Les hommes qui nous poursuivaient
m'ont fait perdre tout ce que j'aimais
Je suis fatigué de courir
de toujours m'attendre au pire
La Maison Tellier et Lippie Il n'est point de sot métier (part.2)
78. Cyrus Des distinctions fragiles et des distances vaincues
Je reviens lentement vers la lisière de la forêt, vers Aesthélia et Cristovao. Les flammes orangées de l'hélicoptère et du véhicule en train de brûler donnent un drôle d'éclairage à la scène.
« Hé, Cyrus, tu les as bien eus ! », me félicite Cristovao. « Boum ! »
La colère me prend, sortie de je ne sais où. Je l'attrape par le bras pour le secouer et affirmer à quel point je ne me réjouis pas de la seule solution que j'ai pu trouver.
« Au moins trois hommes sont morts, Cristovao, tu trouves ça drôle ? », je le gronde.
« Ils - ils nous auraient tués », il répond du bout des lèvres, s'écartant physiquement de moi autant qu'il peut alors que je lui tiens le bras. Je lis dans ses yeux que je lui fais peur mais je n'arrive pas à trouver ça entièrement dommage.
« C'est une faible excuse », j'insiste.
« La magie t'a fait plus fort qu'eux », il estime - presque il veut me consoler. Décidément, il n'a pas compris.
« La magie ? Je n'ai pas fait de magie – sauf pour me tirer de là avant que ça n'explose. C'est le résultat d'une collision tout à fait... physique », j'explique sans le lâcher. Il grimace, je dois lui faire mal. « C'est tout sauf un jeu ou un film, Cristovao : j'ai pris beaucoup de risques, j'aurais pu mourir et j'ai tué trois hommes, pas de quoi être fier ! »
Cette fois, il n'ose rien dire. Aesthélia pose sa main sur mon bras, dégage doucement celui de Cristovao. Il se masse furtivement le biceps, j'ai officiellemment serré trop fort.
« Ça doit se voir de loin, ce feu, on ferait mieux de filer », elle souffle pour nous rappeler tous les deux aux priorités du moment. « Mais Cyrus a plus que raison, Cristo : bien sûr, ils nous auraient sans doute tués, mais avons-nous envie d'être comme eux ? »
Je ne sais pas s'il a entendu le fond de notre protestation, mais Cristovao préfère sagement le silence. Peut-être parce qu'il a peur que j'aille au-delà de lui serrer le bras. Peut-être parce que Aesthélia m'a donné raison. Peut-être parce que Joachim et Bettany arrivent. Il y a bien un mètre entre eux – comme s'ils n'osaient pas être plus près l'un de l'autre. Comme je n'arrive pas une minute à imaginer ce que peut penser Joachim, je regarde Bettany. Je remarque qu'elle porte le paquet de nourriture que j'avais mis dans la voiture.
« Tu l'as pris ? Bravo ! », je la félicite, réalisant que moi, je n'y ai même pas pensé. Immédiatement, je me rends compte que j'ai aussi laissé le téléphone derrière moi - tout ça, pour ça !
« Merlin sait pour combien de temps on en a », elle marmonne gênée de mes compliments.
« C'était juste ! », estime Joachim sans effort d'introduction. Il est pâle, presque frissonnant - il a manifestement eu du mal à transplaner depuis la voiture. « Leur fichue barrière antitransplanage est peut être affaiblie, à cette distance du domaine, mais on ne risque pas d'aller beaucoup plus loin que quelques mètres ! Je me demande bien comment tu as réussi à trimballer le gosse, Aesthélia ! »
«C'était juste», confirma Aesthélia. «Mais on est en forêt - la forêt est propice à la magie et à se cacher. Enfonçons nous,on arrivera peut-être à s'éloigner assez de leur barrière pour envoyer une plume ou transplaner sur une plus longue distance...»
« On va progresser à la vitesse des escargots », je remarque un peu découragé.
« Rester là est le plus dangereux », elle m'oppose.
« On peut suivre la route, à la lisière, le plus longtemps possible... Logiquement ils vont revenir en hélicoptère ou en voiture, on les entendra arriver ! », remarque Joachim.
J'opine, et tout le monde semble prendre ça pour une décision collective ou pour l'ordre qui manquait. Joachim marche devant avec une détermination nerveuse que je comprends assez bien – il a voulu suivre une bande de gringos qui l'ont mis dans une panade intersidérale. Il essaie de se dire qu'il peut en sortir par lui-même. Je ferais pareil à sa place. Aesthélia, Cristovao et Bettany le suivent. Il y a toujours un mur invisible autour de l'Américaine qu'elle ne fait rien pour briser. Je ferme la marche, la main sur ma baguette à en avoir des crampes.
Moins vite que je ne le voudrais, nous sommes privés de la lumière de l'hélicoptère. Personne n'allume sa baguette pourtant. Même quand les cris des singes et les feulements lointains de jaguars viennent nous rappeler que, sorciers ou non, nous sommes des hommes, relativement mal équipés pour la survie dans un milieu naturel. Progressivement, je sens que Cristovao ralentit. Il ne se plaint pas, non, mais il a du mal.
« Faisons une pause », je propose.
Joachim est effaré.
« Plus on s'éloigne du dernier point repérable, plus on est en sécurité ! »
« Le petit n'en peut plus », j'explique laconiquement.
« Non, ça va ! », ment ce dernier l'air beaucoup plus sincèrement vexé par ma sollicitude que par mon engueulade de tout à l'heure.
Aesthélia regarde sa montre et soupire.
« Je crois qu'on ferait mieux d'avancer au maximum avant le lever du jour – il sera sans doute nécessaire de se cacher et se reposer quand il fera jour. Tu vas tenir le coup ? », elle demande à Cristovao qui carre les épaules pour confirmer.
On boit tous une gorgée d'eau et on marche pendant une grande heure sans échanger une seule parole. Cristovao met un point d'honneur à caler son pas sur celui d'Aesthélia. Des oiseaux chantent de plus en plus fort dans les arbres annonçant le soleil pour bientôt. C'est alors qu'un gros oiseau d'acier moldu emplit le ciel. On n'a pas besoin de mots pour décider de se mettre à couvert. La vague de magie vient tout de suite après. Profonde, énorme, maîtrisée et étouffante. Même Cristovao la perçoit et se couvre le visage de ses mains comme pour s'en protéger. Pas besoin d'un sort d'analyse pour comprendre que la Barrière est de nouveau effective et efficace.
« Voilà qui résout définitivement la question du transplanage », soupire Joachim quand l'hélicoptère s'éloigne – plus ou moins en direction de l'incendie. Ça doit se voir de loin.
« Avançons », propose Aesthélia sans doute parce que attendre de savoir s'ils vont revenir et nous traquer est pire.
On la suit donc sur une sente plus ou moins parallèle à la route. Il faut écarter des lianes et escalader des troncs, mais personne ne trouve rien à y redire. Personne ne suggère d'utiliser la magie non plus – autant dire qu'on ne fait pas les malins. On retient notre souffle quand l'hélicoptère revient vers nous. En plus du vrombissement du moteur, il y a un espèce de rugissement – comme une voix humaine amplifiée. Il faut qu'il nous survole pour que nous comprenions les mots répétés en boucle par un sortilège – à moins que la rage livide de mademoiselle Foralquila McNair suffise à lui donner l'énergie de le faire elle-même. Ce n'est pas impossible.
« Cyrus Lupin », hurle la voix amplifiée de Hermosa. « Tu crois être le plus fort ! Tu crois nous échapper ! Où tu crois aller avec une vieille femme, un gosse, une névrosée et un demi-cracmol ? Tu crois m'échapper ? Je vais te retrouver, Cyrus ! Je ne vais pas te tuer, non, pas tout de suite ! Je vais détruire tout ce que tu aimes, tout ce que tu crois défendre et tu me supplieras d'en finir avec toi ! »
« Qu'est-ce qu'elle dit ? », demande très sérieusement Cristo.
Je regarde Aesthélia et elle comprend que je ne me sens pas capable de répondre. Je songe à Ginny et j'ai peur.
« Elle en veut à Cyrus de nous avoir fait échapper », résume ma marraine pour le bénéfice du garçon qui n'a pas l'air totalement convaincu par sa version abrégée.
« Il faut s'enfoncer dans la forêt », estime alors Joachim qui ne sait pas heureusement pour lui qu'Hermosa le juge être que la moitié d'un sorcier parce qu'il est à moitié Indien. « On trouvera à manger et de l'eau... Normalement, je devrais y arriver... On évitera de faire de la magie – ils auront du mal à nous trouver et... on réfléchira à un plan... »
« Si les jaguars ne nous mangent pas », soupire Bettany, grise d'inquiétude.
Joachim ne lui répond pas et je décide de le faire pour le salut du groupe :
« On évitera de faire de la magie, ça ne veut pas dire qu'on se laissera manger par les insectes, les serpents et les jaguars... »
« Oh ça, non ! », estime Cristovao avec entrain – la forêt ne lui fait pas peur. Pas grand chose lui fait peur, si on y réfléchit bien. Et l'inquiétude récurrente de Remus pour Harry et moi prend une autre dimension. Et le nombre de baffes qu'il s'est abstenu de nous coller me paraît proprement extravagant. Puis la violence latente de ma réaction m'inquiète : est-ce que je serai un père violent ? est-ce que Ginny le sait ? Est-ce qu'elle sera capable de m'amener à me canaliser ? Le fait que je ne le saurais peut-être jamais ne fait rien pour me rassurer.
L'hélicoptère revient plusieurs fois au dessus de nous sans jamais sembler nous avoir repérés. Le silence qui l'accompagne est presque plus impressionnant que les cris fous d'Hermosa. Puis il ne revient plus. Le soleil est haut dans le ciel quand nous percevons ce dernier entre les arbres. Nous sommes épuisés et affamés. Un peu comme un cadeau de la forêt nous tombons alors sur un fromager qui pousse près d'une source claire.
Cristovao veut aller décrocher des fruits mais Aesthélia l'en empêche en lui rappelant qu'il doit garder ses forces. Joachim le fait avec pas mal d'adresse – celle que confère l'habitude. Il n'utilise pas la magie. De même, il prépare un feu indien pour chauffer des pierres. Il sacrifie son étroite musette de cuir pour y préparer une espèce de soupe qui doit caler nos ventres en y glissant ses pierres chaudes. On ne s'octroie qu'une banane chacun de nos autres provisions – il s'agit de tenir. Personne ne proteste.
«On va faire des tours de garde », décide Aesthélia. « Cyrus et Bettany, vous pouvez commencer ? Joachim et moi, on vous relaiera quand on aura dormi – deux, trois heures... On repartira après. »
Aesthélia et Cristovao se blotissent l'un contre l'autre entre deux racines de fromager. Joachim fait de même un peu plus loin. Je monte dans un arbre, pour prendre ma garde. Juste à la première branche et je me cale contre le tronc. Aesthélia a placé un sortilège réduit de protection contre les insectes, si je m'en éloigne trop, je vais me faire dévorer. J'essaie de ne pas penser à Ginny, à d'éventuelles représailles contre elle mais, comme je n'ai rien à faire, c'est totalement impossible. J'essaie de méditer, de caler ma respiration sur celle des trois endormis, pour bloquer la surchauffe de mon cerveau. Ça marche plus ou moins quand la voix de Bettany, un murmure, demande depuis le pied de l'arbre :
«Tu serais allé jusqu'où avec Hermosa ? »
«Jusqu'où il aurait fallu », je réponds sidéré qu'elle ose me demander ça . J'ai besoin d'une psychanalyse, là maintenant ? J'ai besoin qu'on me reparle d'une folle qui veut détruire tout ce qui compte pour moi ?
«T'aurais couché avec elle ? Elle pariait que oui », elle m'apprend apparemment peu impressionnée par ma colère.
«J'espère que j'y serais arrivé », je réponds plus doucement, plus sincèrement aussi, que précédemment.
Bettany ne dit rien. De ma branche, je distingue à peine ses cheveux blonds et son profil.
«Tu sais... j'ai du mal à croire que... tu les connaisses », elle soupire finalement.
«Je pourrais te faire la même remarque ! », je gronde.
«Tu veux savoir ? Ma famille trouve que je ferais mieux de me marier : faire une thèse, c'est mon échappatoire aux six gosses qu'ils espèrent tous me voir élever », elle répond avec aigreur. « Sauf que des bourses de thèse, tu le sais comme moi, il n'y en a pas pour tout le monde. Je n'ai pas les bonnes connexions avec les bons laboratoires de potions, je n'ai pas eu de bourse. Tout le temps arrivée deuxième... Et puis, je reçois cette proposition, une fondation basée en Argentine... Je les rencontre, à New York d'abord. Ils sont jeunes, beaux, riches, arrogants... Je me doute immédiatement que ça ne peut pas être le progrès de l'humanité qui les motive. Mais quoi ? La science pure n'a pas voulu de moi, la science appliquée au commerce pas plus, tant pis, je prends ce qu'on m'offre. Ils me parlent très vite des travaux d'Aesthélia Marin, que je connaissais de réputation, et puis, plus étonnant, de toi. Je sens bien que tu les intéresses beaucoup. Je ne comprends pas réellement pourquoi, je me dis que c'est parce que tu es le filleul d'Aesthélia, que tu leur serviras de moyen de pression, qu'ils savent sans doute quelque chose sur toi, entre gosses de riches... »
« Tu acceptes donc », je souffle parce que j'ai envie de savoir la suite.
« Oui. Mais d'abord, je rencontre Aesthélia et je me dis, en effet, sans une sacrée monnaie d'échange, ils n'auront jamais accès à ses travaux. Elle a déjà les moyens de faire ce qu'elle veut, elle n'a pas besoin d'eux sauf pour accueillir une gamine gringa comme moi. Alors je me dis que le risque est minime. J'arrive ici, je travaille avec elle, et je me prends à espérer que quelle que soit la source de ma bourse, je vais simplement faire mon travail et que ça me mènera peut-être là où j'aimerais tant aller », elle raconte d'une voix un peu hachée. Elle s'interdit de pleurer sur elle-même et c'est évidemment à son honneur.
« Et puis tu arrives à ton tour : au début, je me dis que t'es comme eux : beau, jeune, riche, habitué à ce que la vie aille dans ton sens ; et que tout ça, ils l'ont vu et sauront l'utiliser. Tu as le même genre de connexions politiques qu'eux en plus – Albus Dumbledore te considère comme son petit fils ! Même la lycanthropie de ton père, qu'il le soit ou non, peut être utilisée – maîtriser une des pires peurs de l'occident sorcier, ça, c'est un bon délire pour un gars comme Jérémie ! », elle explique, et je suis fasciné par tout ce à quoi elle a réfléchi pendant toutes ces semaines. Il aurait suffi qu'elle ait suffisamment confiance en elle et en nous pour changer tant de choses...
«Sauf qu'à l'usage, tu te révèles pas moins intransigeant que ta marraine et, finalement, ça me plaît bien : je me dis que je peux le remplir ce journal, ils ne vous auront pas avec de l'or ou des promesses de puissance. Je suis naïve », elle conclut avec dureté.
« Moins que je le pensais », je souffle et ça la surprend tellement qu'elle a envie de s'enfuir.
Elle se lève, fait le tour du fromager à pas lents avant de revenir s'appuyer sur le tronc de mon arbre pour reprendre sa confession.
«Évidemment, ma naïveté m'a empêchée d'envisager qu'ils nous enlèvent, qu'il te fasse chanter toi et s'en prenant à elle», elle répète ce qu'elle a dit hier soir dans ma chambre. « C'est un cauchemar, et je ne vois rien qui puisse nous sauver tous autant que nous sommes. Je fais profil bas et ils me laissent en liberté. Pas que je sache quoi en faire. Tu te réveilles et, là, je suis sidérée : tu les connais ; tu les connais aussi bien qu'eux prétendent te connaître ! J'arrive même pas à concevoir la manière dont tu dragues Hermosa, toi qui avais l'air totalement fou de Ginny - du genre qui va se marier dans une micro-église quand il pourrait avoir la cathédrale de Londres et lui faire des serments à faire pleurer la salle... Et, tu dis à Jérémie que tu vas l'aider ! Et tu balances sans sourciller la recette de la potion d'initiation ! »
« Comme si j'avais eu le choix », je commence à me défendre par pur réflexe.
« Au début, je suis totalement révoltée par ta duplicité ! Je me dis que je suis encore plus naïve que je le croyais, qu'il n'y a que moi qui vois les compromissions », elle continue sans sembler faire cas de ce que je pourrais avoir à dire. « Puis je réalise que tu les manipules... Je ne sais pas si tu aurais réussi, mais ça me faisait froid dans le dos : les risques que tu prenais, la gymnastique intellectuelle que ça impliquait de faire semblant d'aller dans leur sens, d'être prêt à collaborer avec eux... Je ne dis pas que tu es bête, Cyrus, pas du tout. Mais tu fais le grand gars franc et amical, tu expliques à Cristo qu'il ne faut pas tuer les Moldus et puis, tu proposes une alliance à Jérémie ! Comment savoir quand tu es sincère ? »
« C'est une question ? », je murmure, terrifié de l'image qu'elle me renvoie.
« Je pense que tu le fais à contrecœur, que tu le fais pour elle, mais... reste ma question : jusqu'où tu serais allé ? »
« Je ne sais pas », je chuchote. « J'ai refusé d'y réfléchir. Heureusement, tu m'as offert une alternative. »
« Je n'aurais jamais osé envisager m'enfuir sans toi – je me suis dit que tu saurais faire », elle m'avoue après un assez long silence. « T'as d'ailleurs dépassé mes espoirs les plus fous en la matière... »
« On est coincés dans la jungle avec des vivres pour même pas une journée », je tempère. « Y'a des jaguars qui rodent, des hélicoptères au dessus de nos têtes et le XIC à nos trousses ! »
« C'est quoi le XIC ? », elle questionne.
« La onzième coupe... les onze potions qui doivent permettre de dominer le monde... une légende, enfin, je croyais avant de les rencontrer. »
« Oh », elle commente.
L'information est classée dans son puissant cerveau, sans doute. Je me demande ce qu'elle en fait mais je n'ose pas demander. Comme si on avait épuisé nos provisions de paroles, le silence s'installe sur le camp jusqu'à ce que Joachim se réveille en sursaut avec un espèce de gémissement. Je saute de l'arbre et Bettany me suit.
« Joachim ? »
« Rien », il souffle. « C'est rien... juste ce fichu rêve... »
« Quel rêve ? »
« Il voit Tiago... il veut lui parler ou le rejoindre mais il n'y arrive pas », explique Aesthélia qui s'est réveillée instantanément.
« Tu as sans doute envie qu'il soit là », dit Bettany gentiment, mais ça ne plait pas à Joachim.
« Je n'ai pas cinq ans ! », il s'agace violemment avant d'ajouter plus bas : « C'est pas un rêve sans doute... »
« Comment ça ? », je questionne.
« Ça ressemble à une vision... à ce qu'on vit avec une initiation... Je suis sûr que c'est symbolique et que c'est lié au fait d'avoir assisté au rituel... », il développe. Il a l'air étonnamment fatigué pour quelqu'un qui vient de dormir.
« Je n'ai pas de vision », je remarque.
« Tu n'as pas de sang indien », répond Joachim abruptement.
« Je ne crois pas que le sang... », commence Aesthélia puis elle prend un air songeur, « à moins que ce soit le sang que vous partagez... qu'il cherche à te contacter... Je l'ai déjà vu contacter ta mère ! »
« C'est vrai ! », réalise Joachim avec un début de sourire qui s'arrête à mi chemin. « Mais pourquoi ça ne marche pas ? C'est mon sang de blanc qui bloque, tu crois ? »
« Ou les barrières magiques posées par nos ravisseurs », je me risque parce que, comme Aesthélia, je n'adore pas son idée que certaines magies seraient réservées à certains sangs. Qu'elles se soient développées dans une culture donnée, soit, qu'elles répondent à un groupe génétique... ça n'est pas si loin de ce que pensent les Sangs-purs au Royaume-Uni, finalement.
« Saloperie de barrière », gronde Aesthélia soupire en me regardant comme si j'étais responsable du vocabulaire, il rajoute : « Mais, c'est vrai ! »
« Certes », elle commente un peu fraîchement – ça me fait sourire, et Joachim et Bettany aussi. « On peut espérer qu'en s'enfonçant dans la forêt, la magie contenue dans la nature libérera nos magies de cette barrière... Ils ne peuvent pas tenir tous seuls, comme ça, une barrière aussi absolue sur des kilomètres carrés. Ton père m'avait expliqué, Cyrus, qu'à Poudlard, il existait un réseau de relais physiques tout le long des limites... »
« Ah bon ? », je m'intéresse sincèrement. Les barrières de Poudlard, j'ai joué avec pendant des années sans me demander comment elles fonctionnaient. J'ai juste constaté avec une satisfaction coupable qu'elles laissaient passer les Animagus sans me pencher sur la théorie.
« Tu ne savais pas ? », s'amuse Bettany.
« C'est sans doute une information que Remus Lupin a toujours jugé bon de ne pas partager avec son fils puîné », commente légèrement Aesthélia.
« Avec aucun de ses fils, je peux te dire, parce que, crois-moi, Harry a essayé autant que moi de sortir du parc discrètement », je réponds, appréciant qu'on trouve un sujet souriant et stupide comme une échappée au stress.
« Essayé ou réussi ? », questionne Bettany avec cette curiosité pour mon enfance qui semble dépasser la tenue de son fichu journal. Je sais rien de la sienne, je réalise.
« Y'a des mômes ici », je réponds avec un clin d'œil que je n'ai pas anticipé – depuis quand lui fais-je de nouveau confiance ? « Évitons de leur donner trop de mauvaises idées ! »
C'est dans ce sourire collectif - même Cristovao le prend bien, que Aesthélia se lève. J'ai beau dire que je ne suis pas fatigué, elle insiste pour que Bettany et moi dormions au moins deux heures avant qu'on reprenne notre marche. Joachim annonce qu'il mettra à profit ce temps-là pour trouver des trucs à manger. Je cède.
J'ai du mal à m'endormir. Tournent en boucle dans ma tête les menaces d'Hermosa, le visage de Ginny et la confession de Bettany. J'essaie de transformer toute cette angoisse en énergie : de trouver un plan – il paraît que c'est ma force. Mais rien ne vient. Marcher au hasard dans cette jungle n'est qu'une solution de moyen terme. Marcher suffisamment pour échapper à la barrière et aux sortilèges de détection prendra sans doute plusieurs jours. Assez pour qu'ils nous retrouvent avec leur mélange de moyens magiques et moldus – c'est même plus les moyens moldus qui m'inquiètent... parce que je ne saurais totalement les anticiper. Est-ce que questionner Cristo sur les films aiderait ? Je me demande mollement et je crois que c'est en pensant aux films que j'ai pu voir que je m'endors.
Ce qui me réveille, ce sont les voix excitées des trois Brésiliens qui se mélangent.
« Dis leur qu'on est au Pérou, qu'il faut le dire à Ginny », répète Aesthélia. Le nom de Ginny comme réveil...
« Dis leur de prévenir Tiago – le docteur Marin devrait y arriver », ajoute Joachim.
« Filomena dit que Ginny est parti avec des gringos... des gringos anglais en pirogue », annonce Cristo.
Je me redresse complètement à cette information, pour voir que le môme a entre les mains le téléphone piqué à Jérémie. Celui que je pensais détruit avec la voiture. Filomena : l'épicière du village... - m'informe ma mémoire surexcitée par ses découvertes successives. Celle qui a un téléphone et en vend l'accès à la majorité des habitants du village... Je me féliciterais de ce que Cristo ait su son numéro s'il n'y avait pas la mention des gringos anglais. Ginny partie avec le XIC ? Mon cerveau et ma langue sont trop gelés de peur pour l'articuler.
« Des gringos anglais », répète Aesthélia livide elle aussi.
« Le père de Cyrus », annonce alors Cristo, l'oreille toujours collée à l'appareil. « Et grand gringo aux cheveux oranges comme Ginny... Et un autre qu'elle a jamais vu... »
Papa et Ron ? Je n'ose pas y croire.
« Dis lui qu'il faut que Diniz nous appelle », décide alors Aesthélia. « Est-ce qu'ils peuvent nous appeler, eux, avec ce truc ? Dis leur que le docteur paiera ce qu'il faut ! »
Le petit répète les instructions d'Aesthélia et grimace à la réponse de Filomena. Il met la main sur une partie de l'appareil et chuchote :
«Filomena dit que mon oncle... Elle dit qu'il va vouloir savoir où je suis... Je dis quoi ? »
« Qu'il peut appeler aussi – je lui parlerai », décide Aesthélia et Cristovao ne bouge pas. « Tu ne veux plus ? », elle demande très doucement.
« Si, mais... s'il dit non ? », il s'affole.
« C'est aux adultes de s'entendre entre eux, Cristovao », elle affirme. « Je t'ai dit que tu pourrais voir autant que tu veux ta famille... mais je ne vais pas te laisser tomber... Tu n'as ni à choisir ni à avoir peur de ton oncle... »
On entend une voix qui crie dans l'appareil le nom de Cristovao qui finit par enlever sa main du bas du truc pour répondre :
« Oui, oui, Filomena, pardon. Mon oncle peut appeler aussi... Dona Aesthélia lui expliquera ce que je fais avec eux... J'éteins l'appareil après, pour la batterie... Tu rappelles à midi, ok, on fera attention à l'heure... »
Quand il repose l'appareil entre ses jambes croisées, Cristo voit que je suis réveillé. Bettany aussi.
«On préparait à manger pour quand vous vous réveillerez », il commence, l'air inquiet de ma réaction. «J'ai vu que t'avais un téléphone... J'ai pensé... Joachim et Aesthélia ont dit d'essayer... »
« Il a eu un service qui lui a expliqué comment joindre le Brésil – j'ai parlé avec eux en espagnol », explique Joachim, l'air admiratif, en lui emmêlant les cheveux.
« Tu vois que ce n'est pas la magie qui rend fort, Cristo », je souris. « C'est de se servir de sa tête ! »
Comme Cristo a l'air d'exploser de fierté, Aesthélia le serre contre elle et en rajoute une couche : « Et moi, qui n'ai pas pensé à notre expert en technologie moldue quand tu nous as demandé dans ton message un numéro à appeler ! Heureusement que tu es là, Cristovao !»
« Ton père, Cyrus ? », ose ensuite Bettany.
« Oui, je sais, c'est incroyable... mais le gars roux, ça peut être un des frères de Ginny, c'est sans doute elle qui a lancé l'alerte... », je réfléchis à haute voix en espérant avoir raison.
« Et ton père est venu ? », insiste Bettany, toujours fascinée par ma famille.
Je hausse les épaules – est-ce que je suis un môme quand je trouve normal qu'il vienne aussi systématiquement à mon secours où que je sois ? Est-ce elle qui ne sait pas ce qu'est une famille ?
« J'espère que Diniz va nous rappeler », soupire Aesthélia. « On en saura plus ! »
« Sauf que nous, on ne saura pas dire où on est », remarque sombrement Bettany.
« Le champ magique qu'ils ont mis, ça doit se repérer », je contre, prêt à voir les chaudrons beaucoup plus pleins que précédemment.
« Faut garder espoir », me soutient Aesthélia. « On a un début de communication extérieure, c'est déjà ça ! »
C'est alors que je repense au fait que le XIC a sans doute un indicateur à Santa-Felicidade, et ça bloque pas mal mes espoirs. Je garde cette information pour moi, néanmoins, en me sentant brusquement terriblement vieux.
Ooo
Aide mémoire :
Diniz Marin – médecin sorcier à Santa-Felicidade. Cousin d'Aesthélia.
Filomena – épicière moldue à Santa-Felicidade – localité fictive amazonnienne.
Dans le prochain, on retrouve Harry, entre protections familiales et espoirs politiques
La grande histoire est en train de se faire mais aussi la petite...
Message commercial
Si quelqu'un a une suggestion d'images pour une des saisons précédentes de la saga... je suis intéressée !
