Playlist
Je crois à l'huile jetée sur le feu
Au temps gagné à le perdre à deux
Je crois à c'qu'on partage
Nos odyssées déglinguées
Au visage des nuages que tu traduis pour moi
Lola Lafon "Aux prochaines minutes"
LIX Des cuisines vénitiennes et des flammes innocentes.
Toute la soirée, je me suis demandé pourquoi je me taisais. Plus exactement, pourquoi je ne disais pas à Lorendan que sa liaison entre la position de Körbl sur les potions interdites, les ancestrales pratiques Wuelfern et les trafics de certains était moins fantaisiste, à mes yeux, qu'il ne pouvait le craindre. Peut-être parce que le XIC et ses potions sulfureuses, je n'étais pas sûr d'en connaître réellement les tenants et les aboutissants – en dehors du fait qu'ils avaient enlevé mon frère et son copain, assommé mon cousin et fait des ennuis à mon meilleur ami. Ça demandait des vérifications avant d'être déballé sur la place publique, me semblait-il. Peut-être parce que Sorenzo a continué à monopoliser l'orientation de la conversation avec son emphase italienne et son autorité de mentor professionnel doublé d'un ami du grand frère de Ron. Pas que j'aie beaucoup lutté contre non plus.
« Tu as dîné ? », il a demandé alors qu'il hésitait visiblement à se resservir un verre ou développer ses soupçons envers les grandes familles suisses.
« Non », j'ai reconnu, espérant vaguement qu'un repas partagé nous amène à reprendre cette conversation.
« Je te proposerais bien de sortir mais je suis fatigué des options sorcières de Genève, et personne ne fait des pâtes correctes ici ! »
J'ai souri et il m'a embauché à couper des oignons et des tomates, ce que j'ai fait avec application. Pas si différent des potions quand on y pensait - n'en déplaise à Severus qui avait toujours employé cette image pour moquer ses moins bons élèves. S'étant rassuré sur mon traitement de ses ingrédients, Sorenzo a mis de l'eau à chauffer avant de demander:
«Tu crois qu'une pleine lune va suffire à tester tes dix potions ? »
« Ça dépend... Lors des observations... Brunissande a constaté que les effets allaient croissants avec la montée de la lune, on pourrait presque commencer à les tester », j'ai prudemment commenté. Mais la question restait là, énorme dans son silence. Je ne suis pas du genre qui fuit les questions. « Après, tester chaque potion et chaque statuette demande un cobaye... »
« Si on en testait déjà correctement une partie ? », a proposé Lorendan après quelques secondes de réflexion. « Deux ou trois seraient déjà un bon échantillon, non ? Déjà voir si les potions elles-mêmes réagissent à cette période. Ensuite, nous pourrons réfléchir à comment tester ce qu'elles font à un humain … ou un Gobelin... volontaire... »
« Je ne crains pas de les prendre », j'ai avancé, agacé contre toute logique par sa prudence - avait-il si peu confiance en son expert ?.
« Nous savons qu'elles ne sont pas dangereuses, mais je me sentirai responsable si tu étais malade », il a répondu à ma protestation indirecte, venant m'aider dans la taille des tomates.
« Je n'ai surtout pas assez creusé la sensibilité des Gobelins », j'ai reconnu, pas loin de rougir de cet aveu.
« Mais tu pourrais réparer ça d'ici la pleine lune, non ? Ça te laisse trois jours », il a estimé en mettant les éléments de la sauce à mijoter. «Demain, tu pourrais aller voir Geldlieb – ce n'est pas le plus facile à faire parler, je te préviens tout de suite, mais c'est un vieux Gobelin plus ouvert aux questions théoriques que beaucoup. C'est un expert en alliage, ce qui n'est pas si loin des potions. Ne lui dis surtout pas ton projet, Harry : si la rumeur se répand qu'on veut leur faire prendre des potions... Je préfère qu'on en sache plus, avant. »
« OK », j'ai promis en me disant que je semblais bien m'être mis dans un sacré nid de dragons. Juste après je me suis également fixé comme tâche d'enquêter sur les bijoux qu'Ada semblait tenir pour la solution.
« Tu peux lui parler des statuettes et des cycles de lune... lui dire qu'on sait que les statuettes les utilisent... et être suffisamment patient et malin pour espérer qu'il t'offre quelques informations... », a continué Lorendan tout en remuant son mélange et en y rajoutant des épices.
« OK », j'ai répété comme on prend des ordres.
« Il y a peut-être des recherches à faire aussi, plus généralistes sur l'influence de la lune », il a repris un peu rêveur. Il semblait penser tout haut.
« Je pense avoir relativement couvert cela », je lui ai appris, sans doute un peu raide, « dans mon rapport. »
« Je lirai ça demain alors », il a promis rapidement comme s'il ne voulait pas me froisser. Par la grande fenêtre de son appartement, la lune, croissante, presque pleine, se levait au dessus des toits de la ville. Comme un rappel de ce à quoi nous cherchions à nous mesurer.
« Je vais néanmoins faire des recherches spécifiques sur les Gobelins et les cycles astronomiques », j'ai donc concédé. Appeler Papa serait un bon point de départ.
« Bonne idée », il a répondu en touillant distraitement la sauce qui commence à embaumer la petite cuisine. Il n'a arrêté que pour mettre les pâtes dans l'eau bouillante et très vite nous sommes attablés tous les deux dans son salon.
« C'est délicieux, Sorenzo », j'ai commenté avec sincérité.
« Ça t'épate, hein ? Un héritier Lorendan sachant faire la cuisine », il a plaisanté avec bonhomie. « Ça ne figurait pas dans mon éducation de base mais, dès que je me suis retrouvé étudiant,... je me suis rendu compte que j'étais totalement dépendant d'une bonne cuisine ! J'ai écrit à ma mère qui m'a envoyé des recettes ! »
« Tu es allé où pour avoir si faim ? », j'ai questionné – une bonne conversation de base entre briseurs de sorts.
« Peut-être parce que je suis le petit dernier, je me sentais aventureux et j'ai écarté la possibilité de Venise », il a raconté.
« J'ai fait de même – et je suis l'aîné », je commente en souriant. Juste après je me rappelle du Pacte et je me dis que la question se pose peut-être différemment chez les Lorendan de chez les Lupin.
«Oui, ça n'a sans doute rien à voir avec la place qu'on a dans la famille», me concède pourtant Sorenzo. « J'ai assez classiquement alterné l'Europe et les autres continents : Heidelberg puis Le Caire ; Saint-Pétersbourg puis Mexico ; Paris puis Osaka... »
« C'est au Caire que tu as connu Bill ? »
« Oui, lui arrivait de Londres mais, après, on a fait les mêmes choix. On a même été stagiaires ensemble au Caire à la fin de nos études ! »
Comme moi et Tiziano, j'ai songé, et ça m'a ramené à mon idée de Pacte. J'ai pris une gorgée de vin pour me donner le courage.
« Une grande famille, les Lorendan, Tiziano m'a dit », j'ai commencé.
« En nombre ou en or ? », s'est amusé Sorenzo.
« Les deux ? »
« Disons que le nombre comme l'or sont plus réduits qu'on ne croit », il a résumé.
« C'est ce que disent les Sirénéens ? », j'ai lâché – toutes les perches méritent d'être saisies.
« Les Sir... Cimballi t'a réellement introduit à Venise ! », il s'est exclamé mi surpris, mi ravi.
« Dans ce cas spécifique, c'est un travail de recherche pour la Scuela qui m'a amené à les rencontrer. »
Ça l'a rendu rêveur.
« Mon père m'a emmené une fois voir notre coffre. Le lendemain de mes dix-sept ans, il m'a fait faire le tour de toutes nos possessions et expliqué les règles d'héritage de notre famille. J'ai près de vingt ans de moins que mes aînés, des neveux et des nièces qui ont ton âge », il a alors sobrement expliqué. « Les Sirénéens m'ont fasciné par leur apparence, leur morgue... et surtout leur magie. Depuis que je travaille avec les Gobelins, j'ai souvent repensé à eux et à leur indépendance qui perdure malgré le fait qu'ils aient beaucoup perdu d'influence... C'est peut-être mon côté vénitien... »
« Incurablement romantique ? », j'ai osé.
« Plus que tu ne crois », il a marmonné en se resservant du vin comme pour cacher sa nervosité. On est restés silencieux tous les deux à s'occuper de nos assiettes respectives jusqu'à ce qu'il reprenne : «Qu'est-ce que tu ne me dis pas, Harry ? »
« La liste est très longue », j'ai opté pour la sincérité. « Mais la tienne est sans doute aussi importante. »
Il a hoché la tête.
« Plus j'y pense, plus j'estime que tu ne me parles pas par hasard des Sirénéens. Pas ce soir », il a précisé avec un coup de fourchette vers la lune.
J'ai joué avec la mienne pendant un instant avant de formuler un début d'hypothèse à partager avec lui : « Je sais peu de choses des Sirénéens. Enfin, sans doute plus que sur les Gobelins, je viens de m'en rendre compte. Je connais par exemple leur utilisation de l'or pour bloquer la magie... disons commune... et leur utilisation du chant comme vecteur d'autres... »
« Et tu fais un parallèle avec les statuettes ? », s'est intéressé Sorenzo.
« Je n'oserais peut-être pas si je ne pensais pas à d'autres créatures de la lagune, particulièrement sensibles aux cycles lunaires, interagissant à l'occasion avec les sorciers et réagissant à certains métaux », j'ai soufflé presque intimidé. Lorendan avait eu peur que je me moque de sa théorie du complot ; moi, j'ai craint qu'il rie de mes raccourcis audacieux. Mais il m'a regardé tellement intensément que je n'ai pu que continuer : «Des Esprits, par exemple »
« Cimballi t'a... ? », s'est-il étonné - tellement incapable d'y croire qu'il n'a pas fini sa phrase.
« J'étais là quand il a pris la décision de prendre sur lui le Pacte », j'ai décidé de révéler en me promettant que je n'en dirais pas plus sur les circonstances. « Tiziano m'a expliqué les grandes lignes mais je me rends compte que je ne me suis pas inquiété depuis de savoir si c'était si courant que cela. Un peu comme les Gobelins... – je veux dire, je m'arrête souvent en chemin de mes raisonnements en ce moment ! »
« J'apprécierais que tu finisses celui-là de raisonnement », m'a relancé Sorenzo, l'air très concentré.
« Tu connais le Pacte ? », j'ai vérifié un peu inutilement. Peut-être pour gagner du temps
« Mon frère Primo le porte depuis qu'il a repris la charge de mon père de Conseiller auprès du Doge. »
« C'est un Pacte lié à la lune », je lui ai rappelé en regardant par la fenêtre.
« Si une potion permettait d'y mettre fin... », il a commenté un peu condescendant.
« Mais un talisman peut protéger un enfant – Tarquino Cimballi y a beaucoup travaillé », je lui ai rétorqué, de nouveau un peu nerveux de révéler toutes ces bribes d'informations glanées ces derniers mois sans réellement connaître les tenants et les aboutissants.
« Et l'or permet aux Sirénéens de se protéger de notre magie... », il a consenti à se rappeler.
« Et les Gobelins ont une affection particulière pour les métaux », j'ai terminé.
« Alors pourquoi tu me proposes dix potions ? »
« Parce que je raisonne comme un sorcier et non en fonction des besoins et des habitudes des créatures », je me suis condamné tout seul et assez facilement. Non, ce n'était pas du suicide de ma part, plutôt un rappel du mode de fonctionnement des briseurs de sorts. J'espérais qu'il s'en souviendrait.
« Mais Körbl, qui n'est pas une créature et ne s'inquiète jamais ni de leur besoins ni de leurs habitudes, est bien inquiet de tes potions », il m'a rappelé, entrant dans mon jeu.
« Ça fait beaucoup de fronts simultanés », j'ai soupiré.
« Tu as raison, il faut sérier les problèmes », il a opiné. « Tu tiens une piste sérieuse – un talisman utilisable par un Gobelin pour pouvoir manipuler les statuettes, ça me paraît une bonne idée ; mais la piste des potions est importante pour établir, à la fois, la valeur des statuettes et si je suis paranoïaque à propos de Körbl... »
La valeur des statuettes est plutôt un truc qui m'amènerait à laisser tomber mes recherches, j'ai jugé avec une certaine amertume. J'ai gardé ça pour moi et simplement opiné.
Oo
La nuit me donne quelques belles sueurs froides. Je me retrouve dans ce parking souterrain d'Heathrow, seul. Je cherche Cyrus, un peu au hasard. Je trouve un énorme chaudron qui bouillonne sans feu. La fumée qui en sort évoque vaguement Ada. Je m'approche et le chaudron disparaît, laissant place à Körbl qui coasse : « Vous ne savez donc pas que c'est interdit ? » Après avoir passé quelques minutes à essayer d'interpréter vainement ce rêve pour en conclure qu'il ne fait que refléter mes soucis actuels sans apporter d'informations supplémentaires, je me rendors péniblement.
Je ne sais pas combien de temps plus tard un nouveau cauchemar vient m'interdire le sommeil réparateur. Cette fois, ce sont Kane et Iris qui reposent sur le sol du parking abandonné. Ils sont morts, gris, raides, sans souffle... mais ce n'est pas tellement ça que je regarde. La médaille offerte par Tarquino Cimballi brille comme un soleil sur leur poitrine. « Or seul sauver eux », regrette Oan-Ni, apparu de nulle part. Je lui hurle qu'il aurait dû me le dire plus tôt et il se transforme en Ada avant de s'enfuir. J'entends ses pas qui résonnent dans le parking. Bizarrement alors qu'ils devraient s'atténuer, ils se font plus forts, tandis qu'elle s'éloigne. J'ouvre les yeux, haletant. On frappe à la porte de ma chambre.
« Harry ? », appelle quelqu'un. Un homme. Un Italien aux R doucement roulés, décide mon cerveau.
L'aube est grise dehors, m'apprennent mes yeux. Je ne suis pas dans un parking mais chez Sorenzo.
« Oui ? », je me risque à répondre.
« Je peux entrer ? », demande Sorenzo étrangement timide.
« J'arrive », je réponds. D'un même geste, j'enfile un pantalon et je prends un pull. J'espère furtivement ne pas avoir hurlé et l'avoir réveillé. Ça me rappelle ces cauchemars où j'entendais le Basilic annoncer ses crimes en deuxième année. Ron était terrifié.
Dans le salon, Sorenzo est entièrement habillé, pas coiffé. Il me paraît un peu gris. Comme l'aube.
« On vient de m'appeler », il m'annonce sans autre guise d'introduction. «Un incendie a pris dans les coffres et un autre dans les archives cette nuit. Un mélange d'incendie normal et de feudeymon à chaque fois », il précise avec une certaine rage.
« Des blessés ? », je m'inquiète en pensant aux briseurs de sorts et aux Gobelins de garde la nuit.
« Pas réellement », il répond, l'air étonné de ma question. « Les Gobelins ne m'en ont pas parlé. Ils m'ont expliqué que tout le monde s'est concentré sur les coffres et du coup, les dégâts sont plus importants dans les archives et dans nos bureaux.. »
Lorendan me regarde comme si j'aurais dû avoir une opinion sur les évènements. Quand il se rend à l'évidence que ce n'est pas le cas, il reprend dans un soupir : «Le feudeymon n'est pas encore totalement maîtrisé, il y en a peut-être plusieurs, mais une équipe de Gobelins a pu s'approcher des zones touchées, et c'est pour cela qu'ils m'ont appelé...» La lumière ne se faisant nullement dans mon esprit, il rajoute, comme à contrecœur : « Sauf erreur de leur part, les statuettes ont disparu... »
« Détruites par le feu ? » Il se contente de secouer la tête et je conclus. « Je peux t'accompagner ? »
« Pourquoi t'aurais-je réveillé sinon ? »
ooo
Quand on arrive sur la Rue des Bonnes Actions, on sait tout de suite que la situation est grave. Le bâtiment de la Banque est noirci à plusieurs endroits. Une vague fumée semble planer menaçante sur les lieux et l'odeur parle de feudeymon à qui sait la reconnaître. Un groupe de Gobelins et de sorciers discutent devant les portes ouvertes de la Banque mais le signe le plus clair n'est pas là. Ce qui est significatifs c'est la petite foule assemblée malgré l'heure matinale. On a clairement basculé dans la sphère publique. Il ne manque qu'un journaliste, je me dis en me demandant qui est la Skeeter de la Suisse.
Lorendan et moi nous frayons un chemin entre les patrons et employés des magasins alentours rassemblés au bas des escaliers plutôt que d'ouvrir leurs échoppes. Tenus en respect par une escouade de la police magique suisse, ils commentent à voix plus ou moins basse l'évènement. Certains disent qu'ils vont aller visiter leur coffre dès que les Gobelins leur permettront. Autant dire que la pression est croissante.
Un policier veut nous empêcher de monter mais Crocpic nous remarque et fait un signe assez impérieux qui nous sert de sésame. Au visage fermé de Lorendan, je me dis qu'il se prépare à se faire engueuler. Il faut toujours un bouc-émissaire sorcier aux Gobelins, dit Granny. A la moitié de l'escalier, je me dis que je suis sans doute un bien meilleur coupable et je me promets de ne pas parler le premier.
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Notes
Faune magique vénitienne (rappel)
Les esprits ou Spiriti, créatures attachées par un pacte de sang aux maisons magiques de Venise et les empêchant de sombrer dans la lagune... Le Pacte implique au chef de famille de donner son sang à chaque pleine lune.
Sirénéens - créatures magiques, ailées, munies d'une queue de poissons et ayant servi de banquiers au sorciers italiens avant l'implantation des Gobelins.
Famille Lorendan (précisions allant au délà des besoins du chapitre)
Sorenzo – briseur de sorts à Genève.
Orso – son père, conseiller du Doge. Orso est le prénom du premier doge de Venise au 8e siècle
Primo – son frère aîné, héritier de la charge de conseiller du Doge
Rafaela – sa sœur, mère de Laerte Anziani croisé dans le chapitre XIX.
Les "méchants" (rappel)
Wuelfern - famille suisse ayant cultivé la lycanthropie de ses membres. Sans héritier direct, le contenu de ses coffres est revenu aux Gobelins qui ont trouvé un ensemble de statuettes répondant à la pleine lune.
Körbl - famille suisse célèbre pour son atelier de potions, Körbl und Sohnen.
Teufel - famille suisse très puissante et riche. Kuno, le petit fils de l'actuel patriarche, est lié au XIC. Les Aurors britanniques soupçonnent son cousin Jérémy Lavendin, de diriger le XIC.
Parlons de la suite ? On retourne au Brésil, évidemment, et ça s'appelle Des itinéraires choisis et des noeuds défaits...
