appeler dans toute l'Europe continentale, même dans les zones montagneuses et aussi en Angleterre. »
« Nous avons une sélection de miroirs qui pourraient vous convenir », annonce le vendeur avec une fierté toute personnelle pour ses produits. « Vues vos exigences, ce sont des produits de très haute qualité – anglais, allemand ou suédois... »
« J'ai moi même un miroir de chez Eluned », j'indique, histoire qu'il sache que je suis prêt à payer la marque d'un bon faiseur.
« De très bon produits », commente le vendeur avec facilité, « mais les derniers modèles sortis par le fabricant suédois Narkiss offrent une meilleure fiabilité en zone montagneuse » Tout en parlant il a sorti trois miroirs de tailles différentes, plutôt sobres et contemporains, le plus petit étant serti de nacre. « Le modèle Sirina est apprécié de notre clientèle féminine », il ajoute interprétant sans doute sans erreur la réaction de ma compagne.
« Et chez les autres fabricants ? », je questionne pour la forme.
« Je vais vous chercher le modèle Idol200 de chez Eluned et le modèle MitDir de Komunikamagik », il cède avec l'air de dire que je lui fais perdre son temps.
« Merci », je lui souris et quand il est parti, je presse Ada, « Il te plaît, le modèle Sirina ? »
« Il est hors de prix », elle répond en rougissant un peu.
« Je me fiche du prix », j'annonce. « Je n'étale pas mon or », je rajoute, « je veux juste qu'on puisse toujours se parler, en toutes circonstances, montagnes ou pas, distance ou pas... »
« Mais si... »
« Si tu ne réponds pas, tu ne pourras être qu'à un endroit », je conclus.
Elle me jette plusieurs regards timides avant d'accepter en repoussant une de ses mèches folles derrières son oreille.
« OK, si c'est ce que tu veux... Il est très joli, ce modèle... »
Quand le vendeur revient donc avec le Idol200, c'est à dire la réplique du mien, et le MitDir, qui me semble bien trop massif, nous sommes tous d'accord pour dire que le Sirena conviendra le mieux à « Mademoiselle ». Je paie avec joie, en fait.
oo
On se sépare après avoir déjeuné à une terrasse non loin de là. Je croise évidemment des condisciples auxquels je présente Ada avec une profonde fierté. Elle n'a pas l'air trop effarouchée par les regards curieux et répond simplement à ceux qui s'enhardissent à demander son activité qu'elle voudrait enseigner la botanique ou les potions. J'annonce ensuite que je vais rendre visite à Tiziano et tout le monde le salue et dit l'envier d'avoir trouvé un stage aussi intéressant et aussi proche. On tombe inévitablement sur la question de mon stage à moi qui ne fait que commencer, je leur explique, ce qui simplifie la discussion.
« Tu reviens quand de Trieste ? », veut savoir Ada qui m'accompagne ensuite à la zone de transplanage publique du Mercato dei Bizantini.
« Ce soir, mais je ne sais pas quand », je réponds. « Mais je peux t'appeler pour te le dire et toi aussi », je lui rappelle.
« C'est vrai », elle reconnaît en souriant. « Va falloir que je me force à y penser ! »
« Tout à fait », je confirme.
« A ce soir, alors », elle souffle, et on s'embrasse rapidement avant que je ne transplane directement dans le Hall d'entrée du musée de Trieste. Je n'ai pas le temps de regarder autour de moi pour apprécier le décor que Tiziano, Brunissande et Cyrus me sautent dessus.
« Il est même à l'heure », commente mon frère avec son air de penser que je pourrais être tenté de le transformer en cancrelat mais qu'il ne va pas le montrer. Il n'a pas totalement tort.
« Cyrus a accepté de nous aider sur les aspects théoriques », annonce Brunissande en anglais, sur un ton qui me fait dire que je suis devenu transparent pour un sacré paquet de personnes. A moins que ça ne soit une capacité qu'ils se refilent entre eux.
« Si je ne sers à rien, je repars – j'ai un dernier examen demain », rajoute mon frère.
« Un examen », je relève, en me disant que les examens en mars, c'est rare.
« Une session spéciale pour les nuls qui ont raté la session précédente ou ceux qui voulaient s'enfuir avant la prochaine », il explique avec sa façon inimitable de tourner tout en dérision.
« Et t'es dans quelle catégorie ? », s'amuse Tiziano.
« T'as pas un bureau ? », répond mon frère sur le même ton.
Quand Brunissande étouffe son rire, je me dis que c'est étrange de les voir de nouveau si proches – comme si rien n'avait changé en dehors de la distance que, moi, j'ai cru bon de mettre.
« Tu n'es pas trop fatigué, Harry ? », questionne obligeamment Brunissande alors que Tiz nous conduit dans les couloirs du Musée.
« Paraît que t'as une moto ? », intervient Cyrus, l'air de ne pas savoir s'il veut être badin ou non, finalement.
« Une Harley », j'admets, et mon frère a le sifflement appréciateur qui pourrait faire croire que tout est normal entre nous – je ne suis pas dupe ; il n'est pas là pour l'arithmancie, ni pour ma moto, j'en ferais le pari. « Le retour d'une traite m'a un peu tué... mais je vais m'accrocher ! »
« Surtout que Brunissande dit que tu as beaucoup de choses à nous apprendre », relance Tizzi en ouvrant une porte qui nous mène dans une petite salle de réunion. « Tu as vraiment vu les mêmes statuettes à Lo Paradiso ? »
« Oui », je reconnais en m'asseyant et en mesurant l'étendue de leur complicité, à ces trois-là. Pourquoi ai-je tant l'impression d'être jugé par mon frère et deux de mes amis alors même qu'ils prétendent m'aider ? « J'y ai vu non seulement des statuettes mais aussi un livre en recensant les usages », j'annonce en sortant la copie du volume de Livia de mon sac.
Ils sont tellement médusés qu'ils semblent en oublier de me regarder par en dessous. Voilà déjà une bonne chose.
« En fait, les statuettes se rechargent pendant la pleine lune, quand elles chantent... », remarque finalement Brunissande.
« Les garous ne savent pas tellement ce qu'elles font pendant la pleine lune », je lui rappelle. « Mais oui, je comprends ça comme toi. Après, elles ne se rechargent pas seulement pendant la pleine lune. Cosmo Taluti a repris les travaux de sa grand-mère, Maddalena, et il a distingué des phases d'échange très précises dans un sens ou dans l'autre. »
« Ada t'a expliqué ça ? », demande abruptement Cyrus, sombre, précis et acerbe comme une imitation de Severus.
« Ada n'y connaît pas grand-chose – c'est une herboriste qu'on a traîné toute petite devant une lunette astronomique pour observer ces relations », je rétorque pas plus gentiment que lui.
« Mais tu as eu accès à ces travaux ? », reformule Tiziano.
« Son oncle, Almo Arbori, les a continués », je révèle après une hésitation. « Il y en a des rouleaux et des rouleaux ! De quoi faire plusieurs thèses ! », je rajoute finalement – pas loin d'avoir envie de partager avec eux tout ce que j'ai appris.
« Et ça marche sur les Moldus et les lycanthropes ? », questionne Cyrus plus sérieux et neutre que précédemment.
« Ça marche sur tout le monde mais moins facilement sur les sorciers adultes – c'est ce que révèle d'ailleurs les gardiens du Palais Cimballi », je corrige. Seule, Brunissande ne comprend pas mais, plongée dans le livre de Livia, elle ne juge pas utile de demander des explications.
« Mon grand-père serait fasciné », commente Tiziano, très lentement. « Ça ouvre des pistes incroyables, c'est pourtant très ancien et totalement ignoré ! Tu as raison, Harry, il y a de quoi y consacrer sa vie ! », il conclut avec enthousiasme.
« Enfin, nous, on voudrait juste que les Gobelins valident le stage de Harry », remarque Brunissande en levant légèrement les yeux au ciel.
« C'est vrai », renchérit Cyrus en me faisant un signe de tête comme s'il supposait déjà que j'avais une solution. C'est assez flatteur quand on y pense.
« On peut imaginer un talisman, comme mon grand-père », commence Tiz.
« C'était ma première piste, mais j'ai vu que les garous utilisaient des potions – c'est plus précis, plus adaptables aux besoins... Chaque statuette est différente et leurs pouvoirs se combinent », j'explique avec un signe en direction du bouquin. Brunissande s'y replonge immédiatement avec un sérieux que Hermione ne désavouerait pas.
« Et s'il faut en refaire à chaque utilisation, peut-être que les Gobelins vont te garder », souligne Cyrus.
« Très juste », se félicite Brunissande au moment même où je me demande si mon petit frère n'est pas en train de m'accuser de faire de l'entrisme !
« Ne me regarde pas comme ça, Harry ! Un peu de pensée stratégique n'a jamais fait de mal à personne ! », il ajoute d'ailleurs.
« Je ne suis pas sûr que nous ayons la même définition de la stratégie », je commente sèchement.
« Mais une potion, quelque soit le nombre de fois qu'il faut en refaire, c'est un sacré boulot non ? », s'inquiète Brunissande – et je me dis qu'il faudra que j'en sache plus sur le fameux antidote produit par Cyrus.
« Il faut juste répondre à la commande », j'estime prudemment. « Permettre aux Gobelins de résister au chant lunaire... ça limite pas mal le champ, non ? »
« Mais tout ça ? », questionne Tiziano en montrant le livre.
« Tout ça n'entre pas dans le stage », je répète. « Il s'agit juste de leur donner le moyen de manipuler les statuettes même pendant la pleine lune, rien de plus ! », je m'agace.
« Mais leur idée est bien éventuellement de les vendre », remarque Tiziano. « Or leur valeur tient à ce que tu as appris ! »,
« Comme vous l'avez tous remarqué on est dans un champ quasiment inexploré de la magie, je ne vais pas filer ça aux Gobelins ! », je m'insurge.
« Tu comptes donc publier tout ça à part ? », questionne Cyrus, l'air dubitatif.
« Moi ? Je ne suis pas un chercheur », je réponds. « Si toi, Hermione ou quiconque de bien intentionné veut y consacrer sa vie... »
« A mon avis, faudrait un peu plus que deux jeunots », estime mon frère. « Mais la question – la vraie question – c'est que si tu laisses ça reprendre la poussière... »
« C'est quand même dommage », renchérit Tiziano. « Toutes ces utilisations possibles, toutes ces preuves de la magie même dans des créatures réputées sans magie... c'est impossible de laisser ça dormir dans la bibliothèque des Arbori... ou à Lo Paradiso ! »
« Les Cimballi partageraient la recette des talismans ? », je questionne avec sincérité.
« Mon grand-père, je ne sais pas, mais moi, oui », répond mon ami avec une grande stabilité dans le regard. « Depuis que je suis à Trieste, je réfléchis à toutes ces utilisations magiques conservées dans ce musée, à toutes ces voies qu'elles peuvent prendre... Je me suis rendu compte que c'est tous ces possibles qui m'ont amené à devenir briseur de sorts... mais je n'irais pas hanter les pyramides comme mes parents ou vendre mon savoir faire aux Gobelins... Enfin, j'aimerais plutôt étudier une branche méprisée de la magie, en recenser les usages et faire avancer tout le monde », il développe avec une animation nouvelle mais profonde, je le vois.
« Ne pas le faire, Harry », rajoute Cyrus, « c'est laisser la possibilité à quelqu'un de mal-intentionné de le découvrir et de n'en faire que des usages maléfiques contre lesquels tout le monde serait démuni ! »
C'est le couplet d'Aesthélia sur les usages traditionnels de la magie adapté aux statuettes, mais je me garde d'ironiser. Dans sa réaction et celle de Tizz, je mesure que je n'ai réfléchi à la question que d'une façon plus égoïste et personnelle que globale.
« Bien sûr », intervient alors Brunissande. « J'admets qu'il faut sans doute chercher à qui confier tout ce que nous avons découvert – d'une certaine façon, c'est pour cela que je vous ai appelés tous les deux », elle ajoute en se tournant vers Cyrus et Tiziano. « Mais je crois que Harry a raison de vouloir découpler les deux questions pour l'instant. Nous ne sommes pas en mesure de faire une publication suffisante pour obtenir autre chose que des rires polis pour l'instant, en tout cas, pas avant la fin du stage de Harry. Il faut se concentrer sur la question posée par les Gobelins – comment supporter leur chant durant la pleine lune. Ce qui n'empêche pas de mener nos propres observations sur les statuettes d'ailleurs, sans partager avec eux tout ce qu'on a appris !. »
Cyrus lève les deux mains comme pour dire qu'il n'a rien à rajouter et Tiz opine. Moi, je regarde Brunissande, qui vient de prendre ma défense avec efficacité et transformer mes intuitions confuses en opinions fondées, avec une nouvelle admiration.
ooo
On se partage le travail durant les heures qui suivent : Brunissande et Tiziano confrontent les observations des statuettes de la première avec les informations données dans le livre de Livia afin de compléter nos pistes de départs – notamment l'utilisation des costumes ; elle remplit des rouleaux entiers d'observations de son écriture serrée, je le vois bien. Tiz ramène plusieurs livres de magie moldue, des volumes obscurs et étonnants, de la bibliothèque du musée pour creuser des points de détails. Cyrus et moi, on bosse sur la fameuse potion. Enfin, je devrais dire que je prends un cours totalement stupéfiant de Symbolique des potions et d'Astronomie végétale...
Tout en jouant avec des concepts relativement abscons et en se référant à des théories et des auteurs inconnus de moi - hormis le Comte Aibon qui me dit quelque chose, mon si petit frère compose sur le papier ce qui devrait constituer « une base universelle et adaptée » pour la potion : une décoction de petite alchémille – "pour la pureté alchimique", enrichie de mauve douce – "connue pour ses vertus de communication avec les astres" – et de sisymbre récolté à la pleine lune "pour ses vertus d'imitation de la forme prise".
« Tu crois qu'Ada peut nous trouver ça ? », il questionne après avoir calculé des quantités et des temps de repos comme s'il rendait la monnaie sur le chemin de Traverse.
« Elle ou Fiametta, j'imagine », je réponds en me demandant comment s'est passée la rencontre avec leur patron. « Je peux les appeler, si tu veux... Mais tu comptes rester là combien de temps ? », je m'inquiète.
« Je dois rentrer ce soir, j'ai un examen demain, et Ginny veut que je sois là pour choisir les parquets – je t'ai dit qu'on a acheté un appartement avec Ron et Hermione ? Non ? Tu auras bien l'occasion de passer nous voir d'ici le siècle prochain», il persifle légèrement, je le vois bien, mais je décide d'encaisser sans broncher. Peut-être à cause de la mention faite de mes deux plus anciens copains. Je ne les ai pas vus depuis le carnaval – depuis une éternité, je dirais.
« Ils vont bien ? », je questionne humblement.
« Répondre à cette question mériterait un temps que nous n'avons pas », estime Cyrus, supérieur et cassant comme il sait l'être. «Pour répondre à ta peur de me voir t'envahir trop longtemps, j'imagine que tu sais encore préparer une décoction – je détesterais devoir dire à Severus que tu as oublié... »
« Merlin, Cyrus, je n'ai pas disparu tant de temps que cela, je n'ai pas mis un hémisphère entre toi et moi, et j'ai appelé Papa – deux fois, même ! », je m'agace malgré mon intention initiale de laisser glisser toute provocation. J'ai voulu dire ça en chuchotant mais ma voix m'a échappé, et Tizz et Brunissande lèvent furtivement la tête avant de se renfoncer dans leur lecture respective avec un entrain un peu douteux .
« J'entends que tu penses t'en tirer », conclut Cyrus comme si je n'avais rien dit d'autre. Si ce gars était allé à Serpentard, Drago aurait été élu l'élève le plus sympa de sa maison...
« J'entends que je t'ai manqué », j'arrive à articuler.
« Ne sois pas présomptueux », il aboie sans plus trop s'inquiéter que nous ayons un public.
« Dis-moi clairement ce que tu me reproches ! Casse-moi la figure, si ça te soulage, mais arrête ton cirque », je rétorque en me demandant s'il se rappelle comme moi le nombre de fois où il m'a tenu à peu près les mêmes propos. Quand a-t-il tant grandi ? Ça mérite enquête... Puis une drôle d'intuition me vient avant qu'il n'ait composé sa réponse : « Ginny est enceinte ? »
« Mais non ! Mais qu'est-ce que c'est que cette idée fixe générale ! », il s'étrangle, perdant toute sa superbe.
« Je me disais que tu t'essayais au paternel sur moi », j'explique avec sincérité. « Mais pour être honnête, un môme venu de Gin et toi, je suis de la petite bière à côté, non ? J'ai hâte de le voir vous faire totalement tourner en bourrique ! »
« Ginny n'est pas enceinte », il articule en séparant les syllabes.
« Dommage », je réponds du tac au tac, « ça m'aurait fait des vacances ! », et le rire irrépressible de Brunissande et Tizz vient enlever un drôle de poids dans ma poitrine. Il gagne de même les yeux gris de mon petit frère.
« T'as intérêt à ce que ta copine, elle nous trouve les ingrédients », il répond en luttant contre le rire . « Elle me doit une compensation pour tous ces jours où je me suis demandé ce qu'elle avait fichu de mon grand frère... »
« On va voir si l'argument l'impressionne », je commente pour la galerie en sortant mon miroir. Je suis prêt à à peu près n'importe quoi pour que Ada remonte dans le jugement de mon frère.
Elle répond assez vite mais j'entends plein de monde autour d'elle.
« Harry ? »
« Tu travailles ? », j'enquête précautioneusement. Notre première discussion en miroir, ne pas la rater.
« Non, je suis avec Fiametta... la réunion, je t'en avais parlée », elle explique. « Deux secondes », elle demande à quelqu'un que je ne vois pas.
« Ah, je voulais des ingrédients », j'annonce simplement. Seul Tiziano comprend notre conversation mais ça suffit à me gêner.
« Demain matin, ça suffira ? On ira à l'herboristerie ensemble », elle propose en chuchotant. « Faut que j'y aille, Harry. Ils m'attendent, et Lucca doit nous rejoindre d'une minute à l'autre... Il est possible que je rentre tard... Ne t'inquiète pas, hein, je suis avec Fiametta. »
« Je rentrerai tard, moi aussi », je réponds un peu au hasard et en m'interdisant la jalousie.
« OK », elle souffle et elle coupe la communication sans trop en rajouter.
« On les aura demain », je dis en anglais.
« Même l'alchémille ? », s'inquiète Cyrus. « Je veux de l'argentée des alpes – pas de la commune ! »
« Ils sont spécialisés dans les plantes de montagne », je réponds sobrement. S'il faut retourner à Lo Paradiso pour en trouver, je le ferai, je le sais déjà.
« Ok », soupire Cyrus avec un regard en dessous qui montre bien l'étendue de ses suspicions.
« On a fini ? », je questionne avant qu'il n'enquête plus avant.
« Tu rigoles, Harry ? On n'a que la base ! », il proteste, repris par le fond de la tâche plutôt que la forme. Ouf.
« Qu'est-ce qu'on attend ? », je le presse un peu trop vite sans doute.
« Eh bien, les spécificités de chaque statuette », me rappelle mon frère l'air inquiet de mon étourderie.
« Oh, c'est vrai », je reconnais facilement en me retournant vers Tizz et Brunissande qui empoignent leurs notes. On n'est pas parti pour en finir vite.
ooo
Quand on sort du musée de Trieste, il fait nuit, et on a faim. La lune montante est déjà haute dans le ciel.
"On la sous-estime pas mal, elle, là-haut", commente rêveusement Brunissande.
"On sous-estime toujours au premier abord les choses ou les gens qui ne s'imposent pas", renchérit Cyrus, et elle lui sourit comme si elle mettait autre chose dans ses paroles. Je suis frappé par leur toute nouvelle complicité sur laquelle je n'aurais pas parié. Je rumine silencieusement que je suis peut-être "parti" longtemps, finalement !
"On pourrait dîner ensemble", propose Tiziano une fois qu'il a abondamment remercié le gardien qui a stoïquement attendu notre sortie.
"Je dois rentrer à Londres", rappelle Cyrus dans un soupir bref.
"Ce n'est pas un peu tard pour choisir un plancher ?", j'ose le titiller. J'avoue que l'affaire de l'appartement reste un drôle de mystère pour moi. Quand, comment, pourquoi ont-ils acheté un appartement à quelques jours de partir vivre pour plusieurs mois au Brésil? Toujours cette impression de décalage.
"J'ai de la chance d'être avec toi", il répond lentement. "T'es sans doute la seule bonne raison que Gin acceptera de considérer avant de me faire dormir dans le salon..."
La sortie me paraît suffisamment intimidante pour que je ravale tout commentaire.
"J'ai promis à ma cousine de dîner avec elle", embraye immédiatement Brunissande. "Tu veux venir, Tizz ?"
"Je ne veux pas gêner les retrouvailles familiales", il décide en me regardant plus qu'il ne regarde Brunissande. "Je vais aller méditer sur tout ce qu'on a trouvé avec mon grand-père - je suis sûr qu'il va adorer !"
"Tu ne trouves pas qu'on a assez bossé ?", s'étonne Brunissande.
"Il ne s'agit pas de bosser mais de partager", explique Tiziano avec cette sensibilité qu'il ne montre qu'à ses plus proches.
"Tu as encore du temps demain, Harry ? On peut tester ces fameuses potions ?", questionne alors Brunissande.
"Je vois si on peut utiliser le laboratoire de la Scuela dès que j'ai réuni les ingrédients et je t'appelle", je propose.
"Je serai chez Aliénor", elle me dit avec une espèce de gêne que je ne m'explique pas bien. L'instant d'après elle a transplané.
"Bon, je laisse la famille Lupin à ses règlements de compte", annonce alors Tiziano avec l'air de trouver la situation particulièrement drôle. Il disparaît l'instant d'après avec un pop bien net.
"Règlements de compte ?", je questionne Cyrus en croisant les bras pour bonne mesure. "Comme ça, t'as passé ton temps à dire du mal de moi auprès de mes amis, en fait ? Je croyais que t'avais une thèse, des examens et une vie de couple !"
"J'ai plutôt passé mon temps à dire à tes potes que t'allais revenir et qu'ils ne devaient pas te laisser tomber", il rétorque, absolument pas ébranlé par mon attaque. "Et je suis sympa, je ne te parle pas de Papa, de Mae ou des jumeaux !"
"Des jumeaux ?", je relève surpris de les voir débarquer à ce point de l'histoire.
"Ils ont vaguement l'impression de ne compter pour rien ", il résume - et c'est moins une attaque finalement que je n'aurais pu le craindre.
"Vous n'avez donc tous rien d'autre à faire que de vous occuper de mes affaires !", je gronde, revenant au début de la discussion.
"Excuse-moi, mais t'avais planté Brunissande avec sa potion et tes observations ; annoncé à Tizz que tu ne lui parlais plus ! Hermione a eu de la chance - tu lui as écrit avant de disparaître, mais Ron pense que tu n'as plus aucun intérêt pour ses problèmes, par exemple", il répond relativement calmement. "On est tous bien contents pour toi si tu es amoureux et heureux, Harry, mais on a tous le droit de s'inquiéter quand tu refuses de nous parler, que tu sembles traiter ton stage comme une contingence ou que tu oublies d'appeler Ron pour son anniversaire !"
J'ai une putain de grande famille et je le sais. Je les aime, en plus. Je m'intéresse à leur vie et à leurs problèmes. J'en arrive à la question récurrente : suis-je donc parti si longtemps ?
"Vous dramatisez", j'essaie, notoirement moins vindicatif.
"Tant mieux, Harry", estime Cyrus, sans aucune pitié. "Je préfère dramatiser que de passer à côté du moment où je peux t'empêcher de foutre ta vie en l'air !"
"Je fiche ma vie en l'air avec Ada ?", je m'énerve immédiatement.
"Aucune idée, je ne la connais pas", il admet plus prudent. "Mais quand tu pars dans tous les sens, sans sembler prendre le temps de réfléchir, tu ne gagnes pas des points !" Comme je ne dis rien, il reprend en me prenant le bras. "Eh, elle est sans doute géniale, Harry ! Soigne juste ta communication extérieure - le reste ne nous regarde pas !"
"Elle est... elle me surprend et me déstabilise à chaque seconde", je souffle, étonné de trouver des mots à mettre sur mes sentiments.
"Et c'est bien ?", enquête Cyrus les sourcils froncés.
Je hausse les épaules.
"Ce n'est pas toujours agréable, mais c'est toujours intéressant..." Je me rends compte que ma présentation peut inquiéter et j'essaie de développer : " Tu ne l'as pas vue retourner la Grand Conseil de Lo Paradiso ou expliquer la magie à des jeunes pâtres... elle est... elle a plus de vie en elle que beaucoup de gens que j'ai rencontrés", je formule maladroitement.
"Qui manque de vie autour de toi, Harry ?", questionne lentement Cyrus, l'air sincèrement perdu.
"Pas toi, évidemment, ni Tizz, ou Brunissande ou Hermione ou Ron", je réponds très vite. "Je ne sais pas comment dire... avec elle, je...c'est comme si j'avais basculé dans une autre dimension... le temps, les règles, tout est différent... mais j'ai envie que ça marche, Cyrus... plus que tout au monde !"
"C'est le 'plus que tout au monde' qui nous fait flipper, Harry", il annonce sobrement.
"Vous dramatisez !", je répète tout en me rendant compte, avec agacement, que j'ai détourné les yeux.
"Comprends-moi bien", il insiste en secouant mon bras. "On ne te demandera jamais de choisir ; on pleurera si tu nous quittes mais on t'accueillera quand tu reviendras... Mais protège-toi, Harry ! On a l'impression que tu as perdu toute distance !"
"Je ne risque rien, Cyrus", j'affirme en me dégageant. "Arrête de faire le frère poule ! Même en pleine révolution à Lo Paradiso, je peux te dire que je ne risquais pas plus que dans les coffres des Gobelins !"
"Ce n'est pas de dangers physiques - mais quand tu me parles de basculer dans un monde où le temps et les règles sont différents, je..."
"Je suis désolé que tu repartes ce soir", je le coupe, fatigué de son souci pour moi et de ma propre difficulté à balayer cette inquiétude. "Tu pourrais la voir demain, ici, dans son élément, et arrêter de fantasmer sur les soit-disant risques qu'elle représente !"
Il me regarde avec cette intensité sombre à laquelle seule Severus peut rivaliser. On est seuls dans la rue, humide et chaude, figés et silencieux.
"Soit", il finit par lâcher, visiblement à contrecoeur. "On dîne quand même ensemble ?"
"Avec plaisir", je réponds, désolé de sa raideur. "Je ne connais rien ici..."
"N'importe où fera l'affaire", il estime. "Tiziano a parlé de trucs par là", il rajoute plus aimable avec un geste vague pour l'extrémité droite de la rue. J'opine. Quand on rentre en mouvement, je décide de m'excuser.
"Je suis touché que tu t'inquiètes autant pour moi", je souffle.
"J'ai été programmé pour", il répond assez sèchement.
"Je ne vais pas foutre mon stage ou ma vie en l'air", j'essaie par un autre angle, parce que la mention du sentiment de responsabilité envers moi légué par Sirius n'est pas moins intimidante que l'avis de Ginny sur l'importance qu'il passe sa soirée avec moi.
"Pour le stage, je suis relativement rassuré", il acquiesce. "Sauf que tu ne pourras pas en rester là, tu ne pourras pas compartimenter tes découvertes bien longtemps ; et si tu ne prends pas les devants, tu regretteras sans doute ce que d'autres en feront... Quelque part, il en est des statuettes comme d'Ada, je ne sais pas pourquoi tu tiens tant à tout compartimenter, mais tu te leurres en pensant que tes petites divisions tiendront bien longtemps !"
On est arrivés dans une rue plus animée et je désigne un restaurant en guise de réponse. Cyrus hausse les épaules. On s'assied et on commande rapidement des pâtes aux fruits de mer et du vin blanc.
"Ada est impressionnée par Remus, tu sais", je finis par reprendre. " C'est une sorte de modèle pour elle - pas que pour elle, d'ailleurs, ses amis aussi. Notre relation a besoin de se construire avec un peu plus de liberté que cela..."
Il s'arrête de manger pour me répondre.
"Ce n'est sans doute pas l'endroit mais j'aimerais bien que tu me racontes... la montagne..."
"C'est isolé, hors du temps, autarcique, violent, difficile d'accès... mais en même temps, c'est une belle utopie", je décide de résumer. "C'est son père qui a créé l'endroit... avant d'être tué à la première pleine lune et, elle, marquée..." On a beau parler en anglais, je reste prudent dans mes formulations mais Cyrus me comprend sans difficulté. "Elle n'était pas d'accord avec l'évolution du lieu, notamment le fait qu'il n'y ait pas de formations proposées ou aucune place avec les familles, et elle en est partie pour travailler à Venise... Là, avec d'autres, ils ont renversé le conseil et lancé pleins de réformes... notamment en faveur de plus d'éducation..."
"C'est plutôt chouette", commente Cyrus en levant son verre.
"Oui", je confirme assez content de sa réaction.
On mange en silence un moment avant qu'il ne reprenne sur tout à fait autre chose :
"Mae et Papa ont une théorie sur toi... Dans toutes tes relations, tu as essayé d'échapper à ton nom, ton double nom, tu as recherché l'anonymat... Sauf qu'ils ne savent pas exactement comment entrer Ada dans cette théorie... rébellion tardive ? volonté de faire tout le contraire... Ils se perdent en conjectures "
Je suis tellement médusé par ce qu'il me dit que je reste une fourchette de linguini dégoulinants de sauce dans les airs.
"Sache qu'ils en ont autant pour moi : je vais être père dans l'année, c'est acquis", il ajoute donc avec un sourire en coin. "Le truc, c'est que j'ai bien vu tout à l'heure que tu n'étais pas loin de penser comme eux et que je suis même conscient que c'est une affaire de mois avant que je ne me rende à l'envie de Gin... et sans doute à la mienne d'ailleurs..."
"Et donc ?", j'articule avec difficulté.
"Alors, ça mériterait que tu y réfléchisses", il conclut en finissant la bouteille de blanc.
ooo
Le centre des portoloins internationaux de Trieste est singulièrement calme quand nous y arrivons, Cyrus et moi. Il faut dire qu'on est presque demain. On a traîné dans la ville moldue pendant des heures, parlé de motos et de randonnée en montagne, de son départ prochain au Brésil et de ses examens.
"C'est quand le prochain ?", j'ai demandé un peu hasard
"Demain après-midi, Symbolique", il a répondu l'air embêté de mettre l'info sur le tapis.
"Ça ne serait pas l'heure du couvre-feu ?", j'ai questionné en prenant un air faussement sévère - en fait, les sacrifices des autres me font toujours peur..
"Faudrait que tu sois en forme pour ta potion demain", il a contré avec facilité, il faut dire qu'il en a l'habitude. Et j'ai souri.
On a donc transplané au centre, pour le trouver quasiment vide. L'employée de service nous a quand même demandé vingt minutes de délais pour des raisons un poil obscures. Je vais monter au front et lui dire qu'elle se fiche de nous quand Cyrus me retient.
"Je ne refuse pas vingt minutes avec toi !"
"Je pensais à Ginny", j'indique, ne voulant pas remettre la Symbolique sur le tapis.
"Je vais l'appeler", il répond en tirant mon miroir de ma poche. "C'est moi", il annonce avec son ton qui dit bien qu'il s'en veut un peu de la faire attendre - qu'est-ce que je devrais dire, moi ? "J'attends un portoloin , je suis à la maison dans moins d'une heure !", il indique immédiatement.
"Merci de me prévenir", elle commente avec un bâillement.
"Alors, ce parquet ?", questionne mon frère en se retenant de regarder si je me moque de lui
"Chêne clair", elle annonce.
"Du chêne ? Je pensais que tu voulais du pin", il balbutie presque, et je dois me forcer à ravaler un sourire. Si on m'avait dit que j'entendrais mon frère s'inquiéter de la couleur d'un parquet !
"C'est plus solide, du chêne", argumente Ginny. "Mais je l'ai pris très clair - tu préférais du pin ? On peut encore changer si tu insistes!"
"Non, non, si c'est plus solide", il abdique avec un empressement un peu étrange quand on le connaît, mais j'imagine que Gin le connaît aussi bien que moi. Voire mieux ! Sans doute mieux, je réalise avec une montée de culpabilité. Est-ce que je n'ai pas été "programmé" tout autant que lui pour le protéger ?
"Tout va bien ?", enquête d'ailleurs Ginny.
"Plutôt", il décide de qualifier avec un bref regard gêné pour moi..
"Embrasse Harry pour moi", elle conclut en coupant la communication avec un bâillement fatigué.
"Gin t'embrasse", il annonce sans me regarder, et j'acquiesce, pudique moi aussi. "Et Ada, elle ne va pas s'inquiéter ?", il demande me prenant par surprise.
"Elle rentre tard, elle aussi", je réponds trop vite sans doute.
"Des amis ?", il questionne avec cette compréhension intime de mes silences qui fait de lui mon frère encore plus que le patronyme qu'on partage..
"Des garous", je précise avec raideur. Comme il hoche la tête, je dévie la discussion loin des activités militantes de mon amie : "C'est une idée de Gin, l'appartement ?'
"En fait, Ginny a aidé Ron et Hermione dans leur recherche, et ils ont trouvé un grand truc sympa qu'il aurait été bête de ne pas totalement exploiter", résume mon frère avec un sourire un peu désabusé sur lui-même - un truc qui le fait ressembler à Papa contre toute loi génétique. "Moi, j'étais dans mes examens mais je crois que c'est une bonne idée - on ne va pas squatter l'appart des parents à Londres éternellement !"
"Non", je confirme, d'une certaine façon rassuré qu'autant de sens pratique ne lui soit pas venu tout seul. "Mais je ne m'étonne pas que les parents commencent à se préparer à devenir grands-parents...", j'ose même le titiller.
"Iris est jalouse rien que d'y penser", il m'apprend avec un sourire, et je me rappelle qu'il a parlé des jumeaux dès le musée. Il ne voulait sans doute pas cela, mais la culpabilité s'engouffre avec l'image mentale et relativement précise de ma petite soeur en boudeuse.
"Je vais essayer de donner plus de mon temps à tout le monde", je soupire. "Je sais que j'ai profité du fait que tu étais là - la fondation, les déjeuners du dimanche, les jumeaux, le billard... Je sais que tu as tout assumé pendant que je me promenais.. Je vais essayer d'être plus présent !", je promets plus pour lui que pour moi, peut-être.
"Je n'ai rien fait que je n'avais pas envie de faire", il s'agace. "J'adore l'atelier de potions avec les mômes et les tutorats ; j'adore passer du temps avec les jumeaux ou me faire étriller au billard... Pas la peine d'en faire un complexe !"
"Juste de regarder les choses en face", j'insiste, un peu solennel.
"Harry, toute ton enfance, tu as fait ce qu'on attendait de toi : tu as été un bon élève, un enfant sage, un ado raisonnable, un champion modeste de la magie blanche, et j'en passe... C'est normal que tu penses à toi maintenant !"
Après tous les reproches plus ou moins directs qu'il m'a faits, sa sortie compréhensive me donne envie de sourire. Je n'ai pas tellement eu l'impression que penser à moi me réussisse tant que ça, en fait.
"Penser à moi n'implique pas de laisser les autres, tous les autres qui m'ont accompagné, en plan", je rétorque en ayant l'impression que je ne suis pas loin d'une vérité que j'avais perdu stupidement de vue. "Penser à moi exige même que je pense à vous !"
"Pas que ça nous fera de la peine", il souffle donc en essayant d'être bouffon.
"Je sais", je réponds avec un sourire timide qu'il me rend. On a sans doute l'air de deux grands couillons dans ce hall vide au milieu de la nuit. "Tu dois être sacrément inquiet pour moi pour venir t'occuper de mes statuettes alors que tu as un examen - de Symbolique en plus !"
"Tu n'as jamais fait de Symbolique ?", il s'étonne.
"Un peu, mais les briseurs de sorts s'intéressent toujours plus à l'application qu'aux théories."
"J'ai remarqué", il lâche. Devant mon regard interrogateur, il explique : "L'approche des contrepoisons de ta petite copine française ne brillait pas par ses fondements théoriques..."
"Brunissande n'est pas ma petite copine !", je corrige immédiatement, étonné de sentir combien mon coeur s'emballe à ce malentendu.
"Mais tu sais ce qu'elle chante sous la douche", il sourit.
"J'habite dans le même appartement qu'elle à Genève", je me justifie, en retenant que Ada, elle, ne le sait pas.
"Ah voilà !", il commente, et je ne sais pas trop quelle conclusion, il en tire.
"Je ne suis pas du genre qui court deux vifs d'or à la fois", j'insiste. Au regard moqueur de Cyrus, j'entends qu'il estime que mon comportement récent offre toute latitude à l'imagination la plus féconde.
"Signore Lupin ?", appelle alors l'employée de tout à l'heure.
On se retourne tous les deux en même temps.
"Un seul départ, non ?", elle demande les sourcils froncés en revenant à son parchemin.
"Oui, lui", je confirme presque jaloux à l'imaginer rentrer à Londres.
"Tu m'appelles quand tu as tous les ingrédients ?", il demande en commençant à avancer.
"Tu as ton examen de Symbolique ?", je rétorque.
"C'est comme si c'était fait", il répond en clignant de l'oeil.
"Pareil", je souffle en le regardant disparaître.
ooo
Note sur les fabricants de miroirs (je me suis bien marrée) :
Eluned – fabricant écossais ; le nom anglo-normand veut dire idole. D'où le nom donné à leur modèle, Idol200. Harry possède un Eluned offert par Remus au début de cette fic.
Narkiss – fabricant suédois du miroir Narkiss est une forme scandinave de Narcisse. Le modèle Sirena en nacre se passe sans doute de sous-titre, hein ?
Komunikamagik – fabricant allemand construit à la hache (comme d'hab')... magie de communication, totalement a-grammatique... Le modèle MitDir veut dire « avec toi » - quand est-ce qu'une boîte de pub m'embauche ?
Note botanique :
L'alchémille est une aster alpine assez répandue à laquelle la tradition donne de nombreuses vertus thérapeutiques et alchimiques. Elle produit notamment, la nuit, un liquide claire comme de l'eau qui remplit la nervure de ses feuilles et qui servirait de solvant pour la production de la pierre philosophale... Merci à la copine Zanne qui m'a expliqué plein de plantes alpines cet été sans savoir à quoi j'allais m'en servir... J'en n'ai pas fini avec ce qu'elle m'a appris (vous non plus d'ailleurs).
Les autres plantes utilisées par Cyrus sont réelles aussi, mais d'utilisation « canon », n'importe quel potterwiki vous le dira...
Note personnages
Fiametta est toujours la copine d'Ada, herboriste et garou comme elle. Bartolomeo est herboriste à Venise, leur patron et le frère d'un berger de Lo Paradiso. Lavia est une garou romaine,détentrice d'un recueil sur les statuettes de lune et mère de Lucca Astrelli. Mais vous savez tout ça, non ?
Note d'étape
La semaine dernière, pris par la maladie et sans doute la vie, j'ai oublié un bout du chapitre précédent... Pas bravo, hein... Donc en cadeau cette semaine, vous pouvez aller le relire, rallongé. Vous devriez même - il est en effet temps de rencontrer Bettany Faithborne !
Je n'ai plus que deux chapitres d'avance, même que le 47 n'est pas réellement terminé... donc il est possible que je prenne mon temps pour poster la suite - De l'intérêt du jeu et de la danse... Si c'était le cas, je posterai le premier chapitre d'une fic qui vient répondre à de multiples défis que vous m'avez posés (DameLicorne, Aria Lupin, Elhini, Dina et d'autres que j'ai sans doute oubliés). Ça devrait s'appeler "L'envol du phoenix"...
