Bande son plus noire que le contenu du chapitre
Une erreur infime s'est glissée dans l'image
Il me faut un petit sauvetage
J'veux pas alerter mais depuis des semaines
Je me réveille à l'envers de mon âge
Je respire encore c'est pour ça que j'm'en fais
Pas trop juste un petit sauvetage
Lola Lafon, Ici l'ombre
80 Cyrus Des harmonies complexes et des peurs tenaces
Attendre qu'il soit midi, et que Diniz ou l'oncle de Cristovao nous rappellent – ou non, n'est envisageable pour personne. Attendre des nouvelles de Ginny, de Papa, de Ron... attendre un espoir...ou une confirmation de l'ampleur des risques... attendre de savoir... c'est intenable pour chacun de nous. On n'a pas besoin de discuter des heures pour décider de nous mettre en marche dans l'intervalle. Avancer plutôt que penser. Joachim prétend savoir où est l'Est et donc, a priori, le Brésil. On le suit dès qu'on a avalé le repas qu'ils ont préparé pendant notre courte sieste à Bettany et moi
En marchant – lentement, en raison de l'absence de sentiers, des arbres tombés, des buissons piquants, des lianes qui nous barrent le chemin et autres obstacles naturels, mais aussi parce que nous sommes pas mal éprouvés par le manque de sommeil et de réelle nourriture, je repense à l'étrange confession de l'Américaine. C'est tellement crédible – d'où elle vient, ses désirs, la manière dont elle a été approchée, la façon autruche dont elle a espéré que ça se résolve... C'est tellement crédible que j'ai envie d'aller voir Joachim pour lui demander de pardonner. Il est tout devant et je ferme la marche, derrière Aesthélia et Cristovao. Autant dire que c'est compliqué à réaliser de manière discrète. C'est même sans doute inutile, je finis par me dire. Les actes de Bettany parlent d'eux-mêmes. Si Joachim est capable de la pardonner, il finira par s'en rendre compte... S'il ne l'est pas, je ne peux rien dire ou faire pour changer cela... D'ailleurs, il suffit de considérer son incertitude quant à son identité pour comprendre qu'il a au moins autant de préjugés que Bettany, en un sens. Est-ce une bonne idée de les réunir ?
Le sujet me paraissant épuisé, je passe à celui de notre survie. Comment sortir de cette fichue forêt ? Comment échapper à la barrière ? Aesthélia pense qu'elle ne peut pas être si étendue que cela sans relais et que la forêt va nous aider, je m'oblige à me rappeler pour tenir le doute en respect. Elle l'a même comparée avec celle qui protège Poudlard – ou qui réduit le travail disciplinaire des professeurs, c'est selon... Imaginons que les septième années se mettent à transplaner hors de Poudlard quand l'envie leur en vient... Bref, si sa comparaison tient, alors... il est possible que sous la forme de Patmol je sois capable d'échapper à sa limitation, je réfléchis avec une certaine excitation. Déjà, j'avancerais plus vite, c'est un fait. Je me rirais des obstacles et même de la chaleur. Mais après ? Est-ce une bonne idée de laisser tous les autres seuls ? Ils sont de piètres combattants, je l'ai déjà compris. Seule Aesthélia a quelques notions qui remontent au temps où elle fréquentait un jeune Auror relativement indifférent aux restrictions pesant sur la divulgation de pratiques magiques avancées. Si jamais Hermosa et Vassili les trouvaient, combien de temps tiendraient-ils ? Mon pronostic réaliste n'est pas très optimiste.
Dommage évidemment qu'on ne puisse pas transplaner transformé : toute la magie est déjà utilisée par l'animal incarné – c'est un fait établi. C'est même moi qui l'ai expliqué à Harry quant nous profitions d'être les deux seuls élèves animagus de toute l'école pour aller au-delà des limites du parc. Je lui ai ainsi évité les tentatives obstinées de Sirius - qui ne savait ni que c'était impossible ni qu'il n'avait pas besoin de ça pour se tirer de Poudlard. Le souvenir avait beau être clairement dans la zone « Conneries que je voudrais éviter de partager avec toi », la question a si souvent empli mon cerveau, que cette barrière-là n'a pas pas résisté longtemps à mes assauts. Je sais ainsi qu'il s'y est essayé avec acharnement mettant sa retransformation systématique sur le compte de ses quinze ans puis de ses seize. Il aurait sans doute continué si James n'avait pas trouvé, dans un ancien traité, une image d'un animagus désartibulé, sa tête roulant sur le sol avec de belles oreilles de lapin. Ils avaient essayé d'en rire malgré la trouille bleue rétrospective qu'ils en avaient ressentie. Bref, je sais que c'est impossible. La conclusion suivante est qu'il est sans doute plus sage d'attendre midi. Si Diniz ne nous rend pas l'espoir, il sera toujours temps de tenter un transplanage non homologué vers une destination inconnue depuis un point indéfini de la forêt amazonienne péruvienne... ou de crever de faim ou de soif...
« Tu es bien silencieux ? », remarque Aesthélia qui s'est arrêtée pour reprendre son souffle quand je la rejoins.
« Je cherche une connerie brave et brillante à faire pour nous sortir de là, mais je ne trouve pas », je lui explique avec sincérité.
« Ça m'étonne », elle sourit.
« N'est-ce pas ? »
« Ça me rassure aussi », elle rajoute plus sérieuse. « Je veux dire... que tu ne prennes pas de risques stupides... »
« Oui, Aesthélia », je réponds comme le gentil filleul que j'aie appris à être, qu'elle a besoin que je sois.
Elle me lance un regard en biais, un peu sceptique, avant de reprendre en anglais :
« Tu n'as pas confiance en Diniz ? »
« Pourquoi ça ? »
« Je ne sais pas ; quand on a su qu'il allait nous rappeler... Je ne sais pas... quelque chose dans ton regard... une peur absolue », elle souffle.
Comme toutes ces fois où elle me connaît mieux que moi-même, je reste sans voix.
« Tant que ça ? », elle insiste.
« Je pense.. j'ai peur... Je crains qu'ils aient des espions... Après Bettany, je... je ne peux pas l'écarter... ce n'était sans doute que de la bravade de leur part, mais... »
« Ils t'ont dit avoir un espion ? »
J'opine faute du courage de répondre.
« Vous avez un problème ? », demande alors Joachim qui s'est arrêté. Bettany l'a imité sans le rejoindre. Cristovao a les yeux écarquillés devant nos réactions.
« On se reposait », je mens et je vois qu'ils le savent tous. « Qui veut boire un coup ? », je continue en sortant la gourde de l'espèce de faux sac que nous trimballons à tour de rôle. Tout le monde acquiesce mais personne ne pose de questions. C'est dans cette fausse entente que nous reprenons la marche.
Il est finalement midi et, malgré la canopée, on sent la chaleur sur notre peau. Notre transpiration attire les moucherons et les moustiques. Notre soif remplit l'espace malgré nos efforts pour l'étancher. C'est comme un puits sans fond. On s'est assis autour du téléphone comme autour d'un totem une bonne demi-heure avant l'heure dite. On a religieusement regardé Cristo l'allumer quand Aesthélia a annoncé l'heure et depuis personne ne dit rien.
Alors que seuls les insectes osent le mouvement et le bruit, l'appareil sonne. Une sonnerie comme une coassement, une toux, une maladie, je me dis. J'ai l'impression qu'on doit l'entendre jusqu'au domaine de Lavendin. Cristovao est le seul à tendre la main – après s'être rendu compte que personne ne bouge autrement que pour reculer.
« Allo ? Oui, docteur, c'est moi, Cristo... Oui, je vous passe Dona Aesthélia », il répond tendant immédiatement l'appareil à ma marraine. « Il faut parler là et écouter là », il précise obligeamment.
« Merci », elle souffle en posant l'objet contre son oreille. « Diniz ? Oui, c'est moi. Est-ce que l'oncle de Cristo est avec toi ? Non ?... Ah, d'accord...Si tu penses que c'est mieux... Je ne sais pas trop quoi te dire : on est au milieu de nulle part... au Pérou, pour autant qu'on sache...oui... »
« Ils ont posé une énorme barrière anti-transplanage... ça doit se repérer », j'interviens. « Une exploitation forestière, Lavendin pourrait en être un des propriétaires !»
Bettany opine avec conviction pour appuyer mes thèses pendant qu'Aesthélia répète tout cela à son cousin.
« Je sais que ce n'est pas facile, Diniz ! », elle promet avec un peu de découragement en chassant unne mouche collée sur son front. « Tiago ? Ok », elle répond avant de tendre le téléphone à Joachim. « Ton oncle veut te parler. »
« Tiago », souffle Joachim dans l'appareil quelques secondes plus tard. « Ça va. Jusque là, ça va... Cyrus et Bettany ont réussi à nous faire enfuir... avec une voiture... mais elle a explosé contre l'hécoliptère - l'héliptère... enfin, le truc moldu qui vole... On est à pieds... Vous avez trouvé Amilcar ? On s'en doutait... Ils nous ont enlever pour fabriquer la potion d'initiation... oui, celle du rituel... »
Bettany a l'air tellement honteuse que j'ai envie de lui prendre la main. Et puis, je n'ose pas.
« Est-ce qu'ils ont réussi ? », répète Joachim en nous regardant. Nous avons finalement très peu parlé depuis le début de notre fuite.
« Non, les potions ont tourné », je réponds, et il relaie l'information avec un soulagement évident.
« Oui, c'est toujours du temps de gagné », il concourt à la réponse de son oncle avant de laisser percer toute son angoisse : « Sauf que, bon, comment vous allez les trouver, ces malades !? Ou nous d'ailleurs! Quoi ?… Tu me perçois mal quand tu veux me contacter en pensée ? Moi aussi, c'est comme si tu me parlais mais je n'entends rien », il regrette. « Non, ils nous ont pris nos médailles... C'est pour ça, tu crois ? J'ai... j'ai eu peur que ce soit mon sang qui - qui ne soit pas assez pur... Des bêtises ? Oui, on en parlera plus tard... En refabriquer ? Mais je ne saurais jamais ! », il termine les yeux écarquillés.
« Re-fabriquer des médailles ? », le presse Aesthélia, l'air plus intéressée que sidérée.
« Des talismans », répond Joachim, répétant les paroles de son oncle dans l'appareil. « Comme avant... du bois de fromager, une pierre, du rouge, un morceau de métal, c'est encore mieux... malghanica ? Ok... »
« C'est tout ? », je ne peux m'empêcher de m'étonner à haute voix et ça amuse Bettany.
« Un sortilège... en guarani ? Je parle mal guarani », proteste Joachim, l'air désolé. « L'important c'est les mots ? Ok, je répète et ça ira... Cyrus, Aesthélia, vous m'aidez à retenir ? »
« Moi aussi », annonce Cristo avec décision quand ils nous voient opiner. Si ça se trouve, il sait plus de guarani que moi ou que nous tous réunis, je me rends compte.
« Tous », je confirme en regardant Bettany avec insistance.
Joachim a l'air de vouloir protester et puis il laisse tomber.
« Imbaretéva malghanica », il commence très lentement et très concentré. Nous répétons tous et je ne suis pas surpris de retrouver la croix du Sud, malghanica, dans cette phrase que je ne comprends pas. Elle est là depuis le début, comme un fil invisible. « Ita ha yvyra », il continue religieusement. La pierre et le bois, ça c'est facile, surtout que c'était annoncé. « ñaimo'a mbyjapyta... » J'ai juste compris que quelque chose était rouge - pyta.
« Et c'est tout ?... Oh... Mais... je ne suis pas initié », proteste faiblement Joachim sans oser nous regarder. « Oh... Aesthélia ? »
Ma marraine a les yeux perdus dans la forêt. Elle a sans doute anticipé qu'on en viendrait là. Qu'on demanderait à la seule initiée d'officier.
« Après avoir pris une décoction de XXX... Ok... et après, on sera plus faciles à repérer ? Ok... on va essayer... Oui, vous nous rappeler dans quatre heures... »
« Attends », je coupe. « Mon père est là ? Ginny ? »
Il pose la question et me tend le téléphone :
« Cyrus ? » C'est la voix de Ginny. « Dis-moi quelque chose ! », elle exige.
« Gin... », je souffle, incertain de ma propre existence. Peut-être que je suis mort et que je rêve.
« Merlin, c'est bien toi », elle répond à peine plus fort. « On va vous trouver ! On va retourner toute cette fichue jungle et... » Sa voix se lézarde.
« Faites gaffe, Ginny », j'arrive à répondre. « Ils ont des espions partout... sans doute au village... ne faites confiance à personne, tu m'entends ? »
« C'est qui, ils ? Le XIC, encore ? », elle s'agace.
« Oui, Hermosa Mcnair, Vassili Garinov mais surtout Jérémie Lavendin », je réponds. « C'est bien lui le chef... »
« Ok », elle souffle. « Ils... ils vous ont... fait du mal ? »
« L'important, Gin, c'est Lavendin », je continue tout à ma propre logique. « Lavendin est parti en Europe, il s'intéresse aux potions de catalyse.. »
« En Suisse ? », elle me coupe brusquement.
« Pourquoi en Suisse ? » je relève. Il y a un drôle de blanc.
« Je... je te passe ton père », elle finit par lâcher.
« Papa ? », je souffle quand j'entends un raclement de gorge que je reconnaîtrais n'important où.
« Merlin Cyrus », il commence avec tellement de peur dans la voix que ça me noue les tripes - c'est comme si ma peur me tendait un miroir.
« Je vais bien, Papa. On va tous bien », j'essaie maladroitement de le rassurer.
« Tiens le coup, Cyrus », il répond, avec un très singulier mélange de prière et d'autorité. « Faites ces médailles de remplacement très vite... Tiago a fait venir des Indiens qui sauront vous localiser quand elles seront actives... On fait de notre mieux mais, tiens le coup, tu m'entends ?! »
« On ne fait que ça », je promets facilement. J'ai envie de tenir. J'ai tenu. Je ne vais pas lâcher maintenant. « Mais pourquoi la Suisse ? Comment vous avez su pour nous, d'abord ? »
« On n'a pas le temps, Cyrus, mais... Dora est sur la piste du XIC en Suisse alors... », il me révèle à contrecoeur - je l'entends.
« Harry », je comprends comme on tombe à l'eau. Le froid est là immédiatement dans mes veines, gelant mes cellules au plus profond. Harry.
« Il a trouvé vos médailles à Genève », il admet à regret.
« Nos médailles à Genève ? », je répète, et tous les autres même ceux qui ne parlent pas ou mal l'anglais me dévisagent. Les questions se bousculent dans ma tête sans ordre. Je ne sais pas par quoi commencer.
« Cyrus, faut faire attention à la batterie », me gronde néanmoins Cristovao en tirant sur ma jambe de pantalon. Il faut dire qu'il ne parle pas l'anglais.
« OK, il faut que je raccroche... la batterie du téléphone, on ne sait pas combien de temps elle dure... », je lui obéis – perdre ce contact serait la fin de tout espoir.
« Faites les médailles », conclut Remus avec son inimitable sens de la répétition pédagogique. « On vous rappelle dans quatre heures... »
« Ok », je répète inutilement et il y a un clic pour dire que la conversation est terminée. Un peu comme un coup de ciseau, je me dis avec une pointe d'inquiétude.
Faute de meilleure idée, je repose l'appareil là où il était, et personne de dit rien pendant presque une minute. Harry, je pense en boucle, les médailles, l'espion, Ginny, le XIC... et nous au milieu de nulle part. Je pourrais hurler.
« Mon oncle...il n'a pas appelé ? », s'enquiert soudain Cristovao avec une pointe d'inquiétude dans la voix.
« Diniz... le docteur Marin n'a pas eu envie de laisser appeler », lui apprend gentiment Aesthélia. « Il a pensé que ça prendrait trop de temps... en plus, il aurait fallu lui parler de la magie... ce n'est que partie remise... Ne t'inquiète pas. »
« C'est surtout pas le plus urgent », juge Bettany avec sa façon abrupte. Quand on y pense, elle s'en était abstenue depuis que nous avions été tous réunis.
« Je ne sais toujours pas pourquoi Cyrus a jugé bon de t'emmener », répond Aesthélia avec à peine plus de délicatesse. « Mais franchement, sans toi, nos priorités seraient sans doute de rencontrer son oncle ! »
« Aesthélia... », je commence presque content de m'arracher à mes angoisses pour défendre Bettany.
« Elle a raison », juge Joachim véhément. « Pourquoi tu l'as emmenée !? »
« Elle m'a emmené », je réponds en le regardant droit dans les yeux. Les yeux verts, même furibards, ça ne m'impressionnent pas. « Sans elle, je serais en train de refaire des potions sans excuse pour ne pas les rater et vous, en la charmante compagnie de Tonio ! Elle a trouvé le moment pour nous faire échapper. »
« Et tu as confiance ? Ça peut être un piège », estime Joachim.
« Un piège pour quoi ? Nous faire lentement vider de notre sang par les moustiques plutôt que par un Sectumsempra bien placé ?! », je réponds vertement.
« Cyrus », essaie Aesthélia.
« On n'a pas des médailles à faire ? », j'aboie. Je suis sans doute à bout de nerfs. « On n'a pas une forêt à traverser ? Une barrière à vaincre ? On s'expliquera chacun de nos choix plus tard, non ? »
« Quand on voit comment tu réagis, on pourrait croire que tu te sens coupable ! », remarque Joachim l'air excédé.
« Tu attends qu'on ait oublié la formule en guarani ? », je réponds.
« Je suis le-la coupable », se lance Bettany avec son habituelle hésitation linguistique. « Je vous trahis, pas sans savoir, mais en espérant que ça sera pas grave... pour la bourse... Mais je ne suis pas avec eux – ils m'auraient tué dès qu'ils auraient eu le potion... je sais... »
Aesthélia et Joachim sont sidérés de ce qu'ils apprennent. Incapables d'un seul mouvement ou d'une seule parole. Cristovao lui, lui prend la main.
« Tu ne voulais pas ? », il veut savoir.
« Je n'ai pensé qu'ils enlèveraient nous... qu'ils tueraient Amilcar... je n'ai pas pensé... Pas une excuse, je sais... Cyrus l'a dit : mais penses-tu, Bettany ? Pas assez, c'est sûr... », elle termine, tellement proche des larmes qu'une finit par couler lentement sur sa joue sale.
« On en peut pas penser à tout », juge sagement Cristovao.
Ça agace Joachim, ça laisse Aesthélia rêveuse et, moi, ça me fait bondir sur mes pieds.
« Moi, je cherche un fromager », j'annonce. « Parce que quatre heures, ça va être vite passer ! »
ooo
Rassembler les ingrédients des médailles nous nous prend une grande heure. On les étale sur la chemise de Joachim comme les enfants organisent un butin pour rire ou un pique-nique improvisé : cinq morceaux de branches de fromager relativement secs et droits – pas si facile à trouver ; des baies desséchées de roucou – d'après Bettany, c'est aussi bien ; trois morceaux de métal : ma boucle de ceinture, la grosse barrette d'Aesthélia, une figurine de soldat que Cristovao avait dans sa poche – je me propose de les fondre pour les partager.
« Les fondre ? Tu connais des sorts de sidérurgie, toi ? », s'effare Joachim.
« Oui », je réponds. « Je les ai appris pour réparer des motos moldues. »
Je crois que ma réponse est trop incongrue -ou trop crédible - pour être mise en doute par quiconque.
La seule pierre précieuse que nous ayons est la bague d'Aesthélia.
« Tu y tiens », je tente de protester quand elle la dépose sur la chemise.
« Je tiens beaucoup plus à nos vies et à nos libertés », elle me rétorque.
« Il va falloir la diviser », me soutient indirectement Bettany – elle a trouvé quelques éclats de quartz que nous craignons moins puissants.
« Je sais. »
« En cinq ? », insiste Bettany et je comprends soudain que ce n'est pas l'avenir du bijou qui l'inquiète.
« J'aurais dû brûler ton Journal », finit par répondre Aesthélia. « Je t'aurais libérée deux fois en le faisant – j'aurais libéré ton regard et ta conscience... J'ai senti que quelque chose clochait et je n'ai pas suivi mon instinct. Quelque part, j'ai refusé une fois de plus le pouvoir que m'a donné l'initiation... je le refuse depuis tant d'années... J'ai failli à mon rôle de professeur, de guide, d'initié... c'est une leçon qui vaut bien une bague – ma grand-mère l'aurait pensé. »
« Je vous ai trahie professeur » insiste Bettany, des larmes aux yeux.
« Et moi, je t'ai laissée faire », répond Aesthélia en la regardant franchement. Personne ne la fera changer d'avis.
« Et puis tu nous as sauvés – Cyrus l'a dit », intervient Cristovao comme un petit garçon qui voudrait que tout le monde s'entende.
« Parce qu'ils l'auraient tuée plutôt que de partager avec elle », commente Joachim avec amertume.
« Et nous ferions comme eux : nous la laisserions ici, proie des jaguars et de cette bande de malades plutôt que de reconnaître qu'elle n'a pas voulu ce qui c'est passé ? », le questionne Aesthélia.
« Je n'ai jamais dit ça », il marmonne gêné.
« Joachim, on ne sortira que tous ensemble d'ici », je plaide. « Tu sais te nourrir, je sais la sidérurgie, Aesthélia est initiée, Cristo... »
« … parle mieux guarani que moi, et Bettany savait que le fruit du roucou contenait un colorant rouge – OK, Cyrus, on perd du temps ! »
« Si on est plus unis après, pas vraiment », estime ma marraine. « Il faut de l'harmonie pour ces médailles, je pense. »
« Je vais tailler le bois », annonce Joachim, comme on abdique.
« Je vais t'aider », propose Cristovao
« Je prépare le colorant », décide Bettany avec une petite voix étranglée qui me fait dire que tout ça la bouleverse.
« Cyrus, occupe-toi du métal et de la pierre, je m'occupe de cette potion. »
« Aesthélia... », je commence.
« C'est moi qui vais la boire cette décoction – je ne vais pas m'empoisonner ! »
Même avec l'aide de la magie, tout ça doit bien nous prendre une grande demi-heure. On a notre décoction cuite dans la musette de Joachim où nous avons préparé de la soupe. On a cinq planchettes de bois grossièrement taillées par la magie et poncées amoureusement par Cristovao à l'aide d'un morceau de verre. J'ai fait fondre dessus une goutte de métal en essayant de lui donnée l'image d'une étoile – plutôt réussie pour un premier essai. On a dessiné le reste de la constellation à la main avec un morceau rougi de ma boucle de ceinture. Dans le métal encore malléable, on a enchâssé un morceau du diamant de la grand-mère d'Aesthélia, et Bettany a barbouillé le résultat de jus de roucou. Ce n'est pas du grand art – disons-le. Mais bref, tout en là, on répète avec un rire plutôt nerveux. On dirait des mômes ayant décoré un arbre de Noël.
« Tu te rappelles la phrase ? », demande Joachim, impatient de passer à la suite.
« « Imbaretéva malghanica ...ita ha yvyra...ñaimo'a mbyjapyta », souffle Aesthélia les yeux fermés.
« Ça y ressemble », j'opine.
« C'est ça ! », me corrige sévèrement Cristovao.
Bettany tend la décoction qui ne sent pas très bon mais que Aesthélia avale sans grimacer. On retient collectivement notre souffle alors qu'elle attend que l'effet l'emporte, en répétant la phrase, sans doute pour ne pas l'oublier... Je ne sais pas combien de temps... trop sans doute... mais très peu, sans doute aussi. Joachim est plus que nerveux. Bettany se tient en retrait comme si elle avait peur d'être prise à partie en cas d'échec. Cristovao me tient la main comme s'il avait peur qu'on soit de nouveau transportés ailleurs d'un coup sans qu'il l'est vu venir. La magie arrive progressivement comme beaucoup de magie traditionnelle. Elle se nourrit de la nature, de nous, pour gagner en puissance et pénétrer nos ridicules mais très symboliques talismans. Le métal étincelle comme s'il était de nouveau sur le point de fondre, le diamant rougit d'un coup avant de redevenir blanc, le bois vibre, Aesthélia tombe épuisée au milieu des nouvelles médailles.
Pendant quelques secondes, personne n'ose rien et puis je me secoue. Je la prends dans mes bras et je l'étends plus à l'aise, sa tête sur mes genoux. Bettany m'aide. Cristovao est sur nos talons, décontenancé.
« Elle va bien ? », il veut savoir.
« Réveille-là », souffle Bettany.
« Elle est juste épuisée, elle a besoin de repos », je réponds en me disant qu'elle aussi a servi de catalyseur pour en créer d'autres. Il faudra que j'y réfléchisse...
Ma main lisse ses cheveux. J'y vois les cheveux blancs que Sirius n'y a jamais vus et je ne sais quoi en faire. J'espère juste qu'elle lui a vraiment pardonné de s'être cru immortel et invincible... et je pense à Ginny, évidemment. Concentrés sur Aesthélia, nous ne prêtons pas attention à Joachim qui a pris un talisman entre ses mains et l'a appuyé sur son front. Son cri nous prend au dépourvu – presque nous affole :
« Je le vois, mon oncle ! Tiago est sur une pirogue, il y a un homme et une femme aux cheveux de feu... et un homme blond... un homme loup ! Ils nous cherchent ! Ça y est, Tiago me voit ! Prenez des médailles qu'il vous voie vous aussi ! Allez ! »
On obéit – pour bonne mesure, Cristo en place une entre les mains d'Aesthélia toujours en catalepsie. Je crois qu'il craint toujours qu'on soit transportés brutalement ailleurs – ses expériences magiques sont finalement assez réduites.
« Tu vois Tiago, on est tous là », continue Joachim avec ferveur.
« Il me voit moi aussi ? », veut savoir Cristo.
« Je me demande... », souffle Bettany en anglais en retournant le talisman entre ses mains.
« Oui, il te voit, il nous voit tous ! Il dit qu'Aesthélia va se réveiller, qu'elle aura faim... ! », clame Joachim, trop heureux de cette connexion pour garder sa mesure.
« Tu te demandes quoi ? », je presse Bettany – angoissé par son angoisse.
« Si Tiago peut nous voir... », elle commence avec une petite grimace.
« Il dit qu'il sait où on est maintenant. Ils vont venir, nous trouver ! Une question de minutes », annonce Joachim radieux.
« ...est-ce que Hermosa ou Vassili ne le peuvent pas aussi ? », termine Bettany.
Oooooo
Tous les élément sont en place pour une bataille finale de ce côté-là de l'Atlantique. De l'autre, Harry nous promet un chapitre intitulé Des faiblesses de la diplomatie et de la force des échecs... je vous laisse méditer sur toutes les interprétations possibles ;-)
Un message spécial pour Nono et Margot à qui je n'ai pas pu répondre mais dont j'ai bien apprécié les reviews... J'espère que j'aurais l'occasion de leur répondre un peu plus personnellement...
