On est des marchands
On arrache des coeurs
On est des méchants
Et nous, on aime bien ce qui fait peur !
La Mathilde, Les marchands, album Equilibristes

69 Harry. Du prix de l'avenir et des virages inattendus.

Brunissande entre la première. Quand nous avions été sûrs que Teuffer avait effectivement quitté les lieux - après avoir obtenu tout ce qu'il exigeait ! -, nous étions facilement tombés d'accord. Si j'entreprenais Lorendan le premier, je risquais de lui casser la gueule avant d'avoir obtenu des explications.

« Tiens, vous voilà », commente laconiquement Sorenzo en nous voyant entrer. Il a l'air épuisé au-delà de ce que peut expliquer une nuit de veille.

« Teuffer sort d'ici », commence assez directement, en allemand, Brunissande.

Je ne l'avais jamais entendu parler la langue de Goethe et je suis étonné que ça me paraisse aussi naturel. Mais c'est aussi un bon moyen pour empêcher Lorendan de nous mener en bateau - bien joué de sa part. Malgré cette entrée en matière, il n'a pas l'air gêné ou surpris. Presque soulagé.

« Et vous lui avez tout donné », continua Brunissande. La déférence formelle française transposée à l'allemand sans difficulté ne cache pas la déception dans sa voix.

« Vous êtes là depuis quand ? », s'informe Lorendan très poliment.

« Quasiment depuis le début », affirme Brunissande, sans doute pour l'inviter à moins de louvoiements. « Quand il s'est mis à accuser Harry... nous avons décidé de rester derrière la porte », précise-t-elle néanmoins.

Notre chef de stage opine comme pour nous féliciter de cette décision.
« Vous savez donc que je n'avais pas d'autre choix. Si je lui avais refusé, il serait allé voir Crochpik et... »

«Rien ne prouve que les Gobelins se seraient aussi facilement défaits de tant de biens matériels», j'objecte, intervenant pour la première fois. Je me sens toujours trahi par sa décision, malgré les mises en garde de Severus hier à peine.

« Des broutilles », réfute Lorendan en haussant les épaules. « Tout ce qui étaient des artefacts gobelins a déjà été récupérés – rachetés ou simplement pris. Seules les statuettes les intriguaient encore – et avant tout parce qu'ils ne parvenaient pas à les approcher pour s'en emparer et les fondre ! Elles ont fini par symboliser pour les Gobelins tout ce qu'ils détestent : des magies sorcières auxquelles ils n'ont pas accès… un rappel de leur impuissance... »

« Les statuettes sont pourtant tout sauf des magies sorcières », je lâche presque à mon insu. On est là dans des savoirs que je n'ai pas réellement partagé avec Lorendan.

«Je ne sais pas si ça changerait quoi que ce soit s'ils s'en convainquaient», estime le Vénitien, rejetant mon argument avec facilité. «Teuffer les veut ? Crochpik les lui donnera – éventuellement contre une bourse d'or, avec ma tête et la tienne en prime si besoin. Sans ton petit ami Sirénéen, il t'aurait bien déjà désigné comme incendiaire auprès des Aurors suisses... et il pense que je te couvre – ce qui n'est pas entièrement faux d'ailleurs... »

Pendant que j'essaie de décider s'il n'essaie pas de m'acheter à peu de frais, Brunissande repasse à l'attaque.

« OK, vous cédez pour garder votre poste... mais vous balancez aussi la mission de Harry. A quoi bon m'avoir fait venir si c'est pour tout lâcher le lendemain ? »

« Mais je n'ai lâché que mes échantillons ! Rappelez-vous que nous avons laissé un jeu complet de potions dans le coffre de Crochpik », il se défend. « Et quand bien même, est-ce que vous n'avez pas fait toutes les observations dont nous avions besoin cette nuit ? Vos potions ont réagi, j'imagine. Elles ont réagi ici , alors dans le coffre... non ? »

« Elles ont réagi », je confirme sobrement, un peu honteux d'avoir oublié la précaution prise hier soir.

« Moi aussi », reconnaît Brunissande.

« Donc, on sait maintenant avec certitude que le piste de Harry est la bonne », affirme tranquillement Lorendan. « Les statuettes sont des catalyseurs de magie de lune, dont les effets peuvent être modulés par des potions. Nous ne savons pas si la prise de ces potions aiderait les Gobelins à les manipuler mais la valeur des statuettes est précisée, et ça Crochpick l'entendra si besoin. »

« Sauf que nous ne disposons plus des statuettes », je fais remarquer.

« Je dirais que nous venons peut-être de donner la potion à leur voleur », insinue même Brunissande sans même rosir.

Sorenzo se contente de sourire en secouant la tête
« Je ne crois pas. Si Meinrad Teuffer avait les statuettes... il aurait les moyens de mettre suffisamment d'experts sur le coup pour préparer ses propres potions... Pas besoin de venir m'intimider ! »

Ni Brunissande ni moi ne trouvons quoi lui répliquer.

« Plus j'y réfléchis, plus je me dis que c'est Körbl qui a voulu ses statuettes... Cette nuit, j'ai consulté toute l'histoire du coffre Wülfern », il nous apprend, « et j'ai constaté que seul Körbl était revenu à ce coffre après la mort de sa grand-mère. Cinq fois. Il y a deux ans, il a même fait une offre d'achat d'un lot d'œuvres d'art où figurent les statuettes. Deux mois plus tard, Crochpick me demandait pour la première fois d'évaluer la valeur magique des objets contenus dans ce coffre. Comme je n'étais pas encore sensibilisé au charme mystérieux de ces statuettes – assez moches, vous me l'accorderez - », commente-t-il d'un ton qui ne déparerait pas dans un salon vénitien, « je n'ai pas été très loin. À part un vieux système solaire mécanique que j'aurais bien mis dans mon salon, rien ne me paraissait mériter plus qu'une livraison dans une boutique de brocanteurs. C'est ce que j'ai mis dans mon rapport. Il y a huit mois, Crochpick est revenu à la charge en précisant qu'il voulait connaître la valeur des statuettes. Comme je lui ai insolemment répondu qu'il suffisait de les peser, il a été pour la première fois plus explicite... J'ai mis plusieurs mois à te trouver Harry », résume t-il.

Brunissande me regarde quémandant clairement mon opinion.

« Et maintenant ? », je finis par demander. La théorie de Lorendan se tient assez, j'en sais trop peu sur les uns et les autres, pour que j'évite de rentrer dans une discussion stérile. Voyons plutôt où il veut en venir.

« Maintenant ? Maintenant, c'est le moment de jouer cartes sur table, Harry », il attaque quand je ne m'y attends plus. « A quoi peuvent servir ces statuettes ? Auprès de qui pourrait-on les vendre ? Ton rapport est extrêmement vague sur ces points – je l'ai relu. »

« Il faudrait demander à Körbl », je biaise.

Lorendan me regarde fixement avant de se lever et de se diriger vers la porte.
« Si tu changes d'avis, tu sais où me trouver – je vais dormir »

« Sorenzo, mettez-vous à sa place », l'arrête Brunissande. « Comment vous faire confiance ? »

« Comment ? », répète Lorendan l'air blessé. « Si mon comportement ne suffit pas, peut-être par manque d'autres options ? »

« Ça me semble insuffisant », juge Brunissande, étonnamment directe.

« Quels gages pourrais-je bien vous donner !? », s'agace Lorendan.

«Tu parles de mettre les cartes sur la table », je décide de proposer - non, le vouvoiement ne me vient pas aussi facilement qu'à Brunissande, quelque soit la langue dans laquelle je parle. «Qu'est-ce que tu espères de tout ça, toi ? »

Il est à deux mètres de la porte, et je me dis qu'il va sortir sans prendre la peine de me répondre, laisser Crochpick me virer et vendre mon rapport au plus offrant.

« De quoi monnayer mon avenir », il répond contre toute attente. « Voire le vôtre si ça vous intéresse... »

oo

« Tu y crois à son plan ? », questionne Brunissande un peu rêveusement.

Nous sommes dans sa cuisine. Elle a fait des crêpes sous le prétexte qu'elle réfléchit mieux le ventre plein. Je ne sais pas si je réfléchis mieux, mais je n'ai plus faim.

« Obtenir le poste qu'il convoite à Singapour contre un dossier épais contre Körbl et Teuffer ? Ou nous emmener dans ses bagages ? », je soupire.

« Tu n'as vraiment pas l'air de lui faire confiance », constate Brunissande, l'air presque déçue.

« Je suis content de savoir ce qu'il veut », je décide de concéder – la paranoïa voudrait que je mette en doute même cette hypothèse. Mais j'en suis arrivé à me dire que je pouvais tout autant soupçonner Brunissande... - que Severus ne pouvait pas toujours avoir raison. « Je suis incapable de savoir si son plan peut marcher, quant à imaginer comment y contribuer... »

« Il a l'air de penser le contraire », elle soupire.

Je joue avec ma fourchette encore un instant avant de me lancer.

« Le problème est de savoir la réelle valeur de ce que je sais », je commence. « Comme je te l'ai dit hier, pour moi, la valeur des statuettes dépasse les lycanthropes... Si Lorendan croit que mon père ou Ada vont lui acheter, il rêve... La voie des statuettes n'est pas connue des garous britanniques et si les garous italiens redoutent que les statuettes soient mal utilisées, ils ont l'air de bien maîtriser leur fabrication », j'argumente avant de me rendre compte que je n'énonce pas que des vérités. « J'en sais rien d'ailleurs, mais ni Ada ni Fiametta n'ont eu l'air excitées par l'existence des statuettes Wülfern, plutôt le contraire. Je ne crois pas non plus que Körbl veuille les statuettes pour les vendre aux garous, ou empêcher des garous de s'en emparer... Je crois plutôt que l'important ce sont les magies de lune, leur puissance méconnue ou oubliée... C'est le sens des travaux du père d'Ada ou du silence de Girasis... non ? »

Brunissande opine lentement, sans doute pesant mes arguments l'un après l'autre.
« Il aurait trouvé un autre débouché pour elles ? »

« Des tas de Moldus en Italie les utilisent on m'a dit... »

« Des tas ? »

« Je ne peux pas te dire un nombre », je reconnais, « mais cet usage est documenté... notamment pour les grossesses à risque. »

« Monnayer les statuettes auprès des Moldus, ça serait briser le secret », juge Brunissande sans cacher son désaccord.

Je n'hésite pas longtemps – s'il n'y a pas de lien, c'est que je suis décidément devenu plus que paranoïaque et que mon père et Severus peuvent prendre leur retraite.

« Il y a quelques mois il y a eu en Angleterre une histoire de potions euphorisantes vendues à des étudiants moldus, une mafia mêlant moldus et sorciers et ayant les héritiers d'une famille suisse bien connue à sa tête... »

« Körbl ? »

« Non, les petits-fils Teuffer – je ne me rappelle plus de leurs noms. Ils ont disparu juste avant d'être arrêtés... sans doute en Amérique latine », je révèle, en m'agaçant de ne pas avoir retenu les détails de tout ça. « Je sais que le lien n'est pas évident, mais le motif me paraît trop récurrent pour relever de la pure coïncidence... »

« Mais Sorenzo soupçonne Körbl », insiste Brunissande.

« L'enquête a plus ou moins révélé que les petits-fils en avaient assez d'attendre que leur grand-père daigne partager avec eux... Körbl fait peut-être cause commune avec eux... »

« Sorenzo a raison, tu en sais plus que tu veux bien lui en dire », constate Brunissande.

« Je ne crois pas que ce que je viens de te raconter soit suffisant pour que Crochpick le recommande pour un poste à Singapour ! », je contre.

« Ça », soupire Brunissande, « est-ce que ça ne serait pas à Sorenzo de nous le dire ? »

Sa proposition me prend par surprise. Et je suis étonné de ma surprise.

« Tu lui fais si peu confiance ? »

« Je pourrais te retourner la question : pourquoi doutes-tu si peu de lui ? », je marmonne plus sur la défensive que je ne le voudrais.

« On ne gagne rien à ne pas essayer », elle estime en haussant les épaules pour bonne mesure.

« Imagine qu'il soit de mèche avec Körbl ? », j'exprime à haute voix ce que je tais depuis des heures maintenant.

« Harry, t'es complément parano ! », elle s'esclaffe avec légèreté.

Personne n'a jamais ri de ma paranoïa, et je ne suis pas loin de la colère puis je croise ses yeux bruns un peu étonnés de ma réaction. Son visage est si lisse. Je me dis que la vie a été gentille avec elle sans doute. Pas d'ami de son père pour livrer la cachette de ses parents à leur pire ennemi. Pas de mégalo dangereux décidant que, du haut de ses quinze mois, elle méritait de mourir. Pas d'oncle et de tante ouvertement dégoûtés de devoir l'élever. Pas de père adoptif ayant dû se battre pour avoir le droit de travailler ou de se marier... L'inverse de Ada en quelque sorte, je décide sans savoir ni d'où me vient cette comparaison... ni où elle me mène.

«Tu ne me fais pas confiance ? », continue lentement Brunissande quand je ne trouve pas de réponse. «Tu es venu me chercher pourtant et... »

«Je te fais confiance », je la coupe, en secouant ma colère. Je n'ai pas envie de me retrouver seul dans cette histoire et encore moins de me fâcher de nouveau avec elle – ce serait sans doute une fois de trop. « Même à ton insu, je ne vois pas comment tu pourrais être utilisée dans cette histoire », je me dépêche d'ajouter en la regardant dans les yeux – elle ne cache pas son soulagement. « Mais Sorenzo... »

« Son histoire se tient pourtant : il n'avait aucune idée de la valeur des statuettes jusqu'à ce que les Gobelins la lui demandent, il sent que Körbl les voudrait... », elle reprend son plaidoyer en faveur du briseur de sorts en chef.

« Et il se demande comment tirer parti de tout ça », je continue. Parce qu'après tout, qu'il ait son propre agenda était bien le plus rassurant. «Ok, essayons d'aller discuter de nouveau avec lui», j'admets en me levant un peu brusquement pour ne pas laisser de place aux petites voix qui voudraient que je tempère encore ma décision ou, pire peut-être, que je prenne l'avis de tout mon clan pour prendre une décision qui me revient.

ooo

On transplane pas très loin du domicile de Lorendan – j'ai eu du mal à expliquer à Brunissande où c'était parce que je connais mal Genève. Finalement, j'ai réussi à trouver sur un plan moldu qui traînait chez elle le nom de la rue, puis le parc où on peut transplaner relativement tranquillement. L'un dans l'autre, on est au milieu de l'après-midi.

« C'est un beau quartier », juge Brunissande en regardant autour d'elle. « Il y a plus d'arbres que vers chez moi ! »

«Il y a une super vue de chez lui », je reconnais. Mais ma nervosité continue de me dominer. «Tu crois qu'il sera chez lui ? On aurait dû l'appeler pour vérifier, non ? »

« L'appeler ? Par miroir ? Je croyais que tu n'avais pas confiance dans les miroirs ? », elle remarque en penchant la tête vers la droite avec une telle expression d'empathie envers moi que j'en suis gêné.

« Non, tu as raison », je capitule. « Juste, on aura l'air bêtes s'il est sorti ! »

« Bah, on ira faire un tour... on lui laissera un mot... »

Je ne me vois pas répéter qu'elle a raison, alors je change de sujet :

« C'est l'immeuble là, juste où est garée cette grosse voiture... »

« Elle n'est pas réellement garée », commente Brunissande, « garée, c'est quand le moteur est arrêtée – tu vas rire, ma mère m'a obligée à prendre étude des moldus parce qu'elle estimait avoir trop souffert de rien savoir de la technologie moldue les rares fois où elle s'est risquée hors du monde magique... pas que je ne trouve pas ça utile, maintenant ! »

« Je n'en ai fait qu'un an », je réponds tout en constatant qu'elle a raison, le moteur du véhicule est en marche. C'est une grosse voiture noire aux vitres fumées – un truc coûteux comme on en voit souvent à Genève, après tout. « Mais j'ai toujours passé une partie de mes vacances dans le monde moldu – mes parents ont un appartement à Londres, où ils peuvent vivre sans être observés en permanence... »

« J'imagine que vivre devant une école doit être parfois fatigant », commente gentiment Brunissande.

On n'est plus à 5 mètres. Les portes battantes s'ouvrent sur un groupe de cinq personnes. Tous des hommes, plutôt jeunes. Deux regardent autour d'eux comme le font des gardes du corps, un troisième se précipite pour ouvrir la portière ; un quatrième fait passer le cinquième devant lui. Il est plus petit, un peu raide dans sa démarche, mais on le reconnaît :

« Sorenzo ! », s'exclame malheureusement Brunissande.

Un des gardes du corps se tournent vers nous, et l'instinct, c'est-à-dire les réflexes de quasi-Auror que Papa et Mae m'ont fait entrer dans le corps durant ma septième année, prend le dessus. Je prends Brunissande dans mes bras et je l'embrasse fougueusement – il s'agit d'être crédible. Ses lèvres sentent un peu le cacao. Elle est saisie, ses deux mains serrent mes avant-bras comme pour me repousser, puis elle se laisse presque faire. Merlin merci, elle ne me met pas de baffe. Les secondes passent, une portière claque, un moteur démarre. Je compte jusqu'à cinq et je lâche Brunissande.

« Harry », elle souffle, les yeux écarquillés.

« Pas eu d'autre idée », je marmonne en rougissant. On entend des crissements de pneus et des klaxons mécontents – pas une musique très genévoise.

« Sorenzo », elle semble se rappeler en se retournant vers l'endroit où attendait l'énorme véhicule noir. Elle a sa main gauche sur ses lèvres qui sont un peu rouges.

« Il faudrait monter voir... mais je pense qu'il a été enlevé », je souffle en regardant autour de moi comme si l'un des quatre hommes qui l'accompagnaient pouvaient réapparaître.

« Il n'a rien dit quand je l'ai appelé », remarque Brunissande, la main toujours sur ses lèvres, les yeux toujours en direction du véhicule disparu.

« Peut-être sous impérium », j'analyse, le besoin d'action s'imposant progressivement dans mon corps.

«Impérium ?», elle répète dans un souffle un peu aigu. « On fait quoi ? On appelle les Aurors ?»

« On les suit », je décide en prenant résolument la main de Brunissande

« Co.. comment ? », elle objecte en se laissant entraîner.

«Moto», j'annonce en nous arrêtant devant une magnifique Suzuki rutilante garée sous les arbres. On est passé devant cinq secondes plus tôt et je n'avais pas pu m'empêcher de la remarquer. D'un coup de baguette, je fais tomber l'antivol moldu au sol et je donne l'impulsion au système de démarrage, d'un second je transfigure le bonnet de Brunissande en casque. «Monte!»

« Tu sais ce que tu fais ?» , arrive-t-elle à demander quand elle me voit assis sur la selle.

« Je sais piloter », je réponds partiellement - l'embrasser, prendre la voiture en filature sans parler de la suite, c'est un peu moins clair. Mais rester là est impossible. « Mets ton casque, on perd du temps ! »

Elle s'installe avec un peu de maladresse derrière moi, je fais vrombir les gaz. Je crois entendre une fenêtre s'ouvrir avec fracas – peut-être le propriétaire.

« Accroche-toi », je lance avant de lancer l'engin sur la chaussée dans une grande accélération. Le moteur obéit sans raté à mes injonctions, l'air frappe nos joues.

« C'est un peu comme un balai », hurle Brunissande à mon intention. Elle a serré ses bras autour de mon torse avec pas mal de naturel.

J'opine en ralentissant à peine au stop qui marque la fin de la rue. Me rappelant des klaxons entendus, je prends à droite au jugé. J'essaie de ne pas nous faire trop repérer tout en pensant que c'est sans doute trop tard. Le propriétaire de la moto doit être au téléphone avec la police ; je conduis beaucoup trop sportivement pour une ville policée comme Genève ; j'ai même pas de casque!

On rejoint la route qui va vers la France me disent les panneaux, sans que je sache si j'ai pris la bonne direction. Il y a de grandes demeures entourées de vastes parcs boisées et peu de trafic en ce milieu d'après-midi.

« On va vite être en France », me confirme Brunissande.

Je vais lui avouer que je ne sais pas où je vais quand je vois de loin, sur un rond-point, une grosse voiture noire quitter la route principale. Au mépris de toutes règles de circulation, j'accélère pour doubler une série de véhicules dont les conducteurs semblent surpris, voire mécontents. Je m'engage dans la petite route, elle monte progressivement, toujours plus raide, ça nous aide à rattraper la voiture noire.

« C'est bien elle », hurle Brunissande contre le vent. Il y a de l'excitation et de la crainte dans sa voix.

Je garde volontairement mes distances – ils n'ont pas de raisons de penser que nous les suivons, mais l'important est de savoir où ils vont, pas de les rattraper.

« On va les perdre ! », s'agace Brunissande.

« Je ne veux pas qu'ils se méfient », je réponds.

Ça la plonge dans un premier grand silence, alors qu'on continue d'enchaîner des virages de plus en plus serrés, un coup sur deux, on distingue le lac, puis elle articule d'une voix un peu trop aiguë : «Tu veux qu'on le sauve, toi et moi, tous seuls ? »

« Je veux savoir où ils vont, si Sorenzo est là de son gré ou pas... Tu veux qu'on appelle les Aurors sans savoir ça ? », j'objecte, la gorge douloureuse de crier autant.

« Harry, je n'ai aucune compétence de combat ! », me répond Brunissande plutôt moins calme que précédemment

Je m'arrête sur le bas côté parce que toute discussion est quand même difficile dans les conditions actuelles.

« Harry, c'est de la folie ! », elle argumente avec l'air d'anticiper que je vais l'engueuler ou un truc du même genre.

« Pesons nos options », j'essaie calmement - en ayant un peu trop l'impression de copier les tactiques de mon père. « Appeler les Aurors pour dire qu'on a vu Lorendan sortir de chez lui avec quatre hommes. Il ne se débattait pas et ils sont partis dans une grosse voiture moldue. Il faudra plusieurs heures avant qu'ils admettent éventuellement qu'ils pourraient faire une petite enquête.»

« Sans doute », elle admet à regret.

« On peut aller voir Crochpik – et là, même s'il nous croit, que peut-il faire ? J'ai du mal à croire qu'il va lancer les gardes gobelins à sa recherche... Il y a plus de chance qu'il en conclue que Lorendan est de mèche avec les incendiaires - c'est d'ailleurs peut-être le cas, ne l'oublions pas - et qu'il livre l'information aux Aurors. » Brunissande grimace parce qu'elle croie toujours Sorenzo innocent, je le sais.

«Soit Crochpik ne nous croit pas, et on est grillés dans toutes les banques gobelins du monde!», j'assène. Brunissande ne dit rien mais il y a des silences qui sont des approbations.

« On peut également laisser la moto ici et rentrer, mais on ne saura rien de plus et tu crois qu'on arrivera à dormir ? » Ma camarade secoue la tête pour refuser l'éventualité en se mordillant les lèvres – celles que j'ai fougueusement embrassées tout à l'heure, mon corps s'en souvient un peu vite. Je soupire pour me concentrer sur d'autres problèmes.

« Je peux continuer seul : te laisser ici, tu transplaneras et appelleras la cavalerie si je ne donne pas de nouvelles », je propose. Ce n'est pas une si mauvaise idée, si on y réfléchit bien.

Elle secoue la tête une nouvelle fois.

« Si ce sont réellement les incendiaires... j'imagine que tu... qu'on sera plus en sécurité à deux – je le crois pas de dire un truc pareil ! »

« On sera prudents », je promets, étonné d'être content qu'elle m'accompagne.

Je relance la moto, qui avale la pente avec facilité. Ça me rappelle un peu notre voyage vers Lo Paradiso – à Ada et moi – évidemment. Je m'interdis de faire trop de parallèles. A un moment, je m'excuserai auprès de Brunissande – je lui dirais que ce n'était qu'une ruse... hum, elle le prendra peut-être assez mal, je me dis... il faudra lui affirmer qu'elle peut compter sur moi comme ami - les filles aiment bien ce genre d'affirmation... qu'elle est très jolie aussi bien sûr... enfin, bref, je réfléchirai avant de parler... Trois virages se passent sans que nous ne les rattrapions.

« On les a perdus ! », se désole Brunissande contre mon oreille. « C'est de ma faute ! »

Je réfléchis tout en continuant à piloter. La Suzuki est plus puissante que la voiture. Nous aurions dû les rattraper. Ils se sont donc arrêtés.

« Demi-tour », je lance donc en profitant d'un bas côté plus large pour manœuvrer.

« Tu fais quoi ? », hurle Brunissande

Je lui fais signe de la main d'attendre et je m'arrête au premier chemin de terre que je trouve en redescendant.

« Ils ont dû tourner », j'explique. « Je cherche des traces... »

« OK », elle admet. « T'es incroyable », elle ajoute avec un drôle de rire dans la voix. «On dirait que t'as fait ça toute ta vie !»

« J'ai une mère Auror », j'explique en reprenant la route - aucune trace fraîche.

Cinq cents mètres plus tard, je m'arrête de nouveau, devant un gros chalet dont les volets sont fermés. Comme il n'y a pas de clôture, on en fait le tour sans trouver de traces de voiture.

«Ma mère est médicomage », signale Brunissande, reprenant la conversation là où je la croyais finie, alors que nous nous penchons sur le sol à la recherche d'hypothétiques traces. «N'attends pourtant pas de moi un quelconque diagnostic si tu tombes malade... »

« Disons que mes parents prenaient la question de ma sécurité au sérieux », je marmonne.

« La fameuse prophétie, le grand méchant britannique dont personne n'a jamais bien compris, les tenants et aboutissants de sa disparition... », elle questionne avec une gouaille que démentent ses yeux.

« Tout ça », je reconnais en relançant la moto. C'est bien mon karma, ça, de me retrouver à résumer ma vie à une jolie fille qui n'est pas ma petite amie, mais que j'ai embrassée, alors qu'un type dans lequel nous avions plutôt confiance s'est peut-être fait enlever sous nos yeux...Pire que Cyrus en forme.

On fait trois autres arrêts aussi peu fructueux. La deuxième fois, Brunissande manque de se faire arracher la manche de son imperméable par un molosse surgit de nulle part que je suis obligé d'assommer magiquement. On n'ose plus discuter - ni de nos chances de retrouver Sorenzo, ni des méthodes éducatives de nos mères respectives. Comme de juste, c'est le dernier portail qui est le bon – on s'était arrêté juste avant à l'aller. J'ai dit quoi sur le karma ?

« Que de temps perdu ! », s'agace Brunissande en observant comme moi les traces de boue fraîche sur le pas en pierre du portail.

« En même temps, ils ne doivent plus se demander s'ils sont suivis. Planquons la moto et voyons si on peut entrer », je propose.

« Entrer », soupire Brunissande. Comme j'ouvre la bouche, elle lève les mains « T'inquiète, je ne vais pas recommencer ma petite crise de panique. Je suis peut-être folle, mais je me sens... en sécurité tant que je suis avec toi... »

Sa sortie me laisse la bouche sèche pendant qu'on cache la moto dans un fourré de framboisiers et de mûriers et qu'on longe les hauts murs de la propriété pendant une vingtaine de mètres sans voir quoi que ce soit.

"On pourrait monter dans un arbre", je soupire faute de meilleure alternative. Je l'ai traînée là pour ça ? Je l'ai embrassée pour ça ? J'ai l'air d'un imbécile présomptueux doublé d'un paranoïaque...

"Est-ce qu'on ne devrait pas rechercher s'il y a des protections magiques ?", questionne lentement Brunissande. Comme je la regarde saisi de mon manque d'imagination, elle se sent obligée de se justifier : "Déjà, on saurait mieux à qui on a affaire... Non ?"

"Et ce que l'on peut faire", je concours. "On pourrait léviter au dessus du mur ou transplaner s'il n'y a pas de barrières..."

"Tu sais vérifier ça ?"

"Tu sais aussi, en fait. On se sert des mêmes sorts que les Aurors quand on étudie les défenses d'un coffre ou d'un bâtiment..."

"Vraiment ?"

"Les sortilèges des briseurs de sorts sont même plus efficaces pour repérer des magies non répertoriées", je lui révèle.

"Et ici, on ne peut écarter les magies non répertoriées", décide Brunissande.

"Je ne te le fais pas dire"

Ça nous prend un quart d'heure pour établir que la protection magique discernable est relativement légère. Des zones seulement sont protégées - les murs par exemple sont infranchissables, le petit portail arrière est muni d'un repousse-moldus quasiment évaporé. Mais il ne semble pas y avoir de protection contre le transplanage. Je monte finalement à un sapin pour repérer d'en haut où nous pourrions nous matérialiser sans nous faire trop remarquer. Un appentis séparé de la grande maison me semble bien faire l'affaire.

"J'y vais le premier", je propose en redescendant. "Tu comptes jusqu'à cinq et tu me rejoins. Tu as ta baguette à la main et tu lances un assommoir avant de dire bonjour - si c'est moi que tu touches, je ne t'en voudrais pas, promis."

"Ta mère t'apprenait ça ?", elle demande totalement hors de propos si vous voulez mon avis.

"Ça ? Mon père me l'apprenait quand j'avais treize ans ! Laisse-moi te promettre que les trucs que m'a appris ma mère plus tard n'étaient même pas tous autorisés par le manuel des Aurors", je réponds trop sèchement sans doute.

Elle se contente d'acquiescer, sidérée de ma réponse - sur la forme et sur le fond, j'imagine. Pas de quoi être fier, je me rends compte.

"Je comprendrais que tu restes ici, tu te rappelles ?", je lâche en me forçant à avoir l'air moins dur à cuire étalant des compétences hors de propos. Je me dis que Cyrus a dû souvent ressentir ça, et cette certitude m'aide à la regarder droit dans les yeux. Il le ferait. Brunissande penche la tête à droite, visiblement c'est quand elle réfléchit sur les gens, je me dis.

"Toujours sûre d'être plus en sécurité avec toi que sans", elle rétorque finalement avec l'air de me mettre au défi de la laisser là.

Vous savez ce qu'on dit sur les Gryffondors et les défis?
oooo

Voilà, la fusée vient de lâcher un étage pour se diriger vers la planète fin.
Elle va être rejoint dès le prochain chapitre par sa consoeur amazonienne baptisée "Des catalyseurs nécessaires et de la vitalité des réseaux"...
Merci à tous ceux qui ont reviewé - connectés ou non