Bande son un poil décalée (comment ça, ça vous étonne ?)
Quand le fusil s'ra sur la fleur
Pour un baiser y'a jamais d'heure
On va rêver les au-delà
Y'a des sourires qui trompent pas
Je dormirais quand je s'rai mort
Bien avant
ça que j'aime encore
Loïc Lantoine, Bientôt
LXII. Cyrus Des commencements et des carapaces
La nuit s'installe brutalement sur fleuve, supprimant nos repères sans éteindre les cris des oiseaux et des singes. Le bruit du moteur est là comme une musique de fond à notre silence collectif. Aesthelia, assise en vigie sur les bagages, n'a pas ouvert la bouche depuis que nous avons quitté le poste avancé. À l'autre extrémité, Amilcar n'a pas lâché la barre malgré mes propositions. De loin en loin, il a grommelé quelques commentaires acides tant sur les ennuis qui arrivent toujours avec les sorciers que sur Dona Aesthelia et son fichu grand cœur, mais comme personne ne lui a répondu, il s'est tu. Entre eux, Bettany a fini par fermer son sempiternel cahier de notes – je n'ose imaginer ses commentaires sur l'évènement ! Elle regarde de temps en temps Cristovao prostré au fond de la barque, secoué par moments de larmes silencieuses. Après avoir sincèrement eu envie de l'étrangler, j'en suis venu à le plaindre. Un môme ne prend pas autant de risques à suivre des inconnus s'il est bien là où il est... les souvenirs de Sirius sont suffisamment clairs sur la question. J'aurais des dizaines de questions pour lui – qui étaient ses parents, comment il s'était caché dans la pirogue aussi longtemps, pourquoi ? – si le silence ne semblait pas la chose la plus sage.
On croise une deuxième pirogue descendant le fleuve : deux types avec une cargaison de viande de brousse qui va leur assurer des revenus pour la semaine s'ils ne boivent l'intégralité de leurs gains dans la première taverne. Il ne doit rester qu'un ou deux campements fixes avant le moment où, raisonnablement, nous pourrions sans aucun risque passer à une propulsion magique. J'imagine que c'est ce que guette Aesthelia.
« On s'arrête au prochain campement, voir s'ils ont du carburant », annonce alors, relativement contre toute attente, ma marraine.
« On n'en a pas besoin... », commence Amilcar
« Je sais », le coupe Aesthelia sur un ton sans réplique. « Viens là, Cristovao. »
L'enfant s'est redressé en entendant son nom – Bettany lui a fait signe du bout du pied aussi. Il me regarde l'air perdu – pour ce que je vois dans la pénombre – et je ne peux que hausser les épaules.
« Viens prendre ma place », reprend Aesthela sans nous regarder. « On devrait arriver, dans la prochaine anse... »
Surmontant une visible crainte, et avec un courage assez évident, Cristovao se met à quatre pattes pour la rejoindre – Bettany le laisse passer. Il ne fait pas trop giter la pirogue. On voit qu'il a l'habitude.
« Tu arrimeras la pirogue au ponton et tu iras demander s'ils ont du carburant à vendre », l'instruit alors Aesthélia de cette voix neutre et détachée que je connais trop bien. Elle s'est enfermée dans une carapace d'indifférence qu'il sera difficile de percer. C'est celle qui l'a protégé des chagrins qui auraient dû l'abattre - Oui, Sirius en a sa part. C'est difficile d'anticiper ce que cette carapace va l'amener à décider concernant Cristovao.
« Si on te demande qui tu es, tu es l'apprenti d'Amilcar, et c'est ta première fois dans les parages», elle rajoute pour l'enfant qui n'a rien dit. Il opine.
On passe un cap que je devine plus que je ne vois, Amilcar change de direction pour se rapprocher de la rive et de faibles lampes à huile deviennent distinctes. Aesthélia se laisse glisser dans le fond de la pirogue, poussant légèrement Bettany pour laisser de la place à Cristovao. A la question muette de l'Américaine, je ne peux que hausser subtilement les épaules.
« Dona Aesthélia, sauf vot' respect... », réessaie alors Amilcar.
« On parlera de lui demain sur le fleuve, tu le sais, faut qu'on laisse des traces logiques... »
« Ça s'rait plus simple de l'renvoyer à vot'cousin ! », il soupire en baissant les gaz pour arriver selon un arc de cercle parfait sur le ponton. Il se semble pas attendre de réponse, il a raison.
Le môme saute sur les planches sans attendre que le bateau s'immobilise et accroche fermement la corde à un poteau. Il n'hésite qu'une demi seconde avant de courir vers les lumières. Il espère sans doute se racheter à nos yeux, à moins que...
« Et s'il s'enfuyait ? », je souffle en portugais malgré le risque d'être compris de nos hôtes – l'avis d'Amilcar me paraît important.
« Il n'a pas fait tout ça pour nous planter là », répond abruptement Aesthélia. « C'est avec nous qu'il veut être... J'aurais dû le voir venir ! »
« Mais que ferons-nous de lui ? », s'enquiert Bettany.
« Nous ne pouvons que l'emmener », annonce Aesthélia à notre surprise générale. « Je sais que vous pensez tous que c'est une bêtise mais je ne trouve aucune alternative satisfaisante... Je ne l'enverrai pas se faire battre, exorciser ou pire... »
Bettany a l'air de me demander de dire quelque chose, Amilcar aussi, mais deux hommes moldus reviennent avec Cristovao, et la négociation d'un bidon de carburant m'évite de trouver comment remplir l'ambassade qu'on me demande. Le môme se tient à côté d'Amilcar, les yeux baissés et les mains tremblantes. Une pauvre petite chose. Je ne peux que penser à Iris et Kane, à peine plus jeunes en fait, et tellement plus innocents et protégés ! J'évite de penser au petit Cyrus abandonné après l'attaque de la maison dans la forêt et la disparition de Laelia. Il ne compte sans doute pas pour rien dans la carapace d'Aesthélia, je le crains.
« Vous allez où comme ça ? », veut savoir un des types en recomptant les billets tendus par Amilcar.
« Nous étudions les plantes dans les zones profondes de la forêt », répond légèrement Aesthélia. « On a plusieurs lieux à visiter... »
« Deux femmes, un jeune gars, un vieillard et un môme », remarque le deuxième avec un rire gras un peu menaçant. « Vous êtes armés au moins ? »
« Évidemment », répond Aesthélia en le regardant droit dans les yeux.
Je ne sais pas s'ils la croient mais ils mettent fin assez abruptement à la conversation, aidant Amilcar et Cristovao à arrimer le bidon et nous regardant partir sans réellement d'autres commentaires.
« On vient de se faire de nouveaux amis », je ne peux m'empêcher de soupirer quand on s'est renfoncés dans la nuit. C'est insidieux, mais j'ai l'impression que notre petite expédition scientifique est en train de se transformer en autre chose, de moins organisé, de plus risqué et glissant.
« Ils sont le cadet de mes soucis», juge âprement Aesthélia. « On va continuer une demi-heure, le temps d'arriver à l'embouchure du Bras est... là on s'arrêtera, le temps que j'envoie un message à Diniz et puis... on disparaîtra suffisamment pour qu'ils puissent nous chercher longtemps... »
Personne ne remet son plan en cause. Amilcar me demande de prendre une sonde quand nous arrivons à l'embouchure du Bras est afin de trouver le passage. Cristovao a tellement l'air de vouloir m'aider que je lui colle une autre perche dans les mains. On guide Amilcar entre les bancs de limon et les rochers affleurants. Un méandre plus loin, il décide de s'arrêter sur une petite plage de sable ; Cristovao veut de nouveau sauter sur le sable mais Aesthélia le retient :
« Cyrus va y aller – détection humaine, animale, créature », elle m'instruit comme si c'était la première fois que je l'accompagnais mais je ne me risque pas à un commentaire de sale gosse qui ne se met pas à sa place.
J'ai ma baguette dans la main droite, le cordage d'arrimage de la pirogue dans la gauche. Je prends mon temps pour vérifier que nous sommes aussi seuls que nous pourrions le souhaiter et pour placer quelques sortilèges de détection d'une quelconque approche. Jaguar, braconnier, salamandres magiques voire boto, ce n'est pas comme si aucun danger ne nous guettait.
« C'est bon », je commente laconiquement quand j'ai fini, et ils sortent de la pirogue – Cristovao regarde ma baguette comme si un deuxième bras m'avait poussé. Bettany a l'air de préférer ne rien dire.
« Tu veux qu'on appelle un colibri ? », je demande à Aesthélia.
« On est trop loin et je ne tiens pas à ce qu'il lui arrive quelque chose », elle répond en secouant la tête. « On va voir si je sais toujours envoyer une plume... »
« Je peux le faire », je propose trop vite.
« Monte donc la garde », elle me renvoie assez sèchement.
Décidant qu'on ne peut pas se payer le luxe d'une dispute, je me contente d'opiner en m'éloignant de quelques pas. Un arbre a été jeté là par le fleuve, je m'assois dessus en essayant d'avoir l'air détendu. Bettany a haussé les sourcils, visiblement surprise de la scène – au moins, elle ne pourra plus dire que je suis favorisé ! Sans trop faire attention à nous tous, Aesthelia s'agenouille sur le sol, sortant une plume de perroquet de son sac et sa baguette de la poche de son ample jupe bleue. Son patronus, une tortue d'eau dont on ne peut distinguer les taches jaunes dans sa forme argentée, la taricaya, apparaît, étrangement familière. Elle lui chuchote son message avant de lui proposer la plume de perroquet et de murmurer l'incantation qui doit transférer le message.
« Vous n'utilisez pas la méthode de l'eau, professeur ? », s'intéresse Bettany, technique.
« J'ai appris comme cela », souffle Aesthélia en évitant de me regarder. Les images sont là – la voix de Sirius, ses mains sur ses épaules quand il guide ses gestes... Je coupe le souvenir avant qu'il ne m'emmène là où je n'ai aucune raison d'aller.
« Une variante de l'eau est utilisée au Japon – Harry m'a raconté ça », je commente depuis mon tronc d'arbre. Bettany me regarde, sans doute intéressée. « Pas besoin de Pensine, il paraît », je rajoute, donnant ainsi incidemment une raison objective à l'emploi de la méthode du Patronus en camping.
Alors que Bettany se fige, hésitant entre l'agressivité et le mépris, Aesthélia reste concentrée sur sa plume. Elle scintille dans sa main puis disparaît.
« Elle est partie où ? », souffle Cristovao, terrifié je dirais. Faut dire qu'il n'a rien dû comprendre à nos échanges en anglais.
« Dire au Docteur Diniz que tu as préféré partir en exploration avec nous plutôt que de faire ton boulot à l'hôpital », je lui réponds, et il a la bonne grâce d'avoir l'air un peu honteux des complications qu'il crée. « On peut te demander ce qui t'est passé par la tête ? »
Tout le monde s'est tourné vers nous et l'enfant hésite un peu avant de répondre.
« J'ai entendu... mademoiselle Ginny dire à une sœur... que vous partiez quelques temps... ça m'a fait peur... Le docteur est gentil mais... vous... toi, Cyrus, tu es celui qui est intervenu... Dona Aesthélia aussi, sans elle, je ne sais pas si le docteur m'aurait pris... Je ne voulais pas vous perdre... »
Ce n'est pas qu'il nous apprend quelque chose mais personne ne trouve rien à ajouter à ça. Sauf Bettany :
« Tu n'as rien à faire avec nous ! Nous allons dans un endroit où les petits garçons qui ne savent rien faire sont une gêne ! »
Même pas une faute de grammaire, elle a dû la préparer dans sa tête depuis un moment sa sortie!
« Tu vas voir, en une fois, plus de magie que beaucoup de sorciers dans toute leur vie », commente pensivement Aesthélia – toujours avant tout lointaine et détachée. Comme l'Aesthélia qui n'est pas allée chercher le Cyrus abandonné aux bons soins de la police moldue. Ça fait bien longtemps que je lui ai pardonné, je rappelle à mes souvenirs.
«T'as pas intérêt à changer d'idée maintenant », je décide d'intervenir, peut-être pour me garder de mes propres démons. « Là où l'on va, ce n'est en effet pas pour les mômes qui n'en font qu'à leur tête ! T'es avec nous, tu fais ce qu'on te dit, sinon tu finiras transformé en nourriture pour tortue!»
Comme il prend ma menace assez littéralement, je dirais, à sa pâleur subite, Aesthélia a son premier rire :
«Je crois que Cyrus vient de se désigner pour te garder jour et nuit, Cristovao, qu'en pensez-vous?»
oo
On a rajouté plusieurs sortilèges de protection avant de s'endormir en cercle, tous les cinq, autour d'un petit feu perpétuel créé par Aesthélia. Cristovao s'est collé à moi comme un jeune chaton qu'il est. Je l'ai laissé faire. Le soleil perçant la canopée me fait bouger, la seconde d'après, Aesthélia me secoue l'épaule en chuchotant :
« C'est l'heure... »
Je me redresse pour voir Amilcar déjà en train de tirer de l'eau du fleuve. Déjà, je me dis, mon coeur bat fort en pensant à l'Appel... à l'inconnu, au défi de participer à ce rassemblement et d'en faire un truc utile. Pendant que je réunis mes idées, Aesthélia se glisse jusqu'à Bettany qu'elle doit secouer plusieurs fois. Je remarque que l'Américaine a dormi sur son journal - ça doit être dur sauf si elle lui a appliqué un sort de coussinage...
« On repart ? », demande Bettany en tirant ses cheveux en arrière d'un geste décidé.
« Jusqu'à la chute du lamentin », mumure Aesthélia un peu comme si elle craignait d'être entendue.
Elle a jeté un sort de filtrage à l'eau et lancé la préparation du café ; Amilcar surveille une omelette, Cristovao s'étire derrière moi sans que je l'ai réveillé. Ni Bettany ni moi ne commentons le plan d'Aesthelia, pour la même raison, je crois. L'affaire de l'appel des chamans, comme je l'ai expliqué à Ginny, est un mystère en soi et s'y soumettre ne peut que rendre nerveux. Je distribue les assiettes que me tend Aesthelia, Cristovao a l'air presque étonné d'en avoir une mais n'ose pas le dire. Nous mangeons en silence – juste les bruits de la forêt, les oiseaux, les singes, l'eau... j'essaie de m'en nourrir pour me rappeler à quel point j'ai voulu être là. À la demande d'Aesthélia, Cristovao lave les assiettes et les range dans les paquets qui l'ont caché hier. J'aide Amilcar à mettre la pirogue à l'eau, Cristovao est sur nos talons comme une mouche silencieuse et désireuse de bien faire.
Nous embarquons. Aesthélia s'installe à côté d'Amilcar pour une propulsion qui risque de devenir magique dans un proche avenir. Bettany ouvre son journal et commence à le remplir furieusement de notes – elle ne lève même pas la tête quand les perroquets crient au dessus de sa tête.
« Elle écrit quoi ? », me chuchote Cristovao à l'oreille.
« Ce qu'elle voit », je réponds. « Dis moi, tu sais lire et écrire ? »
« Un peu... plutôt », il formule bizarrement.
Plutôt que de lui demander de s'expliquer, je tire le seul livre de mon sac qui peut convenir à la situation – Fauna mágica amazônica. Je l'ouvre au hasard à la page du boto – que les Moldus prennent pour un lamentin qui se transforme en homme alors que la réalité est exactement le contraire.
« Tu lis très bien », je réalise après deux paragraphes quasi sans à-coups et, pourtant, relativement techniques sur ce mystérieux peuple amazonien ayant choisi depuis très longtemps de prendre l'apparence de lamentin pour vivre en symbiose avec son environnement. Sont-ils encore des hommes ? Forment-ils un peuple de créatures ? Les experts divergent même si le livre n'aborde pas cette question.
« C'est vrai ce qu'il y a marqué ? », questionne Cristovao les yeux très brillants.
« Plutôt oui », je souris.
« Alors... », il ose et puis se tait.
« Alors quoi ? »
« Je ne sais rien de mon père », il souffle. « Ma mère est morte en me mettant au monde et elle n'aurait rien dit sur celui qui... enfin, tu vois... Mon oncle a toujours fait taire les gens mais je sais qu'on disait d'elle qu'elle était una filha do golfinho... »
« Une quoi ? », relève Bettany qui n'a visiblement rien perdu de nos échanges.
« Une fille du dauphin... d'un boto... », je traduis, le mot boto fait grimacer Cristovao.
« D'où ses capacités », juge Bettany en anglais.
« Tu crois que... », continue Cristovao suivant, dans sa langue, des pensées similaires.
« Même si l'hypothèse n'est pas totalement ridicule, je serais toi, j'attendrai avant de me jeter à l'eau pour voir si je peux respirer sous l'eau ou me transformer », je choisis de calmer un peu ses ardeurs. L'enfant laisse son regard errer sur les eaux boueuses sans me répondre.« Des enfants naissent sorciers sans avoir aucun ascendant direct qui le soit », je rajoute sans m'occuper de voir ce que Bettany pense de ma présentation. « Ce qui est important, c'est toi ! »
« Tu m'apprendras ? », il me questionne logiquement en me regardant en face.
« La magie ? », je vérifie inutilement. Il hoche la tête. « Je... je suis... Je ne suis pas sûr d'être la meilleure personne pour... T'apprendre demande du temps... je suis là pour six mois et je repartirai... », je réponds très mal à l'aise.
« Et pas en pirogue », ajoute Bettany avec un air amusé par dessus la couverture de son journal.
« Je comprends », souffle Cristovao d'une si petite voix qu'elle me fend le coeur.
« Cristovao », je reprends sans trop savoir comment défaire le mal que je viens de lui faire sans mentir, « je suis sûr qu'on va te trouver une école et que tu deviendras un grand sorcier et qu'on se reverra autant que possible ! »
« Et c'est déjà une énorme promesse », renchérit Bettany. Je lis dans ces yeux qu'elle pense que je ne serais pas capable de la tenir.
ooo
Grâce aux sortilèges de propulsion d'Aesthélia, on a atteint la Chute du lamentin avant midi. Cristovao et moi avons aidé Amilcar à poser des nasses pour pêcher le prochain repas. Aesthelia a dormi dans la pirogue et Bettany a noirci des pages de son carnet. Il n'y a pas grand-chose d'autre à faire. Il faut attendre l'Appel. Je me baigne dans les eaux claires de ce bassin et je m'assois sur un rocher, en face de la Chute sur lequel je profite du soleil. Aesthélia m'y rejoint.
« Tu es nerveux », elle remarque.
« Je me mets la pression », je reconnais.
Elle me sourit sans répondre avant de regretter :
« Bettany a raison : on ne devrait pas traîner Cristovao avec nous !»
« On n'a pas réellement le choix », je lui rappelle. « On ne peut pas le renvoyer comme cela... »
« Mais on lui fait croire des choses... », elle soupire en remontant du même geste la couverture qui le recouvre.
« Croire ? », je questionne âprement.
« Tu lui as parlé d'école, Cyrus, ce n'est pas l'Angleterre ici.. qui va prendre un petit sorcier spontané ? »
« Je peux payer pour lui », j'avance sans trop réfléchir.
« La question n'est pas seulement l'or, et tu le sais », elle me gronde gentiment.
« Tu veux que je l'adopte ? », je réponds du tac au tac. Mon coeur bât à tout rompre quand je m'entends mais, en fait, j'assume.
Elle me regarde longuement avant de soupirer, comme si elle regrettait : « Tu es bien capable de le faire. »
« Et pourquoi je ne le ferai pas ? Je suis trop jeune ? »
« Ginny serait d'accord ? », elle demande. Je ne sais pas quoi répondre – parce que je n'ai pas réfléchi à cela comme à une décision de couple, je m'en rends compte. D'ailleurs, je n'ai pas réfléchi du tout. Je pense à l'enfant que je désire avec Gin et je ne sais plus quoi penser. « Elle serait sans doute d'accord », reprend Aesthélia toute seule, sans me regarder. « Elle pensera que tu as besoin de transmettre ce que tu as reçu et elle aura raison... »
« Mais ? »
« Ne parlons pas de toi, parlons de lui : on ne sait quasiment rien de lui ! »
« Aesthélia, tu vas me dire que son sang n'est pas assez pur ? », je rigole.
« Pas assez pur pour quoi ?», elle répond du tac au tac. On se regarde droit dans les yeux. Je ravale plusieurs formulations par peur - franche trouille - de tout foutre en l'air entre nous et pour longtemps. J'ai pas les épaules assez larges je me dis. "Je suis trop vieille, Cyrus", elle souffle finalement.
"Trop vieille pour quoi ? Tu refuserais un combat ?", je m'effare.
"Pardon ?"
"Faire un sorcier d'un gamin des fronts pionniers ! L'habiller de blanc et lui pendre une médaille sertie de rubis autour du cou ! Voir leurs têtes de bigots ravaler leur bile", je l'encourage.
"Pourquoi lui ?"
"Pourquoi pas lui ?", je rétorque.
"Ce serait irrationnel !"
"Rien ne le sera jamais "
"Cyrus, Aesthélia, Bettany !", crie alors joyeusement Cristovao en montrant un poisson presque aussi grand que lui. "On peut manger !"
C'est quand nous devisons assez légèrement, le ventre plein de poisson et de racines cuits au feu de bois que nous prend l'Appel. C'est imperceptible d'abord, comme si les tambours étaient calés sur le rythme de mon propre coeur, comme si la chaleur expliquait la vibration de l'air. Il faut que Bettany pose une main sur mon bras montrant la place vide entre Cristovao et Aesthelia pour que j'en prenne conscience.
"Regarde !"
Cristovao n'a pas compris ce qu'elle a dit mais a suivi nos regards. Il sursaute de peur en se rendant compte qu'Amilcar a disparu.
"Ça commence", confirme Aesthelia avec un large sourire tranquille quand nous nous tournons vers elle tous les trois, comme des enfants.
ooooo
Notes sur la faune amazonienne, magique ou non
Les salamandres amazoniennes font partie du canon. Elles seraient particulièrement grandes et différentes parties seraient utiles en potion.
Le Boto a l'apparence d'un homme élégant mais c'est en fait un lamentin qui a pris forme humaine pour séduire les femmes. C'est une légende amazonienne que je retourne pour mes propres besoins...
Taricaya, un des noms vernaculaire de la Podocnemis unifilis, la plus courante des tortues palustres amazoniennes... La tortue est réputée indépendante et territoriale dans l'imaginaire amazonien. Je trouvais qu'elle faisait un bon totem pour Aesthelia.
Note d'auteur
Arf, j'ai enfin pondu le 64 (Cyrus) - parce que quand on finit un chapitre pas la phrase "ça commence", on est super avancé , croyez moi ! Bon, pour le 63 (Harry), même topo, faut que le 65 vienne...histoire que je ne me retrouve pas avec des contradictions insurmontables. En avant goût, le titre quand même : Des paranoïas contagieuses et des gens qui s'inquiètent pour moi... ça se passe à Genève mais pas seulement...
C'est l'été, c'est la saison des cartes postales
