Fond musical conseillé
On n'est pas encore revenu du pays des mystères
Il y a qu'on est entré là sans avoir vu de la lumière
Il y a l'eau, le feu, le computer, Vivendi et la terre
On doit pouvoir s'épanouir à tout envoyer enfin en l'air
Noir Désir, A l'envers, à l'endroit

LXI Harry Des réputations hasardeuses et des connections fatiguantes

Quand on monte, côte à côte, le long escalier de pierres taillées qui mène à l'entrée de la Banque, Lorendan me souffle le nom des membres du comité d'accueil :
"Tu connais Crochpik, à sa gauche, le grand chef Sernok, les autres sont des sous-fifres. Notons l'insigne honneur de la visite du lieutenant Corboz, Auror de son état - sa présence doit faire bouillir les précédents... "

"Une enquête sur l'incendie", je vérifie sans doute étourdiment.

"Autant dire une insulte à l'indépendance des Gobelins", il reformule dans un souffle.

"Je ne parle que si on m'adresse la parole", je propose. On est presque arrivés.

"Un truc comme ça", il approuve.

Pendant les dernières marches, je sens qu'il se prépare à un affrontement. Il faut dire que le petit groupe a cessé de discuter pour nous regarder grimper jusqu'à eux, et que je suis très conscient des regards de la petite foule en bas des escaliers. Ça doit être ça, être ministre de la Magie, je me dis vaguement. C'est toujours mieux que de se demander si je pourrais être à la place de Sorenzo.

"Lorendan dirige nos briseurs de sorts", annonce Sernok, qui semble bien maîtriser le français, lorsque nous sommes assez prêts pour l'entendre.

"Nous nous connaissons", signale l'Auror en tendant la main à Sorenzo avec un sourire un peu crispé.

Pas sûr qu'ils s'adorent, je décide. Mais on est après tout dans le traditionnel - les Aurors et les Briseurs de sorts se méfient les uns des autres. Je suis bien placé pour le savoir. Quand j'ai révélé en visite à la Division, en remorque de Mae en début de septième année, quelles études je comptais faire, j'ai provoqué un tollé.

"Harry, un de nos stagiaires", me présente rapidement Lorendan, en lui serrant la main. Il prend ensuite immédiatement pied dans la discussion en enchaînant : "Tout le monde va bien ?"

"On s'est concentrés sur les coffres et on s'est rendus compte trop tard que le feu avait aussi pris dans les bureaux", l'informe immédiatement une femme que j'ai déjà vue dans les couloirs. A peine plus âgée que lui, grande, brune et fine, elle est ce qu'on appelle une belle femme, même si là, elle est plutôt décoiffée et son visage mâchuré de noir de fumée.

"On aurait tous fait la même chose, Franka", lui assure Lorendan, très gentiment.

"Oui, les coffres d'abord", apprécie Sernok et les Gobelins derrière lui approuvent.

"Mais pas de blessés ?", insiste Lorendan.

"Non, aucun blessé", confirme Crochpik s'exprimant pour la première fois. "Lorendan, pouvez-vous nous aider à convaincre le lieutenant Corboz que nous apprécions leur aide mais que nous avons la situation sous contrôle?"

"Je ne vois pas comment Lorendan qui vient d'arriver pourrait m'apporter les assurances dont j'ai besoin", remarque Corboz très raide.

"Évidemment", concède Sorenzo avec son air aimable de jeune patricien vénitien. Peut-être parce que j'en connais trop un autre, je ne prends pas ça pour argent comptant. "Peut-être seriez-vous rassuré comme moi, lieutenant Corboz, de constater qu'il n'y a pas de dégâts majeurs dans les salles des coffres ?", il propose. "C'est sans doute ce que tous ces gens assemblés veulent savoir !"

"Les coffres ne sont pas menacés", intervient Crochpik avec un peu de colère.

"Ce sera vite vérifié, et la parole des Aurors sera appréciée des commerçants", plaide Lorendan avec le sourire.

Crochpik est agacé d'être contredit par son subordonné, mais Sernok approuve brusquement de la tête.

"Nous y allons ensemble", il décide.

"Je vais demander à deux de mes hommes de m'accompagner", essaie Corboz.

"Vous seul", aboie Crochpik soutenu cette fois par tous les Gobelins présents.

"Nous tiendrons tous ainsi dans un seul wagonnet", commente Lorendan, le roi de l'équilibre.

"Les Gobelins sont seuls maîtres de leur sécurité", rappelle Crochpik comme pour défier Corboz d'entrer dans un conflit ouvert.

Le message semble amer mais accepté d'un sobre acquiescement. Les Gobelins ouvrent la voie, Corboz les suit, l'air sombre, et Lorendan va leur emboîter le pas quand il fait signe à Franka :

"Pendant ce temps, commencez à regarder les dégâts dans les bureaux; Harry va avec vous", il ordonne, et la femme accepte sans commentaire. "Harry, vérifie donc que tes potions sont en bon état...", il ajoute avec un regard lourd de sous-entendus.

Comme Corboz s'est arrêté et nous regarde, Lorendan le rejoint sans une autre remarque.

"Alors comme ça, tu habites chez Lorendan", commente Franka dès que nous sommes seuls.

"Je... je n'avais pas prévu de rester autant... cette fois", je bredouille un peu lamentablement. Je ne sais pas trop pourquoi je suis gêné. La crainte d'être soupçonné de favoritisme, je crois.

"On dit que Lorendan t'a étrillé", m'apprend Franka. Autant pour le soupçon de favoritisme.

"Il a exigé que je reste jusqu'à la fin de la pleine lune", je modère.

"Ah oui, tu es sur les statuettes Wuelfern", se rappelle Franka. "C'est pour elles, les potions ?"

"Oui", je réponds sobrement ne sachant pas jusqu'à quel point je peux me confier à elle.

"Des statuettes et des potions, une alliance rare, sans parler de la pleine lune", elle commente. "Tu t'en sors ?"

"On doit faire des tests pendant la pleine lune."

"On, c'est Lorendan et toi ?", elle questionne.

"Je ne sais pas", je réponds mal à l'aise devant son insistance.

"Harry", elle reprend un ton plus bas. "J'ai un peu l'impression de jouer au chat et à la souris mais... tu n'es pas avec Lorendan, n'est-ce pas ?"

"Pardon ?"

"T'es plutôt mignon, et il t'a laissé beaucoup de liberté avant de te prendre chez lui, il n'en fallait pas plus pour réveiller de vieilles rumeurs", elle explique aussi calmement qu'elle réciterait les enchantements de base des Gobelins. "Lorendan aime bien les garçons, si tu en doutes encore Mais j'ai dit aux autres qu'il sortait toujours avec un gars des Archives de Genève."

"Je n'ai rien remarqué", je réponds faiblement, en me disant que si cette relation est vraie, ça explique peut-être l'insistance de Sorenzo à ce que j'aille consulter les archives. "J'ai une petite amie, et Lorendan le sait", je rajoute.

"Ah oui, la petite Française qui a trouvé un contrepoison !"

"Non, pas elle", je souris malgré moi. Les rumeurs dans cette Banque sont pires qu'à Poudlard ! "Mon amie est italienne", je précise avec un furtif pincement au coeur que je décide d'ignorer.

"Une cousine de Lorendan ?"

"Pas une seconde", je promets en riant cette fois.

"Tu n'es pas fâché ?", elle vérifie avec décontraction tout en me tenant ouverte ce qu'il reste de la porte des archives.

"J'aime autant savoir ce qu'on dit derrière moi", je lui promets avec sincérité.

"Le feu est parti du bureau de Lorendan", elle me signale en guise de réponse - un peu inutilement, vu l'état des murs, des carcasses de meubles, mais c'est toujours mieux comme conversation que mes amours.

"Je vais pouvoir refaire mon rapport", je soupire en contemplant des fragments de parchemins tordus sur le sols.

"Moi aussi", elle me répond avec un haussement fataliste d'épaules. "N'empêche que, n'en déplaise à Sernok ou Lorendan, ça ne peut pas être un accident..."

"Une nouvelle rumeur ?", je questionne un peu moqueur, admettons-le.

"Pas encore", elle soupire comme si elle le regrettait. "Mais le feu part d'une pièce vide, qui ne contient rien qui puisse expliquer l'incendie. Ce feu-là prend quand nous sommes allés aider les gardes gobelins à mâter un feudeymon dans les coffres - pas le truc qui arrive tous les jours. Si encore, ici, il s'était déclaré dans le laboratoire de potions, on aurait pu croire à un accident !", elle continue avant de me regarder. "A propos, elles sont où tes potions ?"

"Je pense qu'elles étaient dans le bureau de Lorendan", je réalise avec une pointe d'inquiétude. "Mais elles ne peuvent pas avoir pris feu toutes seules ! Elles venaient d'être testées par Körbl ", j'argumente.

"Pourtant Lorendan t'envoie vérifier leur état", souligne Franka.

"Il m'a juste éloigné, non ?"

"Il aurait été moins précis."

"J'ai pensé qu'il utilisait potions pour statuettes", je prends le risque de lui dire.

"Mais il sait qu'elles ont disparu ; je lui ai dit", rétorque Franka. "Donc, le message pour toi et moi est ailleurs..."

"Tu as décidément une longueur d'avance sur moi", je reconnais.

"Est-ce que Lorendan ne voudrait pas qu'on puisse penser que le feu venait de potions ?", elle propose en obliquant vers le laboratoire qui a été lui aussi détruit par les flammes après que le feu ait fait réagir certaines substances.

"Il voudrait que les Gobelins pensent ça ?", je questionne totalement perdu.

"Les Aurors !", elle corrige en levant les yeux au ciel.

La tension des Gobelins, la médiation de Sorenzo pour leur faire accepter une inspection des coffres par les Aurors, plutôt que des bureaux, tout ça prend lentement sens. L'hypothèse de Franka gagne en crédibilité.

"Et ça s'étend comment à son bureau ?", j'objecte quand j'ai assimilé les données du problème.

"Comment ça s'est étendu du bureau au laboratoire ?", elle rétorque, entrant avec simplicité dans la logique du questionnement des briseurs de sorts. D'égal à égal.

On inspecte le couloir sans trouver de réponse l'un ou l'autre jusqu'à ce que je reconnaisse une poudre utilisée en abondance par les Weasley.

"Armoise et cyanure", je précise. "Permet un allumage à distance..."

"Un Auror saura ça ?"

"Les Aurors britanniques connaissant les produits des Weasleyont peut-être un avantage mais j'imagine que s'il s'agit d'incendie, ils feront le lien", je reconnais.

"Des Weasley ?", elle relève lentement, hésitant légèrement sur la prononciation.

"Une boîte de farces britanniques, des amis", j'explique brièvement. "Beaucoup de leurs produits utilisent ce système d'allumage... mais j'imagine qu'ils n'ont rien inventé !"

Franka a d'abord l'air d'avoir envie de creuser le fait que j'ai des amis fabricants en farces et attrapes, puis elle revient vers son premier projet - les ordres implicites de Sorenzo.

"Mais nous, on peut faire croire quoi ?", questionne-t-elle donc à voix haute, pas loin de jeter l'éponge, je crois.

"Un réchaud mal éteint", je propose en la regardant errer dans les décombres. "Il fait exploser quelque chose qui transmet le feu en face, quelque chose qui contient de l'armoise..."

"C'est crédible ?"

"Tout dépend de l'ampleur de l'enquête des Aurors ; ni les Gobelins ni Lorendan n'avaient pas l'air prêts à les laisser enquêter beaucoup !"

"Tu t'y connais en enquête d'Aurors ?", elle demande avec un air plutôt amusé.

"Une partie de ma famille et de mes amis", je propose en me retenant de rougir à cet aveu.

"T'as des masses d'amis, dis-moi, Harry!", elle commente assez joyeusement avant de décider : "Va pour ton réchaud mal éteint"

Joignant le geste à la parole , elle tire un vieux foyer rouillé d'un placard qui a survécu et lui appliquant avec décision voire une certaine allégresse un sortilège de fonte.

Quand nous avons fini notre petite mise en scène, je suis presque aussi sale qu'elle.

"Tu devrais te nettoyer", elle me lance en souriant.

"Toi aussi." Comme elle hausse les épaules, je reprends : "Tu as dit que les statuettes avaient disparu." Elle me regarde avec attention, je continue: "Elles ont fondu ou... ?"

"Faut une sacrée chaleur pour faire fondre du métal, même les Moldus savent ça !", elle m'oppose.

"Alors celui qui a mis le feu les a volées", je raisonne tout haut sans lui faire l'injure de ne pas y avoir pensé toute seule.

"Des statuettes Wuelfern", elle souligne. "Un héritage sulfureux mais sans doute attirant !"

"Mais il n'y a pas d'héritier, je croyais."

"Pas directement. Le dernier fils est mort sans descendance, mais il avait des soeurs..."

"Lycanthrope ?", je m'intéresse, et ça fait légèrement frissonner Franka qui répond quand même :

"Honnêtement, je ne sais pas. A priori ils étaient moins aventureux dans les dernières générations qu'initialement ! Mais ce ne sont encore que des rumeurs !"

Une fois de plus, Franka me semble terriblement informée sur la vie de tout à chacun. Ça dépasse de loin Radio Poudlard, plus j'y pense.

"Tu es Suisse ?", je demande diplomatiquement.

"Non, fiancée à un Suisse", elle sourit. "Mais tu as raison, l'histoire des Wuelfern comme de toutes les grandes familles fait partie du patrimoine national, ici... Pas facile d'aller au-delà de la rumeur !"

"Et les soeurs Wuelfern, elles ont eu des enfants ?"

"Évidemment", sourit Franka, contente de mon intérêt. "L'aînée, Ortrun, est la grand-mère de Meinrad Teuffer, le chef incontesté de la plus riche famille sorcière suisse. La jeune soeur Reinhild a épousé l'aîné des Körbl, un peu moins chic mais quand même pas mal... Ainsi les Diables et les Corbeaux sont tous un peu des Loups!"

"Et Traugott Körbl a eu accès à mes travaux", je commente à haute voix.

"Traugott, c'est le petit cousin de la branche cadette, mais c'est peut-être Ingolf, le fils de Reinhild, qui l'a envoyé", estime Franka. "On parle de Körbl und Sohnen, mais on ferait mieux de parler de Körbl et cousins !"

"Tu les connais tous, dis moi !", je ne peux m'empêcher de lui faire remarquer.

"Mon petit ami est d'une autre branche basse de ce bel arbre, une branche par une fille Körbl, nettement moins riche, envisageant même de travailler: la déchéance totale !", elle commente en faisant la clown.

"Tu l'as rencontré comment ?", je me risque à lui demander.

"Werther est médicomage. Il est venu dans mon pays avec des brigades d'aide pendant la guerre que se livraient les Moldus ! On s'est rencontré dans un hôpital où j'étais volontaire", elle raconte plus doucement.

"Oh", je souris. "J'ai une amie Serbe qui a quitté le pays pour faire des études en Angleterre à cette époque-là. Elle s'appelle Myrna Begic."

"On m'a toujours dit que c'est la coopération britannique qui avait initié ces brigades européennes", elle commente pensivement. "Un certain Albus Dumbledore... connu pour d'autres choses peu communes.. Comme avoir défait Gellert Grindelwald ou avoir protégé un loup-garou nommé Remus Lupin qui serait d'ailleurs ton père adoptif..."

"Que de rumeurs", je concède facilement, en gardant pour moi que Myrna pense que c'est notre rencontre qui a causé l'intervention d'Albus.

"Sans nul doute, il est nécessaire de faire le tri !", badine Franka.

"Et même commencer tout de suite !", ponctue Sorenzo qui vient d'entrer dans les bureaux et a l'air stupéfait de ce qu'il voit.

"Pas avant une vraie enquête", s'immisce Corboz sur ses talons.

"Corboz, vous avez entendu Sernok..." se retourne Lorendan l'air ennuyé de le voir là.

"Ici, dans ces bureaux, nous sommes loin de la protection des biens privés déposés par des sorciers suisses", objecte Corboz avec hauteur.

"Je ne vois pas comment vous pouvez mener une enquête sur quoi que ce soit dans cette banque, coffres ou bureaux !", estime Sorenzo avec un français extrêmement impressionnant autant dans le vocabulaire que dans l'accent.

"Vous voulez que je dise dehors que tout va bien ? Il faut que je sache si l'incendie ou les incendies sont criminels", argumente l'Auror. Il sait visiblement retourner un argument.

"Ici en tout cas, ça ressemble à une cascade de catastrophes", intervient Franka, l'air de rien. "Un réchaud mal éteint, une explosion, un pot de... t'as dit quoi Harry ?"

"Armoise", je précise docilement.

"Un pot d'armoise qui propage le feu aux bureaux... Heureusement pour le dernier d'entre nous qui a utilisé le labo, le cahier de présence a brûlé", elle conclut.

"Comme c'est pratique", grince Corboz.

"Je veux tout le monde ici pour nettoyer dans une heure", aboie Lorendan en se tournant vers nous. "Les stagiaires, les permanents, pas d'excuses ! Tout le monde au boulot pour rendre ces lieux utilisables et sauver ce qui peut l'être!"

"Ah Lorendan, j'aime quand tu parles comme ça, ça m'évite de réfléchir", commente Franka en me faisant signe de la suivre. "Ça me fait trop de hiboux à écrire, j'embarque Harry. Ça fiche rien, ces petits jeunes !"

Sorenzo acquiesce en se tournant vers Corboz qui a l'air sur le point d'exploser.

"Il va faire le poids ?", je m'inquiète quand les portes se sont refermées sur nous.

"On va lui envoyer Crochpic en renfort. C'est un as pour rappeler la convention de 1813 sur la souveraineté des établissements Gobelins en matière de sécurité..."

"Un beau travail d'équipe", j'apprécie.

"J'aime bien Lorendan", elle reconnaît

ooo

Quand toute l'équipe des briseurs de sorts est sur les lieux, Sorenzo prend cinq minutes pour préciser ses ordres. Il laisse les stagiaires sous la direction de Franka nettoyer les bureaux en essayant de sauver le maximum de rapports et de matériel. Il emmène les autres permanents avec lui "pour la gestion des clients".

"Bah, j'aime autant pas me retrouver entre des clients remettant en cause la sécurité de leurs possessions et des Gobelins vexés", juge Franka quand quelqu'un lui demande si elle n'en a pas assez de faire le boulot de pompiers.

Cinq minutes plus tard, une escouade de Gobelins vient nous prêter main forte pour réparer les cloisons effondrées et évacuer les gravas. Vers midi, il ne nous reste donc que le tri du matériel éventuellement sauvable. Comme une pause bienvenue, les trois permanents reviennent inspecter les lieux en nous apportant un repas. Je me rends compte que je meurs littéralement de faim.

"Lorendan ne mange pas avec nous ?", questionne ma petite compagne polonaise de l'autre soir.

"Lorendan... j'aimerais pas être à sa place", commente Piers. "Depuis que Corboz est parti, il est enfermé avec Crochpik et je n'ai pas l'impression que ce soit pour négocier son augmentation !"

"Comment pourrait-il être responsable d'un incendie qui s'est déclenché la nuit, à deux endroits différents ?", s'étonne ouvertement Franka.

"Les Gobelins...", commence Piers avant de secouer la tête. On ne critique sans doute pas ses employeurs sous leur toit.

Ça plonge la tablée dans un silence pensif que personne ne semble souhaiter briser. Un stagiaire autrichien sort précipitamment pour répondre à son miroir, et ça me fait réaliser que j'ai oublié mon propre miroir chez Sorenzo. Ça m'agace parce que j'ai promis à Ada que je serais joignable et que notre conversation de la veille me semble exiger que je tienne mes engagements. Sauf que conjurer mon miroir me paraît un usage un peu abusif de la magie, un truc à ramener les Aurors suisses à la Banque pour invoquer le Secret cette fois. Mes pensées s'enchaînant, je réalise qu'avec cet incendie j'ai peu de chance d'aller faire une visite surprise à Rome - j'ai plus de chance de devoir réécrire mon rapport, concrètement. J'en suis là dans mon autoapitoiement quand l'Autrichien revient l'air un peu gêné et s'approche de moi :

"Harry, il y a un Gobelin qui t'attend dehors. Quelqu'un aurait demandé à te voir..."

"Qui ça ?", demande immédiatement Franka.

L'Autrichien se contente de hausser les épaules. Tout le monde me regarde avec des expressions plus ou moins franches et amicales et je repense aux rumeurs courant sur Sorenzo et moi. Je manque d'en rougir alors que je me lève.

"Je vais voir", je commente inutilement et seule Franka acquiesce.

Le Gobelin dehors a l'air hostile mais j'insiste quand même pour savoir où il m'emmène. Comme il ne répond pas, j'essaie dans plusieurs langues - je ne parle malheureusement pas le Gobbabil. Il finit par marmonner en semi allemand :

"Ordre Crochpik."

Ça me rend silencieux, c'est sans doute ce qu'il espérait. Il me plante quelques minutes plus tard devant une porte ouvragée, un peu basse pour moi. Tout en me demandant comment après Sorenzo, Crochpik peut chercher à me mettre l'incendie sur le dos, je frappe. La porte s'ouvre sans un bruit et je dois me baisser pour la passer - c'est clairement voulu, je me dis, sans trouver la force d'en vouloir aux Gobelins.

"Ha-Ry !" m'accueille alors une voix gaie et musicale. Pas celle de Crochpik autant le dire.

"Oan-Ni ?", j'articule quand j'ai dépassé mon étonnement.

"Ha-Ry surpris", se réjouit le Sirénéen qui volette au milieu de la place. Il parle son habituel sabir vénitien - et mon cerveau a un coup de fatigue. Il porte un élégant turban violet brodé d'or qui semble indiquer qu'il n'a pas baissé en grade. "Mais Ha-Ry utiliser anneau Cimballi pour contacter Oan-Ni."

"Je ne t'attendais pas ici", je réponds sincèrement.

"Oan-Ni important maintenant. Et Crochpik, mon ami !", il explique toujours l'air ravi. "Oan-Ni souvenir Ha-Ry travailler pour Crochpik !"

"Ça explique tout", je reconnais. "Mais ça reste une surprise... surtout aujourd'hui..."

"Le feu", souffle Oan-Ni soudain assombri. "Terrible. Feu ennemi Sir-Oannesi !" Comme j'opine, il continue. "Feu ennemi Gobelins aussi !"

"Je ne suis pas sûr que le feu soit venu les embêter de son propre chef", je souris un peu las.

Oan-ni semble bizarrement hésiter à me répondre avant de lâcher quelque chose d'assez ahurissant : "Crochpik penser Harry parler trop statuettes mais Oan-Ni dire Harry parler secrets jamais !"

"Merci", je souffle faut de meilleure idée. Ai-je trop parlé des statuettes ? Si la seule piste évoquée par Sorenzo est juste, c'est plutôt lui qui nous aurait envoyé des incendiaires en faisant tester mes potions... mais aurait-il pu anticiper cette connection ? La tête m'en tourne un peu.

"Briseur de sorts dire pareil", ajoute Oan-Ni sans doute pour me rassurer.

"Lorendan ?"

"Rendan ?" répète Oan-Ni prenant clairement le début du nom pour un article.

"Un Vénitien - les Lorendan sont une famille de Venise; ils doivent avoir un anneau", je tente.

"Oan-Ni connaître peu anneaux", regrette le Sirénéen. "Anneaux faibles aujourd'hui. Amener peu or."

"Et seul l'or intéresse les Sirénéens ", je ne peux m'empêcher de le titiller.

"Oan-Ni apprendre affaires", il m'explique.

"Plus seulement la sécurité ?", je vérifie, la gorge un peu sèche à l'idée que je n'ai jamais été aussi prêt de remplir la mission qu'Ada m'a confiée. Quelque part, je ne fais que gagner du temps, j'en suis conscient.

"Sir-Oannesi besoin or", répond simplement Oan-Ni. Dans ses yeux globuleux, il y a une question assez limpide et je me dis que je ne peux pas jouer avec lui infiniment.

"Oan-Ni, je ne sais pas si c'est le meilleur endroit pour parler de cela mais quand j'ai effectivement cherché à te contacter, avec l'aide des Cimballi, je voulais..." Les mots restent dans ma gorge quelques secondes, incertains de vouloir être prononcés. "... J'ai des amis qui seraient contents de faire des affaires avec les Sir-Oannesi", je biaise à ma plus grande honte.

"Affaires ?" relève Oan-Ni calme mais intrigué.

"Ces gens", je commence regrettant de n'avoir jamais trop préparé cette conversation. "Les Gobelins ne veulent pas leur prêter d'or - les Gobelins d'Italie en tout cas. Pourtant ils travaillent dur et... je ne connais pas grand-chose en affaire, mais je pense qu'ils rembourseraient leur prêt."

"Amis Harry besoin prêt ?" résume Oan-Ni relativement prudent.

"Exactement. Je ne connais pas leurs besoins exacts; j'ai juste proposé de faire l'intermédiaire entre eux et... vous."

"Pourquoi Gobelins refuser prêt ?" enquête logiquement Oan-Ni.

"Bizarrement, les Gobelins sont souvent très méfiants envers les... sorciers différents des autres", je tente - et je lis dans les yeux d'Oan-Ni que je suis totalement incompréhensible. "Comme beaucoup d'êtres magiques, les Gobelins craignent les loups-garous", je reformule donc plus directement.

"Garous ? Ni sorcier, ni loup", commente Oan-ni avec une nette réserve.

"Ou les deux", j'argumente sans prendre la peine de réfléchir. La diplomatie ne sert plus à grand-chose à ce stade.

"Crochpik dire garous mettre feu banque", signale Oan-Ni, et la conclusion me fait frissonner.

"Je ne crois pas que ça soit des garous, Oan-Ni. Ce sont des sorciers qui ont mis le feu et pas des amis des garous", j'essaie d'argumenter.

"Ha-Ry connaître..."

"J'ai des soupçons mais Lorendan aussi et si Crochpik ne l'a pas cru, il ne me croira pas davantage", je regrette ouvertement.

Oan-Ni volète sans but dans le pièce comme en proie à une profonde réflexion.

"Ha-Ry dire soupçons, Oan-Ni dire Crochpik écouter !"

"Je préfère que tu rencontres mes amis, Oan-Ni, que tu juges leur projet et leur sincérité - je me débrouillerai seul de Crochpik et de mes soupçons", je propose.

"Oan-Ni faire les deux", affirme le Sirénéen avec force et je ne sais pas trop quoi lui répondre.

Note.
Les gobelins et leurs briseurs de sorts
Sernok, le chef de la Banque des Gobelins de Genève

Crochpik, le responsable des relations avec les sorciers, a recruté Harry sur les conseils de Sorenzo Lorendan, briseur de sorts en chef de la Banque de Genève.

Franka Andelkovic - Une Briseuse de sorts croate, permanente de Genève, fiancée à Werther Othenin, un médicomage suisse d'une branche basse de l'arbre Körbl. Très forte en potins.

Piers - un briseur de sorts suisse permanent

Une stagiaire polonaise et un stagiaire autrichien sans nom pour l'instant...

Adam Corboz, Un Auror suisse qui se fait balader par les Gobelins

Les diables, les corbeaux et les loups (Membre des familles suisses évoquées) :

Meinrad Teuffer.
Père de Ludger et Kreszenz. Grand-Père de Kuno Teuffer et de Jérémie Lavendin., les deux dirigeants supposés du XIC rencontrés en Angleterre et en fuite en Argentine. Petit-fils de Ortrun Wuelfern.

Ortrun Wuelfern
Dernière descendante des Wuelfern, marié à Kaspar Teuffer. Mère de Ludolf (père de Meinrad), Odilie (Grand-mère de Reinhild Urioz) et Pankraz (Grand-père de Serena).

Reinhild Wuelfern
Soeur de Ortrun. Descendante des Wuelfern, mariée à Zachariah Körbl. Grand mère de Ingolf Körbl,et de Traugott Körbl.

Ingolf Körbl
Fils de Thimotheus Körbl et Reinhild Urioz. Petit fils de Reinhild Wuelfern. Marié à Serena Teuffer. Trois enfants : Ludolf, Ortrun, Reinhart. Directeur de Körbl une Sohnen

Traugott Körbl
Fils de Wolfram Körbel, petit-fils de Reinhild Wuelfern, cousin de Ingolf. Critique du travail de Harry.

Je travaille sur un arbre généalogique partageable - à chercher sur mon LJ fenoire point livejournal point com...
La suite racontée par Cyrus s'appelle Des commencements et des carapaces... je n'ai quasi plus d'avance sur cette histoire-là non plus. Merci d'avance pour votre patience et votre soutien.