Playlist
Une vie pour courir sans qu'il n'y ait personne derrière
Une vie pour faire erreur ou même plusieurs

Une vie pour errer, une autre pour rien en faire
Pour s'inquiéter du ciel comme on s'inquiète d'un frère

Une vie douce et conne juste un peu plus légère

Lola Lafon Une vie de voleuse

LX Cyrus Des itinéraires choisis et des noeuds défaits

Ginny se dresse sur le lit quand j'entre, pourtant sur la pointe des pieds, dans la chambre.

« Cyrus ? », elle demande le souffle court comme si elle venait de courir me rejoindre et non l'inverse.

« Désolé de t'avoir réveillée », je m'excuse en refermant la porte.

« C'est presque le matin », elle remarque en se laissant aller contre les oreillers blancs. Ses cheveux roux captent le peu de lumière de la pièce comme un soleil. Je serais simplement content de la retrouver s'il n'y avait la tension dans sa voix ; elle essaie de le cacher, mais ça ne va pas. «Vous partez dans quelques heures... »

« Désolé », je répète en venant m'allonger contre elle sans prendre la peine de me déshabiller. « On n'en finissait pas de ces calculs, mais tout est prêt... et pas trop faux, je crois... »

Les « quelques petits calculs » d'Aesthélia se sont révélés une tâche moins répétitive et réduite qu'elle ne l'avait sans doute anticipé. Ils m'ont permis de réviser tous mes cours d'astronomie et d'apprécier la rigueur et la patience de Bettany pour le calcul d'écarts infimes et variables. J'ai plusieurs fois pensé à Harry en me demandant si ça ressemblait un temps soit peu aux travaux de Cosmo Taluti. Est-ce que j'aurais trouvé quelque chose là-dessus si j'avais accepté d'éplucher sa correspondance avec Girasis ?

« Vous allez être crevés », continue Ginny, loin de mes interrogations astronomiques. Elle avance des arguments objectifs, mais je vois bien que le problème est clairement totalement ailleurs.

« On se reposera sur la pirogue », je soupire. Aurais-je même pu dormir de toute façon ? Cette mission c'est l'aboutissement de tant de choses... l'excitation m'aurait sans doute empêcher de dormir. Mais j'aurais été avec Ginny, et ça aurait tout changé pour elle.

« Quelle idée aussi, tout ce voyage en pirogue », marmonne ma Gin avec une claire pointe de ressentiment. « Vous perdez un temps fou ! »

« On ne transplane pas pour un rassemblement », je lui rappelle, évitant encore une fois le fond du problème : je pars sans elle et elle refuse d'avouer qu'elle le vit mal. Je le vois bien mais si je le dis, ira-t-elle mieux?

«Trop occidental ? », grince Gin, toujours dans une agressivité qui ne lui ressemble absolument pas.

« On ne peut pas transplaner dans un lieu qu'on ne connaît pas », je lui rappelle en bâillant.

D'un coup de pied, je fais tomber mes tongs tout en défaisant la ceinture de mon pantalon. Trois heures de sommeil ne se refusent pas, je me dis.

« Aesthélia pourrait vous emmener », objecte Gin maintenant. Visiblement, dormir ne lui dit rien.

« Non », je réfute la théorie en secouant la tête. « Aesthélia ne peut pas nous emmener. Même si elle a déjà participé à des rassemblements, elle ne peut pas prétendre savoir où nous emmener... »

« Ils changent de lieu ? »

« J'en sais trop rien », je réponds en retenant le soupir qui me vient. Tout sauf se disputer avec Ginny trois heures avant mon départ. « Ça ne marche pas comme ça : on doit être accepté par le lieu pour pouvoir y pénétrer... »

« Acceptés par le lieu ? », questionne ma Gin, la surprise et la curiosité l'emportant maintenant sur la ressentiment.

« Le plus approchant que tu puisses connaître c'est un Fidélius », j'explique patiemment en enlevant ma chemise. « Le Fidélius empêche de trouver un lieu sans être autorisé à y pénétrer... sauf que là, ça marche autrement... Mais je ne vais pas te réciter ce que j'ai lu...Je te raconterai mieux en revenant ! »

« Dans une semaine ? », elle vérifie inutilement, mais on est plus proches de la question qu'avant.

« Max », j'essaie de la rassurer en jetant mon pantalon au pied du lit.

« Je vais être très occupée », elle tente de me répondre. On dirait qu'elle en doute.

« J'en suis sûr », je lui affirme en la prenant dans mes bras. Mes cheveux noirs se mêlent à ses mèches de cuivre, et j'aime ça.

« Et puis ce n'est pas comme si je devais être jalouse de Bettany », elle ajoute comme une blague mais comme elle rosit, ce n'est pas totalement vrai. Non qu'elle doute de Bettany d'ailleurs, je le sais.

« Tu n'as pas à être jalouse de quiconque », je réponds donc le plus solennel que je peux.

« Non », elle admet avec une résolution nouvelle dans les yeux.

Je ne vois pas d'autres réponses que de l'embrasser. D'ailleurs, nos corps semblent avoir de nouvelles choses à se dire, ou d'anciennes à se répéter. J'oublie que j'avais sommeil. Être avec Gin là maintenant, c'est une éternité qui m'est offerte. Qui dormirait à la place ? Soudain, comme rattrapée par le devoir et la responsabilité, elle me repousse légèrement pour tendre la main vers sa baguette et, sans vraiment réfléchir, j'arrête son mouvement en bloquant son poignet contre le matelas. Ses grands yeux noisette sont stupéfaits. J'essaie de les rassurer d'un baiser mais ça ne suffit pas.

« Ce n'est pas quelque chose à... faire à la légère... », elle tente après quelques secondes d'hésitation.

« Tu ne veux plus ? », je demande très directement mais en sachant déjà que la question n'est pas la bonne.

« C'est... Je... Je ne voudrais pas que ce soit pour de...mauvaises raisons», elle articule péniblement.

« Voire de mauvais souvenirs », je propose sans la quitter des yeux. Son assentiment est un geste minuscule du menton. J'ai l'impression de sentir son coeur battre à tout rompre. Je retourne très soigneusement les mots avant de les prononcer. Il s'agit d'être sincère avec moi-même comme avec elle. « Je sais qui je suis et qui tu es, Gin, crois moi », je promets. « Je n'ai que l'avenir, notre avenir, en tête. »

Après une seconde, peut-être deux, de suspens, sa main s'échappe de la mienne pour attirer mon visage vers elle et me rendre mes baisers.

Oo

Les trois heures qui me restaient sont vite passées. J'ai peut-être fermé les yeux une demi-heure. J'ai passé presque autant de temps sous la douche. Ginny descend avec moi, enveloppée dans un gilet de grosse laine comme un rempart contre la solitude à venir. Mais je la sens plus sereine et ça me rend calme et sûr de moi. Sûr de nous.

Au bout du ponton, Aesthélia est déjà dans la pirogue en train de vérifier l'arrimage des paquets avec Amilcar, le piroguier. Il est sec et noueux comme les lianes de la forêt vierge. Diniz le dit grincheux et revêche comme tout Cracmol, mais j'ai toujours trouvé ça assez faux. Il fait équipe avec Aesthélia depuis des années que personne ne compte plus. Assez pour avoir tu à Aesthélia et Remus les plongeons qu'Harry et moi allions faire aux chutes un peu plus au Sud. Même la fois où il nous a probablement sauvé la vie quand nous n'arrivions pas à revenir au bord... Il m'a appris à piloter une pirogue quand j'avais quinze ans, en m'engueulant plus qu'il ne m'a félicité mais sans demander l'avis de personne. Bref, je l'aime bien.

« Bonjour Amilcar ! », je lui lance donc avec un sourire sincère.

« Ah, l'jeune monsieur anglais est d'la partie ! », il fait mine de s'étonner. «J'faisais bien d'avoir un mauvais pressentiment ! »

« Amilcar, Cyrus est Brésilien aussi », lui rappelle Aesthélia plutôt par automatisme que pour me défendre. Cette double nationalité, c'est elle qui y a tenu, Remus me l'a dit quand j'ai été adulte. Je ne sais pas ses raisons, mais c'est devenu une réalité pour moi : je suis aussi Brésilien.

« Sauf vot' respect, Dona Aesthelia, ça ne l'empêche pas d'attirer les catastrophes ! », estime Amilcar.

« Moi qui pensais que tu me trouverais plus en sécurité avec lui », se moque Aesthélia avec pas mal de tendresse pour le vieux piroguier.

« Qu'avec la Gringa blonde ? », répond Amilcar quand il a encaissé l'amitié d'Aesthélia qu'il vénère. « Au moins, lui parle normalement ! »

« Chut, la voilà », souffle Aesthélia alors que Ginny est encore secouée de rire.

Quelques minutes plus tard, on quitte le village de Santa-Felicidade à la rame pour plus de discrétion. Alors que j'aurais bien aimé regarder Ginny disparaître de ma vue, Amilcar m'a tendu une rame sans me demander mon avis. Il a fait semblant de ne pas comprendre la proposition d'aide de Bettany. Comme d'habitude, il se moque de mes embardées et oublie de me féliciter quand je retrouve le rythme... j'espère que ça console un peu Bettany ! Ça fait sourire Aesthélia, en tout cas. Quand Amilcar allume enfin le moteur, je prends place près d'elles deux à l'avant du canot, près des bagages serrés sous une bâche.

« C'est difficile ? », me demande Bettany relevant la tête du carnet dans lequel elle écrit furieusement depuis notre départ.

« Un coup à prendre », je réponds. Avec les épaules qu'elle promène, elle aurait sans doute été aussi efficace que moi, n'en déplaise à Amilcar.

« Même avec ce... moteur... on va très doucement, non ? », elle reprend un peu rêveusement.

« Même si on est dans la forêt, il y a encore pas mal de monde sur et aux bords du fleuve. Il faut garder un rythme de progression crédible », intervient Aesthélia assise derrière elle. « Nous améliorerons ce rythme cette nuit... et lorsque nous nous serons enfoncés sur le bras du fleuve qui nous mènera au lieu de rendez-vous... nous serons plus libres... au moins de ce point de vue là »

« On y sera demain ? », veut savoir Bettany.

« Sans doute », répond cryptiquement Aesthelia. Elle semble hésiter avant d'ajouter : « Il faut vous débarrasser de l'idée que nous allons quelque part, en un lieu défini... c'est plutôt ce lieu qui va venir à nous quand il sera prêt à nous accueillir... »

« C'est une figure de style », objecte notre finalement assez prévisible Bettany.

« Je crois que nous en reparlerons », conclut un peu abruptement Aesthélia. Elle doit croiser mon regard surpris parce qu'elle rajoute : «C'est une expérience en un sens assez variable selon les gens. Les narrations que vous avez pu en lire contiennent de fait des figures de style... mais le mieux reste d'aborder les évènements avec simplicité, comme ils viennent.»

La réponse semble peu au goût de Bettany mais elle décide de replonger dans son carnet et de remplir furieusement plusieurs pages. Je me laisse aller au sommeil qui me manque jusqu'à ce que Bettany me secoue.

« Cyrus ? Amilcar veut que tu l'aides à la manoeuvre ; toi, pas moi ni le professeur Marin... », elle m'informe.

« Ok », je soupire à moitié groggy et raide de la position dans la pirogue.

« Un jeune homme comme toi, même sorcier, ça ne passe pas la journée à dormir ! », affirme Amilcar quand il me voit bouger.

Aesthélia me fait un sourire un peu désolé et, moi, je hausse les épaules en regardant autour de moi. On est dans un méandre assez profond. Au milieu, un village d'une dizaine de maisons se distingue ainsi que deux longs pontons auxquels sont déjà amarrés des pirogues. Je n'ai pas besoin de demander ce qu'Amilcar attend de moi. J'escalade le chargement avant et j'attrape la corde qui me permettra d'arrimer la pirogue. Des mômes se jettent du ponton à notre rencontre, les plus âgés font des sauts périlleux audacieux.

« On va trouver à manger ici et faire quelques pas », annonce Aesthélia. « Je ne supporte pas de rester toute la journée assise ! »

« Moi, je reste là », annonce Amilcar en s'allongeant dans la pirogue. Aucune pression d'Aesthélia ne réussit à le faire changer d'avis.

On ne va pas très loin car ce sont les rares habitants de ce petit poste qui viennent à nous et se disputent l'honneur de nous faire à manger. Pour dédommager les autres, Aesthélia achète différents fruits et colifichets avec sa simplicité coutumière. Quand je la regarde faire, je sais qu'elle était déjà comme cela il y a des années et c'est finalement assez rassurant.

« Tu es déjà venu ici ? », veut savoir Bettany.

« Ici exactement ? Je ne crois pas. »

« Enfant avec ta mère ? », elle insiste.

Revoilà Laelia, ce joli mensonge, cette douleur fantasmagorique. Ma mère. Je hoche la tête un peu au hasard.

« Je ne me souviens pas. J'étais très petit. Plus tard, je suis surtout revenu sur le Rio Negro », je décide de répondre une demi-vérité. C'est Remus qui m'a appris à me contenter de demi-vérités, à m'acharner à les rendre le plus vraies possibles, à tenir les omissions pour des gages de fidélité. Rien que d'y penser je souris dans le vide.

« Ne laissons pas trop Amilcar », décide Aesthélia quand on a sans doute acheté tout ce que le village avait à nous offrir.

« Mais où est-ce qu'on va mettre tout c' fatras, Dona Aesthelia ! », il grommelle en nous voyant revenir.

« Tu ne la changeras pas, Amilcar », je lance en prenant la rame.

« Comme si j'avais ça en tête ! », il proteste en finissant d'amarrer de nouveaux paquets sur l'arrière. « Et toi non plus visiblement ! Tes noeuds sont toujours aussi faiblards ! J'ai dû en refaire trois ! Dès que c'est plus de la magie, hein, plus personne ! »

« Mes noeuds ? », je relève interdit – je n'ai rien attaché ou détaché depuis le début du voyage.

« Dona Aesthélia ne fait pas semblant de faire des noeuds, elle ! », il assène en lançant le moteur.

Je préfère ne pas entrer dans une polémique sur une question de ficelles et je retourne m'asseoir auprès de Bettany qui a repris son carnet.

« Tu en écris bien là-dedans ! »

« Je compte publier un récit de mon voyage », elle m'apprend avec cette morgue évidente qu'elle semble entretenir. Je ne sais pas ce qu'elle lit sur mon visage parce qu'elle se justifie juste après : « C'est important de restituer le contexte de son travail, de disposer des informations géographiques, linguistiques, sociales... même les Moldus sont importants pour comprendre comment tes propres conclusions ont été construites. »

C'est tellement pas une idiotie que je reste un peu sans voix.
« Je prends sans doute trop de choses pour acquises », je reconnais assez humblement.

« C'est normal, tu as quasiment connu tout cela depuis ta naissance. Même avec le filtre de tes connaissances et du recul scientifique que tu as acquis, tu ne te rends sans doute pas assez compte de ce qui détermine tes idées et ton comportement ici », elle estime.

« Tu crois ? », je demande un peu amusé par sa théorie. « Je ne suis pas sûr que tes notes sur la géographie ou les Moldus suffiront à te permettre de tracer l'origine de tes propres idées, tu sais ! »

Bettany en est encore à se demander comment elle doit le prendre quand Amilcar m'interpelle.

« Et Don Remus ? Ça fait longtemps qu'il n'est pas venu... »

« Il est débordé mais il se pourrait qu'il vienne avec Nymphadora et même les jumeaux », je réponds en souhaitant très fort que ça se réalise. «Quand l'année scolaire sera terminée en Angleterre sans doute... »

« Et le jeune monsieur Harry ? Il viendra aussi ? »

« Ah ça ! J'en sais rien », je réponds avec sincérité. « Il a des amours compliquées et des études à finir ! Je ne prends pas de paris ! »

« Des amours ? », relève Aesthélia. avec un sourire léger qu'on ne lui voit pas assez souvent selon moi.

« Il est avec une fille depuis le carnaval, une Italienne », je commence prudemment. Même si on s'exprime là en portugais, je n'ai aucune envie que Bettany intervienne pour nous faire une nouvelle démonstration de son ouverture d'esprit - Mon frère sort avec une louve, ça te dérange ? Alors je biaise en me raccrochant aux demi-vérités : «Mais il y a une jeune Française fort jolie qui lui tourne autour... »

Ça fait évidemment rire. Bettany vérifie qu'elle ne se trompe pas en le croyant briseur de sorts, et je lui demande si elle a des frères et soeurs.

"Toute une ribambelle", me répond-elle tellement cryptiquement que je n'ose pas insister. Une de nos réelles différences je me dis en regardant le fleuve.

On passe deux campements temporaires – des pêcheurs puis des bûcherons, sans nous arrêter. Aesthélia nomme les oiseaux à Bettany, je refais un somme avant de proposer à Amilcar de prendre le relais à la barre. Le temps s'écoule lentement mais sûrement comme le fleuve et le soleil descend derrière les arbres. Mais c'est un temps heureux. Il me laisse le temps de repenser à Ginny et moi et à notre décision de la veille. Je me rends compte que l'idée de descendance ne me fait plus réellement peur.

« On va passer le dernier vrai village », annonce Aesthélia alors que l'obscurité est presque installée. « J'y connais une vieille herboriste qui est toujours amicale. On pourrait s'y arrêter le temps de dîner... On va naviguer toute la nuit après. »

Personne ne s'oppose à sa décision, et on est vite amarrés à un ponton qui ressemble comme un frère à celui de midi. Le village est peut-être plus petit, je me dis, alors qu'Aesthélia exige d'Amilcar qu'il nous accompagne pour dîner.

« Elle a toujours gain de cause ? », s'interroge Bettany quand nous les suivons entre les quelques cases pour regagner une maison en dehors des autres.

« Aesthélia donne beaucoup », je lui réponds avec ferveur. Quand on sait ce qu'elle n'a pas reçu, n'est-ce pas une leçon ?

« C'est étonnant qu'une femme comme elle soit célibataire, non ? », continue Bettany. Mon silence est sans doute transparent et elle rajoute, étonnamment gamine tout d'un coup :« Une histoire terrible et triste ? Ça serait romantique ! »

« Ou simplement terrible et triste », je lui oppose alors que nous arrivons sur le porche de la vieille herboriste.

L'accueil simple mais généreux est à la hauteur du lien qu'Aesthélia a avec l'Amazonie, je me dis. Bettany remplit de nouvelles pages de son cahier de noms de plantes, de recettes, d'éléments de définition de remèdes et de poisons. On dîne de riz, d'haricots et de poissons. L'herboriste essaie d'empêcher Aesthélia de la dédommager et nous souhaite bon voyage.

Quand on revient vers le fleuve, il y a une dizaine d'adultes en colère près des pontons et une vingtaine de mômes qui courent autour d'eux. Les cris sont haineux. « Brûlons-le » étant le plus clair et le plus fréquent. Amilcar et Aesthélia se regardent et accélèrent, je leur emboîte le pas, mais Bettany me retient :

« Ça ne nous concerne pas, si ? »

« Faudrait mieux en être sûrs », je lui oppose.

Je ne sais pas si elle aurait rétorqué, mais j'entends Aesthélia crier quelque chose comme « Mais laissez le donc ! », et je fais ce qu'il faut pour la rejoindre. Deux hommes tiennent un garçon qui se débat avec rage. Un autre tient un bidon à la main.

« C'est un voleur, Dona Aesthélia», explique le plus grand.

« Et ici on n'aime pas les voleurs », renchérit l'autre, soutenu par la foule derrière nous.

« Il a volé quoi ? », questionne Aesthélia très pâle, il me semble.

« A manger », répond une femme. « Chez moi ! »

« Je vais vous dédommager », annonce Aesthélia en se mettant à chercher dans ses poches.

Il y a un drôle de silence en réponse de sa généreuse proposition.

« Dona Aesthélia », essaie Amilcar en posant une main sur son bras.

« Amilcar, pas maintenant ! », elle le coupe avec autorité.

Moi, je regarde le môme pour qui ma marraine semble bien prendre des risques un peu démesurés, et je n'arrive pas à croire ce que je vois.

« Cristovao », souffle Bettany qui m'a suivi. « Qu'est-ce qu'il fiche là ? »

« Vous voulez combien ? Ça suffit ? », demande Aesthélia avec une certaine fébrilité.

La grimace d'Amilcar et les yeux ronds de la femme me confirment que c'est trop. Beaucoup trop.

« Mais c'est qui pour vous ce môme ? », questionne un homme.
« Je vous ai vu arriver, il n'était pas avec vous ! »

« Mais si. C'est... l'apprenti de mon piroguier », ment Aesthélia sans tellement prendre la peine d'être crédible. Elle se retourne plutôt vers la femme en insistant : « C'est assez ? Oui ? Dites-leur de le relâcher ! »

« C'est un voleur », rappelle quelqu'un dans la petite foule.

Ça manque d'animation les fronts pionniers visiblement, ils sont déçus qu'on leur enlève le môme. Surtout le gars au bidon, je dirais, avec un creux à l'estomac. Je viens de me rappeler que parmi les justices expéditives affectionnées par les Moldus, il y a le feu.

« Je suis désolée », s'avance Aesthélia. « Nous partons immédiatement, ça ne se reproduira plus ! »

« Plus ici, mais ailleurs ? », questionne une voix.

« Rendez-moi Cristovao », exige Aesthélia maintenant, et Amilcar se met derrière elle avec dans les yeux un défi à quiconque voudrait s'opposer à ses désirs et la main sur le couteau qui pend à sa ceinture. Je ne peux pas faire moins, évidemment. Je mets ma main dans ma poche sur ma baguette, ils croient ce qu'ils veulent. Bettany reste en retrait, l'air éberluée. Peut-être ne comprend-elle pas tous les échanges, je me dis.

Les enfants ont arrêté de courir pour nous observer. Les plus petits sont repris par leurs mères qui semblent maintenant nous considérer comme une menace collective. Les hommes du groupe nous jaugent et je me demande si nous allons devoir nous battre. Pire si nous allons devoir utiliser la magie pour sortir d'ici sans casse. Autant pour une arrivée discrète vers le lieu de rassemblement... condition parmi d'autres de l'acceptation.

« Je vous ai payée », rappelle Aesthélia se tournant vers la femme.

La femme acquiesce visiblement à contrecœur et hausse les épaules.
« Si vous le voulez tant, votre voleur... »

« Merci » s'empresse de lui répondre Aesthélia en se dirigeant vers les deux hommes qui tiennent toujours le môme. Ils n'osent pas l'empêcher de le prendre mais leur hostilité est patente.

« On va partir fissa », me glisse Amilcar. « Fais monter la gringa dans le canot... »

Bettany s'exécute sans que j'aie à traduire et, moi, je reste avec Amilcar sur le ponton, le temps que Aesthélia et Cristovao la rejoignent. Le môme a gardé la tête baissée tout le temps, je crois qu'il se jetterait bien à l'eau, mais Aesthélia ne l'a jamais lâchée. J'ai l'amarre à la main et quand Amilcar lance le moteur, je saute dans la pirogue. Je donne à Bettany une rame et nous pagayons pour contrer le courant et aider le moteur. Des pierres et des fruits pourris tombent autour de nous.

« Charmants moldus », marmonne Bettany.

Je ne sais pas trop quoi lui répondre.
oo

A part Amilcar qui est un piroguier cracmol comme c'est indiqué dans le texte, je pense que vous allez vous en sortir avec les perso, non ?

Toujours positive, j'espère par ailleurs que la citation de Lola Lafon ne conduira pas à l'effacement de cette fic... sans parler de la première scène (torride, non?)

La suite nous ramène dans la vieille Europe, autour d'un incendie à Genève et de statuettes disparues... Ça s'appelle Des réputations hasardeuses et des connections fatiguantes... Harry aux commandes - hem, enfin, il essaie.