Playlist qui vaut ce qu'elle vaut
J'ai ramené des cicatrices et des parfums qu'existaient pas
Quelques mystères et maléfices de retour à Fortaleza
Dans les coquillages d'Afrique Une prêtresse a vu ton nom
Mae du Santo et du mystique, dépêche-toi je tourne en rond
Bernard Lavilliers, Marin

LVI. Cyrus Des Bases Sereines et des diables moldus

Voyager en portoloin, surtout sur les longues distances, trouble les sens, c'est connu. Les changements de climat n'aident évidemment pas. En se matérialisant à Manaus, Ginny a le souffle coupé par la chaleur et s'accroche à mon bras.

"C'est l'humidité qui donne cette impression de chaleur insupportable", je commence à expliquer sans même réfléchir, et le souffle me manque pour une autre raison : c'est mot pour mot ce qu'Aesthelia m'avait expliqué quand j'étais venu dans le même terminal avec Laelia. Sirius ne pensait même pas alors me laisser sa place. "Il faut beaucoup boire, et ton corps va s'habituer", je continue en ayant l'impression de réciter un texte écrit par d'autres.

Je ne trompe pas Ginny, évidemment ; elle n'est plus très loin de dépasser Papa ou Harry dans le repérage de mes remontées de mémoire.

« C'est plein de fantômes ici », elle remarque en me regardant d'un air un peu inquiet.

« De gentils fantômes », je souffle alors que nous sortons de la salle dédiée aux arrivées pour retrouver encore plus d'agitation, de chaleur et d'humidité dans la grande salle de la Maison des Portoloins de Manaus.

Là encore, je me revois vêtu de blanc, le souffle un peu court - ce n'est pas la première fois que je reviens à Manaus, mais c'est la première fois que je repense autant à mes premiers pas dans cette ville entre Aesthelia et Laelia. Comme si mes propres souvenirs devenaient plus importants que ceux de Sirius, je me dis, mal à l'aise, presque inquiet. Prendre entièrement sa place ne m'a jamais paru une réelle option, même quand j'ai pu, dans une rage toute adolescente, lui affirmer le contraire. Alors que j'espère de toute mon âme qu'il me rassure, c'est la voix de Aesthelia qui me sort de ma rêverie.

« Cyrus ! Ginny ! », elle nous appelle en fendant la foule avec un grand sourire et les bras ouverts en signe de bienvenue.

« Aesthélia ! Je ne pensais pas que... »

« Bah, je me suis dit que j'avais envie de venir vous accueillir », me coupe-t-elle en me serrant dans ses bras avant d'offrir le même traitement à Ginny. « Je sais bien que vous vous seriez débrouillés seuls mais j'en avais envie ! »

« C'est une bonne surprise », je lui assure en retour, et on se sourit.

« Tu as vraiment cru qu'on ne viendrait pas ? », s'amuse Ginny.

« Un peu, j'avoue », elle reconnaît avec un sourire de connivence pour ma fiancée.

« Même après le savon que tu lui as passé ? », insiste Ginny.

« On ne sait jamais trop avec lui », répond Aesthelia sans me quitter des yeux.

« Dans deux secondes, je vais croire à un complot de vous deux », j'essaie, à la fois pour reprendre pied dans la conversation et aussi pour tenir les fantômes – mêmes gentils – suffisamment loin de nous.

« C'est une hypothèse qui se défend », rétorque Aesthelia en prenant Ginny par le bras pour bonne mesure. « Mais nous sommes attendus. J'ai promis à Bettany que je vous ramenais pour déjeuner... »

« Bettany », je souligne d'un air entendu.

« Je te vois venir, Cyrus, et je voudrais que certaines choses soient claires dès maintenant : Bettany est une bosseuse, méthodique et assoiffée de connaissances. Elle ne laisse jamais rien au hasard... »

« On en connaît d'autres », je soupire, et ça fait sourire furtivement Ginny.

« Tu es beaucoup plus instinctif et hasardeux qu'elle, et je m'attends à ce que vous vous heurtiez tant que vous n'aurez pas réalisé à quel point vous pourriez vous apprendre des choses », continue Aesthelia, plus professeur que marraine ou fantôme. « J'aimerais néanmoins que tu fasses l'effort de lui laisser une chance... »

« Je lui ai répondu en portugais alors que franchement on gagnerait tous les deux à s'expliquer en anglais », je revendique sans doute un peu gaminement, mais Bettany reste pour moi pour l'instant deux rouleaux de parchemin écrits dans un portugais douloureux.

« Je lui ai dit peu ou prou la même chose », me renvoie Aesthélia dans un haussement d'épaules. « Et, à l'oral, son portugais s'améliore - ou je m'habitue. Mais je n'ai sans doute pas assez bien posé le problème : c'est une fille bosseuse et intelligente, née dans une famille, que dis-je, un clan de sangs purs comme il n'en existe qu'au fin fond des États-Unis. Faire des études d'ethnomagie constitue sans doute sa plus grande et belle rébellion, mais il reste un paquet de domaines dans lesquels je t'imagine déjà hurler en l'entendant – j'ai moi-même bien du mal parfois. Mais je crois qu'elle peut apprendre, et je crois même que ça nous fait du bien de voir nos convictions bousculées à leur base, de devoir expliquer des choses qui nous paraissent évidentes... donc je t'invite à essayer. »

Le nous me ferait plaisir si le fond du propos ne m'inquiétait pas.

« Comme quelqu'un pétri de préjugés peut s'intéresser à l'ethnomagie amazonienne ? », questionne alors Ginny avec curiosité.

« Parce qu'elle ne se considère pas comme venant apprendre des magies traditionnelles, mais comme venant apporter la science à des pratiques instinctives, voire dangereuses », répond très directement Aesthélia.

« Ça promet », je commente en me disant que j'ai sans doute eu trop de mal à comprendre ce qu'elle avait écrit sur ses travaux pour juger de son positionnement.

« Maintenant que tu ne pourras pas invoquer la surprise, j'espère que tu sauras être patient », conclut Aesthelia avec son inimitable façon de me coincer. « Je passe devant ? », elle demande pour la forme alors que nous arrivons devant une cheminée libre.

Je m'incline. Juste un saut de puce et nous serons en pleine Amazonie. Enfin. Le reste importe sans doute peu.

La cheminée nous conduit au dispensaire Santa Felicidade, là où Ginny doit réaliser son stage. Plus exactement, elle nous mène dans le bureau de Diniz Marin, un des si nombreux cousins d'Aesthelia, médecin sorcier associé à cet établissement mixte comme on en trouve dans ces fronts pionniers. Tenu par des religieux moldus sous la houlette du Frère Vérissimo, le dispensaire accueille une équipe médicale sorcière qui doit faire le lien avec les pratiques traditionnelles et venir en aide aux quelques rares familles aventurées dans les parages. Un endroit pour nous, je dirais.

« Ah, vous voilà enfin », est l'accueil souriant de Diniz Marin quand nous sortons de la cheminée qui lui permet notamment de rentrer à Manaus auprès de sa famille tous les soirs.

« Il semble que ce soit un avis général », je réponds en le laissant, en bon Brésilien, me claquer le dos avec vigueur.

« Aesthelia n'a cessé de râler sur ton retard », il confirme s'il y en avait besoin. « Et moi, j'attendais Ginevra !»

« Évidemment », je m'excuse comme je peux. Vais-je dire que c'est la faute de Girasis et de Harry ?

« Ne parlons plus de tout ça », intervient Aesthelia en posant une main dans mon dos. « Ils sont là, et nous allons pouvoir éhontément exploiter leur jeunesse, leur enthousiasme et leur bonne volonté ! »

« Bettany est au fond du laboratoire », indique Diniz en riant légèrement de la présentation de sa cousine. « Nous mangeons toujours tous les cinq à midi ? »

« Je ne vois aucune raison de ne pas profiter de ce semblant de civilisation pour faire un repas convenable », confirme Aesthelia en me poussant fermement dans le dos. Je n'ai que le temps de faire un clin d'oeil à Ginny avant de sortir de la pièce.

Le fameux laboratoire de Diniz accueille d'abord des appareils et des spécialistes moldus qui saluent Aesthelia et retournent à leurs affaires sans marquer plus de curiosité pour notre présence. Derrière une nouvelle porte, qui demande un flux magique pour être ouverte, on trouve des chaudrons, des instruments magiques et une jeune fille blonde assise derrière des piles de livres épais. Sa présence relativement massive semble rendre singulièrement la pièce plus petite. Pour faire court, je dirais que sa stature, la largeur de ses épaules et la taille de ses mains conduiraient plus facilement à l'imaginer batteuse dans une équipe de Quidditch qu'assise derrière des piles de livres.

« Bettany, je t'amène Cyrus Lupin », m'introduit Aesthelia avec sa décontraction habituelle.

La jeune fille a l'air beaucoup moins décontractée si vous voulez mon avis. Elle me regarde comme si j'appartenais à un espèce de créatures inconnues dont elle devrait mesurer la possible malfaisance. Un sourire très contraint se plaque sur ses lèvres, et je décide de faire cet effort dont on m'a si instamment parlé. Je lui tends la main en annonçant en portugais:

« Encantado. »

« Encantado », répète Bettany en me rendant une poignée de mains consistante, avant de se rendre compte qu'elle s'est trompée d'accord et de corriger avec plus d'agacement que d'embarras :« Encantada ».

« Je pense que, lorsque nous sommes tous les trois, l'anglais est plus approprié à nos échanges », indique alors Aesthelia en réprimant un sourire, je le vois bien et je ne suis sans doute pas le seul.

« Comme vous le souhaitez, professeur », répond Bettany avec un peu de raideur.

« Aesthelia cherche toujours des raisons de pratiquer son anglais », j'essaie une blague, histoire de détendre l'atmosphère mais je crois que Bettany retient surtout que j'affirme ma proximité avec le « Professeur Marin » plus qu'autre chose. Plus difficile à apprivoiser qu'un hippogriffe, cette fille.

« Asseyons-nous », décide Aesthélia en joignant le geste à la parole et je l'imite. « Nous partons dans deux jours, et c'est sans doute bien trop court pour que vous vous connaissiez mieux tous les deux. Néanmoins ce travail de terrain n'est pas une petite entreprise et va demander votre investissement total. Nous sommes acceptés comme observateurs à un rituel de printemps qui va rassembler des dizaines de shamans et d'initiés. Je ne devrais pas dire « acceptés », nous serons tolérés et ce sera à nous de nous faire accepter et nous montrant très respectueux, prudents, patients. Toute dispute entre nous pourrait avoir des répercussions désastreuses. Suis-je claire ? »

« Bien sûr, professeur Marin », s'empresse de répondre Bettany.

« Je suis désolé d'arriver si tard », je rajoute en la regardant – ce qui a l'air de la surprendre. « Je sais que je vous ai laissé à toutes les deux tout le poids de l'organisation de cette mission et... »

« Le professeur Marin a dit que tu avais des examens à passer et qu'ils conditionnaient ta bourse ? », s'intéresse Bettany. Je confirme d'un signe de tête. « Ils sont finis, ça s'est bien passé ? »

« Assez bien, merci », je réponds modestement - ce qui fait sourire Aesthélia. « Ce que je voulais dire c'est que je vais me conformer à ce que vous avez prévu... »

« Ne fais pas des promesses que tu pourrais renier », intervient Aesthélia en levant les yeux au ciel. « Je te connais, Cyrus et je m'attends à des initiatives de ta part que deux mois de travail commun n'auraient pas permis d'anticiper... Néanmoins, je vous invite à échanger tous les deux sur vos travaux, vos envies et vos intérêts, afin que vous ayez bien l'ensemble des questionnements en tête...que vous puissiez vous aider et, surtout, ne pas vous porter préjudices... »

« Tu t'intéresses aux processus d'initiation », récite alors Bettany en carrant ses épaules de batteuse de Quidditch. « Tu as de la chance parce que ce rituel tombe pendant une lune pleine particulière qui amène d'autant plus de shamans et d'initiés candidats à un échelon supérieur... »

Je n'aime pas tellement son idée d'échelons, l'initiation se déroulant d'après moi selon les capacités des candidats et leurs perceptions plutôt que selon un plan universel défini, mais je ne suis pas là pour discuter de cela.

« Oui, j'ai ainsi l'opportunité de rencontrer des initiés à différents stades de leur voyage vers la maîtrise de leurs pouvoirs, l'endurance aux potions d'initiation et de voyance et la reconnaissance par leurs pairs... Il aurait été plus que dommage de rater ça », je confirme avant de lui rendre la pareille. « Tu travailles, Bettany, sur la classification des remèdes et la transmission des connaissances thérapeutiques... »

« Tout à fait », me coupe Bettany avec un certain entrain. « Il n'existe pas de classification officielle des remèdes traditionnels, il s'agit donc pour moi d'établir comment s'organisent les pratiques et la transmission des connaissances. Voire de proposer une classification qui serait acceptable par les protagonistes et compréhensibles par leurs partenaires... »

« Leurs partenaires ? », je m'étonne avant de me rappeler que j'étais censé laisser Mademoiselle Bettany parler et ne pas entrer dans une dispute avec elle.

« La valorisation de leurs savoirs ne peut que s'améliorer si les autres peuvent facilement en comprendre le contenu », elle me répond avec une évidente satisfaction.

Aesthélia semble perdue dans ses pensées intérieures, comme si la conversation ne l'intéressait pas. Et ça ne me laisse pas beaucoup de doutes sur sa propre interprétation. Je ne peux pas me retenir, évidemment.

« Voire les piller plus aisément », je lâche donc – tant pis si Aesthélia me jette un regard noir.

« Vivre dans une tour d'ivoire n'est pas une solution », me rétorque Bettany, supérieure et raide. « Les shamans gagneraient à intégrer le concept de remède dans leur vision de leur... pratiques. Ils pourraient mieux comprendre ce que le monde extérieur peut leur proposer et plus aisément échanger avec le reste du monde. Il se peut que des gens comme toi et moi perdent une partie de leur rôle, mais est-ce important ?»

L'accusation me coupe le souffle, et je regarde Aesthélia qui me répond silencieusement mais fort clairement que c'est à moi de trouver une bonne réponse.

« Tu te rends compte que tu envisages plus exactement une... disparition d'une des différences fondamentales des magies amazoniennes ? Ne pas distinguer le remède des autres actes magiques revient à considérer chaque être magique comme un tout, sans discrimination entre l'aura et le corps... C'est leur vision du monde que tu attaques », je choisis de répondre sur le fond.

« C'est à eux de répondre à ça, Cyrus », me répond assez sereine Bettany. « C'est aux sorciers amazoniens de dire si ça remet fondamentalement en cause leur vision du monde. Moi, je pars de leurs pratiques, je ne leur impose pas ma définition du remède. D'ailleurs dans leurs pratiques, on peut voir qu'ils utilisent comme remède des préparations que nous qualifierions de poisons... donc peut-être qu'au bout de mon travail, c'est aussi la notion de 'remède', notre notion de remède, que je remettrai en cause... et ce sera intéressant », elle conclut. « Rien qu'à voir ta réaction, je vois que ça laissera peu de monde indifférent. »

« Effectivement », je souffle, en réalisant qu'évidemment elle n'a pas totalement tort, mais en restant profondément en désaccord avec elle. Aesthélia a l'air de se réjouir quand elle se lève.

« Je propose que nous continuions à faire connaissance autour d'un repas – Diniz déteste attendre quand il a faim et il a faim à heures tout à fait régulières... »

ooo

Si Bettany a eu l'air prudente en me serrant la main, j'irai jusqu'à dire qu'elle est presque condescendante en serrant celle de Ginny.

« On m'a dit que vous aviez joué professionnellement au Quidditch ? », elle lui apprend.

« C'était un vieux rêve », répond Gin sur la réserve, elle aussi, mais plutôt calme.

« Et maintenant vous suivez Cyrus ? », continue l'Américaine.

Il faut connaître Gin comme je la connais – depuis que nous avons neuf ans – pour réaliser l'ampleur de son contrôle d'elle-même quand elle répond :

« Il y a longtemps que je pense à des études de médecine, et ce stage, ici, sera une bonne préparation à la formation que je dois intégrer en septembre. »

« Et puis aimer Cyrus implique aussi d'aimer l'Amazonie », intervient jovialement Diniz. « N'oubliez pas, Bettany, qu'il y a vécu enfant et qu'il n'a jamais cessé de revenir nous voir même après... après la mort de Laelia.»

En chemin, le cousin d'Aesthélia qui n'a jamais connu Laelia mais m'a effectivement rencontré en vacances ici, s'est sans doute rendu compte qu'il s'aventurait en terrain mouvant et son sourire bonhomme s'est évanoui.

« La Professeur Marin m'a parlé de ta mère », déclare alors Bettany en se tournant vers moi avec pas mal de naturel. « Je vais être franche, je me suis dit que tes choix étaient dictés par ton passé, l'envie de revendiquer ton héritage – ce qui aurait été normal », elle ajoute très vite comme si elle craignait une autre interprétation de ma part. « Mais j'ai lu ses travaux et j'ai vu qu'ils avaient peu de choses à voir avec les tiens.. »

Je dois réprimer le sourire un peu triste qui me vient. Les travaux de Laelia étaient une fable, une fable développée très vite pour m'offrir une identité, rien de plus. Pour qu'ils existent malgré tout, Aesthélia l'a crédité de travaux de recensement botanique qu'elle avait elle-même entrepris. Pas de quoi marquer l'histoire de la discipline.

« Elle était plus botaniste que... intéressée par les applications », je réponds prudemment.

« Oui », confirme Bettany. « Des travaux importants quand même », elle rajoute sans doute pour me plaire.

« J'ai moi aussi longtemps cru que Cyrus voulait être ethnomage en souvenir de sa mère », indique alors Aesthélia, assez solennelle. « Je suppose qu'il serait excessif de dire que le passé ne joue ici pour rien, mais je crois qu'il se mêle à d'autres raisons passées ou présentes : de l'envie de découverte à celle de protéger les plus faibles, de la conscience de l'importance de la science à l'ambition de se faire un prénom bien distinct de tous ses ancêtres... J'espère que je ne te gêne pas en disant cela, Cyrus ? »

Je secoue la tête, un moment intimidé par la référence offerte à elle comme à Sirius, au rôle de Remus dans tout ça. Je sais que ce qu'elle dit va bien au-delà de la remarque de Bettany.

« J'espère que Laelia aurait approuvé », je finis par résumer, guère plus faraud.

« Et vous, Bettany, d'où vient votre envie d'étudier les magies amazoniennes? », questionne alors Diniz avec un intérêt qui me paraîtrait sincère si Aesthélia ne s'était pas ouverte à nous dès Manaus – je ne crois pas que son cousin ne sache pas les questions qu'elle se pose.

« La Botanique et l'Arithmancie ont toujours été des passions pour moi », explique la jeune fille. « J'apprécie l'effort fait par ses deux disciplines pour décrire le monde et nous donner des chemins pour le comprendre... à force d'études j'ai découvert l'ethnomagie, toutes ces logiques différentes et inconnues, la situation précaire de bien des communautés magiques... ça m'a appelé », elle termine avec une bonne dose de ferveur.

Il n'y a rien de réellement choquant dans ce qu'elle vient de dire sauf que j'ai un drôle de frisson malgré la chaleur moite qui nous entoure devant tant de passion pour l'ordre et la logique.

« Et vous, Dr Marin, pourquoi exercer ici quand vous pourriez prétendre exercer auprès de communautés plus... valorisantes ? », elle questionne à son tour.

« Comme Aesthélia ou Cyrus, j'ai passé une partie de mon enfance dans des villes amazoniennes à peine plus grandes que cet avant-poste. J'ai toujours su que c'est ici que je voulais revenir et aider les autres. Même quand mon père s'est installé à Brasilia et fait de la politique. Même quand j'ai eu fait mes études à Rio et à Buenos Aires. C'est ici que je me sens utile», il répond calmement alors que nous arrivons à ce petit magasin au bord du fleuve qui fait aussi restaurant pour les voyageurs de passage.

Ils servent du poisson grillé frais, du riz, du piment, des avocats et de la farine de manioc. Rien qu'à sentir les odeurs, je sais que je suis en Amazonie. De retour chez moi en quelque sorte, puisque ce sont mes plus anciens souvenirs personnels. Je prends la main de Ginny, heureux de ce simple moment, qu'elle soit là, d'avoir laissé derrière nous les magies de lune et les coteries de l'Université de Londres. Aesthélia et Diniz commentent avec le patron la question des orpailleurs et des forestiers qui cherchent toujours à étendre leurs activités, malgré les lois ou les droits des habitants de la région. Le patron pense que seule l'armée pourrait les défendre, mais qu'il y a peu de chances qu'elle intervienne aussi loin dans la forêt. Bettany a l'air de vouloir intervenir mais de ne pas oser, et je suis presque curieux de ce qu'elle voudrait dire lorsque Ginny attire mon attention sur une scène qui se passe dans la rue, devant l'établissement.

Il y a un homme qui traîne un gamin – pas dix ans, je dirais. Comme l'enfant résiste et cherche à lui échapper, il n'hésite pas à le frapper, plus ou moins au hasard, et ça me fend le cœur sans que je sache quoi y faire. On est sur un front pionner, le gosse a peut-être volé pour survivre... Je vais dire ça à Ginny que je sais sans doute encore plus choquée que moi quand la voix de l'homme nous atteint.

« Você é a criança do diabo, Cristovao ! Mas este tempo, eu vou puxar o diabo de seu corpo! »

L'idée de diable me glace. Elle me renvoie à ce planton de gendarmerie qui pensait que j'étais possédé quand ils m'avaient trouvé dans une barque dérivant, après l'attaque des orpailleurs, après la mort de Laelia... Sans doute la réalité l'aurait encore plus terrifiée, je me dis en affrontant mes propres démons intérieurs une fois de plus. Je sens Sirius qui essaie de me rassurer mais Ginny me parle.

« Puxar o diabo? », elle répète avec application, « ça veut dire quoi, Cyrus?»

Bettany a entendu la question et semble aussi intéressée que ma fiancée par la réponse.

« Il le croit posséder par le diable, je pense. Par ici, ils ont des rites assez barbares pour chasser le diable », je raconte.

« Comme quoi ? », s'inquiète Gin.

« On ne peut pas intervenir, Ginny », je lui rappelle.

« Mais... », elle réplique, et tout va très vite ensuite parce que l'homme s'est saisi d'une branche d'arbre pour frapper le garçon qui a glissé à terre. Ginny s'est levée en voyant ça, et les autres convives s'intéressent à la scène. L'homme va frapper de nouveau quand une pierre s'envole du sol et frappe l'homme à la tête, par derrière.

« Qui ? », commence Aesthélia d'une voix blanche et accusatrice. Mais en fait il est clair que ce n'est personne d'entre nous.

« Le gamin », suggère Ginny.

Et là, ne me demandez pas ce qui me prend : je prends appui sur la rambarde, je saute dans la rue et je lance à la main – bon d'accord, avec un peu d'aide magique pour la portée – une pierre sur l'homme qui se retourne fou de rage.

« Oui, c'est moi ! », je mens en les rejoignant à grands pas. « Vous n'avez pas honte de frapper ce garçon comme un chien ? »

« C'est mon neveu et c'est une créature du diable », répond l'homme assez furieux. « Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde si vous ne voulez pas tâter de mon bâton! »

« Qu'a-t-il fait ? »

« Qu'importe ? », grogne l'homme. « C'est un bon à rien ! Je le nourris et je lui trouve du travail et, à chaque fois, il se passe quelque chose de bizarre et il est renvoyé ! »

Ginny, Aesthélia et Diniz sont arrivés sur la scène, et le dernier ausculte le gamin avec ses mains.

« Le frapper n'y changera rien », j'essaie un peu lamentablement, je sais, mais lui dire que son neveu est un sorcier ne me paraît pas une option.

« Je sais. Je vais l'amener à un guérisseur », crache le gars. « Ça va me coûter encore de l'argent ! »

Aesthélia grimace en entendant la réponse et, sans trop savoir ce que risque le gamin, je ne peux que m'inquiéter pour lui.

« S'il a perdu son travail, on peut lui trouver des trucs à faire au dispensaire», propose alors Diniz. « Je peux en parler au Frère Vérissimo... On le nourrira le midi ! »

L'homme hésite un peu.
« Je dois en parler à ma femme », il oppose.

« Je vais emmener votre neveu et le soigner », intervient Diniz assez fermement.

« Il n'a rien ! Hein, Cristovao ? », plaide l'oncle, inquiet pour une autre raison maintenant.

Le gosse a l'air sidéré de tous ces développements et ne répond rien. On voit quand même du sang sur sa chemise et des bleus se former sur ses bras.

« On va vérifier », réplique Diniz toujours avec fermeté. Il tire doucement le gamin sur ses pieds, le soutient, mais l'enfant ne semble pas souffrir de vertiges - peut-être que sa magie instinctive l'a partiellement protégée de blessures trop importantes, je me dis. «Revenez le chercher tout à l'heure... »

« Vous êtes gentil, docteur », essaie l'oncle avec une nouvelle bouffée de décision. « Mais ce gars-là, c'est un démon. Il a tué sa mère, ma sœur, en naissant.. C'était la pleine lune, docteur.. Il a été marqué par le diable, tout le monde le dit ! »

« Même le Frère Vérissimo ? », objecte Aesthélia.

« Le Frère Vérissimo, je ne sais pas », reconnaît l'homme embarrassé.

« Eh bien, on lui demandera », insiste Diniz. « Venez avec nous ! »

« Bettany, Ginny, Cyrus, finissez donc de déjeuner », indique Aesthélia, quand l'homme acquiesce et se laisse entraîner par Diniz qui soutient toujours le môme de l'autre main. « On est suffisamment nombreux comme ça ! »

« Je déteste les Moldus », souffle Bettany quand ils se sont éloignés de quelques mètres et que l'on reste plantés tous les trois au milieu de la rue. Comme je me retourne, un peu surpris de cette affirmation, elle commence à chercher à la traduire en portugais et je lève la main pour l'arrêter :

« J'ai bien compris l'idée, merci », je lui indique dans notre langue commune.

« Et toi aussi, j'imagine », elle rajoute l'air totalement convaincue d'avoir raison. « Ils ont tué ta mère après tout, et tu les as vus ? Un pauvre gosse né à la pleine lune et on le croit quoi ? Que c'est un loup-garou ? »

« Il a parlé de diable », corrige Ginny d'une voix blanche.

« Faute de meilleur vocabulaire », juge Bettany d'une voix égale.

«Mais on ne naît pas loup-garou», rappelle Gin par automatisme - elle a écouté les cours de mon père pendant ses études.

«Ne pas se protéger un soir de pleine lune, c'est un peu appeler sur soi les créatures du mal, non ?», lui rétorque Bettany. Elles n'ont clairement pas eu les mêmes professeurs.

Gin et moi, on échange un regard où notre envie de l'étrangler le dispute à celle de la planter là sans autre forme de procès. Mais finalement, je retrouve ma voix pour demander :

« Toi qui as lu jusqu'aux travaux de ma mère, ne me dis pas que tu ne sais pas qui est mon père », je souffle avec une colère rentrée qui me surprend moi-même. Est-ce que je ne devrais pas plutôt l'ignorer ?

« Tu parles de Remus Lupin ? », elle réalise. « Mais c'est ton père adoptif, pas ton père biologique à ce que j'ai compris... »

« Pardon ? », je balbutie, tout autant sidéré qu'il existe des choses qu'on puisse lire, quoi que ce soit, sur ma filiation supposée et que cette fille puisse penser que j'aurais moins de considération pour l'homme qui m'a élevé que pour celui qui m'aurait conçu.

« C'est juste une rumeur, alors ? Tu démens ?», elle interprète à sa façon.

« Je sais qui est mon père », je la coupe fermement, refusant tout net d'entrer dans sa fausse distinction. « Je sais aussi que nous devons collaborer alors je te demande de ne pas partir dans un quelconque couplet sur la pureté du sang, la menace que constituent les lycanthropes, la nécessité de l'esclavage des elfes ou toute autre théorie qui pourrait m'amener à mettre en péril notre collaboration forcée. »

« Je comprends mal la rel... »

« C'est une évidence », je ne la laisse pas finir, prenant Ginny par la main pour se diriger vers le dispensaire et voir comment Diniz et Aesthelia se débrouillent avec le diable moldu.

oooo
Notes
Pour ceux qui en douteraient les souvenirs brésiliens de Cyrus sont tous issus de L'envol du phoenix... notamment des chapitres 6 et 7.

Pleins de nouveaux perso, je ne m'en excuse même plus.
Diniz Marin, sorcier brésilien, cousin d'Aesthelia, médecin, travaille au dispensaire de Santa Felicidade en Amazonie. Rentre le soir à Manaus auprès de sa femme et ses enfants.

Bettany Faithborne, sorcière américaine, étudiante en ethnomagie, grande, blonde et athlétique. Convaincue de tas de choses... mais bonne scientifique.

Frère Vérissimo, moldu brésilien, directeur du dispensaire de Santa-Felicidade. Connaît l'existence de la magie.

Cristovao, sorcier spontané brésilien, orphelin, considéré comme possédé par le diable par son oncle et sa tante. Le personnage est né de l'envie de Dina, il y a des mois ! Alors bravo et merci Dina ! J'espère qu'il sera à la hauteur de tes espérances ! Cristovao, c'est Christophe en portugais, ça se dit plus ou moins Cristovon (pour ceux qui se demanderaient).