Bande son possible
Les imprévisibles
et cela même qui les relient
et qui tournoient
en deçà de toute science
Arthur H., La Cohée du Lamentin

LXV. Harry. Des compétences collectives et des choix personnels

Parler davantage semblait inutile. Agir était encore ce qu'on faisait tous le mieux. Surtout moi. On s'est très vite partagé en trois équipes. Papa et Hermione sont allés ensemble ratisser la bibliothèque à la recherche d'éventuels travaux de Traugott Körbl indiquant un intérêt insoupçonné pour les magies de lune et leurs applications en potions. Avant de partir, ils ont tous les deux plaisanté pour savoir si on les mettait là en raison de leur passion pour les livres ou en raison de leur faiblesse physique supposée. Le parallèle était bien sûr troublant mais en même temps j'étais convaincu que l'un et l'autre allaient être ravis de l'occasion.

Nos deux Aurors, Ron et Mae, sont repartis à Londres pour étayer leurs nouvelles demandes envers la Division suisse et obtenir le maximum d'informations sur les nouveaux acteurs. Je ne dirais pas qu'ils étaient eux aussi ravis de l'occasion, mais simplement dans le même bateau et dans la même logique. Je ne répéterais jamais assez combien la toute nouvellement maturité affichée de Ron me scotchait.

Dans le dernier groupe, appelons-le l'équipe potions d'urgence, il y avait bien sûr Drago, Severus et moi. Nous avons investi le saint des saints, c'est-à-dire le laboratoire personnel du professeur Rogue. Dire qu'on est un peu nerveux, Drago et moi, est inutile. OK, je me sens totalement jugé par mon plus ancien professeur en dehors de Papa et mon quasi cousin, expert en potions.

« C'est Cyrus qui a pondu cette base ? », questionne Drago en lisant les notes que j'ai étalées sur la paillasse.

« Oui, pourquoi ? Tu aurais fait autrement », je me hérisse, prêt à défendre bec et ongles mon petit frère.

« Non, je mesure qu'il a mérité ses notes d'examens », me répond celui qui a choisi de s'appeler Black et de devenir mon cousin.

« Cyrus n'avait pas mesuré à quel point cette base serait instable, néanmoins », je révèle, quand j'ai accepté cette offre de paix. « Si Ada et Fiametta, deux amies, n'avaient pas pensé aux larmes de sirène... on aurait été condamnés à tourner le mélange en permanence ! Du coup, j'en ai racheté sur le chemin de Traverse avant de venir », je raconte en sortant la minuscule fiole de ma poche.

« Tes... amies italiennes sont herboristes, n'est-ce pas ? », questionne Severus sans me regarder. En apparence, il est très concentré sur les notes de mon frère.

«Et lycanthropes », je confirme bravement - sait-il pour Ada ? - avant de révéler le souci : «Körbl a prétendu que les larmes de sirène étaient une solution peu élégante. »

« Ou trop maligne », juge mystérieusement Severus. Comme Drago et moi ne cachons pas notre surprise, il précise : « Cédons un instant à ta paranoïa constitutive, Harry, et imaginons que Körbl ait travaillé sur des potions très proches de celles que Cyrus, Tiziano, tes amies lycanthropes et toi avez mises au point... »

« Imaginons », je concède en me demandant furtivement s'il est sérieux – Körbl a été tellement méprisant pour les magies de lune ! Mais après tout on a vu des coïncidences et des lignes parallèles plus curieuses dans cette histoire.

« La question de leur stabilisation a dû se poser à lui comme à toi – or, quand on lit la matrice de Cyrus, on ne peut pas anticiper une instabilité de l'ampleur que tu nous as décrite », développe Severus, totalement sur son terrain. « Cette instabilité n'est pas logique, et c'est d'ailleurs fort intéressant parce qu'elle était connue de tes amies », il souligne. Je dois ouvrir la bouche de surprise car il me fait signe d'attendre : « Mais nous y reviendrons. Imaginons toujours que Körbl en ait été au même point que vous mais qu'il n'ait pas eu d'herboriste lycanthrope bien informée sous la main... »

«…quand il a analysé tes potions, il a été furieux d'abord contre lui même», commente Drago qui a l'air de le suivre sans difficulté.

« Tu crois que, voulant discréditer mes potions, il a fait disparaître le moyen de les tester ? Ça paraît un peu radical quand même », je remarque pour montrer que je ne suis pas totalement largué.

« Ça veut dire qu'il n'avait pas le temps d'imaginer une contre-mesure plus subtile », estime Severus.

« Ça donne envie de les tester », remarque Drago, en se frottant les mains. « Tu peux nous en laisser ? »

« Ça me paraît même sage », je décide immédiatement. « Ainsi qu'une copie des notes de Cyrus et même de mon rapport. »

Comme Lorendan attend trois potions, je sors mes dix variations pour qu'ils puissent s'imprégner de la logique de la chose et qu'on choisisse ensemble lesquelles fabriquer – je sais, ça fait un peu touriste qui aurait pu se poser la question avant. Histoire de me rattraper, j'explique que les deux premières ont bénéficié des conseils de Cyrus – mais ont été fabriquées par ma petite collègue française Brunissande qui ne semblait pas avoir de projets personnels le week-end. Tant qu'à y être, elle avait conçu les quatre suivantes toute seule – a priori intéressée par les principes féminins symboliques à l'œuvre, je raconte.

« Elle a ainsi développé des potions dérivées pour l'ensemble des statuettes féminines et pour le prêtre. Les dernières - l'astrologue, le maire, le boucher et le maréchal-ferrant - ont été préparées par Tiziano et moi », je conclus sobrement.

« Elle vous a plantés là, la Française ? », s'étonne ouvertement Drago.

« Elle n'allait pas tout faire non plus », je marmonne relativement gêné de me souvenir de la manière peu diplomate dont j'avais géré son implication.

« Tout ça est un peu intuitif mais visiblement efficace », juge Severus les yeux toujours rivés sur les notes. « Comme tu viens de le souligner, Harry, il y a une grande part de symbolique dans la conception de ces potions... C'est en tout cas visiblement l'option choisie par Cyrus quand il a privilégié, j'imagine volontairement, des actifs féminins pour sa base ».

« Nous sommes, après tout, face à la lune, » souligne Drago. Comme je le regarde, il explique juste un peu hautain : « Quoi de plus féminin, symboliquement, que la lune ? »

« Et il vous a bien indiqué des ingrédients d'équilibre en fonction des statuettes », continue Severus toujours plongé dans les parchemins étalés sur les paillasses.

« Oui », j'abonde. « Mais finalement c'est ça que je pense qu'il faut tester : chaque variation repose sur un choix symbolique, la mauve pour l'astrologue par exemple... »

«Je pense qu'on prend moins de risque avec les statuettes féminines », estime alors Drago. « Dès que les principes féminins sont contrebalancés, toutes erreurs de dosage peut rendre le résultat assez caffouilleux. Si tu veux valider ton stage, prends au moins deux potions de ce type – même si ce n'est pas réellement toi qui les as préparées...», il termine avec une feinte bonhomie.

J'en suis à me demander si j'aurais un jour des rapports moins concurrentiels avec Drago quand Severus intervient : « Celle du Maire me paraît intéressante et puissante – les racines d'Hélianthus sont symboliquement très fortes face à l'Alchémille... l'équilibre doit être délicat.»

« La mariée est quasiment la base pure, presque une décoction d'Alchémille », je remarque en essayant de me mêler de la discussion sur le fond.

« Sans doute même gagnerait-elle à l'être encore plus – moins de mauve rendrait l'ensemble plus stable de plus », estime Severus. « Je suis intéressé par la Justice, le recours aux baies d'if, partie féminine d'un ingrédient jugé généralement masculin me paraît très intéressant... je veux bien la préparer. »

« Je prends le Maire », choisit Drago sans vraiment me laisser de choix – mais je me dis qu'autant que chacun y trouve son compte. Je referai donc la Mariée.

Toute cette discussion sur les principes féminins et masculins me rappelle finalement une chose que je n'ai pas mise dans mon rapport.

« On n'a sans doute pas spécialement le temps », je commence prudemment. « D'ailleurs, Ada et Fiametta ont conseillé les larmes de sirènes parce que c'était tout prêt et que nous manquions déjà de temps, mais ce n'était pas leur première idée. Elles ont d'abord évoqué un esther d'edelweiss... »

« C'est dans les montagnes, leur refuge, non ? », s'amuse visiblement Drago.

« C'est surtout le principe féminin le plus pur, le plus actif et le plus lié à la lune », corrige un peu fraîchement Severus. « Tes petites amies ne sont pas des débutantes en potions de lune... »

« Je ne sais pas exactement », je suis contraint d'avouer. « Mais je suis effectivement venu à le soupçonner »

« Et elles t'ont laissé tout réinventer ? », s'offusque presque Drago – le voir, lui, dire ça, me montre à quel point j'ai été un crétin. Évidemment qu'elles se sont contentés de m'aider aux marges. Je ne méritais pas mieux avec mes œillères et mes certitudes.

« Elles sont relativement contre le fait que les Gobelins disposent de ces potions », je décide de répondre, évitant volontairement mes sentiments personnels et leur évolution.

« L'incendie de la Banque de Genève ne peut que leur donner raison », remarque Severus, sur un ton qui n'est pas loin de la réprimande.

« Ce ne sont pas les Gobelins qui ont brûlé leur banque », je m'agace.

« Justement, trop de gens qui s'intéressent brusquement à des potions méprisées et fabriquées sous le manteau depuis des siècles – je comprends que ceux qui ont conservé ce savoir-faire, s'en inquiète ! », il développe.

C'est tellement l'écho de ce que Cyrus dirait que je me sens quasiment pisseux – toujours cette fichue et fausse distinction, entre le privé et le public, entre le personnel et le travail, toujours cette encore plus fausse certitude que je sais ce que je fais.

« Tu as parlé de l'esther d'edelweiss aux Gobelins ? », questionne Severus plus gentiment. Je me contente de secouer la tête. « Alors, préparons deux versions. Tu leur amèneras celle stabilisée avec des larmes de sirène, Drago et moi observerons l'évolution des mêmes potions avec esther...»

« Tu en as ? »

«Il entre dans la composition d'une des potions que je prépare à ton père», révèle Severus.

« Je n'ai jamais rien lu là-dessus dans vos travaux ! », s'étonne Drago qui ne s'est toujours pas décidé à le tutoyer.

« Comme les amies de Harry, je ne trouve pas totalement justifié et sage de donner trop largement et facilement accès à mes secrets », répond Severus en se tournant vers son placard à ingrédients.

Oo

L'aube nous trouve assis à différents endroits du laboratoire – Severus à son bureau, il a écrit des dizaines de pages de notes qui m'ont vaguement donné mauvaise conscience ; Drago à la fenêtre, les yeux perdus dans le parc qui émerge lentement de la nuit ; moi, avachi sur un sofa qui occupe un angle de la pièce. On attend la confirmation que nos potions finales sont stables – c'est-à-dire qu'elles ne tournent pas une heure après le filtrage et l'adjonction du stabilisateur. Il ne manque plus qu'une minute selon la clepsydre accrochée au mur. Je crois que nous retenons notre souffle alors que chaque seconde s'écoule goutte à goutte dans l'appareil.

« Bien », dit Severus en se levant et en venant vers la première paillasse – la sienne. Si j'ai appris quelque chose cette nuit – d'une certaine façon, je l'ai réappris car j'aurais dû le savoir – c'est que Severus juge encore plus sévèrement ses propres créations que celles des autres. Ce n'est pas quelqu'un qui produit des potions de manière intuitive et se demande après comment il va les stabiliser. Il a mis le plus de temps de nous trois à préparer ses ingrédients. Il a semblé douter à chaque étape, relisant les instructions de Cyrus et nos pauvres notes à Tiziano, Brunissande et moi comme il aurait lu les actes d'un maître des potions réputé. Il a pourtant fini avant nous, justement parce qu'il n'a eu aucune mauvaise surprise. «Voyons donc notre premier essai de Justice... »

Drago et moi le rejoignons alors qu'il prélève un échantillon du premier chaudron – avec larmes de sirène. Il en fait tomber une goutte dans une coupelle. Elle forme une perle nacrée absolument parfaite. Comme un écho à mes propres angoisses, Drago laisse échapper un soupir de soulagement. Severus ne se contente pas de ce premier bon résultat – il teste la résistance de la potion à la chaleur, au froid et à l'achémille avant de la déclarer stable. Je souris tout seul en repensant que Tiziano et moi nous étions contentés de nous réjouir que le chaudron cesse de tourner d'un seul homme.

« La couleur n'est pas totalement identique », remarque Drago quand Severus répète ses tests avec le chaudron stabilisé à l'esther d'edelweiss.

« C'est un peu laiteux », je concours.

« Une réaction courante », juge Severus sans marquer de pause. Ses gestes sont fluides et précis malgré la fatigue qui marque son visage. « Ça a l'air stable », il conclut sobrement.

Nous l'aidons à embouteiller les deux potions pour la Justice dans une série de petites fioles qui, je l'espère, connaîtront un sort plus intéressant que mes premiers essais avant de passer à la paillasse de Drago - la potion pour le Maire. Son liquide est jaunâtre – influence des racines d'Hélianthus - mais tout aussi stable dans sa consistance. Severus ne dit rien et je suis sûr que Drago le prend, comme moi, comme un compliment. Ma propre production - dédiée à la Mariée, légèrement rosée, résiste également aux tests que je lui inflige avec des mains un peu tremblantes.

« Tu dois absolument aller dormir », juge Severus quand nous avons fini de l'embouteiller.

« Toi et Drago aussi », je rétorque. « Tu as cours dans quelques heures, Severus... »

« Rien que du très rodé », il me coupe. « Mais toi, ce soir, tu vas tester ces potions avec des gens en qui tu ne peux pas avoir totalement confiance... »

« Lorendan est un ami des Weasley », je le coupe.

« Pettigrow était le rat des Weasley », il m'assène. « Ce n'est pas une question d'honnêteté ou d'amitié, Harry, c'est une question de réalisme. Quelqu'un a déjà mis le feu à une banque à cause de ces potions... Lorendan lui même devrait te dire de ne te fier à personne ! »

« Vous serez tous les deux seulement ? », questionne Drago dans le silence tendu qui s'est installé. « Tous ces amis qui t'ont aidé – Tiziano, Fiametta... Ada... et Bru... comment elle s'appelle déjà ? »

« Fia et Ada auront d'autres chats à fouetter ce soir », je réponds fraîchement.

« Ah, certes », admet mon cousin, l'air de se rappeler brutalement des contraintes liées à la lycanthropie. « Mais les autres ? Ça ne les intéresse pas d'aller jusqu'au bout ? Moi, Harry, si j'avais une porte d'entrée, je viendrais voir ça de mes propres yeux... »

« Je croyais que tu allais aider Severus », je le coupe parce que je n'ai aucune envie de lui expliquer la situation de Tiziano ou de Brunissande dans toute leur complexité - surtout celle de Brunissande.

« Bien sûr, mais je parle de là-bas », il explique étonnamment maladroitement. « On est dans la symbolique, Harry. Je n'y suis pas aussi fort que Cyrus, disons-le, mais je parie que les potions vont aussi réagir au lieu. Les statuettes y ont été entreposées pendant longtemps – rien que pour cela », il estime.

«Tu penses qu'on devrait les emmener dans le coffre qui les contenait?»

« Ce sera peut-être dangereux », il me répond.

Drago reste Drago, je me rends compte et je ravale le sourire qui me vient.

« Je m'en souviendrai », je promets dans une réponse qui vaut pour les deux.

Nous allons ensuite nous coucher – Drago et moi, Severus maintenant qu'il n'a pas besoin de sommeil. Je rejoins la chambre dans laquelle on avait dormi avec Ada – rien n'a changé, même la fresque magique peinte par les jumeaux en son honneur ; elle annonce que la pleine lune commence dans quelques heures. Je m'interdis de me laisser aller à toute mélancolie en réglant le réveil pour qu'il me tire du sommeil dans cinq heures. Presque extravagant de perdre cinq heures, mais l'argument de Severus tient : si je m'écroule la nuit prochaine, je prends trop de risques.

Quand je me réveille, dans ce lit que j'ai partagé avec Ada, je me demande où elle peut être. Incapable de réprimer mon impulsion, je tire mon miroir de ma robe et je l'appelle. Je n'ai, une fois de plus, que son répondeur. Je lui répète que je préférerai être avec elle et que je pense à elle sans rien donner de ma localisation – elle reconnaîtra peut-être la pièce – ou de mes intentions, pour le cas où je sera espionné par ce biais.

Je décide ensuite d'aller appeler Tiziano d'une cheminée et ça me ramène à l'appartement. J'y trouve Papa – la pleine lune est ce soir et il évite de travailler – en grande partie d'échecs avec Kane.

« Je mets ma tour en H5 », annonce mon petit frère de sa petite voix raisonnable. Comme toujours sa ressemblance physique avec Papa est à couper le souffle.

« Tu es sûr ? », lui demande ce dernier – il a levé brièvement la tête à mon entrée pour me sourire.

Kane observe l'échiquier pendant une bonne minute avant de reconnaître son erreur. « Je suis mat si je fais ça. Tu prends ma tour avec ton fou qui me met en échec ; je suis obligé de le prendre avec ma reine, ta tour la mange et là, je suis mat », il explique tranquillement. La tour sur l'échiquier s'est mise à trembler en l'entendant.

« Joue autre chose », propose Papa magnanime.

« Non, j'ai perdu », décide Kane avec un haussement fataliste des épaules. « Mais, un jour, je te battrai ! »

« J'en suis sûr », promet Papa avec un coup de tête pour moi. « Harry et Cyrus ont déjà fini par me battre... Je m'y attends ! »

Kane semble découvrir ma présence et me sourit, mais son sourire est moins chaleureux que souvent.

« Tu as fini ta potion, Harry ? », il veut savoir

« Elles reposent – je vais en profiter pour prendre un petit-déjeuner », j'explique en m'asseyant à côté de lui. « Tu veux qu'on fasse une partie? »

« J'ai perdu », me rappelle Kane. « On prend le gagnant »

« On peut demander une revanche à Papa, toi et moi », j'essaie une autre approche.

« Ce serait toi qui gagnerais », estime Kane en détournant la tête. Je regarde Papa qui grimace furtivement mais n'intervient pas. Kane lui reprend : « C'est pour quoi, tes potions ? »

« Pour mon travail », je commence en me demandant comment rendre ça intéressant. « Pour contrôler les effets de la lune... »

« Sur la lycanthropie ?! », s'enthousiasme Kane.

« Indirectement », je réponds avec cette impression que je ne sais pas expliquer mon métier. « Ça permet de contrôler des statuettes qui elles peuvent aider des tas de gens, dont des lycanthropes... »

« Ça ne va pas soigner Papa, alors ? », regrette ouvertement Kane.

« Si par soigner, tu veux dire 'guérir'... », je commence.

« Alors ça ne sert à rien ! », juge abruptement mon petit frère.

« Kane... », intervient Papa, sans doute agacé par son ton. Un jour de pleine lune, il n'a pas beaucoup de patience pour l'agressivité des autres.

« Moi, quand je serai grand, je guérirai Papa », affirme mon petit frère plus tranquillement.

Je ne sais rien répondre à ça, et même Papa lève furtivement les yeux au ciel avant de lui répondre sur le mode de la blague : « Avec une potion ? »

Kane a l'air songeur.
« Ça ne sent pas très bon les potions », il répond – et je me rends compte que ça fait un sacré bout de temps que je n'ai pas passé assez de temps avec ma famille pour apprendre des choses fondamentales comme celle-là – Kane n'aime pas tellement les potions.

«Tu en trouveras peut-être une qui sent bon », répond Papa toujours léger. Kane hoche la tête un peu incertain, et Papa lui sourit : « Si tu allais voir si Iris a fini ses devoirs ? On pourrait tous profiter de Harry...»

Kane se lève et fait trois pas avant demander :
« Je peux l'aider si elle n'a pas fini ? »

« Si elle en a fait la moitié, tu peux essayer de lui expliquer la suite mais il faut qu'elle y arrive seule aussi. »

« Pas sûr que je revienne avec elle », estime Kane avec son inimitable air sérieux avant de quitter la pièce.

« Iris est très fâchée avec les multiplications », m'explique Papa. « On a mis du temps à s'en rendre compte parce que Kane avait compris pour deux... »

« Oh », je commente, hésitant entre sourire et avoir l'air de trouver ça sérieux. Quelque part, je n'ai aucune place dans cette histoire-là.

« Ne prends pas Kane au premier degré », souffle alors Papa.

« Il a raison, je ne fais pas grand-chose pour toi », je décide de répondre les bras croisés comme en prévision d'une dispute.

« Non ? », s'amuse Papa en s'étirant dans son fauteuil dans une réaction relativement paradoxale selon moi.

« Cyrus en fait plus que moi », j'insiste.

« Tu penses qu'être l'aîné ne suffit pas, faut que tu leur prennes toute la place ? »

« Pardon ? »

« Mets-toi à la place de Kane, Harry : n'est-ce pas normal qu'il cherche un rôle qu'aucun de ses frères aînés n'exerce de manière visible... Aucun de vous n'est médicomage – mais il aurait aussi pu dire champion de Quidditch... Et puis, il aimerait que tu passes plus de temps avec lui. »

« Il a refusé de faire une partie d'échec », je lui rappelle.

« Disons qu'il est jaloux de tes potions – mais je suis sûr qu'il va demander à Linky te t'amener un super petit-déjeuner. »

« J'ai l'impression de ne plus les connaître... », je regrette ouvertement.

« Mais si, Harry, tu les connais », soupire Papa. « Tu ne peux pas tout faire en même temps – inutile de te mettre la pression comme cela ! »

«J'ai l'impression que je ne choisis pas grand-chose », je reconnais. «J'aurais voulu passer cette pleine lune avec Ada, et je suis ici, même pas pour profiter de ma famille... Je retourne à Genève pour quoi finalement ?»

«Tester tes potions, comprendre qui elles dérangent tant et pourquoi, peut-être donner une nouvelle piste pour retrouver les membres du XIC... je ne te parle même pas de ton engagement envers les Gobelins», me rappelle Papa tellement gentiment que j'en ai les joues rouges.

« Vous en avez appris plus sur Körbl ? », je finis par demander, histoire de me donner une contenance et de ne pas passer pour un total égoïste.

« Plus de choses, oui, des choses importantes, je n'en sais rien... Hermione veut vérifier des liens théoriques possibles auprès d'experts du Département des Mystères, et moi des coïncidences un peu trop récurrentes avec Dora quand elle nous ramènera plus de faits... »

« Mais en trois mots ? »

« En trois mots, c'est le petit-fils de Reinhild Wuelfern, elle-même soeur cadette de Ortrun Wuelfern. Il pourrait donc revendiquer l'héritage des statuettes, sauf qu'il est de la branche cadette et que la branche aînée ce sont les Teuffer. Plus encore, dans la branche cadette, il est le fils du plus jeune fils, autant dire qu'il est loin dans l'arbre généalogique. Mais il peut être animé d'un esprit de revanche qui lui fait tenir les magies de lune comme plus importantes que ses nombreux et puissants cousins... Ses études théoriques n'ont jamais porté là-dessus mais qui publierait des choses qui rappellent que sa propre grand-mère est d'une lignée de loups-garous ? »

« Mais le XIC viendrait des Teuffer », je lui rappelle sans arriver à retenir un vague bâillement. Toutes ces histoires de famille suisses me fatiguent un peu.

« Là encore, si je me rappelle bien ce qu'avait établi Albus, certains pensent qu'il existe une guerre de succession dans cette famille-là, les petits-fils n'ayant pas l'intention d'attendre dix ans pour obtenir la part du gâteau à laquelle ils aspirent.. »

« Mais le lien ? », j'insiste.

« Il nous échappe encore », reconnaît Papa. Comme je ne dis rien, il finit par reprendre : « Tu sais déjà tout cela, Harry, ce n'est pas cela dont tu as envie de me parler... »

« De quoi donc aurais-je envie de parler ? », j'essaie de formuler sans trop de succès.

« Je suis terriblement prude et je vous ai transmis l'idée que vos vies... amoureuses ne m'intéressent pas», regrette sobrement Papa. « Mais si d'une manière ou d'une autre, tu as besoin de me parler de Ada... »

« Si je savais quoi te demander », je soupire. « J'ai l'impression que notre histoire va se terminer avant d'avoir commencé... »

« J'en suis désolé », il murmure.

« J'ai fait mon possible pour lui montrer que sa lycanthropie n'était pas... », je me précipite.

« Harry, peut-être que je me trompe mais, ce qui m'a semblé... sain dans votre histoire est que tu aies vu la femme en elle avant de voir la louve », il me coupe assez vivement – il me semble qu'il l'a déjà dit ; ça doit être son obsession.

« Mais elle, elle a vu quoi en moi ? », je lâche presque à mon propre insu. C'est mon obsession, comprendre comment Ada me voit, je réalise.

« Tu parles de moi ? », souffle Papa, pas tellement plus à l'aise que moi avec cette conversation mais décidé à l'avoir quand même. Ça me calme, bizarrement.

« Peut-être », je reconnais.

« Tu penses qu'elle voit mon fils avant de voir l'homme, Harry ? »

J'hausse les épaules.

« La louve et la femme, le fils et l'homme -personne ne peut se couper en morceaux », je réalise à haute voix. « Le problème est peut-être d'ailleurs là, à mon – non, à notre – désir de faire des distinctions qui sont intenables... Cyrus me l'avait fait remarquer... Mais j'ai toujours du mal à admettre qu'il puisse avoir raison... » je conclus avec une dérision que je ne ressens qu'à moitié. Ça ne le trompe pas cinq secondes.

« Harry, ce qui m'importe au final, c'est que tu sois heureux, que la femme qui partage ta vie... qui soit-elle... Bref, ne prends jamais une décision dans ce domaine en fonction de moi, tu m'entends ! »

« Ça ressemble à un ordre », je ne peux pas m'empêcher de lui faire remarquer.

« Pourquoi pas », il assume avec un sourire fatigué.

J'aurais peut-être tenu à vérifier une fois encore qu'il ne me cache pas des regrets quant à l'évolution chaotique de ma relation avec Ada, si la porte du salon ne s'était pas alors ouverte sur Iris et Kane apportant cérémonieusement un énorme plateau, couvert de mets variés.

« T'as faim, Harry, j'espère ! », lance Kane en le posant devant moi avec une fierté manifeste et un large sourire. Je ne peux qu'opiner.

Ooo

Après ce banquet qu'ils m'ont tous aidé à terminer, Papa décide d'emmener les jumeaux se promener pendant qu'il se sent assez calme et serein pour le faire. Kane espère que je vais me joindre à eux, je le vois bien.

« Laissez-moi le temps d'appeler Tiziano », je leur demande. « Si c'est insupportable, partez devant – je vous retrouverai ! »

« Magnifique, Harry », commente Papa avant que les jumeaux ne trouvent le moyen de protester.

Je m'agenouille devant la cheminée dès que j'entends la porte de l'appartement se fermer.

« Tiziano Cimballi », je lance dans le réseau. Comme personne ne répond, j'insiste en élargissant mon appel à toute la famille : « Casa Cimballi ! »

« Harry ! », me répond chaleureusement Tarquino au bout de quelques secondes.

« Bonjour, Tarquino, vous allez bien ? »

« Très bien, Harry, je te remercie. Tu cherches Tiziano ? Il n'est pas là – il est en voyage... dans la région de Florence, - il est allé rencontré les Arbori pour les interroger sur Cosmo Taluti...»

Il fait quelques semaines après moi, le même voyage, je comprends. Sauf qu'il a les lettres de Cosmo en poche et donc sans doute des questions plus précises que moi. Mais mon cerveau bute sur d'autres liaisons.

« Fia... Il est parti seul ? », je finis par demander.

« Non, l'amie d'Aradia l'accompagne – Je ne sais pas si Aradia ne doit pas les rejoindre ce week-end », me répond Tarquino l'air content que son petit-fils voyage.

Est-ce que Fiametta et Ada iraient jusqu'à l'emmener à Lo Paradiso un soir de pleine lune ? L'inquiétude me saisit mais je n'ose pas la transmettre à Tarquino.

« Il m'a dit que si tu appelais et que tu avais besoin d'assistance, que tu dois faire appel à Brunissande ; qu'il en a parlé avec elle », continue Tarquino, tout à sa propre logique.

« Ils se sont vus ?», je demande un peu au hasard.

« Un peu », répond Tarquino. « Tizzi n'a plus douze ans, je ne sais pas tout ce qu'il entreprend. Je peux juste te dire qu'il est passionné par les travaux de Taluti et Girasis ! »

« Tant mieux », je commente.

« N'oublie pas d'appeler Brunissande », conclut Tarquino en mettant fin à l'appel.

Je reste quelques minutes devant l'âtre redevenu vide, à songer à mon père et aux jumeaux qui m'attendent près du lac, à Tiziano dans la maison des Arbori à Florence, aux enfants Arbori qui ressemblent à des lutins, à Ada qui ne répond pas, à Lo Paradiso et ses dangers hors des nuits de pleine lune, aux statuettes... Tout se mélange dans ma tête, aucun fil n'émerge. Mes yeux remontent vers le manteau de la cheminée, et je tombe sur le sourire de Cyrus – je n'ai même pas demandé de ses nouvelles à Papa. Rarement; il m'a autant manqué pourtant. Que ferait-il à ma place ? La réponse est évidente mais elle me fait peur. Je demande conseil aux autres photos dans les cadres – les jumeaux, Mae, Papa, Ginny, Albus, Drago avec Adromeda et Ted, et Severus, sa femme et leur jeune bébé... C'est unanime d'une certaine façon. J'inspire très profondément pour me donner le courage de mettre mon orgueil dans ma poche et j'annonce clairement dans la cheminée

« Brunissande Desfées ».

ooooo
Notes - La fabrication des différentes potions est à retrouver dans les chapitres XLVII et XLIX – je vous rassure, j'ai dû les relire pour ne pas dire n'importe quoi.

J'espère que vous avez passé un bel été, le mien a été plutôt chaotique et dur émotionnellement. Je n'ai pas écrit... mais je sens que l'envie revient... Bref, le prochain chapitre confié à Cyrus sera mis en ligne quand j'aurais écrit le suivant qui lui est consacré... Si vous avez envie de me faire un coucou c'est un bon moment... J'ai besoin de trouver un sens aux choses...