Bande son conseillée (franchement celle-là, elle m'a aidé à écrire ce chapitre, c'est dire!)
Il faut parfois faire semblant de comprendre
C'est une manière rapide d'apprendre
car personne ici ne vous expliquera ce que vous êtes censé savoir
Arthur H. L'enfant du pays
66. Cyrus. Des traces écrites et des traditions orales.
Je n'ai pas partagé mes angoisses subites quant à la nature du journal de Bettany avec Aesthélia – d'abord parce que je n'en ai pas eu trop l'occasion. A peine avait-on retrouvé nos affaires que ma marraine et directrice de stage organisait notre camp : au fond, là où l'obscurité était la plus constante, nos couches où nous nous reposerions la journée ; vers l'entrée, deux grandes tables de travail que nous avons recouvertes de parchemins et d'instruments. Aesthélia a mené ça tambours battants sans nous laisser le temps de souffler - Cristovao la suivait comme son ombre. A un moment où il m'a aidé à regrouper tous nos sacs dans un coin, il m'a glissé :« Elle est trop forte, Dona Aesthélia, non ? »
J'ai acquiescé avec un sourire et pas mal d'envie. J'étais peut-être déraisonnable mais je continuais à espérer que ces deux-là se trouvent. Ils avaient besoin tous les deux d'une famille et j'étais bien placé pour ne pas sous-estimer les difficultés d'une telle construction mais aussi pour en savoir les gains. De ça aussi, j'aurais bien aimé en parler avec Aesthélia mais elle semblait suivre un plan préétabli et absolument non négociable. Quand le camp lui a paru installé, elle nous a invités à prendre du repos en prévision de la soirée et est allée s'allonger en guise d'exemple. Cristovao lui a emboîté le pas sans attendre – jamais vu un gosse de dix ans si impatient d'aller faire la sieste ! - dès qu'elle a accepté qu'il prenne la couche près d'elle. Peut-être pour leur laisser le maximum d'espace, j'ai pris celle à l'extrême droite, Bettany s'est mise entre nous, son journal sous le bras. J'ai été surpris de combien j'étais fatigué quand ma tête s'est posée sur l'oreiller.
Une jeune femme nous réveille – c'est la fin de l'après-midi. Elle explique venir de la part de l'énigmatique Sol inviter Aesthélia à boire du maté.
« Avec plaisir », accepte ma marraine avec un plaisir évident.
« Je... je peux venir ? », demande Cristovao avant de rougir et de faire un pas en arrière, regrettant déjà son audace.
« Le garçon peut venir », estime la jeune femme. « Sol a dit qu'il voudrait venir. »
Avec un sourire ineffable, presque une acceptation tacite, Aesthélia acquiesce avant de se tourner vers nous.
« Vous deux, vous devriez vous préparer pour ce soir : c'est le moment de revoir vos hypothèses et de les avoir bien en tête... Tout va n'avoir lieu qu'une fois », commente-t-elle un peu mystérieusement, presque à corps défendant, avant de partir.
Peut-être que si le transfert ne m'avait pas autant surpris, sans parler de la nature de l'accueil, j'aurais souri de sa mise en garde un peu professorale. Là, j'ai diligemment ressorti nos diagrammes et nos calculs astronomiques, convaincu que je ne serai jamais assez prêt pour la suite que je continuais à ne pas pouvoir anticiper.
Apparemment moins inquiète, Bettany a continué à remplir son journal. Malgré mes efforts pour me concentrer sur les variations astrales à venir, surtout qu'elles nous resteront largement invisibles depuis notre clairière, mon esprit reste bloqué sur la nature du volume qu'elle remplit de son écriture serrée. Est-il magique ? Bettany y semble plus qu'attachée, c'est un fait, mais est-ce que ça suffit pour soutenir l'hypothèse d'un envoûtement ? Surtout un envoûtement de même nature que celui subi par Ginny quand nous avions onze ans ? Rien n'est moins sûr, je m'oblige à réaliser. Ginny avait nourri le journal de sa propre énergie magique – Bettany ne semblait souffrir d'aucune fatigue inexpliquée, d'aucune pertes de mémoire. La nature magique du lien restait donc à démontrer – le reste n'était que paranoïa.
D'ailleurs, ai-je continué à essayer d'analyser, supposer qu'un autre mage noir ait enfermé un horcruxe de sa propre âme dans un autre journal et que j'y sois confronté semblait un peu tiré par les cheveux – pas impossible évidemment, il ne fallait jamais sous-estimé les magies noires à l'œuvre dans le monde, mais quand même peu probable. Les Lupin – enfin surtout Harry et moi – avaient beau avoir un don pour attirer les ennuis, il ne fallait pas exagérer, j'ai décidé. Si le journal de Bettany était magique, il l'était sans doute différemment de celui de Voldemort. Ceci posé, je n'avais aucune autre idée sur ce qu'il aurait pu être.
« Tu n'as pas l'air de bosser beaucoup », commente finalement Bettany me faisant sursauter.
« Le fait est que je ne sais pas trop ce qu'il est utile de revoir », je mens, cachant sans doute mal ma nervosité d'être surpris à l'observer sous une grosse couche d'agressivité.
« Ah ? Commencerais-tu à douter de la qualité des informations livrées au compte-goutte par ta chère marraine ? », elle insinue perfidement.
La colère est si proche que je dois inspirer plusieurs fois avant de lui répondre.
« Je ne m'attends pas à ce qu'elle fasse mon travail, ni à ce qu'elle m'épargne ce qu'elle juge sans doute comme une... épreuve nécessaire », j'arrive finalement à articuler.
« Une épreuve nécessaire ? Et je suis censée être la puritaine bornée de la bande », juge Bettany sans cacher sa joie de me prendre à défaut. « Enfin, j'imagine qu'elle insiste sur les aspects astronomiques pour une bonne raison... Est-ce qu'une conjonction astronomique spéciale aura lieu ce soir ? », elle continue en mettant - fait significatif - son journal de côté.
« Tu veux dire en dehors de la pleine lune ? », je demande en reconnaissant la validité de son argument. Aesthélia avait insisté pour que nous calculions les variations de toutes les planètes et étoiles présentes dans le ciel et connus des chamans brésiliens– et elle avait déjà publié une ébauche de théorie sur les cycles liés entre la lune et certaines étoiles dans les pratiques amazoniennes...
« Cherchons ensemble », propose charitablement Bettany en venant s'asseoir à côté de moi. Quand je lui tends un parchemin, elle pose sa main sur la médaille de vermeil et de rubis que je porte à mon poignet "Joachim a quasiment la même", elle remarque.
"C'est courant dans les familles brésilienne d'origine occidentale", j'explique sans réussir à masquer ma révérence pour le symbole. Laelia l'a acheté pour moi dans une bijouterie de Rio, pour m'offrir cette identité brésilienne. "Les rubis symbolisent la Croix du Sud..."
"Une médaille de famille ?" commente Bettany avec une curiosité que je ne sais pas réellement placer : est-ce mon histoire ou les pratiques brésiliennes qui l'intéressent ?
"Oui", je réponds pour clore le sujet. Est-ce un mensonge ? Cette médaille vient de la famille d'Aesthélia, comme le bijoutier qui a fait semblant de nous la vendre d'ailleurs. C'est une demi-vérité comme beaucoup d'autres dans ma vie. Aesthélia a toujours été contente de me voir la porter, comme elle a toujours insisté sur ma nationalité brésilienne autant qu'anglaise - "Tu es né ici, Cyrus, ne l'oublie jamais...". Alors...
"Le professeur Marin en a une aussi, mais elle la porte autour du cou", réalise soudain Bettany, un peu comme un écho à mes pensées.
"Effectivement", je reconnais un peu mal à l'aise devant son attention aux détails sans trop savoir pourquoi. Peut-être n'aimerais-je pas qu'elle note tout cela dans son journal. "La chaîne est magique, elle s'adapte toute seule à l'endroit où tu l'attaches... Si on l'attache bien, on ne peut pas la perdre", je révèle quand même.
"Tu l'as déjà perdue", elle comprend, presque amusée.
"Ne m'en parle pas", je reconnais sans réussir à réprimer le frisson qui me vient. Monsieur Rusard l'a trouvée dans une gouttière du corps principal de Poudlard quand j'étais en quatrième année. Dire que Remus s'était montré compréhensif à l'idée que je courre la nuit sur les toits aurait été un vrai mensonge.
"Non ?", creuse Bettany sans trop de pitié.
"Pas trop envie de m'en rappeler", je marmonne en lui mettant la moitié de nos calculs dans les mains pour la rappeler au sens premier de notre conversation.
C'est donc penchés de concert sur les parchemins dans l'espoir de trouver une piste un peu évanescente, que nous trouve Joachim quelques minutes plus tard.
« Ils vont commencer à préparer les potions pour ce soir », nous explique-t-il. « Mon oncle Tiago dit que tu seras sans doute intéressé, Cyrus. »
« Bien sûr », je réponds avec enthousiasme et en sautant sur mes pieds. J'ai noté mentalement le pluriel qu'il a employé et je vais le relancer sur la question quand Bettany intervient, l'air ouvertement vexée d'être mise ainsi de côté :
« Moi aussi. C'est une occasion d'observer l'utilisation des ingrédients », elle justifie même, faisant l'effort de bâtir une phrase portugaise quasi correcte sans préparation.
Joachim hésite visiblement partagé entre les instructions de son oncle et les arguments de Bettany.
« Elle a été acceptée de toute façon, non ? », je me risque à plaider – traitez-moi d'indécrottable Gryffondor si vous voulez. En même temps, la laisser seule, elle et son journal, me paraît tout sauf une bonne idée.
« C'est vrai », admet Joachim, semblant trouver une nouvelle résolution dans mon argument. « OK. »
Bettany se lève donc fourrant son journal dans son sac
« Jamais sans mon journal », je grince en anglais.
« Imagine qu'il disparaisse de nouveau ! », elle me répond sans aucune vergogne.
« Je ne sais pas où tu as fait tes études, mais il semblait s'y professer une approche de l'ethnomagie qui exclut la diplomatie », je lui assène.
« Pardon ? »
« Magnifique entrée en matière que de traiter tes hôtes de voleurs ! », je clarifie.
« Ni eux ni toi ne semblez comprendre la valeur de ce journal », elle commence.
« Ah oui, c'est vrai, c'est pour la science », je l'interromps pas très loin de la colère et puis aussi pour voir si elle va me donner un indice sur son lien avec le journal.
Face à ma provocation, Bettany hésite deux secondes entre l'explication et l'explosion. Il est à mettre à son crédit qu'elle choisit la première solution.
« Tu as dit que ta bourse était conditionnée à l'obtention de tes examens ? », elle commence. « Moi, la mienne est conditionnée au fait de tenir un journal. »
L'idée est tellement nouvelle que je reste sans voix. Je la regarde doutant un instant de sa sincérité mais ses yeux bleus sont clairs et son regard soutient le mien. Elle semble juste un peu gênée d'avoir dû admettre qu'elle a accepté des conditions de quiconque, je dirais.
«Tu devrais expliquer ça au professeur Marin avant qu'elle ne le brûle », je lui avoue avec sincérité.
Je crois qu'elle va demander si je plaisante mais qu'elle finit par se convaincre toute seule du contraire.
«Je le ferai », elle accepte donc.
Pendant tout notre petit échange, Joachim s'est tenu coi. Je ne sais pas ce que son anglais débutant lui a permis de comprendre.
«Nous te suivons », je lui indique avec un sourire que j'espère rassurant.
Oo
Il y a une dizaine de personnes dans la grotte où nous emmène Joachim - ce qui ne manque pas de m'étonner car je n'ai jamais vu plus de trois personnes préparer des potions ensemble en Amazonie. Dans ce groupe affairé et un peu confus - Severus serait horrifié par le manque d'ordre, croyez-moi -, je reconnais Abilio, qui ne me regarde même pas, ainsi qu'une femme, Sara, que j'avais interrogée lors de mon dernier séjour. Une spécialiste en potions, pas de surprise je suppose.
Autre différence avec tout ce que j'ai jamais pu observer, deux hommes frappent un rythme sur des tambours au fond de la caverne, et tous les autres chantonnent une étrange mélopée suivant le rythme imposé par les tambours. De nouveau, je me demande si je ne devrais pas me pencher plus sérieusement sur les travaux de magie musicale. Enfin, j'imagine qu'il faudrait que je comprenne les paroles - même pas sûr que ce soit du portugais ou du guarani!
"Malvajosachakunamiayahuascal upunahuitoayahuascanuc-nucpichanaIrupéChacrunayahua sca, Malva..."
Les syllabes se mélangent dans mes oreilles - un peu comme quand j'étais allé voir Harry au Japon et que je me passais de sortilège de traduction - alors que nous nous asseyons, imitant Joachim parmi la dizaine de sorciers qui occupent le milieu de la grotte. Ils ont tous à peu près mon âge - ce qui les désigne comme des candidats à l'initiation, je réalise avec une certaine excitation scientifique qui me fait regarder encore plus précisément autour de moi.
Deux - une homme et une femme - entretiennent un feu de braises assez odorantes. Les autres se partagent la préparation d'ingrédients variés. Quatre jeunes hommes tronçonnent des rameaux d'ayahuasca, la liane mère - celle qui nous avait donné tant de fil à retordre à Brunissande et moi, je me souviens, il y a quelque mois. Mais c'est la base de toutes les potions amazoniennes, son absence serait plus étonnante que sa présence. Une très jeune femme arrache les pétales des fleurs géantes de vitoria-régia. Ce grand lotus, emblématique de l'Amazonie même pour les Moldus, est synonyme de pureté et de féminité, je me rappelle sans réellement chercher. C'est pourtant la première fois que je le vois entrer dans la préparation d'une potion. Je me dis que le choix de l'ingrédient comme de sa préparatrice n'est sans doute pas innocent.
Alors que ces informations se bousculent dans ma tête sans que je trouve de cohérence particulière, Joachim s'empare d'un couteau et d'une tablette de pierre et attend que des ingrédients arrivent jusqu'à lui. Comme les autres, il se met à répéter l'espèce de chant rythmé et couvert par les tambours qui reste pour moi un bourdon indifférencié. Peut-être parce que Joachim est à côté de moi, j'identifie soudain trois mots du chant : " Irupé", "Chacruna" et "Ayahuasca".
"Evidemment", je souffle, alors que Joachim prend une brassée de feuilles de chacruna dans un panier qui est arrivé jusqu'à lui. Avec l'ayahuesca, le psychotria viridis est à la base de toute potion d'initiation, leurs effets se conjuguant pour aider à percevoir les énergies magiques présentes autour de nous.
"Pardon ?", questionne Bettany avec l'air de s'ennuyer ferme.
"lls récitent les éléments", j'explique très bas : "Le vitoria regia ou irupé, l'ayahuesca, le chacruna..."
"En boucle ?", elle questionne clairement dubitative.
"Pourquoi pas", je grommelle, agacé par son manque d'excitation. "C'est une transmission traditionnelle - tout le monde ne peut pas tenir un journal !"
Abilio nous jette un regard noir et je me tais. Ça me permet de reconnaître d'autres noms : "Malva", la mauve, "Lupuna", le fromager, et de remarquer que Ayahuesca est répété plusieurs fois - peut-être est-ce une indication de quantité, je me dis. Comme une confirmation, la voisine de Joachim s'est mise à égrainer des fruits de fromager et je distingue, au bout de la chaîne, un jeune homme écrasant des racines de mauve.
Poursuivant la vérification de mon hypothèse, je regarde les autres afin de reconnaître les noms manquants : une jeune femme réduit en pâte des scoparia dulcis, herbes des marais que j'ai vu mille fois utiliser dans différentes préparations. Je mets un certain temps à les relier au nom guarani utilisé dans le chant - nuc-nuc pichana. Je distingue ensuite des bouquets de branches d'Ajo Sacha, un antipyrétique efficace, qui passent de mains en mains - et le chant gagne encore en clarté. Un panier de huito, des baies charnues jaunes et rondes, s'arrête devant moi, et il ne me manque plus qu'un ingrédient dont je sais à peu près le nom maintenant - Kunami.
A force de regarder autour de moi, je remarque des graines inconnues qu'un homme réduit en poudre avec application et constance à l'aide d'un rouleau de pierre polie. Après avoir partagé mes dernières découvertes avec Bettany, qui n'a plus l'air de s'ennuyer, je vérifie dans un souffle auprès de Joachim que je ne suis pas sur une totale mauvaise piste. Sans s'arrêter de travailler au rythme des tambours, il confirme tout aussi discrètement:
"C'est le seul ingrédient non donné par la forêt - des graines de clibadium"
"Un ichtyotoxique- utilisé pour la pêche", commente Bettany, avec un vrai intérêt dans la voix. "Et moi qui n'ai rien pour prendre des notes !"
Le poison et le remède - je relève mentalement. Normal que ça lui parle... Moi, je me dis - sans doute la faute aux révisions effrénées imposées par Girasis avant mon départ - qu'il y a une masse de symboles dans tout ce qui est utilisé ce soir : le fleuve au travers de ce poison pour poisson, l'axe du monde avec le fromager, la pureté avec l'Irupé... Un concentré de toutes les énergies mobilisées par les magies amazoniennes.
Il y aurait en effet de quoi prendre des notes - puisque comme nous l'a rappelé Aesthélia, tout cela n'aura lieu qu'une fois. J'ai la chanson, je me dis, pour me rassurer en écoutant Joachim pour la mémoriser. Il me semble qu'ils ont accéléré.
"Mais pourquoi cet ordre ?", souffle Bettany.
"Comment savoir où ça commence ?", je lui réponds partageant ses interrogations.
"Malva", nous indique Joachim dans un souffle.
Je me sens un peu coupable de le sortir ainsi de la transe collective qui fait partie de la préparation de la cérémonie et je le remercie d'un sourire. Je me concentre ensuite pour repérer seul la séquence.
"Malva, Ajosacha, Kunami, Ayahuasca, Lupuna, Huito, Ayahuasca, Nuc-nuc pichana, Irupé, Chacruna, Ayahuasca...", j'essaie de répéter à mon tour.
"Ça y ressemble", juge Bettany, dans son meilleur effort à ce jour pour m'encourager en quoi que ce soit.
"Restera à comprendre pourquoi cet ordre", je remarque avec une certaine dose de frustration.
Interrompant de nouveau son chant, Joachim nous souffle un nouvel indice :
"M. A. K... M comme Malva, A comme Ayahuasca, K comme Kumani..."
Comprenant son idée, je continue à repérer les initiales des ingrédients qui suivent :"A, L, H"
"Quoi ?", intervient Bettany les sourcils froncés.
"Les initiales", je lui explique sans cacher mon agacement devant son interruption intempestive. J'essaie de reprendre la séquence : "M, A, K, A, L, H...A, N, I..., C,A... MAKALHANICA..."
"Ça n'a aucun sens", juge ma chère consoeur américaine, l'air totalement découragée.
"Magalhanica", corrige Joachim, s'interrompant une nouvelle fois, avec une lueur furtive dans les yeux.
"Magalhanica !", je manque de crier d'excitation, des heures de calculs astronomiques prenant un sens nouveau, même si je m'étonne que Aesthélia n'ait pas réduit le champ des recherches. A moins qu'elle n'ait pas su...
"Qu'est-ce que c'est ?", veut savoir Bettany frustrée et inquiète, me coupant dans mes réflexions.
"Magalhanica, l'étoile principale de la Croix du sud - Alpha Crucis", je précise, le coeur battant.
Elle ouvre la bouche mais aucun son n'en sort. Les tambours accélèrent, il me semble.
ooo
Note un peu longue d'ethnomagie fénicienne (on peut sauter si on est pas fan de la visite des décors).
Ma potion d'initiation est une totale invention. Elle est néanmoins inspirée par la lecture (orientée et en diagonal) de différents traités d'ethnobotanie et de pharmacopée amazonienne trouvés sur le web. On va dire que c'est du n'importe quoi documenté. Je m'excuse humblement par avance auprès de tout ethnobotaniste, guarani ou autre personne sachant de quoi elle parle tombant sur cette improbable mixture...
Cette potion a également et volontairement des traits communs avec la potion fabriquée par Harry à Genève, mais nous y reviendrons.
Je suis partie d'une base réelle : ayahuesca et chacruna forment la base de toute potion amazonienne d'initiation ou de soins. Le mélange des deux psychotropes doit permettre de ressentir les énergies magiques durant des cérémonies nocturnes. Nickel.
J'ajoute :
- de l'irupé ou vitória-régia, fleur symbole de l´Amazonie, appelée aussi l'étoile des eaux. Sorte d'immense lotus blanc - représentant ici féminin et pureté. Rappelons nous que c'est la pleine lune et qu'Aesthélia nous a conseillé de nous intéresser aux étoiles. Globalement ça va être mon pendant amazonien de la petite achémille (Vous me suivez encore ou c'est déjà mort ?)
- de la mauve, toujours considérée comme améliorant les relations avec les astres - ça va compléter l'irupé et me donner la lettre M.
- du Lupuna - Ceiba pentandra - On l'appelle aussi le fromager. Cet arbre est considéré par les Indiens d'Amérique latine comme l'axe du monde - Parfait pour une petite initiation entre amis, moi, je dis. Sans parler du nom wayapi qui sonne un peu comme Lupin (mais bref), ça saute aux yeux quand on lit de l'ethnobotanique en diagonal, non ?
- du Kunami, un des poisons végétaux utilisés par les Indiens amazoniens pour pêcher. Si je ne me suis pas perdu dans mes notes partielles, orientées et rapides, c'est tiré de l'écorce d'un arbre - le timbo. Dans ma symbolique toute fénicienne, ça doit représenter le rapport de l'homme et du fleuve et aussi les risques de la magie.
- Quelques soupçons de nuc-nuc pichana - ou Scoparia dulcis - une herbe des marais très commune et d'ajo sacha, ou mansoa alliacea, une vigne arbustive tropicale aux jolies fleurs violet pâle, dont les feuilles persistantes ont une odeur et une saveur forte d'ail une fois écrasées. Les deux sont des anti-douleur qui représenteront le côté bienfaisant de la magie.
- des baies de huito (Genipa americana). Le jus de ces baies jaunes est énergisant. Il est utilisé pour dessiner des tatouages temporaires bleus par les Indiens amazoniens. On verra si je trouve une symbolique à ça. Mais ça me donne le H.
Je tiens à préciser que, d'après les ethnobotanistes lus en diagonal, tous ces éléments "peuvent être mélangés" à l'ayahuasca... Personne n'a dit tous en même temps ou que ça va donner les effets que je vais décrire - merci de ne pas faire d'essais chez vous.
Les initiales des ingrédients (certains sont répétés) forment le mot MAKALHANICA qui est une déformation de MAGALHANICA, un des noms de l'étoile Alpha Crucis, la plus brillante de la constellation de la Croix du Sud. Pourquoi une déformation de G en K ? Je ne trouvais pas d'ingrédient en G et je trouvais assez crédible qu'il y ait une déformation... je mélange déjà des noms portugais, guarani ou wayapi, je n'allais pas m'arrêter à si peu.
La Croix du Sud est une des seules constellations visibles depuis l'Amazonie - parce que les grands arbres n'aident pas à observer le ciel, c'est un fait. On a découvert en 2006 un cercle de pierres façon Stonehenge qui fait supposer qu'à une époque, la population locale avait néanmoins des connaissances astronomiques, mais je m'égare. La Croix du Sud est surtout une des seules constellations a avoir un nom en guarani, ce qui la désignait selon moi pour mes mélanges parallèles de potions, de magie lune et d'étoiles...
La Croix du Sud devrait également vous dire quelque chose si vous lisez aussi L'envol du phoenix. Pour la petite histoire de la toute petite histoire, Cruz, la fille cachée de Sirius et Aesthélia dans cette version-là a failli s'appeller Magalhanica ou Magahelis...mais j'ai préféré lui donner un nom un peu dur - Cruz Black, ça donne comme un coup de fouet, comme la douleur d'Aesthelia. J'étais bien contente de retomber sur mes pieds d'une certaine façon. Pour les fans de Questions pour un champion, les Portugais ont nommée l'étoile en l'honneur du navigateur Magellan.
Que tout ça ne vous fasse pas oublier la première partie du chapitre, Bettany et son journal - oui, j'insiste.
Ni les propres expériences de Harry à Genève...
