Bande son conseillée

Dans la chambre c'est la nuit
Je la connais c'est une amie
N'ai pas peur c'est pas la vie
C'est la nuit prenons le maquis
BRIGITTE-FONTAINE,IL-SE-PASSE-DES-CHOSES

67- Harry. Des solutions complémentaires et des paix instaurées

« Harry ! », s'exclame Brunissande quand elle s'agenouille devant la cheminée de sa cousine Aliénor à Venise en réponse à mon appel.

Je lis sur son visage un mélange de soulagement et de plaisir qui me fout direct les jetons – mais dans quoi me suis-je lancé sous prétexte que Tiziano ou Cyrus l'auraient fait – voire, pire, parce que Drago trouvait ça logique ? Depuis quand je suis les conseils de Drago ?

« Moi qui me demandais comment te joindre ?! », elle continue sans s'inquiéter du peu de réponse de ma part. «Sorenzo t'a trouvé finalement ? Il disait qu'il ne savait pas où tu étais ou comment te contacter ! »

« Tu as parlé à Sorenzo ? », je questionne après avoir ravalé des questions stupides du genre « vraiment ? Pourquoi ? », comme mes envies de fuite.

« Il veut que je vienne t'assister pour les essais », elle répond très directement, une vague rougeur sur les joues, un peu comme si elle venait de courir.

« Moi aussi », je laisse échapper, content quelque part qu'on puisse aborder la question et en finir sans tourner autour du pot pendant des heures. « Enfin, si tu veux bien », je corrige en me rappelant que je ne dois pas l'effaroucher avec une approche trop gryffondoresque de la situation.

« Ça, c'était ma question », elle réagit avec un sourire furtif et une feinte colère. Comme ma surprise doit être apparente, elle reformule : «Je veux bien venir t'assister si, toi, tu es d'accord. C'est ce que j'ai dit à Sorenzo : pas question que je vienne sans ton accord ! »

J'ai été doublé par Lorendan, je comprends. Il a tiré les conclusions que mon frère, mon meilleur ami briseur de sorts et mon cousin ont tiré de leurs côtés : Brunissande est la mieux placée pour m'assister dans l'observation des statuettes – d'ailleurs, si on les écoutait, c'est presque moi qui devrais l'assister dans cette histoire.

« J'ai été... inutilement dur et méchant avec toi, l'autre fois », je décide d'essayer de faire amende honorable. « J'aurais dû te remercier. T'as fait un boulot dingue... »

« Je comprends que tu... tu aies eu peur de mes motivations », elle m'interrompt les joues toujours un peu rouges mais l'air aussi décidée que moi à virer du milieu le passé récent. Je ne peux pas dire que je n'apprécie pas.

« Ne fais pas comme si je n'avais pas été totalement aveugle, méprisant, arrogant et manqué de reconnaissance », je continue donc le jeu de la vérité.

Elle hausse les épaules et se mordille les lèvres plusieurs fois avant de répondre.
« Je ne cherche pas à t'acheter avec mon aide », elle finit par formuler en se forçant visiblement à me regarder sans détourner les yeux.

« Tu es celle qui a fait les premières observations..."

"Non, c'est toi", elle me coupe vivement. "Moi je n'ai fait que continuer à la lune descendante..."

"Tu as mis au point les deux tiers des potions », j'insiste - pas très pressé de me rappeler comment j'ai fui Genève, persuadé que le pire était arrivé à Ada, pour découvrir qu'elle ne me faisait pas assez confiance pour me dire qu'elle était lycanthrope. Malgré nos efforts, on n'avait toujours pas digérer cette révélation chaotique. Pour virer temporairement ce dossier de mon cerveau, je mets tout ce que je peux de conviction dans ma voix et dans mes yeux - à la Cyrus - pour conclure : « Tu dois être là. »

« Tu es sûr que tu n'as pas parlé avec Sorenzo ? », insinue Brunissande avec un sourire timide.

« Pas depuis hier, et certainement pas de ça », je lui promets.

« Sans ambiguïté, alors ? », elle insiste avec un courage certain.

« Je l'espère », je réponds prudemment. Je n'ai aucune intention de drague mais je ne sais pas ce qu'elle entend réellement par là.

« On se retrouve où et à quelle heure ? », elle enchaîne très vite.

La question me prend par surprise. Je pense à Papa et aux jumeaux qui m'attendent, à mes notes que j'aimerais relire, à la fatigue qui m'accable.

« Je crois que la nuit sera longue... vers 18h à la Banque ? », je propose.

« Tu n'es pas à Venise ? »

« Non », je reconnais laconiquement. Les cheminées de Poudlard sont sans doute plus sûres que les miroirs personnels mais quelqu'un a mis le feu à la banque des Gobelins de Genève. Il y a quand même de quoi être prudent.

« On aurait pu se voir avant », elle se justifie, elle a sans doute senti mon recul. « Tiziano m'a raconté des trucs... ça ne me paraît pas simple d'expliquer ça par cheminée ! »

« La mienne devrait être assez sûre », je décide de lui révéler et je crois lire dans ses yeux qu'elle en tire toutes les conclusions qu'on peut en tirer mais qu'elle n'insiste pas.

« Ce Taluti, le père d'Aradia», elle commence - avec une pointe de défi dans la voix quand elle prononce le prénom de ma petite amie, dont elle ne roule pas le R. « Il semble avoir découvert un paquet de trucs qui l'aurait fait exclure de toutes les universités de l'époque – et sans doute de la nôtre», elle commence. «L'influence de la lune combinée à des conjonctions astronomiques très précises, l'usage de catalyseurs naturels et symboliques, des pages totalement vierges de la théorie magique ! »

Malgré l'excitation intellectuelle qui a marqué ses derniers propos, je sens combien elle répugne à parler de cela par cheminée. La paranoïa semblait se répandre comme les ennuis en ce moment. Restent les travaux de Taluti, du père d'Ada, avec leurs mystères et leurs promesses à peine entrevus sur les rouleaux de parchemins déroulés devant moi à Florence par les cousins d'Ada. Restent les statuettes de Lo Paradiso, le livre de Livia Astrelli et les raisonnements de Cyrus. Et maintenant les confirmations de Tiziano. J'opine.

« Il est allé voir les Arbori ? », je demande, histoire d'établir quand même que je ne suis pas qu'à la ramasse dans cette histoire.

« Fiametta l'accompagne... Aradia n'avait pas le temps », répond Brunissande avec l'air de me tendre une perche.

« Je ne sais même pas où elle est exactement », je lui révèle sans doute beaucoup trop facilement. Cyrus ou Tiziano, qui de l'avis général savent parler aux femme, eux, désapprouveraient, je le sens , sans pouvoir réellement reproduire ce que serait leur raisonnement. « J'aurais voulu passer la pleine lune avec elle mais je suis coincé à Genève, et elle, quelque part entre Rome et Lo Paradiso ! »

« Tu aurais voulu passer la... », elle répète avec une révérence totalement stupide de mon point de vue.

« Les loups aiment la compagnie, comme les humains. Un loup-garou seul devient dangereux par sa seule solitude », je commente avec acrimonie – disons le mot.

« Tu veux dire... ? Je croyais que seuls les animaux étaient protégés des lycanthropes durant la pleine lune », elle ose me relancer.

« Je veux dire que je suis animagus - déclaré », je précise, me rendant compte une fois de plus combien l'un des principaux intérêts pratiques d'une telle métamorphose est méconnu ou oublié des sorciers, même très formés comme Brunissande. « Mon père y a veillé. »

Ce n'était pas volontaire de ma part, je ne comptais pas l'impressionner comme un adolescent, mais c'est pourtant ce qui se passe.

« C'est évident que je n'y connais pas grand-chose », elle finit par répondre, faisant un visible effort pour avoir l'air sérieuse et professionnelle quand ses yeux restent agrandis par la surprise que j'y ai fait naître. « Ce qui explique que les Gobelins t'aient choisi pour cette mission-là ; on ne sait pas exactement ce que faisaient les Wuelfern de leurs statuettes, mais on sait qu'ils... voulaient influencer leur lycanthropie... Ne pas tenir compte de ça, c'est passer à côté de beaucoup de choses ! »

«Tu crois vraiment que c'est la fin qui expliquera quoi que ce soit ? », j'enquête parce que mon intuition est plutôt l'inverse. « Tu ne crois pas qu'ils n'ont fait que tirer partie d'un processus qu'ils ne comprenaient pas ? Comme les rebouteuses moldues, finalement?»

« Pour toi, la lycanthropie n'explique rien ? », elle s'étonne.

« Eh bien, mon impression c'est que la lycanthropie et les magies de lune ont été rejetées en bloc par la société magique dominante – c'est pour cela qu'elles semblent aujourd'hui liées l'une à l'autre – avec les Wuelfern, avec les statuettes que tu trouves à Lo Paradiso », je me livre avec une relative simplicité. « Mais les Moldus les ont utilisées aussi alors je dirais que c'est accidentel et que l'opprobre qui pèse sur les uns rejaillit sur les autres... »

« Ce qui expliquerait que cette madame Girasis ait mis tant de tant à sortir sa correspondance ! », me suit Brunissande sans trop de difficultés.

« Tiziano l'a amadouée ? », je ne peux m'empêcher de demander. Je ne connais Nikomaka Girasis que par ses visites à Poudlard pour les Conseils d'administration et ses disputes avec mon père – c'est dire que je ne me serais pas mis facilement à la place de Tizzi.

« Il semble bien que le coup d'avoir été l'élève de son frère ait bien aplani les choses », sourit Brunissande. « Comme de venir d'une vieille famille vénitienne... »

« Elle ne sait pas qu'il sort avec une Fiametta », je souris à mon tour, imaginant bien Tizzi jouer avec tout ça sans vergogne.

« C'est une chouette fille, Fiametta », juge spontanément Brunissande avant de rougir sans trouver comment me faire oublier son commentaire. Je sais qu'elle ne dirait jamais cela d'Ada.

« Tu sais s'il l'a présentée à son Grand-père ? », je me risque.

« Je n'ai pas osé poser la question », elle reconnaît. « Tu crois que ce serait un problème ? »

« Je ne sais pas », je réfléchis tout haut, et pour la première fois. « Non, en fait, je ne crois pas. Tarquino... il aura peut-être un peu peur au début mais il aime trop Tiziano pour ne pas lui faire confiance... »

Ça semble la laisser rêveuse, ma remarque. Peut-être qu'elle se rappelle qu'elle a repoussé ses avances – mais elle ne me semble pas nostalgique.

« Une louve comme princesse de Venise, c'est une belle revanche », je tente.

« Il n'y a que Tiziano pour y arriver », elle estime et bizarrement, qu'elle ait raison me rend infiniment triste.

oo

On se retrouve dans le bureau provisoire de Lorendan à l'heure dite. En fait, Brunissande est là avant moi, mais comme ils sont debout quand j'entre, je dirais que ça ne fait pas longtemps. Brunissande n'a pas retiré son grand imperméable blanc nacré - le même qu'elle portait chez Tiziano la dernière fois que l'on s'est vus. Les murs sentent la peinture fraîche mais l'odeur de poudre du feudeymon n'a pas entièrement disparu.

"Harry, te voilà !" Lorendan m'accueille avec un sourire certain. Mais son visage est tiré - il n'a pas dû dormir plus que moi depuis l'incendie, je dirais. "Tu t'étais caché où ?"

"A Poudlard", je décide que je peux le dire maintenant. Je lis dans les yeux de Brunissande que ça n'a rien d'une surprise.

"Le meilleur laboratoire de potions disponible ?", commente légèrement Sorenzo - il n'est pas fondamentalement surpris non plus. Et tous mes efforts pour tromper les pistes me semblent soudain dérisoires.

"J'ai refait trois potions", je choisis de répondre. Le lieu est peu important pour eux.

"Trois !", il s'exclame, étonné par le nombre.

"C'est ce qu'on avait dit", je lui rappelle.

"J'en espérai honnêtement pas tant", il affirme sans poser d'autres questions.

"Des nouvelles des statuettes ?", je m'enquiers.

"Aucune. Comment allons-nous procéder, vous y avez réfléchi ?", il enchaîne - lui aussi a ses sujets tabous.

Je regarde Brunissande et elle a un petit signe de tête qui m'invite à répondre seul à cette question. Ça me rappelle un peu quand mes camarades de classe m'envoyaient discuter avec les profs, tenant plus ou moins comme acquis que je disposais des moyens de me faire entendre.

"La fabrication de ces potions repose sur pas mal de symbolique", je commence, lentement, en pesant mes mots, un peu comme si je répondais à un jury d'examen. "Il me semble que les tester demande la même chose. Nous ne disposons malheureusement plus des statuettes, mais elles ont été ici pendant des dizaines d'années... Symboliquement, elles sont encore là, et il est possible que le lieu lui-même interagisse avec elles..."

"Une hypothèse dans l'hypothèse", remarque Lorendan. Je me contente d'opiner - je ne maîtrise pas assez la théorie pour développer. Heureusement, lui non plus. Lui reste néanmoins pas mal d'expérience pratique. "Il est aussi possible que ça ne change rien. Il y a trois potions, je propose qu'une au moins soit testée dans un lieu neutre..."

"Je ne pourrais jamais surveiller trois potions à la fois", j'objecte, froidement matériel.

"Nous sommes trois", me rétorque Lorendan avec l'air un peu agacé de devoir me rappeler ça. "Un d'entre nous peut s'enfermer avec une potion dans le coffre des Wuelfern, un autre dans une pièce plus neutre avec un objet symbolique pris dans ce qui reste dans ce coffre ; un autre dans l'endroit le plus neutre que nous pourrons trouver. Puisque mon bureau vient d'être refait, après avoir été détruit par le feu, je dirais que symboliquement, c'est le lieu le plus neutre que nous pourrons trouver."

"En même temps, chacune des potions est différente", intervient Brunissande pour la première fois. "Pourquoi ne pas tester chacun un échantillon de chacune des potions ?"

"Ne doit on pas craindre d'interactions entre elles ?", s'inquiète Lorendan, mais sa première réaction a été d'acquiescer.

Je regarde Brunissande mais elle n'a pas de réponse à cette question. Je repense aux autels que j'ai pu voir à Lo Paradiso et je décide que le risque est sans doute réduit.

"Les statuettes peuvent être utilisées ensemble ou séparément, je pense que c'est pareil pour les potions..."

Lorendan pèse mon raisonnement quelques secondes avant d'opiner avec un peu de nervosité.

"De toute façon, c'est souhaitable de commencer avec des échantillons - d'abord pour ne pas gâcher des potions si compliquée à reproduire, ensuite pour limiter les éventuels effets. Faisons comme cela. Le reste sera dans le coffre de Crochpik - il ne pourra pas dire qu'on lui cache des choses."

Brunissande me jette un regard furtif comme si elle voulait vérifier qu'on ressent les mêmes choses. Du coup, je projette sur elle mes opinions : Sorenzo continue de prendre des risques envers sa hiérarchie dans cette affaire.

"Tu as refait lesquelles ?", questionne Brunissande en glissant une de ses longues mèches châtain derrière son oreille gauche.

"Le Maire, la Justice et la Mariée - deux potions féminines parce que de toute façon, les potions féminines dominent dans l'échantillon et que c'est la pleine lune, symbole féminin par excellence", je réponds en faisant miennes les explications de Severus et de Drago.

Brunissande et Sorenzo acquiescent sans trouver quoi dire, et j'ai presque envie de leur avouer les limites de ma science étalée.

"Très bien", finit par conclure Lorendan. "Préparez-moi des échantillons, je reste ici - comme ça, s'il ne se passe rien, je lirai mes rapports en retard. Je propose que Brunissande s'installe dans une salle d'observation qu'on vient de rebâtir avec un objet Wuelfern. Elle n'a qu'à aller avec toi au coffre Wuelfern et vous choisirez ensemble. On n'a plus qu'une heure et demi avant le lever de la Lune..."

On ne dit pas grand-chose alors qu'un Gobelin nous conduit au fameux coffre des Wuelfern. On descend pourtant pendant au moins une dizaine de minutes. Brunissande frissonne quand il ouvre la porte.

"Tu as froid", je propose - je ne vais lui dire que je pense qu'elle a peur.

"J'ai surtout trop d'imagination - des gens comme... eux, qu'est-ce qu'ils ont laissé dans leur coffre ?", elle reformule joliment.

"Peut-être pas grand-chose...", je commence mais je m'arrête. A la lueur de la torche levée par notre guide Gobelin, on peut voir que le coffre n'est pas vide.

"Il est gigantesque", murmure Brunissande en s'avançant.

"Coffre ancien, très grand", commente notre guide. "Petit salon pour Maître ici", il ajoute en désignant trois fauteuils poussiéreux mais conservés - sans doute par des charmes puissants - autour d'une petite table ronde, ornée aux quatre pieds de loups dorés gueules ouvertes. On a presque l'impression de les sentir haleter après une course dans les bois.

Derrière ce "petit salon", il y a des rayonnages emplis de vieux volumes et de parchemins.

"Et rien là-dedans sur les statuettes ?", je ne peux m'empêcher de m'étonner.

"C'est ce que t'a dit Lorendan ?", veut savoir Brunissande et j'acquiesce sobrement. Je ne ferai pas confiance au Gobelin pour ne pas aller raconter nos échanges à qui de droit.

Je m'enfonce au-delà de la lueur de la torche. Il y a une série de malles, généralement ouvertes. Dans la semi-pénombre, je distingue des draperies, des fourrures et une souris. Derrière, un amoncellement de meubles, à moitié démontés et pas toujours reconnaissables, fait barrage. Deux statues de marbre, un homme et une femme, nus tous les deux, en émergent. C'est assez rare comme choix de décoration pour des sorciers, pour je les dégage.

"ils... c'est... Harry, ça ressemble à ça une marque ?" demande Brunissande d'une voix qui essaie de paraître assurée.

Je regarde les endroits qu'elle désigne - la cuisse gauche pour l'homme, l'omoplate droit pour la femme. ça ressemble effectivement à une morsure.

"Tu ne vas peut-être pas me croire mais... je n'ai pas vu tant de cicatrices que ça", je souffle. "Mon père est plutôt du genre pudique - même à la plage en été, il... cachait sa cicatrice par un charme quand il n'avait pas d'autre choix... Et Ada... Ada est très pudique aussi", je décide de conclure sobrement.

"Mais justement là, ils portent la marque fièrement", remarque Brunissande, "et la femme", sa main glisse sur le ventre de la statue, "je crois qu'elle est enceinte, en fait..."

"Tu as raison, c'est un manifeste", je souffle en pensant aux lycanthropes de Lo paradiso et à leur peur de la reproduction. "Les aïeux conquérants, un truc comme ça..."

"Si tu veux du symbolique...", elle souligne.

"Pas facile à déplacer", je remarque.

"Je suis sûre qu'on va trouver autre chose de tout aussi symbolique dans tout ce fatras et qui sera transportable", estime Brunissande avec optimisme.

C'est alors que je le vois. Terni par le temps, couvert de poussière mais gracile et impressionnant quand même. Un système solaire en miniature, monté sur rouages, avec les lunes et les satellites.

"Mon grand père en avait un tout pareil", j'explique en commençant à l'épousseter avec mes mains avant de prendre ma baguette. "Oh, regarde, la lune est en argent !"

"Tu crois qu'il fonctionne ?", souffle Brunissande contre mon épaule.

"Qu'il fonctionne ou pas, on ne trouvera pas plus symbolique et transportable", je décide.

ooo

Je sors du coffre au coucher de la lune, à la fois épuisé et excité. Parce que depuis des semaines maintenant que je suis sur cette histoire, plus d'un mois quand on y pense, eh bien, je n'ai vu les statuettes en action qu'une fois. Et les potions que j'ai fabriquées reposent sur de purs raisonnements symboliques - jamais fait ça auparavant. Alors je m'attendais à rien, à tout et pas à ce que j'ai pu observer de mes propres yeux - et mes propres oreilles - et consigner dans mon cahier de cuir noir préféré. Je pousse la porte de la salle de repos où j'espère trouver du thé, du café, enfin n'importe quoi qui me redonne des forces. Brunissande est là, l'air fatiguée indéniablement, mais aussi excitée. Je ne la connais pas vraiment, enfin pas plus que ça, mais pourtant je ressens sans légilimancie que son cerveau est en pure ébullition.

"Harry ! T'as survécu à cette nuit aux tréfonds de la terre !", elle m'accueille l'air ouvertement soulagée.

"J'ai survécu à bien pire !", je réponds comme une boutade mais je lis sur son visage qu'elle est convaincue que c'est la vérité. D'ailleurs c'est la vérité. Comme je suis gêné, j'enchaîne : "Et toi, ça va ?"

"Quelle nuit !", elle répond avec un grand geste de la tête qui fait voler ses longs cheveux fins autour d'elle.

"Raconte", je demande en m'asseyant sur un coin de la table. Elle me tend une tasse de café qu'elle a préparé, en ayant l'air de réfléchir à ce par quoi commencer.

"J'imagine que comme moi, tes diagrammes de réaction semblent pompés sur les phases de la lune et..."

"... celui des fièvres lycanthropiques...enfin avec un léger décalage d'après moi- mais faudrait évidemment que je refasse les calculs", j'abonde en soufflant sur mon café.

"Tes potions ont...", elle cherche ses mots et je propose celui qui m'est venu en observant la chose.

"Pulsé ?"

"Selon un rythme croissant, régulier, un peu comme un coeur..."

"...ou une percussion", je complète un peu par instinct.

Elle me regarde longuement avant de reprendre.
"S'il y avait eu le chant des statuettes, ton image de tambour est... comment dire, complémentaire..."

"Et en symbolique, la complémentarité est aussi importante que l'opposition ou la similitude", je récite de mémoire en retenant un bâillement qui me vient maintenant. Pas que je m'ennuie, non. Mais le fait que Brunissande confirme les impressions me détend étrangement et permet à la fatigue de s'affirmer.

"Donc, à la question est-ce que ces potions sont adaptées aux statuettes, je pense qu'on a un début de réponse - même en l'absence des dites statuettes...", elle sourit - genre contente pour moi et mon stage.

"Difficile comme ça d'imaginer que ça les aurait rendues plus supportables aux Gobelins", j'objecte néanmoins parce que ça m'est venue un paquet de fois cette nuit quand, dépassant mon excitation intellectuelle, je me suis rappelé des termes de la validation de mon stage.

Brunissande soupire avec compassion avant de proposer tout doucement :
"Si c'est complémentaire, si c'est connu comme un moyen de maîtriser les statuettes... c'est une question de dosage, peut-être ou de catalyseur..."

"Comme pour un talisman", je pense tout haut, loin de toute prudence.

"Un talisman ?", elle s'étonne.

"Une autre voie... que je n'ai pas réellement explorée... Elle m'est apparue après que j'aie... qu'on ait préparé les potions", je corrige. "Pour être tout à fait sincère, c'est une piste qui me vient d'Ada, même si elle a sans doute été tout le temps devant mon nez..."

"Ada ?"

"Non, la piste du talisman", je souris et elle rosit. Quand elle détourne les yeux, je décide de reprendre le fil de mon raisonnement :

"En fait, et pas que je me cherche des excuses, Lorendan s'est pas mal focalisé sur les potions, en partie à cause de la réaction de Traugott Körbl et de la disparition des statuettes... et quelque part, on en est à ce test à cause de son insistance."

"Ça serait intéressant de savoir ce qu'il a observé dans son lieu neutre, d'ailleurs", elle remarque.

"On lui apporte un café ?", je propose.

On va sortir de la salle de repos quand des voix nous parviennent. Elles parlent allemand et elles sont tendues.

« Maître Teuffer, je trouve vos accusations déplacées », plaide Sorenzo avec une retenue qui s'entend à travers la porte et malgré son accent chantant. « Nous n'avons nullement égaré des biens vous appartenant ! »

« Joli euphémisme, jeune homme », coupe une voix qui a l'habitude d'être obéi. « Ces statuettes ont été volées – volées ! Ici, dans votre banque, voire même, si mes informations sont exactes, dans votre bureau ! »

Brunissande me dévisage et je hausse les épaules – qu'un gars comme Teuffer sache ne me paraît pas délirant. Qu'il le reconnaisse au point de venir en discuter avec le responsable des briseurs de sorts de la Banque me pose plus de questions. Qu'espère-t-il de Lorendan ?

« Maître Teuffer, je comprends que ce... vol vous inquiète », recommence Lorendan après un court silence que je ne sais comment interpréter.

« Il fait plus que m'inquiéter, jeune homme ! Je veux savoir ce que vous entendez faire pour retrouver ces statuettes », assène le Teuffer sans faire un seul effort pour avoir l'air autre chose qu'autoritaire.

« Ce n'est pas à notre banque de les retrouver », remarque Sorenzo avec un certain aplomb, faut le dire.

« On m'a dit que vous aviez caché leur disparition aux Aurors », le coupe de nouveau Teuffer qui ne semble pas du genre qui recule.

« On vous dit beaucoup de choses », ne peut s'empêcher de relever Sorenzo.

« Effectivement, jeune homme. Vous seriez surpris. On m'a dit également que le voleur était selon toute logique encore de vos murs ! », continue Teuffer sans sembler le moins du monde déstabilisé par l'insinuation.

« Pardon ? »

« Ce Lupin – Potter-Lupin, exactement, c'est ça ? Il arrive et hop, les statuettes disparaissent », développe Teuffer et, cette fois, je dois pâlir de me voir de nouveau mis en cause. Brunissande a l'air agacée.

« Je ne vois pas le rapport », le coupe Lorendan – peut-être trop vite, je me dis. Qu'il me défende ou non, c'est sans doute trop vite.

« Savez-vous qui est son père ? », enchaîne Teuffer sans attendre.

Il y a un nouveau silence. Brunissande et moi, nous n'osons pas respirer, comme si notre souffle risquait de faire tomber Lorendan. Comme souvent avec le silence, c'est le plus mal-à-l'aise avec la dernière question qui finit par le briser.

« Le directeur de l'école de magie britannique », répond Lorendan d'une voix plus que tendue. Il n'aime pas où va cette conversation – je ne saurais l'en blâmer.

« Et un loup-garou », ajoute Teuffer presque avec satisfaction.

Brunissande se mord les lèvres en me regardant je lui fais signe de garder le silence. L'arrivée de mon père dans la conversation ne m'étonne que marginalement. Des Teuffer ont sans doute enlevé mon frère - et d'après Cyrus, celui qui avait essayé de le recruter pour se fournir en plantes rares brésiliennes et potions interdites croyait savoir des tas de choses sur notre famille. Même si les liens m'échappent, ils sont sans doute là.

« Excusez-moi, mais le rapport... », soupire Lorendan, imitant relativement bien l'homme fatigué de cette conversation.

« Je peine à croire que quelqu'un de votre naïveté puisse être responsable des briseurs de sorts de cet établissement – les Gobelins n'ont plus le sens qu'ils avaient ! », estime Teuffer avec mépris. « Ces statuettes étaient dans votre bureau, j'imagine que vous pressentiez leur valeur mais les lycanthropes ont été plus rapides. Le petit Lupin vous a purement et simplement doublé ! »

« Doublé ? »

"Il est toujours désagréable de réaliser que des jeunes gens dans lesquels on a cru se reconnaître et voulu encourager ne rêvent finalement que de vous évincer", susurre Teuffer.

"Harry, m'évincer!", s'esclaffe Lorendan avec une incrédulité qui ne me paraît nullement feinte.

"Vous faire perdre toute crédibilité revient au même ", estime le chef de la maison Teuffer.

"Il y a une question qui me titille depuis le début de notre conversation, maître Teuffer", l'interrompt Lorendan avec une vigueur nouvelle. "Pourquoi tant d'intérêt soudain pour ces statuettes ? Quand votre dernier... cousin Wuelfern nous a quittés... personne n'a semblé intéressé par le contenu du coffre... ni les parchemins, ni les meubles, ni les bijoux, rien... pendant des années et des années... La vieille Reinhilde puis la vieille Ortrun sont mortes, et personne n'est même plus venu s'asseoir dans ce petit-salon... j'ai consulté nos archives, les Gobelins sont revenus vers vous chaque année, il y a encore quelques mois, sans obtenir de réponses. Et maintenant, maintenant, vous vous offusquez de la disparition des statuettes ?"

"Vous savez bien que je n'ai pas besoin de bijoux ou de meubles, surtout décorés avec le goût douteux des Wuelfern... mais je pense que mon père, ses frères, ses cousins ont refusé trop vite cette succession", regrette ouvertement Teuffer. "Je me serais intéressé à ces statuettes."

"Des magies de lune, maître Teuffer", l'interrompt de nouveau Sorenzo avec un peu de fascination dans la voix, voire une pointe de moquerie. "Des magies interdites - votre cousin Traugott me l'a bien répété."

"Traugott est un bigot", juge sévèrement Teuffer.

"Qu'est-ce que vous feriez des statuettes ?", questionne très directement Lorendan.

"Et vous ?", s'agace Teuffer.

"J'en suis juste à évaluer ce qu'elles valent - bien plus que je ne le pensais visiblement : on a mis le feu à cette banque et, maintenant, vous voilà..."

"Je vous trouve insolent, jeune homme", contre-attaque Teuffer, mais c'est faible - tout le visage de Brunissande le dit. Je crois que même lui s'en rend compte parce que le silence s'installe, tendu et hostile même au travers de la porte. "Je suis d'accord avec vous d'une certaine façon", il reprend finalement, un ton plus bas. "Ceux qui s'intéressent aujourd'hui après tant de temps à cette magie... obscure... ont des intentions qui mériteraient d'être éclaircies. J'aurais préféré que tout cela reste au plus profond des coffres ou que les Gobelins fondent les statuettes et brûlent le reste... mais aujourd'hui... aujourd'hui, il est trop tard, et je ne veux pas que même indirectement on ressorte le passé... hors normes d'une partie de mes ancêtres... Je ne vais pas rester les bras croisés."

"Vous voulez quoi ?", s'informe froidement Lorendan.

"Le contenu du coffre et des échantillons de vos potions".

ooooo
Note sur les potions
le Maire avec ses racines d'Hélianthus, opposition symboliquement très forte face à l'Alchémille...
La Justice avec des baies d'if, partie féminine d'un ingrédient jugé généralement masculin
La Mariée est quasiment la base pure, presque une décoction d'Alchémille

Note sur l'écriture
Arf,ça a l'air de rien mais relier solidement tous mes fils dans une conclusion qui tiendrait la route, ça me demande plus de temps qu'on aurait pu le croire. Le prochain, Des compréhensions initiées, est à la phase de correction mais je ne le posterai que lorsque le suivant (où l'on retrouve Harry, Brunissande et Tiziano) sera écrit (il compte déjà sept pages, mais je me suis lancée dans une scène que je n'arrive pas totalement à m'approprier...) Bref, soyez patients... et dites moi comment vous voyez la fin...