Bande son conseillée
Alors les hommes pourront vivre
Alors les enfants pourront rigoler
Vous n'empêcherez pas la terre de tourner
Vous n'empêcherez pas le drapeau rouge de flotter ….
Texte de Prévert, mis en musique par Frédéric Nevchehirlian (Le soleil brille pour tout le monde ?)
Note - je sais pas de drapeau rouge ici... mais des rubis.
68 Cyrus Des compréhensions initiées et des identités
Je ne saurais dire quand les potions ont été prêtes. J'avais perdu la notion du temps, du lieu, et presque de mon existence – ou de mes existences, puisqu'après tout, j'ai cette chance-là. Mais il y a eu un moment où plus personne n'a coupé d'ingrédients, remué ou filtré de mélanges. Ça n'a pas fait retomber l'excitation – au contraire. Les tambours remplissaient l'air même que nous respirions, tout le monde tapait dans ses mains en reprenant leur rythme. Oui, même Bettany.
Quelque moment, indéterminé dans mon esprit, après, de nouveaux tambours se sont faits entendre, lointains échos de ceux présents dans la grotte. Les préparateurs candidats à l'initiation sont sortis à leur appel. C'était difficile de ne pas avoir envie de les suivre mais j'ai su que ce serait une erreur sans que personne ne me le dise : une certitude totale, suffisante pour que je reste assis à me balancer au rythme de la mélopée.
Un temps toujours aussi flou après, répondant à un geste de Abilio, les quelques assistants à la préparation des potions, dont Bettany et moi, se sont répartis le transport des lourds récipients de pierres où reposaient les potions. J'ai vaguement remarqué que Joachim se mettait dans le même groupe qu'elle, arguant même auprès d'un autre jeune homme qu'il était chargé de l'escorter. A tout autre moment, ça m'aurait fait sourire - voire ça m'aurait donné envie de me moquer gentiment d'eux mais j'étais loin de m'intéresser à de quelconques amourettes. J'étais fasciné par la potion, par le résultat de tant d'efforts collectifs. Dans le creuset de pierre, le liquide irradiait de puissance avec son aspect sirupeux d'un vert émeraude intense – un peu plus clair que les yeux de Joachim, plus comme ceux de Harry, et étonnamment peu inquiétant. J'aurais aimé qu'il voit ça. Ginny aussi aurait adoré, je me suis dit, un peu honteux de ne pas penser davantage à elle.
On a porté les creusets dehors, à plusieurs pour chaque récipient. Les tambours nous appelaient, ceux qui étaient restés avec nous leur répondait tout en rythmant nos pas. Dans une quasi transe, on a remonté les chemins de terre battus, où l'on aurait dû glisser chargés comme nous l'étions, sans aucune difficulté. Les creusets de pierre se seraient sans doute fracassés sur le sol s'ils nous avaient glissé des mains, mais pas une goutte n'a été renversée. À aucun croisement, je n'ai jamais hésité sur le chemin à suivre. On a suivi l'appel des tambours, en procession, au travers de la clairière où nous avions été transportés le matin même. Il faisait nuit, évidemment. On est arrivés ainsi près du fleuve, c'était humide et chaud comme l'Amazonie – il faisait bien plus frais dans la grotte malgré le nombre, les feux et les tambours. L'endroit était dégagé, tous les sorciers y étaient rassemblés et, pourtant, on avait une sensation d'espace. Surtout, l'absence d'arbres permettait de voir les étoiles – l'étoile du Sud était là, au dessus de nos tête... Sirius n'était pas loin. Évidemment.
On s'est arrêtés sur le sable de la rive. Les candidats à une nouvelles initiation étaient entrés dans l'eau jusqu'aux genoux. Ils nous faisaient face, continuant de psalmodier la liste des ingrédients au rythme imposé par les tambours. Sur l'autre rive brûlait un feu violet et bas. Un feu symbolique et magique, pas besoin de le dire. Tout était en place, je me suis dit, avec une étonnante certitude. Une fois que j'ai eu déposé le récipient que je portais sur le sol, lentement, en complète harmonie avec les autres. Joachim m'a tiré par le bras. D'un signe de tête, il m'a indiqué la direction de son épaule droite, et j'ai vu que les autres "assistants" s'étaient regroupés là. A notre gauche, se tenait un groupe plus nombreux, où j'ai reconnu Tiago, Sol, Aesthélia. Abilio et Sara sont allés les rejoindre.
"Les initiés", a soufflé Joachim répondant à ma question muette.
Bettany et moi l'avons suivi, et Cristovao s'est jeté sur nous - sortant d'un coup de sa cachette timide derrière la jeune femme qui était venue l'après midi précédent les inviter au nom de Sol, avec un soulagement visible.
"Cyrus, Bettany, ils ne veulent pas que je reste avec Dona Aesthélia", il a protesté.
"Mais tu es avec nous", j'ai mollement contré, un peu sans réfléchir, comme avec les jumeaux. Il a pris ma main pour ne plus la lâcher. Bettany a levé les yeux au ciel.
Joachim nous a alors fait signe de l'imiter et nous avons enlevé nos chaussures - enfin Cristovao n'en portait pas. Initiés ou non, tout le monde était pieds nus. Le ciel et la terre, nue sous mes pieds. Les hommes et les femmes. L'eau et le feu. Les potions...
"Girasis serait contente", je n'ai pas pu m'empêcher de persifler, "ces gens-là prennent la Symbolique au sérieux !"
Malgré le sourire rapide de Bettany, mon envie de persiflage s'est assez vite tarie devant la solennité du moment, la force croissante de la magie autour de moi. C'était comme si je respirais de la magie pure, comme si elle m'entourait et me portait, bienfaisante et sauvage à la fois. Je me suis dis qu'on avait peut-être les pieds nus pour ne pas perdre contact avec le monde non magique, ou pour unir les deux mondes... ce qui est sans doute la même chose. Mon esprit avait du mal à se concentrer sur une quelconque analyse, les sensations prenaient toute la place, annihilant une nouvelle fois le temps.
A un nouveau signal que je ne serais pas plus définir que le précédent – Tiago n'a pas fait un geste, le rythme des tambours n'a pas changé -, des sorciers et des sorcières sont sortis du groupe des initiés. Chacun d'eux portaient de grossiers bols en bois qu'ils ont remplis aux creusets de pierre en les plongeant dans le liquide. Les bols dégoulinaient après. Ils se sont chacun placés devant un des futurs initiés, homme et femme mélangés – et c'était sans doute voulu.
"Ça va être l'heure de l'intoxication", je glisse en anglais à Bettany.
Elle secoue la tête pour affirmer d'un ton sérieux :
"Poison et contre poison.. équilibre comme pour tous les autres symboles... aucun risque."
Elle a raison, c'est l'évidence. Je m'en convaincs en attendant que les candidats à l'initiation boivent le mélange, ou que initiés et candidats le partagent. Mais ce n'est pas ce qui se passe. Tous les futurs initiés semblent brusquement sortir de leur catalepsie. Certains fouillent dans leurs poches, d'autres dans leur coiffure. D'autres décrochent un bijou de leur poignet, de leur cou ou de leur ventre. Beaucoup sont des médailles. Tous semblent métalliques et ont quelque chose de rouge.
Comme la médaille que j'ai au poignet, je réalise soudain. Peut-être parce que Joachim, à ma gauche, a assez instinctivement porté sa main à son poignet, lui aussi. Comme je l'avais expliqué à Bettany, c'est un signe de reconnaissance assez courant entre sorciers, plutôt occidentalisés, brésiliens. La qualité est aussi un signe de distinction sociale - la mienne en vermeil et rubis me situant pour un observateur un peu informé dans le camp des vieilles familles plutôt pures et influentes. À part la fois où je l'ai perdue sur les toits de Poudlard, sans doute par excès de sentiment de culpabilité puisqu'elle a permis à Monsieur Rusard d'obtenir la justice paternelle et de pourrir l'intégralité de mes vacances d'été, elle ne m'a jamais plus quitté. Je la porte parfois à mon cou, mais, au Brésil, toujours au poignet. Comme la plupart des hommes.
"Moi, je n'en ai pas", remarque tristement Cristovao.
"Moi non plus", indique Bettany.
Instinctivement, Joachim et moi nous regardons. Je crois que nous lisons brusquement en l'autre comme dans un miroir, l'envie de remédier à cet état de choses. Si on pouvait on leur mettrait à chacun une médaille... Pas seulement pour l'identité - Cristovao est un sorcier brésilien et je me fiche qu'il soit né dans une famille trop moldue pour y avoir droit. Et si Bettany arrive en effet à se sentir chez elle ici, pourquoi pas ?
Le rituel montre qu'il y a sans doute là plus qu'une identité inscrite dans du métal et une pierre précieuse. Qu'ils en aient une médaille, un autre bijou ou un quelconque talisman orné d'une étoile de pierre rouge, les initiés en puissance les plongent en effet maintenant, avec plus ou moins de détermination, dans le bol tendu par le sorcier ou la sorcière qui leur fait face. Une vive lumière aussi verte et intense que la potion que j'ai aidé à préparer éclaire alors la scène pendant un bref instant. Ce n'est qu'après cette réaction qu'ils boivent le breuvage qui leur a été présenté. D'un coup.
«Un catalyseur », je murmure sans vraiment m'en rendre compte. « Mais un catalyseur de quoi?»
«Je ne sais pas ce que tu entends par catalyseur », répond lentement Joachim.
«Le métal et le rubis... ils interagissent avec la potion », comprend Bettany les yeux étrangement brillants. Comme fascinée, je dirais. J'opine presque à mon insu.
«… les bijoux leur appartiennent, sont chargés de leur... je crois que tu dirais aura », chuchote Joachim.
J'aurais eu d'autres questions, mais les initiés tombent, l'un après l'autre, sur les genoux ou sur le côté, et je m'inquiète qu'ils se noient. C'est là que la disposition des spectateurs prennent leur sens. Les initiés entourent les candidats. Ils ne les touchent pas mais les maintiennent pourtant hors de l'eau par leur seule présence.
Leur énergie magique se cumule - ce qui est déjà un phénomène assez impressionnant à observer même si relativement courant pour les magies traditionnelles. Le flux collectif n'agit pas seul. Il se nourrit de nos énergies, à nous, ceux qui sont rester sur la rive. Je sens ma magie se mêler à celle de tous les autres, sans limite, sans hiérarchie ou direction. Le partage, l'harmonie et le don sont les mots qui me viennent. Dans un bref éclair de conscience, je regarde Bettany, prêt à la voir lever les yeux au ciel. Je la trouve concentrée, les yeux fermés, sa main dans celle de Joachim. Celle qui porte la médaille. Je change de main pour que Cristovao ait la même chance et à son regard surpris mais ravi, je vois que j'ai pris la bonne décision.
Les images envahissent en effet nos esprits des rêves éveillés. Les premiers sont très clairs. Il y a des mains apposées sur un front en sueur, des feuilles d'ajosacha qui sortent de ce corps ; la sueur disparaît mais les mains aussi. Sans doute, le corps a été guéri. Un homme noir de grande taille apparaît ensuite, dans un nuage de fumée, il rit en regardant au dessus d'une foule, il leur dit ce qui va arriver, avant qu'un vent se lève et disperse la fumée. Une vielle femme ramasse des herbes dans les marais, elle les choisit avec soin, les plus longues les plus belles, son panier est plein. Sa tête s'envole... J'en suis encore à me persuader de cette idée quand les images arrivent si nombreuses, contradictoires et intenses qu'il n'est plus possible d'en dégager une trame. Je me rappelle des étoiles qui les traversent comme une nuée de météores dans un ciel d'été. De la lune, austère et omniprésente qui me fait penser à Remus un instant sans pour autant me laisser échapper de la transe collective. Il y a des plantes, des animaux, le fleuve et la forêt. Il y a l'homme et la femme, face à la magie. Il y a notre puissance collective comme une promesse.
oo
Je me réveille bien plus tard. Il fait chaud et humide – encore plus chaud et humide que pendant la nuit, s'il faut préciser. J'essuie la sueur dans mon cou en essayant de reconnaître mon environnement. On est de retour dans la grotte qui nous a été assignée – j'ai une vague vision de ce retour ; ce n'était donc pas un rêve de plus. Je distingue Aesthélia, assise, buvant lentement du maté en écrivant avec régularité sur un parchemin. Cristovao dort, Bettany n'est pas là.
« Alors ? », souffle ma marraine quand je viens m'affaler à côté d'elle dans un sursaut d'énergie.
« C'est une question ? », je proteste avec sincérité.
Comme elle ne répond rien, j'en déduis qu'elle est sérieuse. Je me sers un maté et j'essaie de réunir mes idées pendant qu'il infuse et que les feuilles se déposent au fond de la tasse. Je bois une gorgée très amère mais en même temps énergisante avant de me risquer à parler.
« Résumons-nous », je tente donc, sans cacher la dérision dans ma voix. « On a eu ici assez de magie sans baguette pour rendre Albus, considéré comme le meilleur de tout l'hémisphère nord depuis Grindelwald, totalement jaloux... »
«Jamais un seul homme, Cyrus. Le groupe », remarque très justement ma marraine. J'opine - le groupe, le partage, sont évidemment des clés de ce que j'ai observé.
«On a les tambours... Je ne rirais plus jamais de ceux qui s'intéressent à la magie de la musique... », j'indique très sérieusement.
«C'est heureux », elle commente en inspirant une gorgée du liquide amer.
A l'entendre, ça suffisait à justifier notre périple, nos nuits passées à calculer des trajectoires astrales et l'interrogatoire de Sol et Tiago. Mais la réalité est que l'importance de la magie musicale m'est sautée aux yeux durant ces trois jours et que ça a changé toute mon attitude envers la question. Quelque part, donc, ça valait le coup. J'opine donc de nouveau.
«On a également un sens un peu moins... disons patrimonial et identitaire à l'usage des médailles», je repars, ma main lissant la mienne sans réellement le vouloir. Un catalyseur d'aura? Je n'ose pas le dire à haute voix !
«C'est une magie qui date de la rencontre des sorciers européens et indiens, une fusion entre des savoirs qui a suivi son propre développement", commente lentement Aesthélia. "C'est beaucoup trop peu étudié, beaucoup trop tenu pour acquis... et identitaire plutôt que réellement magique comme tu viens de le souligner. »
«Bah, la liste des choses à peine étudiées ne s'arrêtent pas là ! », je m'exclame.
«Et si nous nous limitions à ton sujet », sourit Aesthélia, étonnamment conciliante.
Je soupire parce que la délimitation n'aide que peu.
«Disons que nous avons d'abord une très forte conjonction entre la composition de la potions, la date et l'heure de sa fabrication et de sa consommation, et les conjonctions astrales que tu m'as si obligeamment fait calculer... »
«Bettany t'a bien aidé », elle me rappelle.
«Mais ça finalement c'est la base, c'est le décor, ce n'est pas l'important »
«Non ? »
«Tout cela ne serait rien sans le catalyseur, le bijou, le talisman, la médaille... C'est lui qui... enfin, j'imagine... détermine le rêve d'initiation, fait le lien entre la potion et le sorcier, transforme une intoxication partielle en rêve personnel et pourtant partagé »
«Est-ce un rêve ? »
«Une vision, si tu préfères... Tu as déjà essayé ? », je contre dans un moment de rébellion. J'en ai assez de parler comme si je passais un examen.
«Évidemment », elle lâche posément.
«Et ? »
«Et je n'étais pas prête pour ce que j'ai vu... »
Je n'ose pas la relancer, mais elle regarde seulement si Cristovao dort toujours avant de reprendre.
«J'ai vu le choix qui s'offrait à moi : la solitude et la science... ou la facilité... J'ai mis des mois à l'accepter. Peut-être ne l'ai-je toujours pas accepté malgré les apparences, et donc je ne suis pas prête pour une autre initiation... »
«Le prix des pouvoirs », je commente en repensant à certaines des images que j'ai vues. La perte des mains, de la tête, la dispersion de la fumée. « L'initiation énonce le prix à payer... »
«Bettany parlerait de prix, j'aimerais que tu dises don, ce que tu es prêt à donner pour la clairvoyance, la capacité à soigner les autres... », elle indique.
«Papa résumerait cela par le mot responsabilité », je pense tout haut.
«Il y a de ça », elle admet.
«Mais Aesthélia, je connais peu de gens qui donnent aussi librement autant de toi... », je commence à protester.
«Les termes ne sont pas si simples, Cyrus »
«Ou ils ont peut-être changé... peut-être que la prochaine vision serait plus... sereine », j'ose, stupéfié de ma propre audace. J'ai l'impression de passer une frontière que je m'étais toujours imposée.
Quand j'attendais une explosion, elle a un de ses sourires ineffables
«Je suis heureuse de te voir si optimiste. »
«Je suis sérieux. »
«J'ai entendu. »
Je suis soufflé par son insinuation - est-ce Sirius qui lui donne ces conseils ? Est-ce moi ? Suis-je capable de faire une quelconque distinction en la matière ? On se concentre quelques minutes sur nos boissons respectives avant que je ne relance la discussion sur une de mes intuitions du moment.
«Tu sais à quoi tout cela m'a fait penser ? J'ai travaillé avec Harry sur des potions avant de partir. Des potions utilisées par des communautés de garous principalement pour canaliser les effets de la pleine lune par le biais de statuettes métalliques... Je l'ai aidé sur la composition des potions sans réellement comprendre ce qui était à l'œuvre – d'ailleurs, je me rends compte qu'il faudrait assister à une utilisation pour aller plus loin mais, bref, tu vois ce que je veux dire : la lune, des objets symboliques en métal, des potions, des effets différents selon chaque personne... »
«C'est ce pour quoi tu voulais rester », se rappelle soudain Aesthélia, « un livre sur les magies de lune... »
«Effectivement, il se trouve que Girasis détient une correspondance avec Cosmo Taluti qui a mené des recherches assez confidentielles sur tout ça... Tiziano, un pote de Harry s'y est collé quand tu as menacé de me virer... »
Aesthélia vérifie une nouvelle fois que Cristovao est toujours dans les bras de Morphée, avant de me répondre.
«Je connais Cosmo Taluti que de réputation et Girasis reste pour moi une pédante opportuniste mais l'un comme l'autre ont été prudents...et je te conseille de faire comme eux ! »
«Tu veux dire que tu me demandes de me taire ? De ne pas partager ce que j'ai vu ? De ne pas creuser plus avant ? », je m'étonne sincèrement. « Toi, qui m'as répété des milliers de fois que rien ne protège mieux que la connaissance partagée ?! »
«Je te demande de ne pas brûler les étapes. On est un petit nombre, ici, en Asie, en Europe, en Afrique, à voir, à pressentir le lien, l'importance de ces pratiques traditionnelles... Mais chacune de ces pratiques a sa propre logique, ses petites ambitions... elles sont utiles et peu nocives... Réunies dans un corpus théorique globale, solide, il y a là une puissance difficile à contenir et qui pourrait faire des envieux mal intentionnés... »
«Mais... »
«Ce que je veux dire c'est qu'il ne faut pas être naïf : ce que tu as découvert par chance, ouverture et empathie, d'autres peuvent le trouver par la force, la ruse et le calcul. Il faut publier, oui, mais en prenant garde de ne pas ouvrir trop vite de portes mal gardées... »
Je rumine sa mise en garde avant de décider de changer de discussion :
«Et Bettany ? Ça lui a fait quel effet toute cette magie sans étiquette ? »
«C'est toi qui devrais me le dire », m'oppose Aesthélia, avec un petit rire très jeune après le ton solennel et professoral qu'elle a précédemment adopté.
"Je crois qu'elle a été touchée...", je me risque, étonné moi même de ma certitude. "Au début elle était sceptique mais elle a été touchée."
"De plusieurs manières, si j'ai bien compris", insiste ma marraine, toujours légère. "Au point de laisser son journal ici sans nouvelle entrée ! Le jour où j'aurais compris qu'elle passe la nuit à écrire !"
Je me contente de hausser les épaules en me disant que si la fréquentation de Joachim lui ouvre un peu les yeux sur la magie sans étiquette, c'était sans doute une bonne nouvelle. Le journal comme les paranoïas peuvent attendre.
Sans réelle mise en garde, Aesthélia attrape soudain une plume papote qui traîne sur la table de travail, parmi les calculs astronomiques, et me la jette d'un geste vif. "Mais on aura bien le temps de rediscuter de tout ça tous les deux. Les autres ne seront pas tous aussi disponibles. Au boulot !"
Je regarde la plume entre mes mains, simple, commune, magique pourtant. Je sens sa magie comme je sentirai son humidité, je me rends compte. Je crois bien que c'est la première fois que c'est aussi net pour moi qui ai toujours vécu dans le monde magique - si on exclut une semaine passée dans un orphelinat moldu quand j'avais neuf ans.
"Ça paraît un peu... futile, non ? Toutes ces questions préparées... quand on a vécu... hier soir", je formule très maladroitement - déjà, j'arrive à l'articuler !
"Il ne faut pas avoir peur des étiquettes, Cyrus", m'admoneste Aesthelia. "Les étiquettes servent juste à avancer dans la voie ; elles sont juste un chemin, ou les pierres sur ce chemin... Tant qu'elles ne sont pas une fin..."
"Et j'ai encore du chemin à faire", je reconnais pas mal pour moi même.
"Et à peine une douzaine d'heures devant toi pour ramasser quelques cailloux", elle me rappelle.
ooo
Je ne rencontre aucune difficulté à amener les nouveaux initiés à discuter avec moi quand je les aborde un par un, au bord du fleuve. Ma présence lors de la préparation des potions paraît un sauve-conduit suffisant.
"Je t'ai vu dans la grotte", se rappelle Hortencia, une fille qui ressemble à une liane tellement elle est longue et fine.
"C'est quoi ?" demande Mauricio, un gars de mon âge assez rablé - un peu sur le modèle de Tiago.
"Une plume-papote", j'explique. "Elle est enchantée pour noter ce que vous dites..."
Je crois qu'ils auraient bien aimé en savoir plus et je me promets d'un ramener un stock la prochaine fois que je mène ce type d'entretien.
"Je ne sais pas lire", remarque alors la petite Josimara, celle qui arrachait les pétales de vitoria-regia dans la grotte. "Elle lit à haute voix ?"
"Pas celle là", je suis obligé de reconnaître tout en me disant que quelqu'un pourrait sans doute y voir un marché à développer.
"Tu parles bien portugais", remarquent la plupart - je leur réponds que je suis né ici.
"Tes parents sont initiés ?" est la question suivante.
"Non", suis-je obligé de révéler en me demandant si ce n'est pas une forme de traîtrise de ma part.
Eux ne semblent pas choqués de cette révélation. La raison apparaît quand ils me racontent, avec pas mal de facilité, leur parcours :
"Quand j'ai eu douze ans, Sol m'a rencontrée... sur le bord du fleuve... Elle a vu en moi... ce que je pouvais devenir... mon père a accepté que je la suive...", raconte Aïna - pas vingt ans, de sang pur guarani, couverte de tatouages bleus... totalement magnifique dans son genre.
"Quand j'ai eu treize ans, la forêt m'a appelé", se souvient Euclimar, dont les yeux clairs attestent les origines mêlées.
"Ma mère m'a amené", explique Hortencia.
"Mon oncle", Ma tante, mon cousin, la rebouteuse du village... tous ont été amenés par quelqu'un et ont dû subir le même interrogatoire que Bettany et moi, il y a deux jours. Personne ne se souvient d'avoir vu quelqu'un être refusé.
"Les initiés voient qui ils peuvent amener", affirme Aïna dans son portugais est chantant et un peu hésitant, aussi sauvage et irrésistible qu'elle en un mot.
"J'espère", rajoute timidement Josimara.
Ils parlent tout aussi facilement de leur vision - sans que j'arrive bien à savoir si elle préexistait à leur initiation. La magie leur apparaît comme un continuum, dirait Girasis. Sans étape, soulignerait Maninder.
"Je vois les plantes, je vois quand les cueillir, comment les utiliser", explique Aïna.
"Je vois le chemin devant", annonce mystérieusement Euclimar.
"Je vois le chemin des objets", prétend encore plus hermétiquement Josimara pour qui ignore qu'elle parle en fait de télékinésie et de métamorphose.
"Je vois la maladie", dit plus clairement sans doute Mauricio.
"Tu voyais cela avant les initiations ?", je demande à chaque fois.
"Je voyais... je voyais mais je ne savais pas toujours ce que je voyais...", répondent la plupart.
"Je voyais et différentes personnes m'ont appris à mieux voir mais... le rituel... Le rituel te donne le sens... tu comprends?", explique Hortencia le plus clairement de tous.
"Tu as vu, pendant le rituel, non ?", s'agace Euclimar, comme si ça résumait toutes les réponses qu'on pourrait apporter.
"J'ai vu... j'ai vu quelqu'un savoir soigner... ses mains étaient puissantes contre la maladies mais elles ont disparu ensuite...", je raconte, content finalement qu'on parle aussi de mon expérience. C'est peut-être une meilleure base que mes questions faussement anodines.
"Il faut donner pour recevoir", estime Aïna, et tous les autres approuvent sa formulation d'un signe de la tête.
"Si tu as vu, c'est que tu as donné, toi aussi", rajoute Mauricio."Tu as donné ta magie, ta puissance, tu as mêlé ton aura à celle du groupe... tu nous as aidés dans notre... voyage... tu as vu... en retour..."
"Même si ça n'avait aucun sens pour moi ?", je commente un peu au hasard.
Ils me regardent tous avec surprise - Aïna manque de rire.
"Tu as vu ce que peut la magie", souligne Euclimar.
"Nous ne sommes rien sans elle. Nous voyons par elle. Nous lui donnons la puissance, elle nous donne la vision", formule Josimara avec simplicité et ferveur. "Tant que nous donnons, nous recevons..."
"Et ceux qui ne peuvent pas donner ce qu'elle demande ?", je questionne en pensant à l'expérience a priori tronquée d'Aesthélia.
"Tu parles comme si ils avaient le choix", marmonne Mauricio
"S'ils voient ce qu'elle demande, ils donnent", renchérit Aïna d'un ton définitif.
Aucun d'entre eux ne réussit cependant à m'expliquer la magie à l'oeuvre entre le talisman et la potion. Les plus aventureux s'hasardant à penser que Abilio ou Sara sauraient peut être me répondre.
"Comme s'ils risquaient de me répondre", je marmonne à la dixième suggestion, plus pour moi qu'autre chose
"Pourquoi ça ?", veut savoir Mauricio, porte-parole des autres.
"Je ne pense pas que je sois le bienvenu pour lui", je reconnais du bout des lèvres
"A cause de son histoire sur la taille de ton âme ?", s'enquiert, presque prévenante, Hortencia. Il ne semble pas que le fond l'inquiète.
"Par exemple", j'admets. J'ai eu un Papa qui professait qu'admettre ses faiblesses était une force.
"Pourtant, tu n'aurais sans doute pas le choix", remarque sagement Euclimar, les yeux perdus dans le vide.
'S'il l'a vu, ça sera", commente Josimara avec une simplicité qui me fait frémir.
ooo
Quand je quitte les jeunes initiés, la tête bruissante d'autant de nouvelles réponses que de nouvelles questions, je tombe sur Aesthélia en grande discussion avec Abilio. Appuyé contre elle, Cristovao a l'air de s'ennuyer ferme. Je ferai bien demi-tour quand ce dernier me repère et m'appelle avec la simplicité des enfants :
"Cyrus, on est là !"
Comme je ne sais pas m'enfuir même quand j'en ai envie, je m'approche d'eux sans doute avec un sourire un peu trop crispé.
"Te voilà", commente Aesthélia.
"Bettany et Joachim te cherchent", glisse Abilio en me regardant moi comme si ma disparition le rendait suspicieux.
"Ils avaient dû mal à croire que tu travailles autant après la nuit d'hier", indique Aesthélia et ça fait sourire Abilio. Sa réaction naturelle et légère me fait prendre conscience de l'ampleur de ma prévention envers lui. Attention, prendre conscience ne veut pas dire anéantir.
" J'espère que tu as eu les réponses que tu cherchais", il questionne maintenant avec une certaine bienveillance.
"Il me faudra du temps pour trouver du sens... le sens que je peux y donner... comme pour les visions, à ce que j'ai compris", je réponds prudemment.
Il y a un infime assentiment dans les yeux d'Aesthélia.
"La réponse est moins importante que le chemin pour y arriver", commente alors Abilio, bien dans son rôle de grand initié sibyllin si vous voulez mon avis.
"Je commence à m'en persuader", je formule diplomatiquement - le premier qui dit que je ne fais pas d'effort...
"Le rituel est impressionnant, n'est-ce pas ?", s'enorgueillit Abilio, et ça amuse Aesthélia. "La potion hier soir... je suis sûr que tu n'avais jamais rien vu de pareil", il reprend en me regardant droit dans les yeux.
"Je ne dirais pas ça", je décide de répondre après un moment d'hésitation. Puisque c'est lui qui lance le sujet, après tout.
"Non ?"
"Eh bien, je n'avais jamais vu une transmission orale et chantée de recette", je reconnais, "ni une fabrication aussi collective et aussi symbolique dans son organisation. Même ici. Mais la potion, elle-même, dans sa composition symbolique, dans son... principe d'interaction avec la lune et avec... Malghanica, et dans sa catalyse par un objet symbolique essentiellement métallique", j'énumère, "ça m'a rappelé des choses..."
"Vraiment ?", s'intéresse sincèrement Abilio. Il a quasiment perdu cette hauteur qui m'intimidait.
"J'ai participé à la reconstitution de potions interagissant avec des statuettes les soirs de pleine lune", je leur apprends. "Équilibre entre féminité et masculinité, entre intoxication et fortification, entre nature et culture... Beaucoup de parallèles me sont venus à l'esprit hier... Je ne dis pas que tout est équivalent", je me dépêche d'ajouter, "les buts sont clairement différents - mais les principes à l'œuvre... se rencontrent."
"Fascinant", commente Abilio. "J'avoue que j'aimerais en savoir plus... Tu as observé ça sur quel continent ?"
"Si je vous dis que ce rituel est italien et fort ancien ?"
"Européen ?"
"Abilio, tu sais que les traditions occidentales sont plus complexes que les étiquettes...", intervient doucement Aesthélia.
"Visiblement", il admet. "Je pensais bien que Cyrus comprendrait... sentirait des choses. Ta seule formation aurait expliqué cela, Aesthélia, mais... ce qu'il a rapidement esquissé montre qu'en effet il connaît des potions qui invoquent les mêmes principes... Au-delà de ce qu'il a appris ici..."
"Et cette expérience, il pourrait la transmettre dans l'autre sens", insiste Aesthélia. J'esquisse un geste de protestation puis je le ravale. Au nom de quoi pourrais-je protester ?
"Effectivement", commente Abilio l'air surpris de son propre accord. "Cyrus va rester encore quelque temps avec nous, au Brésil, n'est-ce pas ?"
"Plusieurs mois", confirme Aesthélia, alors que moi, je note que l'intimidant Abilio m'inclut dans le même groupe que lui.
"Alors nous aurons le temps de revenir sur tout ça", décide abruptement ce dernier, en se tournant vers la plaine. "Nous partons tous à la nuit tombée, profitons au maximum du partage qui nous est offert avant ça."
ooooo
Rappel sur le conseil de 3 sorciers qui préside au rituel, tous amis de Aesthélia
Tiago – un ami de Aesthélia, l'oncle de Joaquim, il est indien et petit et rablé. Joaquim a les yeux verts.
Sol – une sorcière aveugle
Abilio - élève de don Léandro, un vieillard, ou presque. Il a aidé Cyrus quand il avait onze ans. Cf In stellis memoriam, chapitre 11
Les nouveaux initiés - Aïna, Mauricio, Hortencia, Josimara, Euclimar... ma foi, on ne devrait pas les revoir.
On s'approche toujours de la fin - allez, je vais me risquer à un pronostic : une dizaine de chapitres. D'ailleurs, le suivant s'appelle Des virages inattendues, notamment parce qu'on se retrouve une nouvelle fois sur une moto. Quel rapport avec les statuettes, la Suisse ou les Gobelins ? Vous allez voir.
Ce chapitre n'aurait pas vu le jour sans Dina, Alixe et Fée flea(u) - sachez le. Rien que pour ce chapitre, il y a eu trois plans différents... j'ai sué sur celui-là, incroyable. J'aurais aussi sûrement arrêté sans vos encouragements alors cette histoire est bien la vôtre.
Je réponds à toutes les reviews signées. Désolée pour les guests et merci Eustache pour son impatience.
