Playlist
Non, non, je ne t'aime pas
Just a twinkle in my eyes
Constance, Tender fools

XXXXVI. Cyrus. De l'intérêt du jeu et de la danse

Je sors prudemment des toilettes du métro dans lesquelles j'ai transplané depuis le Centre londonien des portoloins. Il est tard, enfin plutôt très tôt le matin, et la station est logiquement fermée. Je sais que j'ai peu de chance de tomber sur qui que ce soit, mais les Moldus ne manquent pas toujours de ressources pour dépasser leurs propres barrières physiques. Et un nombre finalement conséquent d'entre eux sont intéressés par les opportunités - logement gratuit, surface pour peindre... - que le lieu peut leur offrir hors des heures d'ouverture. Je l'ai déjà appris à mes dépens, heureusement à un âge où les parents n'avaient plus leur mot à dire sur mes horaires ou ma façon de me déplacer. J'ai aussi eu la chance de tomber, à chaque fois, sur des gens qui n'étaient pas réellement en état de juger de toute l'incongruité de ma présence soudaine.

Malgré l'heure, j'ai donc ma main dans ma poche sur ma baguette, mais je n'entends rien d'autre que le bruit agaçant d'une goutte qui tombe régulièrement d'un robinet mal fermé et hors de ma vue. Je remonte lentement les couloirs connus jusqu'aux portes et à la grille d'entrée. Aucune serrure ne résiste à mes charmes précis et dosés afin de ne pas réveiller une quelconque surveillance magique. J'impose un Silencio aux gonds éventuellement mal huilés des différents obstacles moldus et je me glisse le plus rapidement possible sous la grille à peine levée. Je remonte les quelques marches qui me séparent de la rue en essayant de prendre l'air dégagé et dépité - genre, je suis arrivé trop tard pour le dernier métro. Il n'y a même pas un chat pour observer mon petit manège, c'est presque décevant.

Je m'engage dans la rue après un coup d'oeil circulaire - c'est insidieux, mais c'est pas loin de me geler le ventre. On m'a assommé un jour presque au même endroit et je n'arrive pas réellement à l'oublier. D'ailleurs, je ne prends pas le raccourci entre les deux immeubles ; je fais consciencieusement le tour, la main toujours sur ma baguette. En marchant, je me demande si Harry est arrivé dans les bras de sa belle garoute ou s'il est comme moi en train de jouer avec les apparences moldues. Mais la comparaison coupe court : Venise est moins loin que Londres de Trieste, et je ne sais pas exactement où elle habite ni en quoi consiste leur arrangement... Dorment-ils tous les soirs ensemble ?

"Elle rentre tard elle aussi ce soir", a dit Harry au Centre des portoloins de Trieste - se rappelle soudain mon cerveau. C'est sans doute qu'ils partagent le même lit, je décide en trouvant même des raisons de m'en réjouir. Je ne sais quasiment rien de cette fille qui a l'air un drôle de numéro : un nom connu, une lycanthropie bien cachée, des vêtements étonnants, des ambitions politiques indéniables, des yeux bleus... que dirait-on de moi ? Des cheveux noirs mal peignés, des résultats universitaires paradoxaux et une grande gueule ? Ça ne serait pas entièrement faux mais pas bien juste non plus.

Et c'est aussi ce qu'a dit Harry, si je veux bien m'en rappeler : "Je suis désolé que tu repartes ce soir. Tu pourrais la voir demain, ici, dans son élément, et arrêter de fantasmer sur les soi-disant risques qu'elle représente !"

Et il y a beaucoup de fantasmes dans mes réactions à son comportement étrange - je suis prêt à l'admettre maintenant que j'ai dîné avec lui, je m'en rends compte. J'en suis à me dire que je lui écrirais ça quand j'arrive devant la porte d'entrée de l'immeuble. Je sors mes clés de mon blouson en évitant la tentation de me passer des convenances moldues. Je fais de même devant celle de l'appartement.

Quand je pousse la porte, la sensation de magie est immédiate. Comme un vent, comme un parfum de graminées, de champ fraîchement moissonné, du cuir chauffé au soleil. Les images sont fugitives mais puissantes et maîtrisées. Il y a aussi un son, un martèlement, clair et fier, comme un tambour de printemps. J'en ai la gorge sèche et je dois me secouer pour fermer précipitamment la porte, à moitié convaincu que sinon tout l'immeuble va accourir pour rencontrer l'animal qui loge chez les Lupin.

Papa serait content, tiens ! - je pense furtivement, mais ma curiosité est plus forte que tout autre sentiment. J'avance à pas de loup dans le couloir jusqu'à la chambre. Je trouve, sans trop de surprise finalement , Gin, en position de méditation, les mains tendues devant elle par moment, la tête se secouant brusquement de gauche à droite comme si elle s'ébrouait.

De plus près, les images mentales sont tellement puissantes que je me dis qu'elles vont pénétrer les rêves des voisins moldus qui vont tous se réveiller avec l'impression d'avoir couru à travers les champs, dans une grande envolée de crinière et de poussière ! C'est peut-être toutes ces discussions sur les statuettes qui me font prêter autant de pouvoir aux projections de Ginny mais n'empêche que ça m'inquiète un peu.

Après avoir hésité entre lui parler, la serrer dans mes bras ou me transformer, je décide de lancer mon esprit, nu et libre, face au sien. Dans les images, Patmol se joint à la course, mordille un jarret, se fait rattraper puis dépasser. D'un coup, il est seul dans une cave.

"Cyrus ?", souffle Gin avec une pointe solide d'effroi.

"Je ne voulais pas te faire peur", je m'excuse, inquiet de l'avoir ramenée trop vite.

"Tu es là depuis longtemps?", elle questionne, avec des yeux qui papillonnent mais sans sembler tomber dans les pommes ou, pire, se transformer sans aucune chance de contrôle. On aurait l'air fin à Saint-Mangouste, tiens.

"Non, et toi, tu cours dans les champs depuis longtemps ?", je questionne très doucement.

"Je ne sais pas..." elle constate, perdue. Ses yeux cherchent et trouvent le réveil. "Pas mal de temps, je crois..."

"N'avait-on pas dit 'pas de magie chez les moldus, mademoiselle Weasley' ?", je me force à commenter dans un mélange de Severus et de Papa qui ne sonne pas très convaincant à mes propres oreilles. En fait, je suis flippé qu'elle se lance dans des trucs pareils toute seule, je me rends compte. Rien que de penser à sa probable réaction si je disais ça, les mots se tarissent au fond de ma gorge.

"Juste un exercice de visualisation, professeur !", fait semblant de se défendre Gin, acceptant le jeu, presque avec soulagement, je dirais.

"Un peu plus que de la visualisation, mademoiselle Weasley", je corrige plus simplement. "Tu as vu, n'est-ce pas ? Un sacré bond en avant, je dirais... Tu t'es entraînée ?", je me risque à sortir du jeu badin pour demander avec plus de sincérité.

"Je voulais vous faire la surprise, professeur", essaie Gin toujours dans le jeu. Puis, elle lâche le masque, elle aussi, et sort un livre des couvertures. "Une lecture inspirante... un cadeau d'Hermione..."

"Hermione", je répète. Toujours se méfier des trop bons élèves, je pense furtivement. Et oui, ça s'applique aussi à mon grand frère aux yeux verts.

"Ça reprend pas mal de trucs que tu m'as expliqués, mais ça donne des points de départ quand ton prof est débordé", elle continue d'expliquer avec un retour mal-assuré de la blague.

"Fais quand même gaffe", je ne peux m'empêcher de lui dire. "Imagine que tu te transformes ! Là, ici ! Tu as une idée de la taille, du poids que tu vas faire ! Sans parler des dégâts ! Imagine que le sol s'écroule et que tu tombes transformée chez les voisins de dessous ? Pire, à moitié transformée !"

"ça t'est arrivé ?", elle demande l'air plus intéressée qu'inquiète. Mais quelle idée de tomber amoureux d'une Gryffondor !,

"Pas à moi", je souffle. "Enfin, pas à Sirius", je corrige. "Mais à Peter."

"Un rat ne fait pas écrouler des appartements", elle s'amuse.

"Mais se fait courser par un chat relativement facilement", je m'agace. "Et James a effectivement cassé son lit à Poudlard en se transformant en cerf pour la troisième fois... Heureusement que les elfes les avaient à la bonne !"

"Je ne suis pas à demain de me transformer", juge Ginny, assez dépitée en fait. "Je sens la force en moi maintenant, c'est vrai, mais c'est quand même que dans ma tête ! Et tu es sûr que je... Enfin, pourquoi un cheval ?"

"Si tu avais été à ma place, tu aurais vu que ça débordait légèrement le cadre de ta jolie tête !", je contre. "Et le cheval m'a l'air relativement sûr de lui... depuis le début. C'est déjà ton patronus", je lui rappelle.

"Je me suis transformée ?", elle s'affole presque.

"Non, mais tu projettes ta magie dans le bon sens et quiconque d'un peu sensible pouvait discerner ce qui était en train de se jouer", j'explique.

"Vraiment ?"

"Vraiment."

"Ça viendra, un jour, comme ça ?", elle a l'air de douter.

"Plus tu t'entraîneras et plus ça arrivera vite", je confirme. "Mais tu devrais éviter de le faire seule et ici !" Gin me regarde avec de grands yeux sidérés qui pourraient me faire rougir - qui suis-je pour lui donner des conseils de prudence ? "Je ne veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit...", j'ajoute très sincère mais trop tard sans doute.

"... ni aller contre les règles sacro-saintes de tes parents", me coupe Ginny en levant les yeux au ciel.

"Gin !" , j'essaie les deux mains levées en signe de paix - pas mes parents au milieu, par Merlin !

Elle soupire en retour - entendant mon argument muet, j'imagine. Le silence se fait pesant - la nuit renforçant encore son poids.

"Il doit aller bien, Harry, finalement, dis-moi !", elle avance plus calme.

"Pardon ?"

"Si mon éventuelle transformation anticipée et non contrôlée devient ton premier souci, je me dis que Harry doit être entier !", elle insinue.

"Gin...", je répète incertain sur le jeu qu'elle joue maintenant.

"Et j'en suis sincèrement heureuse", elle conclut avec un sourire soudain qui ne peut que me faire fondre.

ooo

Le matin arrive trop vite quand Gin me secoue :

"Cyrus, ton exam est dans quatre heures, tu devrais te lever !"

"Dans quatre heures !", je crie presque.

"Trois heures cinquante-six exactement", elle précise avec un baiser sucré.

"Merlin, Gin!", je râle pourtant.

"Je croyais que tu étais prêt", elle bat en retraite. "Tu as dit que tu étais prêt quand tu es allé à Trieste ! J'ai pensé que le mieux était de te laisser dormir !"

Je passe plusieurs fois mes mains sur mon visage avant d'annoncer.
"Je prends une douche."

J'ouvre à fond les robinets d'eau brûlante en essayant de ne penser à rien ou alors à des choses positives comme "Ce n'est pas de sa faute, elle a voulu bien faire", ou "Ce n'est pas la fin du monde si je plante cet examen". Tout y passe, et comme j'ai toujours eu une bonne capacité d'autosuggestion, ça va mieux en sortant.

"Je suis désolée, j'ai vraiment pensé que tu avais avant tout besoin de sommeil", s'excuse de nouveau Gin quand j'apparais dans la cuisine. En bonne fille de sa mère, elle a préparé un petit-déjeuner de compétition en guise de réparation.

"Sans doute, Gin." je souffle, en me servant des oeufs. J'ai plus faim que je ne le croyais.

"Trois heures vont suffire ?" elle s'inquiète encore.

"Suffire à quoi ?"

"Je ne sais pas... réviser ?"

"Je ne vais surtout pas réviser", je décide en reposant ma fourchette. "Je suis désolé de ma réaction, Gin. Ça m'a stressé de me réveiller si tard, mais je suis aussi prêt qu'on peut l'être dans un sujet qui n'est pas sa tasse de thé. Je ne vais pas me pourrir la tête à essayer de relire dans l'urgence je ne sais quoi. Tu l'as dit toi même : je partirai - nous partirons - au Brésil avec ou sans leur bénédiction alors, stop. Je vais plutôt essayer de me détendre", je conclus en lui prenant la main pour bonne mesure.

"Te détendre ?", répète Ginny plutôt timidement.

"On n'a pas un parquet à aller voir ?", je lance avec un sourire en coin.

"T'es sérieux ?", elle vérifie.

"Je déjeune d'abord", je tempère, et elle se jette à mon cou.

On va à pied, main dans la main, jusqu'à notre future maison. Je lui parle de Harry qui semble revenu bosser et aller aussi bien que possible. Mon miroir vibre quand on arrive devant le bâtiment qui est recouvert d'échafaudages. Le maître d'oeuvre moldu vient au devant de Ginny quand je prends l'appel - c'est Papa.

"On est au chantier", je lance en guise d'explication à la façon peu sorcière dont je tiens mon miroir.

"Et moi qui t'imaginais angoissé par la Symbolique", sourit Papa.

"Si j'ouvre le moindre bouquin, je me souviendrais à quel point mes connaissances sont fragiles et je ne pourrais même pas y aller", je reconnais avec simplicité - il ne croirait pas le contraire de toute façon ; et je ne saurais pas lui mentir non plus sur un point pareil.

"C'est bien de connaître ses forces et ses faiblesses", commente Papa, l'air toujours amusé.

"Même quand ça te bloque ?", je proteste.

"C'était un compliment, Cyrus", il soupire. "Ta force est en effet de ne pas juger tes faiblesses insurmontables ; tout le monde n'en est pas capable."

"Ok", je commente faiblement malgré l'assurance qu'il me prête.

"Je voulais te dire que... je ne te souhaite pas bonne chance - tu n'as pas besoin de chance, j'en suis sûr. Quoi que tu en dises, tu es devenu un sacré bon ethnomage, et Aesthelia viendra te chercher elle-même si quelqu'un s'avise de t'empêcher d'aller la rejoindre !"

"J'aimerais bien que ça n'en arrive pas là", j'avoue.

"Et tu as fait tout ce qui était en ton pouvoir, Cyrus, je le sais", il m'assure. Il y a de la fierté dans sa voix. Ça m'intimide toujours qu'il puisse être fier de moi même si rien ne me fait plus plaisir. "Comment vont les travaux ?", il enchaîne.

"On va avoir un parquet chêne clair - pour le reste, je t'invite à interroger Ginny", je réponds avec sincérité.

Ça le fait rire.

"Vous êtes un joli couple, tous les deux", il ajoute.

"Merci", je souffle, presque rougissant. J'hésite une demi-seconde et puis j'enchaîne. "J'ai vu Harry, hier à Trieste... On a bossé sur ses statuettes avec Tiziano et Brunissande... Il va bien, je crois."

"Voilà de bonnes nouvelles", il commente, plus lointain d'un seul coup. "Je suis content que vous soyez là, l'un pour l'autre."

"Mais tu aimerais le faire toi", j'insiste contre toute prudence mais j'aimerais mieux qu'il dise ce qu'il a sur le coeur.

"Ce n'est pas ma place, Cyrus", il corrige. "Si encore j'avais les compétences pour vous aider, ce qui n'est pas le cas... Je dois aller déjeuner dans la Grande Salle", il ajoute. "Donne-nous de tes nouvelles... qu'elles soient bonnes ou mauvaises..."

"Promis", je réponds et je suis sincère.

"Viens voir, ils ont déjà posé la moitié du plancher !", m'annonce Ginny dès que j'ai rempoché mon miroir.

"Déjà ?", je commente en la suivant dans la grande pièce.

Les lambourdes quadrillent le sol et un peu moins de la moitié de la surface est maintenant couverte de planches délicatement veinées. L'odeur du bois est moins sucrée que dans les premières visions de Gin, mais l'effet de luminosité est là ; surtout que l'ouverture imaginée est maintenant pratiquée. Finalement, même en utilisant qu'un minimum de magie, ces travaux n'étaient pas aussi pesants que je me les étais imaginés.

"Ça te plaît ? Ils auront fini ce soir... Avec une protection magique, on pourra faire la fête !"

"Quelle fête ?"

"La fin des exams pour commencer", elle propose. "Luna sera partante, et ça fait longtemps qu'on n'a rien organisé... !"

Je souris en posant mon bras sur son épaule et en regardant les charpentiers avancer avec des gestes précis.

"T'as toujours des idées géniales, Gin. Je te l'ai déjà dit ?"

ooo

Le sujet de symbolique fait trois pages. Il est composé d'un long récit d'ethnomage, convoqué par un maharajah indien à observer un magnifique diamant rose, appelé Tanahaa Dil, coeur solitaire. Pourquoi la pierre porte ce nom ? Parce que jamais personne n'a pu le garder sur lui tout un cycle lunaire, sans se mettre à pleurer. Quatre pages d'observations suivent : qui l'a porté; combien de temps ; le récit d'une femme qui a pleuré toutes les larmes de son corps et plus jamais depuis ; le témoignage du médecin du souverain... Et puis vient la demande de maharadjah : à quelle période peut-on porter le joyau sans risques ?

"L'est pas un peu Gobelin leur Maharadjah ?", je murmure pour moi-même en trouvant le parallèle étonnant. Puis je me dis que sans Harry, je ne ferais pas de parallèle, je prendrais l'épreuve de symbolique au pied de la lettre. Or là, je vois surtout que l'affaire des magies des lune est moins confidentielle qu'on veut encore l'admettre... "Tu ferais surtout mieux de t'occuper de ton examen", je m'ordonne en jetant un oeil à la question finale : détailler la réponse que nous ferions au Maharadjah en expliquant nos choix quand plusieurs voies s'ouvrent à nous. Finalement, les Gobelins sont moins exigeants.

En me demandant vaguement comme Drago va s'y prendre, je trace trois colonnes sur un parchemin : ce que me dit le texte, ce que je connais par ailleurs des magies de lune et les pratiques indiennes - un nombre grandissant de choses, quand on y pense ! - et les auteurs à convoquer pour appuyer mes raisonnements. Je laisse de la place entre chaque point, sûr que je vais les remplir petit à petit. Sur un deuxième parchemin, je trace le "chemin de vérité" du Comte Aibon, qui relie les points de raisonnement entre eux. Comme ça, je suis sûr de ne pas laisser de moments de choix multiples de côté.

Je passe presque la moitié du temps sur ce graphique, certain que c'est le seul élément que je maîtrise totalement et qu'on ne s'aventure pas en terrain inconnu sans une carte bien faite. Sirius quelque part sourit en disant que je suis décidément bien le fils de mon père, et je lui rends furtivement son sourire en invoquant, de mon côté, comment Gin, il y a quelques mois, a expliqué mes ambitions universitaires et les choix opposés de Harry. La vérité est sans doute quelque part au milieu - faudrait essayer la méthode de Juste Aibon un jour de pluie.

Le reste de l'épreuve, j'écris furieusement en m'interdisant de douter ou de me relire. Pas le temps. Je suis un homme des fuites en avant depuis plus longtemps que je ne suis le fils de Remus. "Plus pour très longtemps", estime Sirius sans tellement de mélancolie ou de reproche à mon avis. Assez sereinement. Quand la sonnerie magique marquant la fin de l'examen retentit, j'accélère encore pour finir ma conclusion. Pas le temps de dire que le Maharadjah me propose en remerciement sa fille en mariage comme je l'avais prévu. "Fais donc ton malin !", rit Sirius avec une espèce d'affection grondeuse qui me donne une envie curieuse de sourire malgré le stress. Le surveillant de l'épreuve prend d'ailleurs mon rouleau avec une expression non dissimulée de curiosité.

"Merci pour le Comte Aibon", me glisse Drago dans le couloir.

"Merci pour la revue de la littérature", je rétorque.

"Te voilà libre de partir au Brésil", il commente.

"Je vais quand même attendre les résultats", je réponds prudemment. Comme il ne dit rien, je reprends : "Tu fais quoi ce soir ?"

"Moi, rien de spécial", il répond en haussant les épaules.

"Te commettrais-tu à venir boire plus que de raison avec moi ?", je propose.

"Toi et moi ?"

"Ginny et moi, on voyait plus de monde... Ron, Hermione, Luna, Archi... toi et Astoria", je reconnais. "Voire Harry, si j'arrive à le faire venir...", j'improvise en marchant et, une idée entraînant l'autre, je sors mon miroir. "Harry ? Je te dérange ?"

"Cyrus ? Non, non, on attend le résultat du filtrage avec Brunissande et Tizzi", il m'apprend. Il est tout décoiffé.

"Ah, oui, la potion", je me souviens. "Pas de souci ?"

"Pas visible pour l'instant", il commente prudemment.

"Bien, Drago et moi, on se demandait si tu nous rejoindrais ce soir afin d'arroser la fin de nos examens - comme ça, si on s'est planté, on aura quand même eu la fête !", je badine.

"Ce soir, mais..."

"Brunissande et Ada sont les bienvenues, évidemment", je continue. "Même Tiziano, s'il peut !"

Le regard affolé d'Harry vaut tout l'or du monde. Non, pas parce que je viens d'inviter Tiziano.

"Je ne sais pas ce que fait Ada", il murmure très bas - décidément, malgré ses grandes affirmations, ses relations avec les filles de son entourage n'ont pas l'air aussi limpides qu'il le prétend. "Je finis ici, je la retrouve, je t'appelle - Ron et Hermione seront là ?"

"J'espère bien !", j'insiste, comptant maintenant sur la dose de culpabilité que je lui ai instillée hier soir.

"Ok, je te rappelle", il coupe court.

"Ada, c'est sa petite amie ?", enquête Drago avec toute la délicatesse d'un sorcier du monde. Comme j'opine en me demandant si mon frère va l'amener. Mon cousin insiste : "Elle fait quoi ?"

Je vais dire qu'elle est herboriste et puis je décide d'être plus franc :
"De la politique."

"Harry s'est mise avec une politique ?" s'ébahit sans retenue celui qui a décidé de s'appeler Black.

"La vie est pleine de surprise, n'est-ce pas !"

oooo

Harry arrive quand la fête est bien entamée. Il ne reste presque plus rien du buffet et on en est à la phase où les gens ont plutôt envie de danser que de discuter. Pour être tout à fait honnête, je ne l'attendais plus et je m'étais fermement interdit de le rappeler. Gin, qui était allée répondre à la porte, l'annonce avec un excitation révélatrice :

"Cyrus, ils sont là !"

Et ça suffit pour me faire planter là Archi et Luna qui, une fois de plus, jouent à se draguer pour autant que je puisse en juger.

"Désolé, on arrive tard mais cette fichue potion nous a fait des misères", s'excuse Harry en me serrant contre lui. " Je me suis permis d'élargir tes invitations, Cyrus : je te présente Fiametta Rossi, l'amie d'Ada...On ne fait pas venir un Cavaliere italien sans une cavalière..."

La Fiametta est encore plus rousse que Ginny - étonnamment rousse pour l'idée que je me fais d'une Italienne. A ses yeux dont le sombre me paraît plus dans l'ordre des choses, elle lutte assez victorieusement contre l'intimidation que nous représentons tous.

"Bienvenue", je dis en lui serrant la main.

"Vous n'avez pas amené cette fameuse Brunissande ?", veut savoir Ginny, qui a peut-être un peu trop bu.

Ça jette le froid de l'année, je dirais. Ada, qui souriait jusque-là, se crispe ; Fiametta fronce les sourcils, et Harry nous foudroie du regard avec toute l'efficacité d'un ancien préfet doublé d'un grand frère. Le fameux qui affirme ne pas courir deux vifs d'or à la fois, vous vous souvenez ? Si ça me regardait, je dirais que Ada semble aussi peu convaincue que moi par ses dénégations.

"C'est intéressant, cette décoration industrielle", commente alors finement Tiziano en s'avançant dans la pièce.

"Certains trouvent ça un peu trop moldu", répond Gin contente de pouvoir changer de conversation.

"Je trouve ça très anglais", continue Tizzi avec facilité.

"Vous buvez quelque chose ?", je propose aux autres, décidé à jouer les hôtes faute de meilleure idée.

Je n'ai pas le temps de servir qui que ce soit parce que Harry et Ron se captent à ce moment-là et qu'ils traversent la salle à la rencontre l'un de l'autre avec des cris de joie qui les rajeunissent tous les deux.

"Ron, je suis trop content de te voir !", affirme Harry avec un sourire énorme.

"Ginny avait dit que tu viendrais peut-être, mais je n'y croyais pas !", répond Ron pas moins visiblement satisfait de s'être trompé.

Harry ne lâche Ron que pour embrasser Hermione et pour présenter Ada. Ils s'enfoncent tous les quatre dans le salon et Gin me souffle.

"J'ai fait une gaffe, hein ?"

"Visiblement", je lui confirme. "Mais je ne saurais pas te dire exactement laquelle, alors autant passer à autre chose !"

Plutôt que d'aller envenimer les choses en me mêlant des envies de Harry et de ses retrouvailles avec ses potes, je me tourne vers Tizzi et Fiameta.

"Des misères alors cette potion ?", je questionne.

"Merlin, je ne sais pas si tu savais dans quoi tu nous lançais !", s'exclame Tizzi. "Harry a répété tout l'après-midi qu'on ne pouvait pas te déranger parce que, bon, ta base neutre et universelle est d'une complexité incroyable à stabiliser ! On en a jeté deux chaudrons avant d'y arriver et encore grâce à Fia et Ada qui sont venues voir ce qu'on fabriquait et ont suggéré d'ajouter une larme de sirènes !"

"De sirène blonde", précise Fia, en rejetant ses boucles rousses dans son dos. "On danse, Tiz ? Je suis venue m'amuser, pas refaire une potion !"

Je fais signe à Tiziano de céder à l'invite et je me recule en réfléchissant sur la précision des savoirs d'Ada et Fiameta. Si elles sont toutes les deux garous et herboristes, connaissent-elles pour autant la fameuse potion que nous croyons inventer ? J'en parlerais bien avec Harry, si ça ne risquait pas de causer le second clash de la soirée. Je bats donc en retraite vers le buffet, ou ce qu'il en reste, plus ou moins attiré par Ada, jolie et souriante dans une robe bleue plus ajustée que ce qu'elle portait la dernière fois que je l'ai vue. Je suis battu de vitesse par notre chère Astoria.

"Cyrus dit que vous faites de la politique ?", lui demande la promise de mon cousin quand j'arrive.

Ada me regarde comme si j'étais le pire traître que la terre ait jamais porté - rien de moins.

"Ada représente des communautés montagnardes italiennes", j'improvise. "Astoria gère un fonds de bourse pour des sorcières entrepreneuses", je continue, histoire d'équilibrer les choses.

"Vous ne devez pas manquer de candidates", affirme Ada avec un mélange de courtoisie et de distance qu'Astoria ne peut que sentir, même avec le décalage du sortilège de traduction.

"C'est en effet intéressant", reconnaît Astoria, "Ginny est d'ailleurs la première marraine de nos bourses..."

"J'imagine que votre programme n'est pas ouvert à l'international ?", questionne Ada toujours formelle et polie.

"Malheureusement pas encore", soupire Astoria comme si réellement elle l'envisageait - je n'en sais rien, mais leurs passes mouchetées me fatiguent. Je cherche un prétexte pour les planter là quand Ada me propose :

"Il ne serait pas temps que tu m'invites à danser, Cyrus ?"

"Avec plaisir", je m'empresse d'accepter en lui prenant la main. La musique invite au slow, je me rends compte quand on est au milieu de la piste. C'est peut-être aussi bien, je me dis en commençant par m'excuser : "Je ne pensais pas qu'Astoria serait aussi directe !"

"Elle sait ?", elle questionne sans beaucoup d'aménité.

"J'ai dit, par boutade, Harry étant connu pour son peu d'intérêt pour les questions politiques, que toi, tu n'avais pas les mêmes timidités", je formule prudemment et en maudissant Drago. Il fut un temps où les Malefoy n'en racontaient pas autant à leur moitiée !

"Harry ? La politique, ça ne l'intéresse pas ?", enquête maintenant Ada l'air dubitative.

"Il est tombé trop petit dedans... il a fini par en avoir une indigestion !", je résume. Je vois mon grand frère au fond d'un canapé en grande discussion avec Ron et Hermione. Aux gestes de cette dernière, je me dis qu'elle est en train de lui expliquer l'agencement en cours de leur propre appartement.

"Et toi ?", me demande Ada brusquement.

"Moi, je suis le pitre de la famille, on te l'aura dit !", je réponds presque par automatisme.

"Tu es un chercheur, c'est ce que Harry m'a dit", elle me contredit. "Et ta potion n'avait rien d'un truc de gamin !"

"Je n'avais pas pensé aux larmes de sirène", je remarque, content de mon à-propos.

"Savoir pratique d'herboriste appris sur le tas", elle minimise un peu trop vite à mon goût. "Ne me demande pas une théorie d'alchimiste ou de Symbolique sur la chose !"

"Je ne suis pas un alchimiste, ni même symboliste", je soupire à mon tour. "Je suis un gars connu pour ses positions iconoclastes, ses bêtises légendaires et son manque de maturité. Harry a toujours été le sérieux qu'on aurait bien vu prendre une place responsable dans la communauté magique !"

Ça la fait rire.

"Il semble préférer l'ombre", elle reconnaît. "Mais beaucoup de choses peuvent être accomplies dans l'ombre !"

"C'est vrai", j'abonde et j'ose pousser mon avantage : "Tu n'es plus fâchée ?"

Elle sourit, d'un sourire qui explique sans doute l'intérêt de mon frère pour elle, et hoche la tête pour formuler : "Je n'ai pas l'habitude de fréquenter des gens qui en savent si... peu sur moi. J'ai l'habitude d'être prudente..."

"On a cru comprendre ça", je lâche un peu étourdiment.

"Harry t'a raconté", elle soupire de nouveau sur ses gardes - on sent ça quand on a une fille entre ses bras.

"Tiziano m'a raconté", je réponds, plus prudemment. Lui dire que j'ai su sa condition avant son amoureux qui est mon frère - est-ce bien raisonnable ?

"Mais Harry t'a dit que je faisais de la politique", elle insiste un peu bizarrement.

"Le résultat de votre petite excursion montagnarde ?", j'essaie d'être badin. "Les grandes lignes. Mon grand frère est très jaloux de toi, sais-tu ? S'il apprend que Astoria t'a embêté, il va me tirer les oreilles !"

"Il n'en parle pas", elle répète, sans sembler le croire, ni beaucoup s'émouvoir de mon funeste et probable sort.

"Il faut que je le bloque toute une soirée au restaurant pour apprendre juste que tu es impressionnante quand tu fais des discours !", je continue de plaisanter à demi.

"Ah, tu sais que je fais des discours !", elle relève.

"Des discours inspirés et plutôt sympathiques", je décide de commenter, sentant confusément que c'est ce qu'elle me demande.

"C'est... une position officielle ?", elle insiste de nouveau, ses yeux bleus braqués sur moi.

"Officielle ?", je répète, perdu avant d'entrevoir qu'elle parle de Remus. "Je ne suis pas le porte-parole de la Fondation", j'affirme alors assez vivement.

"C'est un leit-motiv des enfants Lupin !", elle commente en retour - assez froidement, je dirais. Cette fille a tout de la douche écossaise.

"Il n'y a pas de position officielle connue", j'essaie de reformuler - parce que je voudrais bien qu'on ne finisse pas notre première discussion par un affrontement. "Je parlais pour moi, et à partir du peu que Harry a bien voulu me raconter... Mais je serai heureux d'avoir ta version, si tu veux", je tente.

"L'endroit me paraît mal choisi", elle répond après avoir regardé autour d'elle comme si les plâtres à demi terminés étaient la raison de sa prudence.

"Qui a dit ici ou maintenant ?", je contre, agacé de ses manières - pas que j'ignore combien les garous se sentent protégés par le mystère mais parce qu'il me semble qu'elle préjuge que je ne sois pas capable de le garder.

"Bien sûr", elle souffle au moment où la musique change.

Harry est là, évidemment, souriant, content de nous voir ensemble, je crois.

"Hermione nous emmène visiter leur chantier, tu viens ?", il propose à Ada qui accepte d'un sourire léger.

Je les regarde partir main dans la main sans savoir pourquoi je me sens d'un seul coup plus soulagé qu'abandonné.

ooooo

Ayant enfin écrit la suite, je poste celui-là... qui dit des tas de choses sur lesquelles on reviendra sans doute... Le suivant donne le point de vue d'Harry et s'appelle Des principes féminins...