Bande son décalée sans doute, puisque ce n'est même pas réellement une chanson...
Si la tradition, c'est ça,
eh bien, c'est bien
Gancha Empega La Tradicion

64 – Cyrus Du matérialisme magique et des méthodes occidentales

Aesthélia avait dit que ça ne faisait que commencer et, si je la croyais sincèrement, je ne savais pas davantage à quoi m'attendre. Les textes que j'avais compulsés parlaient vaguement d'appel et de transfert. La disparition d'Amilcar était une première différence d'avec tout ce que j'avais pu imaginer – même si je pouvais facilement supposer que la magie à l'œuvre excluait les Moldus, fussent-ils nés de Sorciers. Et la suite, c'est-à-dire dans les faits l'absence de tout nouveau phénomène, ne m'aidait pas.

Le temps paraissait suspendu. Il y avait les tambours, arythmiques et pourtant envoûtants. Mais les tambours ne sont pas de la magie, enfin, il y a bien des ethnomages pour dire que... mais bref, je n'y connais rien.

Imitant, faute de meilleure idée, Aesthelia qui restait immobile, nous ne disions pas un mot, ni n'osions bouger. Ma marraine avait l'air quasi en transe de toute façon, très loin de nous, un sourire ineffable collé à ses lèvres comme une preuve supplémentaire de sa distanciation d'avec nous. Cristovao s'était lentement rapproché d'elle, sans aller jusqu'à la toucher – sans doute que sa sérénité était plus rassurante que notre nervosité à Bettany ou moi.

Le changement annoncé s'est opéré insensiblement, à son rythme propre. J'ai peu à peu distingué des silhouettes entre les arbres, ou à la place des arbres, difficile à dire. Une fois passé le moment où j'ai douté de mes propres sens, j'ai pu établir qu'il y en avait des longues, des courtes, des épaisses et des fines. Toutes étaient blanches. Alors que leur nombre croissait, je finis par distinguer que qu'elles appartenaient à des personnes vêtues de blanc, avec parfois un accessoire rouge rubis – un bijou, une ceinture, un tatouage, une plume...

« Des sorciers », je souffle ne serait-ce que pour me convaincre que je ne rêve pas.

« Tous ? », s'émerveille Cristovao.

« Tous », confirme Aesthelia, toujours souriante et concentrée.

C'est le cri de Bettany qui stoppe tout. Les tambours paraissent soudain plus lointain, les silhouettes plus indistinctes, redevenues quasi-indiscernables des arbres. On entend de nouveau le bras du fleuve au bord duquel nous avions campé. Retour à la case départ, en somme.

« Mon journal ! », répète en boucle notre jeune et intrépide stagiaire américaine, en se tournant de tous côtés comme s'il allait réapparaître à ses cris.

« Qu'est-ce qu'elle dit ? », veut savoir Cristovao.

« Mon journal, il a disparu ! », traduit automatiquement Bettany.

« Toutes nos affaires ont disparu », je lui réponds avec un regard circulaire autour de nous. Je n'avais pas remarqué avant.

« Mais, mon journal ! », répète Bettany, l'air désespérée.

« Il viendra s'il doit venir – nos affaires viendront si elles sont nécessaires et si nous sommes acceptés », intervient sèchement – très sèchement – Aesthélia.

« Mais sans mon journal... »

« Tu as une mémoire, Bettany, non ? Et si elle se révélait capricieuse, les pensines existent ! Tu as la possibilité d'assister à un événement rarissime, j'ai mis des mois à faire accepter vos présences, et tu ferais tout rater pour un bout de parchemin relié ? », juge Aesthélia – c'est peut-être parce que je la connais bien mais je n'insisterais pas à la place de Bettany.

Sans conteste, cette dernière semble avoir repéré le changement de ton et elle a l'air sidéré. Je ne pense pas qu'Aesthélia l'ait déjà réellement engueulée, en fait. Sans doute n'y a-t-il pas eu de raison, je raisonne, un peu jaloux, mais surtout curieux de l'issue de leur confrontation actuelle.

« Professeur.. », finit par répondre Bettany un peu plus bas, mais encore visiblement pas loin de penser qu'elle peut l'amener à la soutenir.

« Tu peux rester avec Amilcar et ton journal, si tu veux », l'achève Aesthélia.

« Non ! », souffle Bettany totalement exsangue à l'idée d'être exclue. Je ne peux pas m'empêcher de la plaindre, en fait.

« Alors, calme-toi, accepte ton dénuement, ta vulnérabilité, montre que tu viens en amie, et l'esprit ouvert », lui intime ma marraine d'une voix plus mesurée mais toujours sans appel. « Vis cette rencontre, tu l'écriras plus tard.»

« Oui, professeur », accepte Bettany blême.

Comme Cristovao se tourne vers elle avec des yeux ronds, Aesthelia reprend beaucoup plus gentiment : « Si on reste calmes et confiants, ils vont revenir. Tu verras, Cristovao, ils sont tous différents et tous frères aussi... »

« Tous Brésiliens ? », questionne l'enfant avec une curiosité sereine – disons que son monde a basculé depuis une petite semaine et qu'il n'en ait plus à ça près.

« Non, d'autres régions de l'Amazonie aussi », lui répond Aesthélia avec un sourire qui tranche avec les éclairs que ses yeux lançaient à Bettany tout à l'heure. « Tout le monde est prêt, cette fois ? »

J'opine sobrement, Cristovao ferme les yeux et imite si clairement Aesthélia que ça donne envie de sourire, Bettany se fait aussi petite que son immense carcasse le permet. Très lentement, l'emprise rythmique des tambours se réinstalle, j'ai l'impression de respirer selon la même cadence. Même mon cœur se cale sur les grands tambours. Les silhouettes regagnent en fermeté et en détails. Je sens la magie qui est là, tout autour de moi, exactement comme quand on transplane, sans l'impression d'écrasement. Brutalement, comme un paroxysme, la forêt, la plage et la rivière qui nous entouraient laissent la place à un autre lieu, une clairière parsemée de grands rochers trapus. Nous avons été acceptés, je comprends. Nous avons aussi été transférés d'ailleurs.

Sans attendre, Aesthelia se lève entraînant Cristovao qui, à un moment, lui a pris la main. Bettany et moi, les imitons avec un temps de retard. Bettany est toujours livide, elle exhale un mélange de peur, de colère et de curiosité qui me paraît relativement détonant – je suis très bien placé pour savoir le genre de bêtise que ça peut amener à faire.

« Ça va aller », je prends sur moi de lui glisser.

« Elle n'écoute donc jamais ? », elle me répond sans cacher son agacement.

« Je ne crois pas que ce soit elle qui fixe les règles », je défends ma marraine.

« Elle aurait pu nous dire ! »

« Peut-être ne savait-elle pas les détails », je me risque – en fait, j'ai peu d'intérêt pour la réponse. Rien de ce qui est dans mon sac ne vaut le fait d'être là. Et ce n'est pas comme si elle ne retrouverait pas son précieux cahier en ressortant, je ne suis pas loin de lui faire remarquer.

« Ta confiance en elle t'honore », grince Bettany. « Elle nous met dans une situation impossible et, toi, tu lui trouves des excuses ! »

J'essaie de ne pas me vexer ou de plonger dans une défense irrationnelle d'Aesthélia.

« Tu crois qu'elle nous aurait fait calculer trois nuits entières des tableaux qu'elle savait que nous n'aurions pas ? Qu'elle a chargé la pirogue de tous ces appareils et ce matériel si elle pensait qu'on ne pourrait pas les utiliser? », j'essaie. « Ça nous sera sans doute rendu plus tard ! »

« Après quoi ? Qu'on ait été fouillés ? »

Je préfère lui faire signe de se taire. On est tout proche maintenant de trois sorciers vers qui Aesthélia est allée sans hésitation - je suis sûr qu'elle les connaît. Et, si Bettany et moi parlons anglais, je ne voudrais pas qu'ils se vexent de ses propos. Il y a deux hommes – un assez âgé, assez trapu et vêtu à l'indienne, il est debout à droite ; un plus jeune, vêtu à l'occidental, se tient à notre gauche. Entre eux, une femme emmaillotée dans un châle blanc est assise sur un rocher bas. Les deux hommes vont à la rencontre d'Aesthélia et la serrent dans leurs bras.

« Tiago, Abilio ! Je suis heureuse d'être là ! », les salue ma marraine.

« Que voilà un jeune stagiaire », commente le plus Indien des deux en se penchant vers Cristovao.

« N'est-ce pas ? », sourit Aesthélia. « Nous ne connaissons pas Cristovao depuis longtemps mais il s'est plus ou moins imposé dans notre petite équipée. Et vous l'avez accepté – Sol, Abilio et toi »

« Son coeur est pur », commente la sorcière aveugle – elle doit être Sol, je décide - sans un seul mouvement. « Infiniment pur. Il désire tant bien faire qu'il ne faut pas le décevoir au risque de corrompre cette pureté. »

« On dirait le Choixpeau », je marmonne pour moi-même, amusé de la sentence de cette petite sorcière perchée sur son rocher.

« Quoi ? », souffle Bettany.

« Ça va être notre tour », je réponds parce que je sens les trois regards des sorciers – enfin non, je sens physiquement le regard des deux hommes, la femme n'a pas bougé mais j'ai quand même l'impression qu'elle s'est mentalement tournée vers moi.

« Voici Cyrus – que certains ici connaissent déjà – et Bettany. Je vous ai parlé d'eux », annonce d'ailleurs Aesthélia. Son ton est simple mais pas totalement sans arrière pensée, je me rends compte.

« Cyrus », répète l'Indien qui doit s'appeler Tiago si j'ai bien suivi.

« Je me souviens de lui », énonce alors le troisième sorcier, plus jeune que les deux autres. Il doit être Abilio. « Il était à peine plus haut que celui-là quand Don Leandro, mon maître, s'est occupé de lui ! »

Le nom de Leandro flotte dans les airs – je revois la maison, les gens, sorciers et moldus mélangés qui attendaient audience, la cour de terre battue, le manguier. Remus m'avait amené là pour que j'apprenne à contrôler autrement mes pouvoirs hérités de Sirius et mes identités. Momifié à force d'être vieux et sec, lent et très ésotérique dans ses formulations, Leandro m'impressionnait, je m'en souviens, mais il m'avait aidé à canaliser ma puissance et mes désirs. Je revois ses élèves, nombreux, silencieux et studieux – peut-être cet Abilio en faisait-il partie. Comment se rappeler ?

« Cyrus avait alors un corps trop étroit pour son âme », raconte le sorcier. « Et aujourd'hui ? »

« Mon âme ? », je souffle, totalement affolé par le tour de la conversation.

« L'âme de Cyrus a trouvé l'équilibre et la paix », intervient Aesthélia avec fermeté.

« Mon corps a grandi », je rajoute, un peu spontanément, avant de me rappeler des paroles de Don Leandro et de reformuler ma pensée : «Je sais qui je suis et pourquoi je suis là. J'écoute toujours mon cœur et mon âme, mais c'est bien ma tête qui décide... »

«Je sens en lui beaucoup d'amour pour la forêt », décrète alors la petite sorcière brune, toujours assise un pas derrière les deux autres. «Je sens beaucoup de désir de bien faire, mais je ne sens pas d'âme à l'étroit ».

«C'est quoi ce délire », marmonne Bettany clairement sur ses gardes.

Moi, je me dis que je n'ai jamais autant eu l'impression d'être un sujet d'étude magique que devant ses trois chamanes qui en savent plus sur moi que je ne m'y attendais. "Un renversement du regard en somme", j'entends Maninder nous mettre en garde pendant son séminaire. "N'oubliez jamais que vous devez établir une relation et non juger l'autre car lui aussi vous jugera."

« Don Léandro te disait ambitieux, Cyrus », continue Abilio en plantant son regard noir dans le mien.

« Je veux être utile », je réponds humblement. « C'est mon ambition »

« Tu veux savoir aussi », ajoute la petite sorcière, et ça sonne presque comme une critique.

« Oui », j'avoue. « Il existe trop de magies méprisées, simplement parce qu'elles sont mal connues », j'explique maladroitement - et ma maladresse me désole.

« Tu penses que tu sauras les protéger si tu les comprends ? », veut savoir Tiago.

« Je crois... je crois qu'elles seront protégées par le fait qu'elles soient connues non seulement par des gens qui veulent les utiliser pour leurs propres fins mais aussi par des gens qui ont simplement voulu apprendre d'autres façons d'utiliser la magie », je réponds en ayant l'impression de passer un examen pour lequel j'ai été singulièrement mal préparé.

« Tu viens apprendre ? », relève Abilio. « Aesthélia nous a dit que tu t'intéresses aux processus d'initiation et surtout aux potions utilisées. Tu veux apprendre à les reproduire ? »

« Ce qui m'intéresse, c'est leur graduation, le choix de la potion en fonction de la personne et de son avancée dans l'initiation... Finalement, c'est mieux connaître votre magie en son ensemble, comment vous transmettez vos savoirs et vos pouvoirs », je formule la gorge un peu sèche mais plus en paix avec cette formulation-là que les précédentes.

« Mieux nous connaître », répète Abilio en se tournant vers Sol comme pour lui demander confirmation.

«Connaître plutôt que savoir », elle semble accepter la reformulation. «Nous verrons. »

Sans transition, les trois se tournent vers Bettany qui est tendue comme un arc. Grande, blonde, elle paraît très exotique dans ce chaos d'arbres et de rochers, selon moi.

« Nous te connaissons moins que Cyrus, Bettany », commence Tiago, l'Indien. « Nous étions très réservés à l'idée que tu assistes au rituel mais Aesthélia a insisté. »

« Je comprends que vous vous méfiez », répond lentement Bettany – je suis sûr que s'exprimer en portugais ne l'aide pas. « Mais mes intentions sont purement scientifiques. »

« Cette idée de médicament et de poison », commente Abilio avec un certain mépris

« Exactement. »

« Je comprends mieux la curiosité de Cyrus pour nos rites initiatiques », argumente Abilio pas moins hautain.

« Soigner est une ambition positive », juge Sol – elle n'a pas bougé depuis le début de la conversation. Ses yeux sont immobiles. Est-elle aveugle ? «Mais tu n'es pas médecin, Bettany. »

« Non », reconnaît cette dernière. « Je ne veux pas soigner mais... comprendre pourquoi vous ne différencez pas remède de poison », elle continue en buttant sur l'organisation de la phrase et la conjugaison du verbe. Faudrait quand même que je l'interroge sur son mépris affiché pour les sortilèges de traduction ou ceux d'apprentissage des langues étrangères.

« Parce que c'est votre différence qui est fallacieuse », juge toujours sévèrement Abilio

« Exactement », acquiesce Bettany. « Ou vous ne comprenez pas plus notre distinction que nous la vôtre. Nous avons beaucoup à nous apprendre réciproquement. »

Sa formulation les surprend tellement que les deux hommes se tournent ouvertement vers Sol, la sorcière toujours immobile et assise sur son rocher.

« Je sens une certaine peur... Tu as peur de ne pas contrôler les choses, Bettany », annonce la petite sorcière. « Ranger, contrôler, étiqueter... c'est presque une obsession. »

Bettany ouvre la bouche et la referme sans sembler trouver une réponse cohérente, et je suis quasiment sûr que sa maîtrise de portugais n'explique pas entièrement sa réaction. C'est sans doute aussi juste que pour moi - cette Sol est capable de pointer notre principale faiblesse avec autant de facilité qu'un Epouvantard.

Je regarde Aesthélia en me demandant à quel point elle l'a entraînée ici juste pour cette épreuve de vérité. La seconde d'après, je me demande si elle voulait aussi m'y soumettre, et la colère n'est pas loin. Puis je me rappelle qu'elle est immédiatement intervenue quand nos hôtes ont parlé de mon âme. Je ne sais plus quoi penser.

«La classification est aussi la base des sciences magiques occidentales», rappelle alors doucement ma marraine, comme en écho à mes pensées.

«C'est exactement la raison pour laquelle je ne voulais pas d'elle », annonce Tiago avec force. « Nous sommes ici au cœur même de notre magie, là où nous ré-établissons notre alliance avec la magie qui nous entoure et nous constitue. Je n'ai pas envie qu'on découpe cela en morceaux étiquetés rangés dans des boites comme les éléments d'une potion chez une herboriste ! »

«Tiago... », soupire Aesthélia sur un ton qui m'indique clairement que ce n'est pas la première fois qu'ils ont une telle discussion.

«Je sais », il la coupe assez brusquement. « Tes intentions sont louables et tu te portes garante de tes élèves... »

«Bettany, tu ne dis rien », intervient Abilio qui n'a pas cessé de la regarder. « Nous connaissons tous ici la position et les arguments d'Aesthélia, mais ce sont les tiens qui nous intéressent. Cyrus dit vouloir mieux nous connaître, et toi, pourquoi es-tu venue ? »

J'en suis à me dire que Bettany ne peut pas répondre à ça, presque à avoir envie de la défendre quand je vois qu'elle va parler.

«Je viens en effet mettre des étiquettes », répond lentement Bettany. «Vous ne devez pas avoir peur des étiquettes. Elles ne parviennent peut-être pas à... rendre l'intégralité des processus à l'œuvre... comme les formules magiques ne disent pas grand-chose des magies utilisées... sauf qu'elles les dirigent. Plus elles sont précises, et plus les résultats sont proches des intentions du sorcier... Les étiquettes... les étiquettes sont de bons outils... Je veux essayer de les rendre utilisables avec votre magie... Si j'échoue, vous n'aurez rien perdu, si je réussis, vous aurez peut-être gagné une meilleure connaissance de votre propre magie. »

Comme souvent situer mon désaccord avec elle n'est pas évident. Il faudrait reprendre un à un ses arguments et leur présupposés, vérifier les enchaînements, creuser les hypothèses. Et si j'en avais le temps ou l'énergie, son courage à défendre ses positions, et toute l'approche magique occidentale avec elles, me laisse ébahi. J'ai l'impression d'avoir eu l'air d'un petit garçon incertain à côté d'elle, avec mes humbles promesses de respect de la culture locale.

«Nous n'avons rien à y perdre, dis-tu », résume Tiago à contrecœur. «Nous y veillerons. »

Je me rends compte quand les tambours reprennent qu'ils s'étaient arrêtés. Les autres sorciers sont toujours figés autour de nous - c'est sans doute une transe commune - pourtant je pense qu'ils n'ont rien raté de la discussion. Ils savent qui nous sommes, maintenant, je me dis, un peu soulagé mais aussi un peu amer. Aesthélia vient nous rejoindre, Cristovao en remorque, avec une discrète expression de soulagement sur le visage. Le test a-t-il été plus dur qu'elle ne le pensait, qu'il ne l'a été pour elle quand elle a dû être acceptée ? Je me demande si j'oserais lui poser ces questions-là.

« Nous vous remercions de votre accueil », elle souffle. Elle a insisté sur "accueil" comme pour vérifier qu'elle ne se trompe pas sur leur conclusion. Je me dis qu'elle s'est inquiétée, elle aussi, des derniers échanges entre Bettany et les sorciers, qu'elle a cru un instant que tout allait capoter.

« Joaquim va vous conduire », répond sobrement Tiago en levant le bras. Un jeune homme beaucoup plus grand que lui, sans doute mon âge, métis à la peau foncé mais aux yeux clairs, répond à cet appel.

« Welcome here, I Name Joaquim », il nous salue avec effort et un large sourire.

Aesthélia et moi échangeons un regard instinctif et devons en même temps réprimer la même envie de rire – après l'Américaine massacrant le portugais, nous voilà avec un guide brésilien massacrant l'anglais.

Nous quittons la clairière derrière lui - personne ne bouge. Joaquim nous emmène entre les rochers vers des abris semi-souterrains – "le seul endroit réellement calme dans très peu de temps", il explique en portugais, une fois que nous l'avons convaincu que nous préférons cette langue. Bettany semble étonnamment intéressée par lui – elle qui avait été si réservée face à moi !

« Tu es un chamane ? », elle lui demande très directement comme elle sait faire.

« Je dois être initié », il lui répond, presque gêné.

« A quel degré ? », veut savoir Bettany

« C'est ton premier rituel ? », je questionne en espérant qu'il va préférer ma formulation. Parce que l'approche en degrés de Bettany, c'est de l'ethnocentrisme, je le maintiens. Devenir chamane est un voyage qui prend en compte la personne qui l'effectue - chacun part avec des forces et des faiblesses qui lui sont propres. Chacun a donc sa propre trajectoire et c'est bien cela qui m'intéresse.

« Je suis venu deux fois, avant de prendre la décision », il formule avec beaucoup de prudence. « C'est un engagement que... j'ai mis du temps à être sûr de vouloir le faire. »

Mon cœur s'accélère parce que j'ai tellement de questions à lui poser que je ne sais pas où commencer, et ça fait rire Aesthélia qui lit en moi comme dans un livre.

« Tu vas devoir supporter Cyrus, je crois, Joaquim. Il espère rencontrer un tout jeune apprenti chamane depuis un bout de temps ! »

« Ma mère est la sœur de Tiago », il sourit. « Mon père a eu beau épouser une Indienne, il pense que la magie traditionnelle est profondément irrationnelle et inefficace... Il ne voit pas d'un très bon oeil que je veuille autant la pratiquer. »

« La pratiquer ? », relève Bettany.

« Tu as fait des études de magie ? », je demande en même temps.

On se fusille presque mutuellement du regard, et Aesthélia rit de nouveau – Cristovao l'imite.

«Oui, j'ai étudié à Brasilia, la botanique magique essentiellement - les étiquettes, je connais », glisse Joachim avec un petit clin d'œil pour Bettany. « C'est comme ça que je suis revenu ici, pour des ramassages de plantes et des études de terrain... Un peu comme vous – même si je ne suis ni de près ni de loin ethnomage », il se précipite pour ajouter. «En arrivant à me faire embarquer par Tiago, je me suis rendu compte que... que la magie traditionnelle... m'appelait. »

« Ça me paraît pas si loin de l'ethnomagie », je commente.

« Sauf que je ne veux pas la décrire mais la pratiquer », il me rappelle.

« Et tu as commencé ton initiation », je l'incite à continuer. Ça n'a rien de l'interview formelle que je devrais faire mais, en même temps, je ne peux pas laisser passer la chance qui m'est offerte de connaître une initiation de l'intérieur.

«Tiago m'a dit que tu voudrais sans doute que je te raconte », répond lentement Joaquim, légèrement sur ses gardes, je le vois bien. «Maintenant ? »

«Je propose que nous nous installions », intervient Aesthélia. « Ça ne prendra pas tant de temps que cela et ensuite, nous pourrons aller à la rencontre des autres. »

Ni Bettany ni moi ne trouvons judicieux de jouer les indépendants. Et je sens que Joaquim, s'il répondra à mes questions, doit être mis en confiance. On arrive à une espèce de grotte, un surplomb de pierre, où nous attend un tas reconnaissable entre tous.

« Nos affaires ! », s'exclame Bettany en s'élançant comme une immense gamine. Quelques secondes plus tard, elle confirme la fin de son apparente principale angoisse existentielle du moment : « Mon journal ! »

« Au moins, on sait qu'on a réussi le test», je commente, amusé de sa réaction.

« Son fichu journal», soupire très bas Aesthélia. « Quand elle a commencé, j'ai trouvé que c'était une bonne idée, sérieuse, qui lui ressemblait bien, mais là, ça devient obsessionnel... Après ce que lui a dit Sol, tout ce qu'elle pense, c'est "vite, remplissons une page de mon journal"...»

« Elle note ses observations ?», s'intéresse Joachim.

« Tout ce qu'elle voit - c'est Cyrus qui me l'a dit », souligne Cristovao.

« Dans la droite ligne de tradition occidentale de l'exploration ethnomagique», je la défends mollement.

Mais, après tout, c'est vrai : les journaux ont joué un grand rôle dans la construction du savoir magique occidental - je me souviens qu'Albus me l'avait raconté quand j'étais à peine plus haut que Cristovao. A quelle occasion ? Ça me revient : Mae avait offert un journal à Harry pour notre premier Noël ensemble - sans doute le trouvait-elle trop réservé et timide, je comprends aujourd'hui. Et Grand-père nous avait fait un cours comme il en a le chic - un truc sur les journaux intimes dans l'histoire sorcière... un rapport avec la Renaissance, il me semble... Mes souvenirs sont un peu flous sans doute parce qu'ils correspondent aussi à l'année où Narcissa m'avait refilé le journal de Voldemort et que, moi, croyant lui faire une bonne blague, je l'avais offert à Ginny - à la future femme de ma vie ! - sans imaginer les risques que je lui faisais courir. Une bonne leçon de tradition magique occidentale dans toute sa possible noirceur, on va dire !

«J'aimerais qu'elle se détache un peu des faits et qu'elle se laisse emporter», commente Aesthélia toujours très bas. « Ce serait une vraie expérience pour elle - presque une initiation !»

Les explications d'Albus me revient d'un coup, presque comme un souvenir de Sirius : "Les sorciers préféraient transmettre leur savoir par leur journal plutôt que par d'autres moyens... Certains journaux ont ainsi été le dépositaire de très grands pouvoirs - de tellement grands pouvoirs qu'ils ont fini par être considérés comme des objets de magie noire. » Comme le journal de Voldemort, je l'ai appris à mes dépends. Rattrapé par un des pires souvenirs de ma vie - de ma propre vie, pas de celle de Sirius, incapable de décider si mon intuition soudaine a le moindre fondement, au milieu de la jungle amazonienne, humide et chaude, je frissonne. Bettany écrit.

oo

Un conseil de 3 sorciers, tous amis de Aesthélia
Tiago – un ami de Aesthélia, l'oncle de Joaquim, il est indien et petit et rablé. Joaquim a les yeux verts.
Sol – une sorcière aveugle
Abilio, élève de don Léandro, un vieillard, ou presque. Il a aidé Cyrus quand il avait onze ans. Cf In stellis memoriam, chapitre 11

Note d'étape. Je n'étais pas partie en vacances... la Vraie Vie m'a imposé un deuil... Je poste donc alors que je suis plutôt en retard pour l'écriture comme pour dire que la vie continue...