Playlist (qui ne fait sans doute rire que moi)
La misère
Personne ne veut la vivre
La souffrance
Personne ne veut la vivre
La galère
Personne ne veut la vivre

Oh Amadou
Tu n'as pas le choix
Oh Amadou
C'est plus fort que toi

Amadou et Mariam (avec des choeurs de Bertrand Cantat !) Oh Amadou

57. Harry. Des échecs théoriques et des cheminements complémentaires

Mon service finit à dix-huit heures sans nouvelles de Lorendan. J'enquête vaguement dans les couloirs sans obtenir de pistes sérieuses sur où il peut bien être.

« T'inquiète pas si tu lui dois quelque chose, il reviendra vers toi », commente Piers, le régulier avec qui j'ai assuré la permanence d'hier soir.

Après une hésitation un peu sans objet, et en l'absence totale de toute autre alternative, je décide de rentrer à son appartement. Toujours faute d'avoir mieux à faire - personne ne m'a proposé d'aller boire un verre, par exemple -, je rentre à pied. En marchant, je réalise que je ne me suis pas senti aussi seul et désemparé depuis bien longtemps. Peut-être jamais. Je vis depuis des années maintenant dans des villes étrangères, dans des pays différents. J'ai voulu et adoré ce dépaysement. Mais dans toutes mes aventures, il y a toujours eu mes amis auprès de moi et, depuis trois ans, surtout Tiziano, comme une constante, un point fixe, un repère.

L'envie de l'appeler est énorme. Ne serait-il pas le mieux placé pour comprendre et partager mes inquiétudes, mes déceptions et mes questionnements ? Sauf que ce serait rendre relativement (trop ?) certain que nos potions ont été refusées comme solution pratique par les Gobelins. Je décide de garder l'espoir d'une solution de compromis avant de l'appeler. Peut-être que j'ai un peu honte de lui avouer cet échec alors que lui, visiblement, a réussi ses démarches auprès de Girasis, je m'interroge assez sévèrement dans l'avenue qui suit. Repousser d'une journée, attendre d'en savoir plus n'est pas de la lâcheté, je me raisonne trente mètres plus loin. C'est plutôt éviter d'inquiéter pour rien, de parler pour rien, de perdre notre temps en pures spéculations. Je souris tout seul en me disant que dans l'héritage de Remus, il y a ce besoin physique de marcher quand je rencontre des difficultés.

Sur ce calme précaire, j'essaie de reprendre le contrôle de mes pensées et de réfléchir plus objectivement à la situation. Il y a les insinuations, quasiment des menaces, proférées par ce spécialiste en potions, Körbl. J'ai le sentiment qu'il a bien compris que nous travaillons sur des potions liées aux magies de lune. Connaît-il l'existence des statuettes ? Est-il sérieux quand il dit que nos travaux sont interdits ? Comment des pratiques relativement confidentielles seraient interdites ?, je m'interroge sans trouver de réelles réponses à toutes ces questions un peu confuses.

Il me faut parcourir toute une avenue pour me rappeler que Lorendan estime la menace encore sous contrôle parce que Körbl ne sait pas le nom du client. Il me faut moins de temps pour estimer qu'un gars comme lui n'aurait pas besoin de perdre deux après-midis dans une bibliothèque pour découvrir la réputation des Wuelfern. Un peu comme une douche glacée, je mesure qu'au-delà du client des Gobelins, décédé si j'ai bien compris, il y a là une menace pour la cause lycanthropique toute entière – parce que la déviance supposée d'un garou fait plus de mal à la réputation de l'ensemble que le comportement soumis et vertueux d'une centaine d'autres. C'est comme ça. Juste après les inquiétudes de Bartolomeo à Venise, les doutes d'Ada sur l'emploi des travaux de son père et les mises en garde de Cyrus sur la portée du matériel que nous manipulons me reviennent, comme une marée. Et je me dis que j'ai été un enfant de croire que je saurais bien compartimenter tout ça. Comme un petit frère l'avait plus ou moins prévu, je suis obligé de m'en souvenir.

Dommage qu'il soit au fin fond de la jungle amazonienne, je souris tout seul dans la rue. Il aurait aimé que je lui paie une bière en lui disant qu'il avait raison ! Il aurait aussi trouvé les mots pour me consoler ; ou pire une nouvelle idée folle pour nous sortir de là, je soupire dans la contre-allée. Une moto moldue manque de me renverser parce que je ne regarde pas où je marche. Je décide de me diriger vers le lac, vers des espaces où je pourrais marcher plus sans risquer ma vie.

Je n'ai pas arrêté de marcher quand mon miroir vibre dans ma poche. Quand je le sors, espérant confusément que ce soit Tiziano, je vois Ada souriante sur un fond bleu azur.

« T'es où ? », elle veut savoir tout de suite, avec une curiosité joueuse et simple qui normalement devraient me toucher.

« Dans un parc à Genève », je réponds sans doute moins exubérant.

« Les arbres sont en fleurs à Genève ? », elle s'étonne, et je dois regarder autour de moi pour réaliser qu'elle a raison. Les branches portent des bourgeons et certains leurs premières fleurs. La dernière fois que j'étais venu, la neige était partout.

« Visiblement », je concède sobrement.

« Ça va ? », elle s'inquiète cette fois, et j'en ferme les yeux.

« Juste des contretemps », je décide de minimiser. « Et toi ? »

« Je suis à Rome », elle répond avec un coup d'épaule pour le panorama derrière elle. « Tu connais ? On a une vue terrible sur le vieux Rome de chez ma mère ! Je ne m'en lasse pas. »

« J'y ai passé deux jours une fois avec Tiziano. Pas assez pour dire que je connais. On avait été voir sa sœur jouer... », je commence avant de laisser tomber la conversation oiseuse pour poser la seule question qui vaille, selon moi : « Ça se passe bien avec ta mère ? »

« Mieux que ce que j'aurais pu craindre et moins bien que j'ose toujours l'espérer », elle soupire avec un nouveau geste des épaules, fataliste cette fois. « Comme d'habitude : mon beau-père a un bon carnet d'adresse ; mes demi frères et sœurs me détestent, ma mère répète à qui veut l'entendre qu'elle n'aurait jamais dû laisser la famille de mon père m 'élever... ça pourrait passer pour des excuses si ce n'étaient pas nettement une critique de ce que je suis... »

Je me rends compte que je ne sais rien de cette fratrie qui lui vient de sa mère. Comment sont ils, quel âge ont-ils ? Je décide que ce n'est pas le moment de la questionner.

« Mais vous avancez », je choisis de souligner le positif. Je sens confusément que c'est pour ça qu'elle m'appelle.

« Un peu, pas mal même, dans certains domaines... notamment l'envoi d'apprentis auprès de certaines guildes – reste à donner à ces futurs apprentis un niveau suffisant pour faire bonne figure... Il faut y croire ! »

« Sur ça, tu sais... la Fond... »

« Je sais, Harry », elle se dépêche de me couper. « Je sais que Remus nous apportera toute l'aide qu'il pourra réunir sur des questions de formation. Mais pour l'instant, faisons le tour de ce que nous pouvons réunir comme bonne volonté ici, en Italie ! »

Ça ressemble tellement à un discours de Lucca que j'ai presque envie de sourire. Un sourire un peu triste et jaloux, je le sais, un sourire de perdant – mais de bon perdant.

« Évidemment », je commente sobrement. Je me suis arrêté au bord de l'eau en parlant et entouré d'une bulle de protection sonore par mesures de précaution.

« Bon et toi, tes Gobelins ? Ils achètent ta potion ? », elle demande alors avec une expression d'intérêt qui me semble sincère et sans parler d'abord des Sirénéens. Peut-être qu'on se connaît mieux, je me dis avec un fol espoir.

« Pas gagné », je reconnais avant de lui répéter la synthèse de Sorenzo : « Une potion, une statuette, un mois, pas la bonne formule pour plaire aux Gobelins ».

Elle a une petite grimace de sympathie mais pas de surprise – je le remarque. J'hésite un instant avant de lui révéler qu'il y a pire et de résumer les menaces demi-voilées de Körbl.

« Et tu crois que ça se retournerait contre les garous ? », elle s'inquiète évidemment. Le fait que tout ça se passe de l'autre côté des Alpes ne lui paraît pas assez loin pour être ignoré.

« Lorendan avait l'air de le penser – les Wuelfern sont une famille qui a entretenu sa lycanthropie pendant des siècles, l'a amplifiée », je lui rappelle.

« Mais les statuettes sont utilisées exactement pour le contraire », elle soupire avec le même air las que pouvait pendre Aurore pour m'expliquer des technologies moldues.

« Tu sais bien que la question est l'amalgame », je confirme inutilement.

Mon rappel lui arrache un drôle de sourire triste.
« Je croyais les Lupin prémunis contre la résignation ? »

« Le réalisme n'est pas de la résignation », je corrige un peu automatiquement.

Elle semble ravaler une réponse sans doute un peu agacée pour me relancer très charitablement sur mon avenir.
« Bon, alors, il dit de faire quoi Lorendan ? »

« Il n'en est pas encore à être directif. Il veut qu'on teste les potions pendant la pleine lune ». En disant cela, je me rends compte que nous serons du coup séparés une nouvelle fois. Ça m'agace plus que je ne saurais dire. « Et de chercher autre chose... »

« C'est sans doute le métier qui veut ça, non ? », elle commente l'air un peu lointaine.

« Oui, mais... honnêtement, c'était ma meilleure piste, plus exactement la seule ! », je proteste un peu injustement pour elle après tout qui n'y est pour rien.

« Pas tout à fait exactement », elle objecte. « C'est la piste qui te plaisait le plus, celle dans laquelle tu as investi le plus d'efforts... mais ce n'est pas la seule ! »

« Non ? »

« Harry », elle soupire. « Tu l'as sous le nez depuis des jours, ton autre piste ! J'ai même crû chez les Cimballi que tu étais bien plus près de la réponse que je ne le pensais ! »

« Tu veux dire que tu me laisses délibérément dans le noir ? », je m'offusque immédiatement, sans prendre même le temps de respirer. Elle me jette un regard bleu qui doit avoir fait reculer pas mal de garous, d'officiels sorciers, j'imagine. « C'est un test ? », je gronde malgré tout. « Tu connaissais plusieurs moyens de maîtriser les statuettes et tu m'as laissé chercher comme un imbécile ? »

« Tu es le chercheur, tu es celui qui travaille avec les Gobelins, celui dont le frère à ses entrées à l'université de Londres, celui qui a vu des statuettes et des magies de lune à l'œuvre !" , elle contre l'air outragée de mon accusation – mais sans y répondre, si vous voulez mon avis.. « Tu es celui à qui mon oncle et Bartolomeo ont pris la peine d'expliquer les risques ! », elle rajoute. « Tu ne m'as pas demandé ce que je savais, tu ne m'as pas demandé de t'aider – et pourtant je l'ai fait, je te le rappelle : j'ai plaidé auprès de mon oncle pour qu'il t'explique, je t'ai montré le Livre, Fia et moi avons stabilisé tes potions ! »

« Ada... », je tente une médiation- il y a une étape qu'on a visiblement sautée dans cette histoire.

« Mais comment fais-tu pour être à la fois aussi intelligent, connecté et gentil et totalement naïf?», elle continue toute seule, exaspérée.« Tu trouves ça chic ? »

Bizarrement, ça sonne comme des choses que Severus a pu dire à Papa ou à Grand-père Albus, je me dis. Je ne sais pas ce qu'en pense mon égo, relativement en miettes. Peut-être parce que ça fait écho aux insinuations plus diplomates de Cyrus – oui, j'ai mis Cyrus et diplomate dans la même phrase.

«Ok, je te demande humblement de m'aider et de m'indiquer quelle est d'après toi l'autre piste qui est sous mon nez et que je ne veux pas voir», je lâche sans doute plus agressif qu'il ne faudrait.

« Humblement ? », elle éternue.

« On peut arrêter cette conversation si je ne mérite pas ton aide », je murmure parce que je n'ai pas confiance sur le ton que j'emploierais.

« Harry », elle soupire, les yeux trop brillants. « Pourquoi on se fait tant de mal ? »

« Je ne sais pas », je réponds avec sincérité.

Elle joue avec une mèche, en profite pour s'essuyer furtivement les yeux – un poing dans le ventre ne m'aurait pas fait plus mal. Si je pouvais traverser le miroir et la serrer dans mes bras et lui dire de tout oublier, je le ferais.

« Les statuettes... », elle commence mais sa voix meurt dans sa gorge. « Comme les magies sirénéennes, comme toutes les magies méprisées par les sorciers depuis des siècles... », elle recommence mais de nouveau semble incapable de continuer. « Tes potions offrent la régulation la plus précise qu'on puisse essayer », elle réessaie avec une résolution chirurgicale. « Je ne t'apprends rien. Mais quand on ne peut pas réguler, on peut se protéger, bloquer totalement certains flux magiques... »

« Une amulette », je comprends en repensant tout à la fois au talisman produit par Tarquino Cimballi pour protéger ses descendants des esprits de sa maison, à l'anneau des Sirénéens qui bloquait la magie consciente et éduquée, aux statuettes.

Ada acquiesce gravement. Je crois que si elle ouvrait la bouche, elle pleurerait.

« Tu crois que livrer cette information aux Gobelins est plus dangereuse que s'en tenir aux potions », j'essaie de comprendre.

« Je ne suis pas capable d'évaluer ça », elle souffle après un silence assez impressionnant. «J'espère que tu le feras avant... de... »

Cette fois les larmes ont gagné, elles coulent sur ses joues.

« Ada », je murmure, désolé de la distance. « Tu veux que je vienne ? »

« Maintenant ? », elle s'étonne si profondément que ça sèche instantanément ses larmes.

« Ada, je ne peux te laisser comme ça, à cause de moi ! », j'argumente.

« A cause de toi ? », elle sourit faiblement. « N'exagère pas. »

« Je ne comprends pas pourquoi tu pleures », je décide de lui avouer en abandonnant toute ambition d'honneur.

Elle inspire longuement avant de ré-essuyer ses yeux
« Tu... tu crois que j'aie envie que tu reprennes les travaux de mon père là où il les a laissés ? » elle demande – contre toute attente.

« Ton père travaillait... », je commence avant de me rendre compte que je connais la réponse. «Je ne suis pas un chercheur », je lui rappelle, faute de meilleure idée. Il y a trop de pères dans notre histoire – on n'a pas fini d'apprivoiser la présence de Remus qu'il faut maintenant compter avec le fantôme de Cosmo Taluti..

« Comme si on pouvait réellement séparer la pratique de la recherche », elle estime.

« Disons alors que je suis autant un chercheur que toi », j'objecte et, contre toute attente, elle acquiesce comme si je venais d'apporter ma première bonne réponse depuis longtemps. «Pourquoi ai-je encore l'impression que je ne te connais pas ?», je murmure quand je retrouve ma voix.

« Parce que tu veux me voir telle que tu m'as imaginée et non telle que je suis », elle répond gravement.

« Et c'est moi qui exagère ! », je m'énerve aussi brusquement que le vent se lève à midi sur le lac Léman.

« Peut-être pas », elle soupire l'air épuisée. Elle se recoiffe d'une main toujours aussi belle et énigmatique. « Peut-être est-ce moi qui te voudrais trop différent de qui tu es véritablement... »

« Ada », je proteste affolé de la trajectoire de ses pensées. « Ada, je peux venir... »

« Harry, je crois au contraire que nous sommes mieux là où nous sommes, l'un et l'autre. On est allés trop vite, on se fait trop de mal... on se met une pression énorme, je le vois bien. On a besoin de souffler, d'avancer dans nos projets, de reprendre pieds dans nos vies... de se faire de la place... »

C'est tellement ce que j'ai pensé plusieurs fois maintenant que j'en reste sans voix.

« Si on ne veut rien gâcher, faut qu'on arrête d'accumuler les raisons de s'en vouloir », elle continue. « Tu dois te positionner dans ton affaire de statuettes, je dois finir ma mission ici... »

« Je tiens à toi », je souffle, écartant tout le reste.

« Si on ne tenait pas l'un à l'autre, on se ferait moins de mal », elle commente solennellement.

J'opine, sidéré de me rendre compte que nous avons le même diagnostic sur notre relation. J'ai l'impression que je devrais m'en réjouir mais finalement, l'inquiétude domine. J'entends des voix pas très loin d'elle.

« Ma mère et mon frère », elle m'annonce en repassant une main furtive sur son visage. « Je vais devoir te laisser... »

« Il faut qu'on reparle », je plaide.

« Je dîne avec des amis de ma mère ce soir... Demain, j'ai plein de rendez-vous... »

« Appelle-moi quand tu veux », j'insiste.

« Mais tu travailles », elle objecte.

« Je trouverai du temps », je promets.

« Harry, faisons un pacte », elle soupire. « Ne faisons pas de cette conversation quoi que ce soit de définitif... Je tiens à toi, moi aussi... J'ai juste besoin de me concentrer sur ma mission sans que tu m'accuses sans cesse de te cacher des choses ou... qu'on se dispute pour... rien. »

Une nouvelle fois, c'est exactement l'écho de choses que j'ai pu dire ou penser.

« Je suis désolé de ne pas passer la pleine lune avec toi », je glisse alors et ça l'arrête dans sa lancée.

« Harry... Harry, c'est... », l'émotion est énorme dans sa voix, dans ses yeux. « Harry... »

J'entends qu'on l'appelle – une femme - et elle lève la tête et crie qu'elle arrive.

« Tu vas réussir ta mission », je souffle avec ferveur.

« Toi aussi, Harry », elle réponds gravement. De nouveau la voix l'appelle avec insistance, je dirais. « Je t'appelle – peut-être pas demain, mais dès que je peux... »

« OK », je souffle, épuisé, triste et exalté à la fois.

Elle mime un baiser qui me serre le coeur et coupe la conversation.

oooo

Les heures qui suivent je les passe à regarder le soleil se coucher sur les toits de Genève depuis la baie vitrée de l'appartement de Sorenzo Lorendan. Le temps ne m'apporte pas de nouvelles de mon hôte, ni de distractions d'aucune sorte. Personne ne m'appelle. Je n'arrive pas à me décider à aller manger dehors ou à me préparer un repas. Je reste devant la fenêtre, comme face à mes idées confuses sur Ada, sur mon boulot, sur les garous et les magies de lune, sur moi – surtout sur moi. Pas que je me trouve particulièrement fréquentable, finalement. Les garous savent au moins où est le monstre en eux, je me dis. Moi, j'ai eu l'impression de faire de mon mieux et finalement j'ai laissé mon orgueil me cacher que je ne faisais que ce qui m'arrangeait. Combien de temps ai-je mis à m'interroger non seulement sur le bon vouloir de Brunissande mais aussi sur mon propre comportement à son égard ? Combien ai-je prétendu faire plus d'efforts qu'Ada dans notre relation ? Combien ai-je affirmé à tout à chacun qu'en amour comme en magie je saurais faire la distinction ? J'en aurais ri.

Quand la porte de l'appartement s'ouvre sans surprise sur Lorendan, je sursaute un peu comme quand Papa rentrait alors que Cyrus et moi aurions dû être en train de faire nos devoirs.

« Harry ? Ça va ? », il s'inquiète immédiatement. Mais c'est une question qu'on m'a trop posée pour une même journée

« Non », je reconnais – avoir le courage de l'honnêteté.

« J'ose espérer que ce n'est pas Körbl qui te met dans cet état là ? », il commente après m'avoir dévisagé quelques secondes.

« Non », je le rassure en essayant de sourire.

« Ta famille... ? », il ose à peine.

« Ma... ma petite amie », je décide de continuer sur la voie de la sincérité.

« Oh », il commente prudemment. « Les jeunes filles italiennes sont un peu possessives... la distance ne lui plaît pas ! », il croit comprendre.

« Elle vient plutôt de me demander de la laisser en paix », je lui apprends sans rougir.

« Oh », il répète sans trouver de fins commentaires cette fois.

« Pardon, je ne voulais pas t'envahir avec mes problèmes », je recule.

« Mais non, Harry, non. J'aime autant savoir l'état d'esprit de mes subordonnés... Surtout quand on s'attaque à des magies plus qu'inhabituelles comme nos statuettes... »

« Pour les statuettes... », je commence immédiatement.

« On verra demain, non ? », il me coupe prestement. « Je suis sûr que tu ne penses qu'à ça, que tu y as passé un temps que ton salaire de stagiaire ne pourra dédommager, pas la peine d'y passer tes soirées – surtout si... si tu as la tête à toute autre chose ! »

« Sauf que cette autre chose, je ferais mieux d'éviter d'y penser trop », je me livre. Ça fait finalement des heures que je le fais et je n'y vois pas plus clair sur ce que je pourrais changer.

« Des fois, l'action vaut mieux que la parlotte », il estime en sortant une bouteille d'un placard et deux verres.

« Je lui ai proposé de la rejoindre à Rome mais elle a refusé », je lui raconte – content qu'il prenne ce rôle de grand frère ou d'ami. Je prends aussi le verre qu'il me tend - c'est du vin italien.

« Dois-tu croire tout ce qu'elle dit ? Est-ce qu'elle ne souhaite pas tout au contraire que tu plaques tout ici pour la rejoindre ? », il questionne posément mais l'hypothèse me coupe le souffle.

« Mais pourquoi dirait-elle... ? »

« Je ne connais aucune explication de l'âme féminine commençant pas 'parce que'... », il estime avec un petit rire amer. « C'est une sorte de pari : tu peux te tromper et la perdre définitivement... mais si elle attendait une preuve d'amour chevaleresque de ta part, et que tu choisis d'écouter la voix de la raison plutôt que celle du coeur, tu l'as déjà perdue... »

« Sorenzo... tu voudrais que je parte à Rome maintenant ? Je ne serais jamais à mon poste demain matin », je lui fais remarquer le coeur étrangement battant.

«Je ne suis pas à cheval sur les horaires», il répond en s'enfonçant dans son fauteuil. « Tu as fini ton rapport, j'ai vu en repassant au bureau?»

« Oui. »

« Reviens pour la pleine lune, pour nos essais... »

« Est-ce que ça vaut la peine si les Gobelins vont juger cette solution inadéquate ? », je demande encore.

« Je suis curieux de voir ce qu'elles permettent... Si elles marchent comme tu le dis, elles suffisent à valider ton stage »

« Mais les Gobelins... », j'insiste.

« Les Gobelins auraient dû poser mieux leur question pour obtenir des réponses qui les satisfassent. »

« Tu vas leur dire ça ? », je questionne relativement incrédule.

Il a un geste vague.
« Harry, je crois que tu as pris les menaces de Körbl plus au sérieux qu'il ne le mérite... »

« Les magies de lune sont réellement interdites ? », je le coupe de nouveau, sautant encore de sujets, mais il n'a pas l'air agacé.

« J'ai passé une bonne partie de l'après-midi sur la question », il m'apprend avec une certaine satisfaction intellectuelle, que je connais bien, celle du chasseur d'énigme. « Ce qui est spécifiquement interdit : c'est l'amplification de la lycanthropie, sa recherche, sa transmission... Les pratiques des Wuelfern ont amené à rejeter les magies de lune dans leur ensemble, il y a tellement de temps que personne ne fait plus la distinction, visiblement. »

« Mais Körbl... », je veux lui rappeler.

« Körbl est soit particulièrement versé en magie de lune, soit passionné par la lycanthropie ou les pratiques magiques déviantes, Harry...Comment aurait-il eu suffisamment de temps pour faire des recherches aussi poussées alors qu'il réalisait l'analyse de tes potions ? », il conclut en s'accordant une longue gorgée de vin.

Comme je pondère ces réflexions, sans y trouver de failles, Sorenzo reprend :
« Tu vas me demander, avec raison, mais pourquoi menacer ainsi alors ? » Comme j'opine presque timidement, il continue. « Ça m'a réellement intéressé quand je suis arrivé à cette question. J'ai fait quelques recherches sur Körbl qui n'ont pas pointé une direction évidente... Il a des connexions avec toutes les grandes familles suisses, évidemment... dont certaines plus sulfureuses que d'autres, mais... ça n'explique rien. Néanmoins, j'ai fini par arriver à une hypothèse intéressante : ce n'est pas tant qu'il veut nous menacer de la loi que nous empêcher de creuser plus avant ces potions ; tout son rapport pointe sur leur fragilité, leur variabilité difficile à obtenir... Il insinue que tu les as réalisées par chance – ce qui me paraît un peu tiré par les cheveux... Ce sont sans doute des potions avancées mais ce n'est pas non plus infaisable, non?»

« La préparation n'est pas difficile », je concours. « Seule la stabilisation est réellement compliquée... mais encore, je n'ai pas pu consulter un vrai spécialiste à ce stade là... Je veux dire : ce sont deux herboristes qui ont pensé aux larmes de sirènes. », j'explique en omettant prudemment qu'elles ont sans doute une grande pratique des statuettes.

« Donc des praticiennes plutôt que des théoriciennes – c'est dans son rapport comme une anomalie alors que, moi, je trouve que ça colle plutôt avec la démarche des statuettes...se servir d'une magie très naturelle, très basique, très instinctive avec des moyens relativement simples», il résume en se resservant du vin.

« Il y a beaucoup de théories aussi derrière les statuettes », j'objecte étourdiment puis je me rends compte de ce que je viens de lâcher et je corrige comme je peux : « je veux dire qu'il y aurait matière à des travaux de symbolique et d'astronomie poussés »

Il me regarde en dessous, Lorendan, avant de reprendre sans doute faussement innocemment :
« Mais pas de potions, selon toi ? »

« S'il s'agissait de construire une théorie complète... mais je n'en sais rien, c'est juste une intuition », je prétends en me réfugiant dans mon verre de vin.

« Étonnant de se dire qu'autant de savoirs pratiques n'aient jamais été étudiés par quiconque », il finit par commenter.

Je préfère ne rien répondre. Un silence pensif s'installe dans le salon. Je me rends compte que j'ai faim, finalement. Peut-être à cause du vin.

« Est-ce qu'il essaierait d'empêcher les Gobelins de disposer d'un savoir lié aux statuettes ? », je finis par oser proposer. Après tout, ce que les Gobelins pourraient en faire m'intéresse au premier chef.

« Pourquoi donc ? »

«Je ne sais pas», je mens. « Si comme tu le dis, Körbl ne veut pas qu'on en sache plus... est-ce qu'il a peur de ce qu'en feraient les Gobelins?»

Lorendan sent sans doute qu'il y a une part de sincérité dans mes propos – comme il a senti que je lui mentais par omission quelques minutes plus tôt.

« Il est sûr que les Gobelins n'ont pas les préventions du commun des sorciers, que s'ils trouvaient un moyen d'exploiter la puissance des statuettes à leur propre compte, ou de monnayer cet usage, ils le feraient », il commente lentement quand il s'est pénétré de mon raisonnement. « A qui feraient-ils du tort ? », continue-t-il. « A des gars comme Körbl ? Que gagne Körbl dans cette histoire ? Voilà la question, une nouvelle fois ! »

Plusieurs réponses me viennent sans que j'ose les verbaliser puis une formulation me semble raisonnable.

« Tu as cité les lycanthropes, il vend peut-être ce qu'il en sait à des gens, demi-humains, voire Moldus qui en ont besoin... »

« Körbl ? Avec ce que gagne son laboratoire ? Il vendrait des potions plus ou moins interdites à des gens qu'il méprise ouvertement ? Non, je n'y crois pas. Mais ton idée de commerce est... inspirante », il finit avec une expression de prédateur.

J'essaie de retenir la question, de me dire que je ne gagne rien à le relancer, et puis la curiosité est trop forte.
« Tu penses à quoi ? »

Il hésite à son tour puis se décide.
« Ce n'est qu'une hypothèse, mais on parle - à mi-voix, crois-moi, ces gens là sont puissants – de trafic de potions, ici mais aussi ailleurs en Europe.. du côté sorcier comme du côté moldu... et un nom revient – je ne pense pas que tu aies jamais entendu parler des Teuffer - une très vieille et très puissante famille suisse, mais il se trouve que les Körbl et les Teuffer... sont des familles vraiment très proches... Rien qu'à la dernière génération, on compte deux mariages entre les deux familles. Et depuis qu'on parle de potions... certains ont rappelé les liens ancestraux entre les deux famille... Mais personne n'a de preuves... encore qu'on m'ait parlé d'une enquête demandée par une autre nation et qui aurait été étouffée... Tout ça m'est revenu cet après-midi... Mais, je sais, c'est tiré par les cheveux », il conclut en interprétant mal mon expression.

oooo

Rappel sur les diables, les corbeaux et les loups... Même moi ça m'aide à me convaincre que je ne me contredis pas !

Les Wuelfern sont une famille suisse allemande sans héritier direct. A encouragé la lycanthropie de ses membres. Possédait une collection de statuettes utilisant les magies de lune et sur lesquelles Harry travaille.

Retour du clan Teuffer - de l'allemand Teuffel, le diable. On sait que son chef, Meinrad Teuffer, père de Ludger et Kreszenz, est peu porté au partage de son pouvoir. Il a néanmoins défendu la réputation des ses petits fils, Kuno (fils de Ludger) et Jérémie (fils de Kreszens), lors de l'enquête des Aurors britanniques. Tous les deux sont enfuis en Argentine aux dernières nouvelles..

Traugott Körbl - de l'allemand pour Corbeau. Sorcier suisse allemand. Spécialiste en potions, dirigeant de Körbl une Sohnen, un atelier de potions travaillant pour les Gobelins. Il est allié aux Teuffer.

Bartolomeo est herboriste à Venise, patron de Fiametta et Ada; son frère est un garou de Lo Paradiso. Il a mis Harry en garde contre la divulgation des potions contrôlant les statuettes.

Le prochain retourne au Brésil, préparer une mission auprès des shamans... ça s'appelle Des vérités astronomiques et des compromis instables... Pour la petite histoire j'ai presque fini le LXI... ce n'est pas la fin de l'histoire mais quand même ça s'en approche !