Bande son
Et j'ai mis du temps à me rendre compte
Que, comme m'a dit ce sage à la fin du conte,
Quand t'as touché le fond du fond soit tu crèves soit tu remontes.
J'ai pris la meilleure solution,
Abandonnant toutes mes ambitions,
Celle qui un beau matin au coin d'la gueule vous insulte.
Celle qui au fil des expériences,
Du vécu des atouts des vues de sa science,
Celle qui sans prévenir vous fait devenir adulte.
Les Ogres de Barback, Contes, Vents et Marées
74 Cyrus De l'improvistion tenace et des petites cruautés
La nuit est terrible. Je voudrais me reposer – être en forme demain tient du bon sens – sauf que je n'arrive pas à dormir plus d'une demi-heure d'affilée. Un coup, je me réveille avec la sensation que quelqu'un est dans la pièce et me surveille. Je vérifie – derrière les rideaux ou sous le lit, rien. Ça ne calme pas mon esprit. Je dois pratiquer la méditation pour arriver à me rendormir. D'autres fois, je fais des cauchemars dans lesquels Aesthélia est torturée devant moi, ou pire encore Cristovao devant elle. Parfois, je me jette sur Vassili Garinov et je l'étrangle de mes mains - mon inconscient semble donc tenir compte du serment sorcier qu'ils m'ont fait prononcer, je n'utilise jamais d'instruments du laboratoire de potions. D'autres, je tombe à genoux et je les supplie de me tuer moi... Dans tous les cas, je me réveille en sueur et le cœur battant.
Pour essayer de tromper ma crainte de me rendormir, j'essaie de réfléchir avec intelligence à ma situation – ne rigolez pas. Ça porte un fruit amer : je finis par me rendre compte qu'il existe un téléphone dans cette maison – un objet moldu qui permet de communiquer à distance. Qu'il soit enfermé dans le bureau de Jérémie n'est finalement qu'une péripétie que j'écarte avec excitation. La question beaucoup plus grave et frustrante vient après : qu'en faire ? Le seul numéro de téléphone que je connaisse par cœur est celui de l'appartement de Londres... Qui peut bien répondre à un appel là-bas maintenant que Ginny et moi l'avons quitté ? Tomber sur Mãe ou Papa tiendrait d'une chance tellement énorme que je n'oserais jamais en calculer la probabilité. Mais mon esprit ne lâche pas l'affaire, il revient tout le temps sur ce téléphone entrevu dans les mains d'Hermosa. Ce fil tendu vers l'extérieur. Mon unique vrai espoir que quelqu'un, n'importe qui, vienne à notre aide.
Au matin, un des anonymes malabars qui protègent le XIC vient me chercher avec aussi peu de mots que les autres. Il me conduit sans détour à la terrasse. Ces gars-là ne sont pas recrutés sur leur originalité, c'est une certitude.
« Cyrus, tu n'es pas rasé ? », désapprouve Hermosa qui a souri à mon approche.
« Non », je réalise en passant machinalement ma main sur mes joues. Je me suis à peine douché, c'est la réalité.
« C'est... je te préfère rasé », juge Hermosa, d'un ton définitif.
Je regarde les autres : Vassili est ouvertement amusé, Bettany catastrophée.
« Je peux retourner me raser », je décide de répondre. C'est franchement peu cher payé pour qu'elle m'ait à la bonne.
« Bien. Les bruns comme toi ne devraient jamais oublier », elle se réjouit avec un sourire de petite fille.
Le blond Vassili se mord les joues de jubilation. Peut-être qu'il a été l'objet des désirs d'Hermosa et qu'il en a soupé.
« Mais tu me devras une faveur », j'avance.
« Pardon ? »
«Je pourrais voir Aesthélia, Joachim et Cristovao quelques minutes – m'assurer qu'ils vont bien», j'exige le cœur battant mais le regard stable.
« Tu n'es pas en mesure de poser des conditions », intervient Vassili. Il ne rigole plus. Dommage.
« Non, je sais », j'admets avec la même fausse ferveur que j'ai employée avec bien des profs durant mes études pour éviter de me retrouver trop souvent dans le bureau de Remus. «Néanmoins, si j'étais rassuré sur leur sort, j'aurais l'esprit plus libre au laboratoire tout à l'heure», j'explique calmement.
Vassili lève les yeux au ciel. Bettany a rougi en entendant le nom de son amoureux de la forêt – je me demande comment elle fait pour compartimenter tout ça : met-elle des étiquettes ? – et elle n'arrive pas à retrouver son teint normale. Hermosa a l'air touchée. Un vrai Chamallow, cette fille.
« Quelques minutes », elle avance en essayant d'avoir l'air intraitable.
« Juste m'assurer qu'ils vont bien », j'opine avec servilité. « Je fais ça pour eux, essentiellement pour eux ! »
« Tu aurais beaucoup à gagner toi même à... », commence Hermosa. Vassili se râcle très profondément la gorge. Ça l'agace qu'Hermosa veuille si ouvertement me recruter.
« Sans doute », j'admets sans difficulté. « Je... je n'ai... je n'ai pas encore trouvé le temps d'y réfléchir... »
Hermosa asquiesce comme si elle comprenait. Vassili a l'air d'avoir envie de me tordre le cou. Bettany... Bettany me lance à la dérobée, un regard très difficile à interpréter : il y a de la crainte, mais autre chose aussi. Comme de l'amusement. A moins que ce soit de l'exaspération.
« Il faut faire ça tout de suite », décide Hermosa. « Te raser », elle précise. A croire que ça lui gâche réellement son petit-déjeuner. « On a beaucoup de travail – j'ai jeté un sort de conservation, mais ça serait dommage de gâcher les ingrédients réunis par Vassili. »
« Évidemment », je concours en me levant. J'ai l'esprit en ébullition comme toutes ces fois où une idée me vient. Là encore, c'est un peu comme à Poudlard, l'important est de ne pas se faire remarquer, je me répète ; J'ai si souvent réussi... pourquoi pas ce matin ?
Je retourne donc à ma chambre, un malabar et un ex-conseiller culturel bulgare sur mes talons. On se rend collectivement compte qu'aurais-je voulu, je n'avais rien pour me raser dans la petite salle de bains adjacente à ma chambre. Vassili lance un ordre en espagnol à une servante qui a le malheur de passer par là. Quand elle revient, Vassili inspecte ce qu'elle me propose avant de lâcher : « Ne te fais pas d'illusion, Lupin. La lame a intérêt d'être sur le rasoir quand nous reviendrons te chercher ! »
« Tu as décidément beaucoup plus d'imagination que moi, Garinov », je réponds en essayant d'être profondément calme et indifférent. « Ne tardez pas trop, j'ai faim », je rajoute.
Dès qu'ils ont refermé la porte – j'ai craint si fort qu'ils restent, que j'avais fini par m'y attendre -, je ne perds pas de temps. Je découpe un morceau de mes draps, un tout petit morceau, un ruban fin sur la partie du rabat des pieds. La lame fait une coupure propre, il y a peu de chance que la femme de ménage s'en rende compte. Je prends une plume sur le bureau et je trace mon message en capitales sur le tissu. L'encre fuse un peu mais ça reste lisible parce que j'ai pensé à espacer les lettres. « Tu as toujours le sens des détails pour les bêtises n'est-ce pas ? », a tant de fois souligné Remus avec une exaspération mêlée d'affection – pas que ça l'empêchait de me punir. On va dire que c'est dans la lignée : c'est sans doute une bêtise ; oui, je fais attention aux détails. Reste à espérer que la punition ne sera pas trop sévère...
Puis je me précipite pour me raser – honnêtement, je n'y ai pas pensé une minute ce matin... rien que me regarder dans la glace paraissait dangereux. Je dois avoir fini avant qu'ils reviennent. Je me dis, en étalant le savon, que j'aurais dû dire que je ne savais pas me raser à la moldue, ils auraient peut-être été jusqu'à me rendre ma baguette pour complaire à Hermosa. Très peu de sorciers savent se raser manuellement après tout. Si nous ne vivions pas à Londres dans un appartement moldu où mon père interdit la pratique de la magie, je ne saurais sans doute pas par où commencer – Sirius ne savait pas, par exemple. C'est quelque chose que Remus m'a appris à moi, directement. Encore un truc que je lui dois, je me dis. Dans la glace, je vois que j'ai les yeux un peu rouges et je comprends que je ne devrais pas trop jouer avec la nostalgie. Le futur a besoin que je sois solide et sans état d'âme.
Je me concentre sur le rasage en essayant de faire le vide dans ma tête. J'ai rapidement terminé parce que j'ai beau être brun, je n'avais pas tant de barbe que ça à enlever. Pour faire bonne mesure, je peigne soigneusement mes cheveux qui étaient relativement emmêlés. Je n'ai rien pour les attacher. Je ne peux rien faire pour mes vêtements, je n'en ai pas d'autres. Vassili revient me chercher juste après avec un gros-bras - même pas sûr que ce soit le même. Ils vérifient l'état du rasoir avec une méfiance affichée qui me fait un peu sourire même si je m'interdis de les provoquer. J'ai le message dans la poche de mon pantalon. J'ai l'impression qu'il brûle le tissu voire ma peau. Je me focalise là-dessus.
Sur la terrasse, il n'y a que mon assiette – des œufs, des haricots, du fromage et de la pâte de goyave. Bettany et Hermosa ont disparu. Je mange avec application. Mon estomac n'est pas tellement coopératif, mais je me force à mâcher et à avaler comme si je n'avais rien de prémédité. Vassili boit nerveusement un café en face de moi. On entend des oiseaux qui pépient innocents et nombreux dans les arbres, un jardinier qui chante en espagnol. On ne doit plus être au Brésil, je me dis, en repoussant mon assiette. Mais sans doute encore en Amazonie. Je regarde Vassili dans les yeux pour lui signifier que j'ai fini.
« Cinq minutes », il annonce comme à regret.
Je fais signe avec mes mains que je prendrai ce qu'on me donne. Il se lève, je l'imite, un malabar interchangeable nous emboîte le pas. Un autre ouvre la porte de la pièce quand nous arrivons. Il me fouille rapidement avant de me laisser passer. Le tissu ne fait pas d'épaisseur ou de bruit dans ma poche.
« Cyrus », s'exclame ravi Cristovao en me reconnaissant.
Il sont assis sur le sol, à même le parquet de teck– pas un coussin, pas une couverture, pas un matelas. Je tombe à genoux au milieu d'eux, parce que les dominer est insupportable. Ils ont l'air fatigués mais entiers. Ils n'ont sans doute pas eu droit à une douche ou à des vêtements propres mais ils ont dû quand même manger.
« Dites-moi que vous allez bien » je les supplie en anglais – je ne veux pas donner de prétexte à Vassili pour me frapper ou m'interdire ma visite.
« Eu não entendo », proteste Cristovao. Très bas.
« Tu peux leur parler en portugais, Tonio vous surveille », intervient Vassili avec une drôle d'expression. Je ne peux pas croire que ce soit de l'humanité. Je me dis qu'il espère que je vais commettre une erreur : dire mes intentions, par exemple ; leur révéler mon plan pour les sauver, lui donner une raison de me tuer malgré la protection de Jérémie et Hermosa pour faire court.
« Merci », je souffle néanmoins en regardant Aesthélia. Elle a l'air de ne pas oser être contente que je sois là. « Il faut que vous soyez sages et patients... je négocie », je lui explique sobrement.
« Tu négocies ? », répète ma marraine l'air effarée. Elle a compris immédiatement l'ampleur et la nature de la négociation, je dirais.
« Il n'y a pas d'autre choix », je regrette en baissant les yeux. Toujours ce tissu brûlant dans ma poche ; Toujours ce pari. De si petites choses peuvent faire basculer de si grandes forteresses, je me répète.
Ni Joachim, ni Aesthélia ne commentent ma sortie. Je crois que l'idée que je livre des secrets est un coup de plus pour eux. Je ne peux malheureusement pas les rassurer. Que Tonio rapporte ça à Vassili. Qu'il lui dise que j'ai l'air soumis et désespéré. Qu'il relâche sa garde, c'est tout ce que je demande.
« Amilcar ? », finit par oser demander Aesthélia s'inquiétant pour son vieux complice piroguier. Je secoue la tête, franchement désolé ; une fois de plus, elle comprend trop bien.
« Bettany ? », articule Joachim l'air singulièrement vieux.
« Elle est là », je commente laconiquement.
« Le journal ? », s'enquiert Aesthélia mais ce n'est pas réellement une question. Sur ce sol dur, toute la nuit, elle a eu le temps d'y réfléchir. Peut-être même que Tonio a aimé lui dire ce qu'il savait de la trahison de Bettany.
« Tu aurais dû le brûler », je reconnais.
« Une minute ! », annonce Tonio, l'air réjoui de jouer les gardes chiourme.
« Je peux les serrer dans mes bras ? », je lui demande, totalement immobile.
C'est un pari brésilien. Au Brésil, on se serre dans les bras, même quand on se connaît pas bien, et Tonio est Brésilien. Ça s'entend dans son accent. Il hésite mais n'ose pas dire non à ce qui tient de l'évidence pour lui. N'ai-je pas été fouillé avant d'entrer ? Je m'exécute donc en commençant par Joachim qui est le plus près du garde. Son corps fait écran après, quand je prends Cristovao dans mes bras. Je peux tirer le ruban de tissu de ma poche tout en soufflant au petit d'être sage et de ne pas pleurer - ce qui a plutôt l'effet de lui amener les larmes aux yeux. C'est terrible. Je repousse l'envie de tout casser pour exécuter mon plan. J'ai le tissu en boule dans ma main. Je le mets dans un pli de la jupe d'Aesthélia quand je lui donne l'accolade, avec plus de retenue que pour les garçons.
« Crois en moi », je lui souffle.
Elle n'ose pas me répondre.
Oo
Dans le laboratoire, Hermosa et Bettany ont commencé à préparer les ingrédients sans moi. Elles les ont pris dans l'ordre de la chanson. La première roule ainsi avec application un rouleau de pierre sur les racines de mauve pelées. Ça dégage une odeur un peu sucrée qui jure avec le fumet d'ail qui s'élève de la pâte de feuilles d'ajo sacha préparée par Bettany. Elles n'ont pas allumé de feu et le sortilège de conservation pèse encore sur la pièce. Ça ne me paraît pas de très bonne pratique, mais je ne proteste pas. Quelque part, je n'ai rien contre un échec partiel, il donnera de la valeur à la réussite finale et donnera du temps à toute autre solution. Sans dire un mot, je prends le poste suivant, un creuset de pierre poli et un rouleau m'attendent, certains de ma coopération - n'ai-je pas juré magiquement de n'assommer personne.
Hermosa me jette des regards à la dérobée quand je pèse une ration de graines de kunami – les mêmes que j'ai cachées sous une plainte de ma chambre. Elle cherche visiblement comment m'aborder.
« Rassuré ? », elle finit par questionner. Je décide d'opiner sans dire un mot. Bettany s'arrrête de pilonner un instant puis reprend son travail. « Motivé ? », insiste Hermosa.
« Tu le sais, Hermosa », je soupire. « J'espère seulement que Jérémie sera capable de mesurer ce que je lui offre », j'appâte sans vergogne. Tous les chemins doivent être explorer.
« Cyrus, si Jérémie n'avait pas l'intuition que tu es sans doute le spécialiste qui nous manque, tu ne serais pas là », elle répond gentiment. «S'il s'agissait seulement de vengeance, il t'aurait fait tuer... ou fait tuer ta fiancée – elle doit bien t'aimer cette fille pour aller s'enfermer dans un hôpital de front pionnier juste pour toi ! »
L'image de Ginny me vient, immédiate, précise, trop précise. Ses longs cheveux, ses yeux rieurs, son corps souple... la manière dont elle a serré son gilet autour d'elle comme une armure quand la pirogue s'est éloignée. Je me contente d'acquiescer parce que répondre est réellement au dessus de toutes mes capacités de mensonge ou de conversation mondaine. Et pourtant des vies sont en jeu.
« Si tu devais choisir... entre elle et tes petits amis à moitié indiens dans la chambre ?», insiste Hermosa avec une pointe de cruauté assumée.
« Je me tuerais », j'affirme sans une seule hésitation et en la regardant.
Bizarrement, ça la fait frissonner.
« Quel gâchis », elle arrive à articuler – au prix d'un bel effort, croyez-moi.
« Ce sera effectivement le mieux à écrire sur ma tombe », je lui réponds en réduisant en poudre les dernières graines de kunami.
On se répartit les ingrédients suivants. Hermosa me confie un peu cérémonieusement un couteau pour que je tronçonne trois volumes de rameaux d'ayahuasca. C'est effectivement le plus physique et donc ça tombe sous le sens. Bettany s'attache à la tâche répétitive et précise d'égrainer des fruits de fromager. Hermosa se réserve le pressage des baies de huito. Pourtant, c'est le plus salissant. Ça nous occupe une bonne demi-heure sans que personne ne trouve de sujet de conversation, cruels ou non.
Symbole de belle harmonie, sans doute, il reste trois ingrédients à préparer pour en avoir fini. Hermosa regarde les longues herbes de scoparia dulcis, des fleurs de vitoria-régia et les feuilles de chacruna et n'arrive pas décider quoi que ce soit. Elle me regarde pour solliciter mon expertise, et je hausse les épaules :
« On peut tirer au sort », je commente en bonne imitation de moi, gamin, jouant à faire péter les plombs à Severus.
Hermosa, elle, sourit et va obtempérer quand Bettany lâche :
« Le vitoria-régia – je ne sais plus si je l'avais noté dans mon journal – mais... faut qu'une.. vierge l'effeuille... »
Elle est écarlate à la fin de sa sortie. Peut-être qu'elle a honte de s'accaparer les observations des autres, qui sait ? Hermosa me regarde de nouveau, presque prête à me traiter de terroriste parce que j'aurais omis de lui dire qu'il lui fallait une vierge, et je souris.
« On a un problème technique », je reconnais – juste pour agacer les deux filles, pardon, femmes, en face de moi. Puis je réponds sur le fond : « On a fait comme si la symbolique n'existait pas depuis le début. Là, on vérifie les proportions et le modus operandi, je crois qu'on s'en fiche... Tiens, je vais effeuiller le gros lotus, moi même, comme ça on ne pourra pas avoir fait pire ! »
Hermosa range le couteau que j'utilisais pour l'ayahuesca dans un placard fermant à clé – c'est fou le nombre de trucs moldus qu'ils maîtrisent, finalement, avant de s'attaquer à la décoction des feuilles de chacruna. Bettany réduit en pâte les herbes des marais – les nuc-nuc pichana, de la chanson – en me lançant des regards ouvertement hostiles. Je noierai son premier-né, je me dis, sombrement tout en arrachant les pétales virginales comme si c'était ses cheveux. Je la réduirai à me supplier de la tuer... Je n'arrive pas à avoir totalement honte de mes pensées.
« On a tout », constate Hermosa avec une certaine satisfaction presque trois-quart d'heure plus tard.
« C'est là qu'on devrait faire plusieurs essais », je propose. Hermosa arque un de ses graciles sourcils épilés. « Honnêtement, j'ai les grandes étapes en tête mais... le succès sera dans les détails ; Ça vaut le coup de ne pas mettre tous nos ingrédients dans le même chaudron – au sens propre... »
« On est trois », accepte tacitement Hermosa.
« Je suis nulle en potion », proteste Bettany.
« Tu n'auras qu'à suivre les instructions de Cyrus », ordonne Hermosa sans une seule arrière-pensée. Bettany adore cette information.
« Si ça explose, tu sauras que je t'ai pardonné », je commente légèrement.
Bettany blêmit. Hermosa rigole sans aucune retenue. J'ai toujours su que j'aurais mieux fait de faire une carrière de comique plutôt que de la recherche fondamentale.
A la demande d'Hermosa, j'écris donc trois recettes sans ménager mes efforts, comme si le seul enjeu était ma thèse. Elle les lit lentement, consciencieusement, avant de les approuver avec un geste déférent de la tête. Je supervise les actions d'Hermosa et Bettany – quoi qu'en dise cette dernière, elle est capable de suivre des instructions. On obtient trois mélanges émeraude sirupeux. Celui d'Hermosa me paraît le plus proche de ce qu'on avait pu observer pendant le rituel. Elle s'en réjouit comme si elle était responsable.
« Mettons un sortilège de conservation et allons déjeuner », elle décide ; « Je meurs de faim ! »
Elle dévore le poulet en me regardant – pour le plus grand amusement de Vassili qui s'est très modiquement réjoui de nos succès de ce matin. Un sacré prédateur, je me dis, en observant ses petites dents pointues déchirer la chair blanche. Bettany a l'air d'avoir envie de vomir.
« Nous avons bien avancé ce matin », commente Hermosa après avoir bu un grand verre de vin chilien. « Nous pourrions nous octroyer une sieste... »
Elle a dit cela en me regardant, évidemment, et je me sens relativement pris au piège. Jusqu'où serais-je capable d'aller ? Pour Aesthélia, pour Ginny...
« Pensez aux potions », proteste alors Bettany qui n'a fait que jouer avec sa nourriture. « Tout ce travail... »
« Cette fille ne sait vraiment pas profiter de la vie », me dit Hermosa avec un soupir.
« Tu seras contente d'expliquer à Jérémie que les potions sont prêtes », juge Vassili qui n'a plus tellement l'air de rire. Ce gars est variable comme un temps écossais.
On avale donc des cafés excellents et on retourne comme des enfants sages au laboratoire. L'odeur pestilentielle qui nous assaille dès qu'on ouvre les portes vaut toutes les mises en garde. Les potions ont tourné.
« Incroyable ! Les trois », juge Bettany, l'air sincère.
« Tu l'as fait exprès ! », hurle Hermosa en me frappant le bras de ses petits poings. La sieste partagée ne semble plus au programme.
« J'aimerais bien », je soupire avec sincérité en me penchant sur les chaudrons, un pan de ma chemise sur mon nez et ma bouche en guise de protection.
« Tu n'as pas pensé à les stabiliser ! », continue d'hurler Hermosa – son cerveau semble mieux fonctionner que ses poings, si vous voulez mon avis.
« Ils ne l'avaient pas stabilisée au rituel », intervient Bettany, l'air de prendre la critique pour elle-même.
« Ils n'avaient pas besoin de la stabiliser », je réfléchis à haute voix, plutôt que de faire remarquer que l'experte en potions du XIC, n'y a pas pensé, elle non plus. Ne suis-je pas un gentleman ?
L'idée fait son chemin dans sa jolie petite tête d'aristocrate gâtée.
« Qu'est-ce qu'on fait ? », elle souffle.
« On réfléchit », je propose. J'ai l'impression qu'elle m'arracherait bien les yeux, là, maintenant, tout de suite. Heureusement, les couteaux sont sous clé. « J'ai déjà rencontré un problème relativement similaire avec les autres potions dont je vous ai parlées », je décide de révéler. « Il me faudrait... tu as bien un livre de symbolique dans ta bibliothèque ? »
Bettany a l'air intimidée à l'idée d'entrer dans le bureau de Jérémie. Elle nous suit de loin comme si elle voulait d'abord vérifier que les livres ne vont pas nous attaquer. Hermosa, profondément déprimée, s'assoit dans un canapé de cuir en me montrant la bibliothèque d'un geste las. C'est pas une fan de la recherche bibliographique, visiblement. A moins que ça soit une nouvelle mise à l'épreuve. Je commence à lire les titres, constatant qu'ils ont essentiellement du matériel anglais – ce qui ne va pas faire mon affaire. On est dans du subtil et du local.
« On pourrait demander au professeur Marin », ose proposer Bettany qui ne s'est pas assise mais ne m'aide pas non plus.
« Jamais », crache Hermosa d'un ton définitif.
Dans le silence pesant qui s'est installé, je tombe alors sur l'herbier symbolique amazonien, rédigé par Aesthélia et signé Laelia Coelhio, ma mère fictive. Est-ce un signe du destin ? je me demande en l'ouvrant avec des mains tremblantes. Je vais à la page de l'irupé, de vitoria-régia, du lotus symbole de pureté – c'est la stabilisation de l'alchémille qui a posé des problèmes à Harry, Tiziano et Brunissande à Venise, on peut poser comme hypothèse qu'ici c'est l'irupé. Les briseurs de sorts, conseillés par les louves-garoutes, ont mis des larmes de sirène – ce qui me paraît symboliquement ici inemployable, si même on en trouvait. Le texte danse devant mes yeux tant j'ai du mal à me concentrer. Je les essuie, me fichant de ce que Bettany ou Hermosa peuvent en conclure sur ma faiblesse.
« Un esther... si on veut que la potion se stabilise... il ne faut pas mettre des pétales entiers de vitoria-régia, mais fabriquer un esther... », je souffle, ayant tiré l'essentiel de la description précise des différentes parties du grand lotus et de ses propriétés.
« Encore une connerie pour perdre du temps », juge Vassili qui est venu nous rejoindre.
Hermosa tend la main, je lui donne le livre. Elle sourit en voyant le nom de l'auteur.
« Et tu n'y as pas pensé avant ? Maman serait déçue ! », elle minaude.
« Je n'ai jamais dit qu'il n'y aurait pas de pertes ou d'impasses », je contre d'une voix totalement neutre.
Pendant qu'Hermosa consent à lire ce que je lui ai donné, je continue de faire semblant de fouiller la bibliothèque mais, en fait, je m'intéresse au bureau de Jérémie, derrière moi. Il ne faut que trois regards dérobés pour voir que le téléphone est toujours là. L'envie de m'en saisir est terrifiante et je dois me forcer à ouvrir un traité de symbolique, épais et poussiéreux, pour occuper mes mains et contenir mes pulsions. J'y cherche vainement des créatures amazoniennes magiques réputées pour leur pureté.
Vassili ne me quitte pas des yeux alors que Hermosa discute à voix basse avec Bettany qui répète au moins cinq fois qu'elle n'y connait pas grand chose en stabilisation mais que ça paraît une hypothèse à considérer. C'est étonnant comme je me fiche de savoir si elles me croient ou non.
« Admettons », finit par conclure Hermosa en fermant le livre d'un coup sec. « Refaisons une liste de courses ! »
Une fois la liste établie, Hermosa demande à Vassili de nous raccompagner dans nos chambres respectives. Bettany a l'air un peu agacée de ce traitement mais n'ose pas protester. Je n'ai pas plus le courage de quémander de revoir mes amis. Je rentre dans ma chambre comme le prisonnier que je suis en me demandant si le moment d'avaler les graines de kunami n'est pas venu. Ne me demandez pas ce qui me retient. Je reste à regarder le parc, la tête vide, jusqu'au moment où on m'apporte un dîner dans ma chambre
« Je suis puni ? », j'essaie de demander avec un sourire à la servante et au malabar envoyés par Vassili. Personne ne me répond – ni en anglais, ni en portugais, ni en espagnol - même quand ils reviennent chercher le plateau vide.
Je finis par m'allonger sur le lit et par fermer les yeux. J'en suis à mon deuxième cauchemar. Une nouvelle fois, quelqu'un vient essayer me tuer dans ma chambre quand je me réveille. La nuit est calme – on entend des singes au loin, assez loin. Je me lève dans l'idée d'aller passer de l'eau sur mon visage et de chasser mes démons intérieurs.
« Cyrus, tu es réveillé ? », demande une voix. Je sursaute totalement affolé. La voix vient des rideaux en fait. Je n'ose pas bouger.
« Bettany ? », j'articule avec beaucoup d'incrédulité.
« Hermosa et Vassili sont partis – faire les courses et surtout faire la fête – je les ai entendus. Ils ne reviendront pas de sitôt ! On devrait avoir le temps. »
« Le temps ? De quoi ? »
« Mais de récupérer les autres et de mettre le plus de distance possible entre eux et nous », elle répond en sortant des rideaux et en me tendant, avec une expression timide, ma baguette.
Notes
Nous avons toujours les mêmes ingrédients et la même chanson : "Malva, Ajosacha, Kunami, Ayahuasca, Lupuna, Huito, Ayahuasca, Nuc-nuc pichana, Irupé, Chacruna, Ayahuasca"...
Un des malabars est Brésiliens et se prénomme Tonio. Les autres sont interchangeables.
Le retour à Genève s'intitule (j'avais oublié la semaine dernière et on me l'a fait remarquer !), c'est "Des frissons respectifs et des sens cachés".
J'ai mis la bande son sur mon blog...
