Bande son conseillée
I saw the whiteman coming... J'ai vu l'homme blanc arriver
he's coming to steal... Il est venu pour voler
and he's coming to rape... Et il est venu pour violer
and he calls it business... Et il appelle ça les affaires
Moriarty (groupe franco-américain, on se rattrape comme on peut) Whiteman's Ballad. Traduction libre.
70 Cyrus. Des catalyseurs nécessaires et de la vitalité des réseaux
Il y a un dernier repas partagé au bord du fleuve. Tout le monde est détendu et souriant, amical envers les autres. Il y a des rires, des blagues – un jeune homme finit jeté dans l'eau. Un peu comme après un examen, je me dis, quand l'enjeu est passé.
Tiago et Joachim viennent à un moment entreprendre Aesthélia, qui accepte assez facilement que le jeune homme se joigne à nous pour un stage un peu spécial : voir ce que des gens comme Bettany et moi font de ce qu'ils ont observé lors du rituel.
« Chacun son tour d'observer l'autre », sourit Aesthélia en donnant son accord.
Dire que Bettany est ravie est peu. Dire que son enthousiasme est uniquement intellectuel serait un mensonge. Personne n'est dupe. Même Cristovao.
« Elle emmène son amoureux avec elle », il me glisse, « elle a de la chance ».
Je lis dans ses yeux que lui se demande, à juste titre, ce qui va lui arriver, lui qui n'est l'amoureux de personne. L'opportunité de parfaire ma réputation de se-mêle-de-tout se présente après le dîner, alors qu'on retourne à notre grotte ranger nos affaires avant l'appel. À la demande d'Aesthélia, Cristovao part au bord du fleuve chercher des lianes pour rattacher nos ballots.
« Tu vas lui dire quand ? » - je questionne ma marraine en anglais pour le cas où Cristovao reviendrait trop vite.
« Pardon ? »
« Tu vas lui dire quand à ce gosse que tu ne vas pas le rendre à son oncle ? »
« Comme si je pouvais faire ça ! », elle regrette ouvertement.
« Comme si tu pouvais faire autrement ! », je rétorque avec vigueur ; cette fois, je ne vais pas me laisser impressionner facilement. « Tu n'as pas voulu qu'on le brûle, soit. Mais si c'était pour qu'il prenne la raclée de sa vie, t'aurais mieux fait de le renvoyer tout de suite. Maintenant, c'est particulièrement cruel ! »
« Je voulais lui montrer la magie », elle balbutie, dépassée par la brutalité de mes propos.
Dans mon dos, Bettany émet un son qui ressemble à un rire étranglé qu'elle n'oserait sans doute pas si elle était face à nous.
« Bonne idée, c'est fait », j'insiste, me fichant d'avoir des spectateurs. « Tu lui as aussi montré que des gens pouvaient d'intéresser à lui, faire autre chose que le traiter de démon. Et quoi ? C'est pour qu'il ait quelque chose à quoi se raccrocher quand sa tante appellera un exorciste ? »
Le coup porte. J'ai compris depuis longtemps qu'Aesthélia a déjà assisté à des séances dont elle essaie même d'oublier le souvenir.
« Mais... est-ce qu'il voudra ? », questionne-t-elle avec un air sincère presque désarmant.
« Tu rigoles, Aesthélia ! Il vénère le sol sur lequel tu marches ! »
« Mais bon, il ne me connaît pas vraiment, et moi non plus. Il n'a vu que le facile. Obligatoirement, nous allons... Il faudra trouver un équilibre – mon travail me demande beaucoup... Il y a tant à lui apprendre... Est-ce que je saurais ? »
« Tu me demande si tu as une expérience en gestion de sales gosses ? », je contre fermement.
« Cyrus, tu n'es pas... »
« … ne dis pas que je ne suis pas sérieux ! », je lâche en affrontant son regard et toute l'ambiguïté de notre relation. « Je comprends que tu aies peur mais je crois... je crois que un, tu ne te regarderais plus jamais dans une glace si tu le rendais à son oncle ; et que deux, tu es prête. »
« Prête ? », elle répète faiblement.
Cristovao nous rattrape alors, les joues rouges de sa course, fier des liens qu'il serre dans sa main. Nos mines graves l'arrêtent sur place. Bettany retient son souffle, je ne lâche pas Aesthélia des yeux. Cette dernière finit par hocher lentement la tête, prendre les ficelles de la main de Cristovao pour me les tendre avant d'annoncer :
« Commencez les ballots, Cristovao et moi allons faire un tour. »
« T'en as fait une affaire personnelle, dis-moi », commente Bettany deux minutes après – le temps qu'ils soient hors de portée et nous sur le pas de la grotte.
« Oui », je reconnais.
« On aurait dit... on aurait dit qu'elle avait besoin que tu... - tu vas trouver ça stupide : que tu l'autorises à... s'occuper de lui... »
J'opine, frappé une nouvelle fois de sa capacité d'observation, et puis je comprends que ça ne suffira pas. J'opte pour une demi-vérité : « Elle ne s'est pas occupée de moi quand ma mère est morte... tu me diras qu'il y avait mon père mais... bref, elle a toujours eu l'impression qu'elle aurait dû le faire... »
« Tu te choisis un remplaçant, en quelque sorte ? »
« Pas réellement non », je me marre, en me disant que heureusement pour lui Cristovao est loin de pouvoir me remplacer. Il pourra avoir une relation unique, nouvelle avec Aesthelia. Et elle aussi. Elle aura un enfant, simplement un enfant, en face d'elle. Je n'aurais été qu'un catalyseur d'une décision qui devait être prise. L'idéal.
Comme Bettany ne me lâche du regard, je me sens contraint d'expliquer : « Disons que je parie qu'il ne sera jamais moitié aussi pénible que j'ai pu l'être... »
« Ce n'est pas un peu présomptueux de ta part ? », se marre à son tour Bettany – je ne sais pas si c'est l'influence de Joachim qui la rend plus perméable à l'humour mais c'est un changement agréable.
« Un de mes multiples défauts », je soupire comiquement en m'emparant des bâches qui doivent protéger les ballots sur la pirogue.
« Mais tu vas te racheter en faisant les plus beaux paquets du camp... », elle commente, toujours un peu moqueuse, un peu surprise, un peu envieuse, je le vois bien. Elle ne pourrait pas s'occuper de Joachim ?
« Aucune envie qu'elle ait une vraie raison de m'arracher les yeux », je reconnais.
« Tu as de la chance d'avoir quelqu'un comme elle dans ta vie », elle reprend quelques minutes plus tard, sans acrimonie. On a fini le premier ballot.
« Oui », je reconnais. « Mais elle ne prend pas des centaines d'élèves ou de stagiaires, Bettany. Aesthélia a du respect et de l'ambition pour toi. »
« Tu crois ? »
« Je ne suis pas du genre gentil qui dit des mensonges pour que les gens se sentent bien », j'affirme.
« C'est vrai », elle accepte avec un nouveau sourire. « Merci. »
On ne dit plus rien tant qu'on n'a pas fini d'emballer l'intégralité de nos affaires. Le journal de Bettany compris.
Ooo
La nuit tropicale tombe d'un coup, sans réel impact sur la chaleur ou l'humidité. Et les tambours la saluent, profonds, lents et graves. À leur appel, tous se rassemblent lentement sur l'espèce de plaine où nous nous étions matérialisés, avant de s'essaimer dans la clairière, à la lisière des bois, au sommet des rochers arrondis, au bord de la rivière. Bientôt, ils sont partout, en groupe ou seul, comme quand ils nous étaient apparus. Les tambours font de même ; le son arrive de plein d'endroits, moins fort en volume du coup mais tout aussi prenant.
Nous nous rassemblons, Aesthélia, Bettany, Cristovao, Joachim et moi, pas très loin de l'endroit où nous nous étions matérialisés.
« Inversion symbolique ? », questionne Bettany en portugais – merci Joachim.
« Autant que possible », répond Aesthélia en prenant la main de Cristovao. « Pour être sûre que tu ne te perdes pas. »
Le môme a un sourire qui remplace le soleil.
« On va partir tous en même temps ? », je questionne, en souriant malgré moi de les voir se tenir la main. J'imagine les commentaires bourrus et ravis d'Amilcar. J'ai hâte de le retrouver.
« Chacun à son rythme », répond Aesthélia. « Mais peu ou prou, oui, en même temps... »
« Il n'y aura plus personne ici ? », je vérifie.
« Peut-être n'y aura-t-il plus d'ici », sourit Aesthélia.
Je ne suis pas étonné, je m'étais attendu à quelque chose comme cela. Bettany non plus, visiblement, elle acquiesce. Joachim n'ose rien dire.
Le rythme des tambours accélère. Il me semble que ma médaille me brûle le poignet. Le paysage devient flou – seuls mes compagnons de voyage restent nets. Dans quelques secondes nous allons revoir Amilcar.
Je vois d'abord que la pirogue est là, tirée sur le sable, telle que nous l'avons laissée. Je vais me lever quand une douleur vive me traverse le crâne et tout devient noir.
Oooo
Je me réveille avec une peur animale, un sursaut de défense. On m'a attaqué. Comme il y a quelques mois à Londres, on m'a attaqué par derrière, assommé. Je porte ma main sur ma tête, une bosse s'y est formée.
« J'avais parié que tu te réveillerais le premier », m'accueille une voix qui me ramène elle aussi à ce cauchemar londonien.
« Jérémy Lavendin, je présume », je réponds en me redressant. Ne me demandez pas comment le nom est revenu – le stress sans doute.
Le type est assis dans un fauteuil de bois. Il est blond, il a mon âge et des vêtements moldus adaptés à la chaleur assez passe-partout. Il ne me ferait pas peur comme ça a priori, si j'avais ma baguette - même pas la peine de la chercher, vu ma position - ou si les deux malabars qui se tiennent derrière lui, prêts à intervenir, allaient faire un tour.
« Pas mal », sourit le type. « Beaucoup aurait essayé de m'oublier, tu as voulu en savoir plus, c'est de bon augure... »
« De bon augure ? », je relève en continuant de me masser le crâne. J'imagine que je devrais le remercier de ne pas m'avoir envoyer à l'hôpital cette fois ?
Nos voix réveillent Aesthélia qui se dresse d'un bond avec un regard affolé qui ne peut que réveiller mon envie profonde de la protéger.
« Cuidado. Eles são maffiosos », je la mets en garde
« Você os conhece? », elle questionne, ses yeux allant de Lavendin à moi.
« Infelizmente, sim... » je commence dans un soupir.*
Une gifle magistrale m'arrête dans mes explications. Un des deux malabars a bougé sans que je le remarque.
« La prochaine fois, c'est elle qui prend », commente Lavendin qui n'a pas bougé. « Je fais l'effort de vous parler en anglais, ayez la courtoisie de ne pas faire de messes basses en portugais ! »
Je pense à Joachim et Cristovao qui, dérangés par le bruit, commencent eux aussi à bouger. Aucun des deux ne parlent réellement anglais. Je lis dans les yeux froids de Lavendin que je suis transparent.
« Ils ne m'intéressent pas », commente-t-il.
J'opine, la main sur ma joue brûlante, le cœur battant la chamade. Il manque deux personnes dans cette pièce – Bettany et Amilcar. Je n'ose demander ce qu'il peut leur être arrivé. Etaient-ils encore moins utiles que Joachim ou Cristovao ? Se sont-ils réveillés plus tôt et ont-ils déjà payé le prix de leur rébellion ?
« Gagnons du temps, Cyrus », reprend Lavendin l'air infiniment content de lui-même ; « J'ai lu que tu considères cette femme comme ta seconde mère – nous savons que ta mère adoptive officielle est bien trop jeune et différente de toi pour jouer un rôle effectif dans ta vie. Donc, le professeur Marin est encore vivante parce qu'elle me paraît la meilleure façon de te garder en laisse. Les deux gosses brésiliens ? Ma foi, nous allons voir s'ils peuvent se montrer utiles... la valeur que tu leur donnes, en quelque sorte... »
Je ne retiens qu'un verbe de tout son discours : « j'ai lu ». Les menaces de mort sur les autres, je ne peux pas les analyser sans perdre toute contenance ou contrôle de moi-même.
« Bettany », je souffle avec toute la colère du monde. Dire que je me suis sincèrement inquiété pour elle.
« Un peu fastidieuse parfois, mais tellement observatrice », confirme Lavendin, avec un sourire cruel assumé.
« Où est-elle ?! », s'écrie Joachim qui est passé à la position assise, en m'entendant dire le nom de l'Américaine. Cristovao a rampé jusqu'à Aesthélia qui le serre contre lui. Je me demande vaguement si c'est une bonne chose que Lavendin comprenne qu'elle tient au gosse...
« Laissez-moi leur expliquer en portugais », je plaide alors que le malabar fait deux pas menaçants vers Joachim.
«Tonio va le faire », indique Lavendin. « Toi et moi, allons prendre notre petit déjeuner ailleurs. »
Il fait un signe et le deuxième malabar me soulève sur mes pieds comme si je pesais trente kilos et me pousse vers la porte. Je me tourne vers Aesthélia pour la conjurer des yeux de ne donner aucune raison à ces malades de lui faire du mal. Il me semble voir des larmes dans les siens – et c'est insupportable.
Ooooo
Je le suis sur une terrasse en bois ombragée ouvrant sur un parc magnifique. Je n'ai pas le choix, Malabar Deux est derrière nous. Il y a une longue table tendue de nappes blanches, un buffet de petit-déjeuner digne d'un hôtel, deux soubrettes, quatre nouveaux malabars et trois convives déjà attablés. Un lieu de paix pour un massacre ordinaire, je me dis avec une sombre résignation.
« Hermosa », je salue l'ancienne condisciple de Drago – le soleil lui réussit, elle est bronzée et rayonnante. Elle porte une robe moldue un peu trop habillée pour un petit-déjeuner, dirait Androméda.
« Ah, Cyrus, honnêtement, je suis heureuse de te revoir ! Jérémie a tendance à garder toutes les bonnes choses pour lui ! Assieds-toi ! », elle m'accueille en dame du monde.
Je m'exécute et je regarde les deux autres convives. Je ne suis pas totalement sûr pour le grand mec qui me regarde goguenard, mais il me semble que c'est l'attaché culturel bulgare... un nom comme Gargarov... Garinov... impossible de me rappeler !
« Me voilà donc en bonne compagnie – un héritier de grande famille suisse, une fille d'ex-premier ministre espagnol, un ancien attaché culturel bulgare... », je commente. « Tout ça pour moi, me voilà flatté ! »
« Il ne faut pas en vouloir à Bettany », glisse Lavendin. « Elle n'avait pas réellement conscience de nos intentions... Elle savait que nous nous intéressions à toi et à ta marraine, mais elle n'imaginait pas que nous comptions t'enlever !», termine-t-il en ayant l'air de me raconter la meilleure blague de l'année.
« D'ailleurs, nous ne comptions pas réellement t'enlever. J'étais contre », indique fraîchement le Bulgare.
« C'était plus simple de te tuer », indique Lavendin en me tendant une tasse de café. « Propre, net, sans suite... Nous prenons un risque en t'enlevant... »
« On va mettre plusieurs jours à nous chercher », je commente mollement. Je mets du sucre dans mon café comme si rien ne m'inquiétait vraiment – en fait, je ne suis pas foncièrement inquiet. Je suis au-delà de l'inquiétude. J'espère seulement qu'ils ne nous ferons pas inutilement souffrir et que Ginny me pardonnera d'être mort avant de l'épouser. « Les missions d'Aesthélia sont moins régulières que le Poudlard Express ! »
« C'est aussi ce que nous nous sommes dits », approuve Lavendin, en buvant son propre café. De nouveau, je sens l'agacement du Bulgare.
« Je t'avais dit, Bettany, que Cyrus était un jeune homme de bonne famille », remarque Hermosa en se tournant à demi vers notre amie Américaine, livide, tassée sur sa chaise, coincée entre elle et le Bulgare. « De bonnes lignées en Angleterre comme ici, ne te laisse pas tromper par son patronyme un peu sulfureux ! »
C'est un sacré piège, ça. Me rappeler la présence de Bettany. Me mettre face à cette trahison. Je pourrais l'étrangler à mains nues. Insulter mon père aussi. Ils me cherchent, je me répète à l'envie. Ne tombe pas dans le piège, sois plus fort qu'eux !
« Je suis censé protester ? », je m'enquiers du ton le plus mesuré que je peux maîtriser.
« Je vous l'avais dit, il a du potentiel », commente Lavendin en souriant. Bettany se mord les lèvres. Elle veut dire quoi, qu'elle ne me croit pas sincère ?
« Je ne doute pas du potentiel, je doute de notre capacité de contrôle », indique le Bulgare.
« Nous tenons la marraine, le gamin qu'elle a quasiment adopté à sa demande », lui rappelle Hermosa avec satisfaction. « Il va être très sage, n'est-ce pas, Cyrus ? »
« Et pas de cavalerie cette fois, cette maman-Auror est heureusement trop loin pour repartir à ta recherche ici ! », se réjouit ouvertement Lavendin. « Elle n'a pas été trop déçue de notre départ précipité, au moins ? »
Je hausse les épaules.
« C'est d'elle que tu tires mon nom ? »
J'acquiesce.
« Que t'a-t-elle appris d'autres ? »
Je ne vois pas de geste qui me dispenserait de réponse.
« Pas grand chose. Que vous étiez protégés par les autorités de vos pays respectifs. Qu'une guerre de succession divisait sans doute le clan Teuffer – que les petits-fils n'avaient pas envie d'attendre la mort du grand-père.. Rien de très passionnant de mon point de vue », je conclus en croisant les bras sur ma poitrine.
« Tu n'es pas intéressé par nos activités ? »
« Quelles activités ? Vos deals de potions interdites côté moldu ? Vos faux financement de recherche fondamentale en Amazonie ? Vos enlèvements ? J'oubliais les passages à tabac - mais je ne suis pas très compétent en la matière, vous l'imaginez bien... »
« Tuons-le », crache le Bulgare, l'air profondément las de la discussion avec moi. Bettany me lance un regard affolé avant de rebaisser les yeux sur sa tasse. Si j'avais le temps, je la plaindrais.
« Bah, vous ne voyez pas qu'il fait le bravache ? Je le connais moi, plus courageux que son cousin Drago mais tout autant pétri de règles débiles et de principes castrateurs », énonce Hermosa en me regardant comme si j'étais un gâteau au chocolat. « On peut te libérer, Cyrus. On sait d'où tu viens. On en a eu marre de ces fameuses limites, sorciers-moldus, de leur sacro-saint secret, de leur peur des vieilles magies, des magies de sangs... Il y a du fric à se faire, Cyrus, beaucoup. Il y a des places à prendre. »
« J'ai dû mal à croire que tu m'offres une part, Hermosa », je reconnais assez sincèrement.
« On t'offre de ne pas mourir », corrige Lavendin.
« Ça me semble plus raisonnable », je réponds du tac au tac. Il y a Aesthélia. Il y a Cristovao. L'urgence est uniquement là, s'ils veulent mes notes, ils les auront. Abilio me tuera sans doute et il me libérera ainsi de leur emprise. Tout sera pour le mieux.
« Contre une obéissance sans faille », intervient le Bulgare qui n'est pas mon principal supporter,
disons-le. « Contre des plantes, des recettes, des contacts... Ne te dis pas qu'il te suffira de tenir un journal comme Bettany, Cyrus. Ne te dis pas que tu pourras nous échapper... Il y a des gens à qui tu tiens. Cette vieille folle à côté, une jeune anglaise qui fait des bonnes oeuvres dans un hôpital...- nous nous rappelons que tu t'es offert en échange de ton ami le scribouillard - Sauf à renié qui tu es, tu ne nous échapperas pas. »
« Vu que vous venez de m'enlever pour la deuxième fois en moins de six mois, j'aurais tort de ne pas vous croire », je réponds en le regardant droit dans les yeux. Ça le déstabilise, pour se donner une contenance, il regarde sa montre – un gros truc platiné moldu.
Par quasi réflexe, je regarde mes propres poignets posés de chaque côté de la tasse de café que je n'ai pas touchée. C'est l'absence qui me frappe.
« Vous voulez jouer les rejetons de grandes familles brésiliennes ? », j'articule en essayant de rester caustique quand j'ai envie d'hurler. Ma médaille ! Après ma baguette, ils m'ont piqué ma médaille ! Ça a sans doute l'air ridicule comme cela mais ça me terrifie, comme si j'étais définitivement nu et désarmé devant eux.
«Nous sommes plus intéressés par les effets de catalyse que vous avez observés pendant le rituel», explique Lavendin, très calmement. «C'est peut-être l'alternative que nous cherchions... »
« L'alternative à quoi ? », j'aboie parce que mon esprit est en totale surchauffe. Je suis vivant parce que j'ai une théorie sur les effets de catalyse. Lavendin devant moi descend de la famille suisse qui se plaisait à entretenir la lycanthropie et à jouer avec des statuettes répondant à la lune. J'ai aidé mon frère à produire des potions utilisées avec ses statuettes. Il ne peut pas y avoir de hasard.
« Nous sommes sur une... expérience en Europe qui a beaucoup à voir avec le rituel... tel que Bettany l'a observé pour nous... », répond Lavendin avec trop de précautions pour que j'en déduise s'il en sait autant que moi. Ai-je parlé des statuettes devant Bettany ? Ai-je parlé d'Harry ou Tiziano ? Je ne crois pas avoir dit des choses précises mais je voudrais en être sûr. « Nous avons d'autres catalyseurs en étude, et nous allons comparer vos médailles avec eux... »
« Nous étions fascinés par ce que nous lisions », ajoute légèrement Hermosa. « J'aurais aimé être avec vous ! »
Je retiens que j'aurais bien aimé voir ce que Sol ou Abilio lui auraient balancé dans la gueule quand ils l'auraient reçue.
« Si tu te montres coopératif... », commence Lavendin.
« Je n'ai pas le choix », je le coupe.
« Non », il reconnaît.
« Vous voulez quoi ? Que je refasse la potion d'initiation ? »
«Tu vois, Vassili », triomphe Hermosa en se tournant vers le Bulgare. « Ce n'est pas plus difficile que ça ! »
«Tu vas t'y mettre dès cet après-midi, Hermosa t'assistera... Tu ferais mieux de manger avant », conclut Lavendin.
Il fait un signe à une des soubrettes qui dépose une assiette chargée de plus que mon estomac révolté ne pourra jamais avaler. Mais je pèse méthodiquement mes options : hurler et me faire tuer tout de suite ; entamer une grève de la faim qui les conduira sans doute à se venger sur Aesthélia ; manger et produire, rester en alerte, se sauver à la première occasion. L'espoir est mince mais... je prends ma fourchette, comme d'autres prennent une arme.
Ooooooooooo
Retour officiel du XIC - vous avez perdu vos fiches ?
Hermosa Fioralquila McNair - Sorcière espagnole, nièce du McNair du canon, fille de l'ex ministre de la magie d'Espagne, condisciple de Drago en potions, bras droit de Lavendin.
Jérémie Lavendin - Sorcier monégasque. Cousin de Kuno Teuffer, il détient un passeport monégasque. C'est le chef du XIC.
Vassili Garinov - Sorcier bulgare. Attaché de l'ambassade moldue bulgare à Londres. Il a sacrifié sa cousine, Jenna Waterman, quand le XIC a quitté l'Europe...
Amilcar est le pilote cracmol de la pirogue. Les paris sont ouverts sur ce qu'il est devenu.
Je pense que vous avez Joachim, Bettany et Cristovao bien en tête.
Pour les mekeskidi compulsifs, le dialogue en portugais qui vaut une baffe à Cyrus :
« Attention, ce sont des maffieux» - « Tu les connais ? » - « Malheureusement, oui.. »
Harry, de son côté, a-t-il retrouvé Sorenzo Lorendan ? On verra ça la semaine prochaine. Ça s'appelle Des confidences décalées et des affaires de famille. Pour la petite histoire, je viens de finir la chapitre 75...
