Ne soyons pas de ceux qui obéissent
Ne soyons pas de ceux qui renoncent et se trahissent
On n'a que les victoires des combats que l'on mène
Au diable l'orgueil et la gloire
Que la route soit belle
HK et les Saltimbanks, C'est pas fini

81. Harry | Des faiblesses de la diplomatie et de la force des échecs

Je reste à regarder stupidement le miroir une fois que le visage de Tiziano en a disparu. Je me vois moi, du coup. Le pli amer de ma bouche, le brillant un peu trop fort de mes yeux. Ada et Lucca, ensemble... Je suis moins surpris que... vexé, en fait. Déjà, si vite, elle s'est enfuie de ma vie ? Est-ce qu'elle m'a même jamais réellement laissé une chance ?

« Ça va, Harry ? », finit par demander Seamus.

Je m'extrais péniblement de mes pensées circulaires. Brunissande détourne les yeux quand je les lève – elle a sans doute compris l'essentiel de ma discussion avec Tizzi, je réalise. Elle passe suffisamment de temps à Venise pour comprendre assez d'italien pour le faire.

«Tiziano va faire des recherches complémentaires sur les médailles et les statuettes et il nous rappelle», je me force à répondre.

«J'avais compris mais... à la fin, il t'a dit quoi ? Excuse-moi, vieux, mais t'as l'air... pas dans ton assiette, et... je suis plus ou moins là pour m'occuper de toi», insiste l'Aspirant-Auror collé par ma mère en guise de baby-sitter.

« Rien de spécial, Seamus, rien qui ait un rapport avec l'enquête », j'affirme en me forçant à affronter son regard. « D'ailleurs, honnêtement, je ne sais pas ce que tu fiches là, à nous surveiller, Brunissande et moi - c'est de la main d'œuvre perdue, si tu veux mon avis ! »

Le doute soupçonneux laisse place à un poil de colère sur le visage de Seamus. Je ne sais pas trop ce qu'il va dire – que les civils ne savent pas de quoi ils parlent ? Qu'il n'a pas choisi de passer sa journée avec nous ? - quand Brunissande intervient avec une diplomatie qui mérite tous les éloges :

« On devrait manger, non ? Y'a de quoi faire des sandwiches dans la cuisine, ça vous dit ? »

« Bonne idée », reconnaît lentement Seamus. Peut-être qu'il ne chérit pas l'idée de s'engueuler avec le fils du lieutenant.

« Je vous rejoins », je souffle en me levant pour observer la vue de Genève.

Ils sortent, Seamus plutôt à regret je dirais, encore que le sourire de Brunissande semble aider. Je pourrais les suivre, je me dis. Qu'est-ce qui me retient ? Je ne vais pas pleurer comme un môme sur mademoiselle Taluti... Est-ce que je n'ai pas plus urgent à faire ? Un frère à sauver ? Une liaison entre les magies de lune et les Teuffer à comprendre ? Des sandwiches à manger ?

Le miroir vibre alors sur la table où je l'ai laissé. M'attendant à des nouvelles de Mãe ou de Severus, je me précipite pour manquer de le lâcher de surprise quand je vois le visage d'Ada à la place de mon reflet. Mon cœur bat comme s'il n'avait pas été sur le point de pleurer quelques secondes auparavant. Je réponds sans réfléchir – parce qu'il n'y a aucune façon d'y réfléchir.

« Ada ! », je souffle, inquiet qu'on m'entende depuis la cuisine, où Brunissande et Seamus commentent assez simplement les résultats de la coupe de Quidditch. Ne pas oublier que la famille de Brunissande compte des joueurs internationaux... et que la si féminine Française est capable de se montrer aussi garçon manqué que Ginny si les circonstances l'imposent.

« Harry ! », s'exclame Ada dans le miroir avec simplicité qui me sidère. « Je n'osais même plus l'espérer ! »

« Moi non plus », je réponds du tac au tac avant de regretter cette réponse. Inutilement agressif, je me gronde. Comme une confirmation, Ada détourne son regard une demi seconde.

« Je te dérange ? », elle lâche assez froidement.

« Non, Ada, non », j'avoue. « J'espérais de tes nouvelles... »

« Fallait m'appeler ! », elle constate – agressivité pour agressivité.

« Je viens juste de récupérer un miroir et de voir tes messages », j'explique.

« Tu es très pris par ton... expérience chez les Gobelins », elle tente une médiation.

« Disons que tout cela devient... a dépassé le cadre de l'expérience chez les Gobelins mais je ne peux pas en parler par miroir. »

La précaution la surprend un temps mais elle ne s'y arrête pas.

« Tu vas venir à Venise ? Ça serait le mieux ! », elle avance finalement et elle a l'air franchement de l'espérer. Cette fille est un mystère total, à la hauteur du XIC et des Teuffer réunis.

« Je ne suis pas vraiment libre de mes mouvements pour l'instant – il y a une enquête officielle, les statuettes ont été volées... »

« Vraiment ? Mais par qui ? », elle s'intéresse.

« Ce n'est pas très clair – quelqu'un qui s'intéresse aux magies de lune sans doute », je réponds avec une perche – est-ce qu'elle voit un lien, elle, la fille de Cosmo Taluti ?

« On devrait donc vendre des statuettes ! », s'amuse Ada dans le miroir. La théorie symbolique lunaire n'a pas l'air de l'intéresser.

« Je croyais que c 'était trop sérieux et important pour être laissé aux Gobelins », j'insiste quand même.

« Je t'ai connu avec plus d'humour », elle remarque brusquement triste.

Incroyable, même pas une minute de conversation et on s'est déjà blessés plusieurs fois. Deux de plus, et on sera prêts à s'engueuler, je pronostique tristement. Mais qu'est-ce que je voudrais sauver ?

« Je manque de sommeil », je m'excuse assez mécaniquement.

« Tu ne vas pas venir à Venise vite, alors ? », elle reprend.

« Malheureusement, non », je reconnais, ravalant mon envie, assez vicieuse, de lui demander où donc est Lucca.

« ...parce que... ça aurait été chouette que tu sois là », elle explique avec un ton qui n'évoque rien d'autre que la sincérité. « Les Sirénéens... ils nous ont reçu, ils nous ont bien reçus, Harry, et c'est grâce à toi ! »

« Tant mieux. »

« Et ils ont... ils ont déjà fait leur boulot et même trouvé des investisseurs ! », elle continue avec une vraie excitation dans la voix.

« Magnifique », je ponctue avec sincérité.

« On doit les rencontrer aujourd'hui et si, ça se passe bien, les emmener à Il Paradiso... Ils veulent voir nos ateliers de plantes... Ils n'ont même pas peur, c'est chouette, non ? »

On, c'est Lucca et toi, veut savoir ma jalousie ? « Vos ateliers de plantes ? », je demande plus sagement. « Ce sont des herboristes ? »

« Des grossistes... des Suisses », elle précise, et le mot « Suisse » déclenche en moi la plus irrationnelle des paranoïas.

« Ils sortent d'où, tes Suisses ? », je questionne en forçant le calme et la mesure dans ma voix. « Ils s'appellent comment ? »

« Ce sont les Sirénéens qui vont nous les présenter... dans deux heures... dans un grand hôtel de Venise... Je ne sais plus s'ils ont dit les noms... Tu crois que tu les connais ? », elle conclut avec un entrain qui semble indiquer qu'elle ne souffre d'aucune paranoïa, elle.

« Comment savoir », je réponds avec un sourire forcé mais évidemment logique.

« Hum, je vais demander à Lu... à Lucca quand il reviendra », elle décide avec une ombre de gêne au milieu de sa phrase.

« Je veux bien », je lâche en espérant ne pas paraître trop pressant. « Si je les connais... je pourrais vous en dire plus... sur leurs attentes... »

« C'est gentil, Harry », elle ponctue – la gêne est encore là. « Tu n'as sans doute pas beaucoup de temps et... »

« J'en ai pour ça, Ada. J'en ai toujours eu », je ne peux m'empêcher de lui rappeler.

Ça lui coupe assez nettement la chique, je dirais. Elle hésite une demi-minute avant de se risquer.

« Tu as eu Tizzi. »

« C'est un aveu ? », j'explose à ma propre surprise.

« Ce n'est pas... », elle commence. « Les choses ne sont ni noires ni blanches, tu m'as dit ça plusieurs fois, non ? », elle termine.

« Tu me proposes un plan à trois ? », je lâche en étant bien conscient que je suis en train de faire ce que je ne voulais pas – rompre par miroir.

« Harry... Harry », elle soupire. « Ce n'était pas prémédité. J'aurais aimé être plus forte ou plus... légère... et ne penser qu'à toi et moi », elle continue. « Mais je me mentais. Ça marche pour Fia, pas pour moi... »

« Je suis une expérience ratée », je constate avec un peu plus de calme que précédemment. Une fois encore, on partage le diagnostic. Pas que sa solution me plaise, mais je veux bien reconnaître qu'on s'est mentis à nous-mêmes à vouloir à tout prix que ça marche entre nous...

« Un peu plus que ça, Harry. Tu m'as appris des tas de choses sur moi et le monde », elle affirme avec pas mal d'émotions dans les yeux – ses magnifiques yeux, que j'ai tant aimés. Merlin que tout ceci est pathétique !

« On apprend souvent plus de ses échecs », je souffle.

« Tu veux être mon échec ? », elle questionne – et ce n'est pas agressif.

« Ton ami ? », je marmonne, inquiet de ma propre voix. Cyrus se moquerait, je le sais, il ne croit pas à l'amitié entre les filles et les garçons : « un leurre, Harry... un putain de mensonge. Un des deux au moins se ment, selon moi. »

« Tu sais quoi, Harry ? Moi, je me dis que t'es une sorte de frère... Je... On se dispute avec un frère, non ? On sait qu'on peut quand même compter sur lui quand... quand les choses ne vont pas comme on le souhaiterait... Je... Harry, je voudrais que tu sois mon frère », elle termine, en larmes

« Pourquoi pas », je chuchote. Pas que je n'ai pas déjà une sœur mais... je veux encore bien d'un lien spéciale avec mademoiselle Taluti - je suis sans doute masochiste. Je n'ose même pas lui demander si c'est parce qu'elle aimerait partager mon père - ce n'est sans doute pas une conversation qu'on peut avoir par miroir. Si on peut l'avoir, tout court.

« On se voit bientôt », elle affirme.

« Bientôt », je confirme en me demandant si j'aurais autant de courage et de retenue en face d'elle.

Quand je repose le miroir sur la table basse devant moi, je me rends compte que Brunissande est sur le pas de la porte, une assiette de sandwiches à la main.

«Désolée », elle souffle quand elle croise mon regard. On dirait une biche qui hésite à s'enfuir. «J'aurais dû partir, mais mon italien... n'est pas très rapide... J'ai cru que tu parlais de nouveau avec Tizzi, au début... Désolée... »

« Pas grave », je marmonne, en alerte de mes propres sentiments : est-ce que je lui en veux d'avoir écouté ? Est-ce qu'au contraire, ça me soulage du poids de devoir lui dire ?

« C'est dur, j'imagine », elle insiste.

Je hausse les épaules.

« Passée la grosse baffe de se savoir lâché pour un autre... je vais sans doute m'en remettre... Je ne me serais jamais autant disputé avec une fille qu'avec elle », je rajoute avec une certaine nostalgie.

« Elle tient à toi », elle remarque en s'asseyant en face de moi, son assiette de sandwiches toujours à la main.

« Elle tient à mon réseau – mon père, les Sirénéens... », je lâche avec une amertume étonnamment intacte.

« Je crois que ça va plus loin que ça. Ne gâche pas vos souvenirs », elle me gronde très gentiment. Très joliment. « Il n'y a pas que l'amour comme relation qui vaille le coup... »

« Non ? », je quémande en la regardant.

Elle se mordille les lèvres. On se regarde. Aucun de nous deux n'a le courage d'en dire plus. J'imagine qu'elle trouve le moment mal adapté, qu'elle a peur que je ne me tourne vers elle que par dépit. Je suis bien placé pour faire la leçon à Ada, moi, non ? Elle ne m'avait pas quitté que j'embrassais Brunissande... pour de rire, mais rit-on encore ?

« Il boude toujours ? », demande Seamus qui revient à son tour dans la pièce un jeu d'échecs entre les mains.

« Tu veux jouer ? », je lance avec une fausse gaieté, comme on s'enfuit.

« J'ai fait des progrès », il affirme.

« Voyons-ça ! »

C'est ce qu'on fait pendant les heures qui suivent. On mange des sandwiches. On joue aux échecs – Seamus me bat une fois, et c'est une telle revanche pour lui qu'il éclate d'un rire joyeux qui me ferait presque l'excuser de son rôle de gardien député de ma mère. Pas que je lui en veuille, à elle. Elle n'a pas eu le temps de prendre d'autres dispositions – je suis assez grand pour le concevoir. Elle me connaît aussi mieux que beaucoup et elle n'a pas tellement tort de penser que si je trouvais une excuse, je sauterais par la fenêtre plutôt que d'attendre la prochaine audience. Si ça se trouve, elle compte sur le fait que Brunissande soit là pour que j'oublie de sauter par cette fichue fenêtre – surtout qu'on est au dernier étage, je me dis avec pas mal de dérision pour moi-même et mes sautes d'humeur.

Je regarde Brunissande lutter pas si mal que ça contre Seamus quand je sens une vibration dans ma poche.

« Ma mère », j'annonce avec une certaine excitation après un regard au miroir. Mes deux compagnons arrêtent de jouer.

« Vous ne pétez pas les plombs dans votre cage dorée ? », lance Mãe en guise d'introduction avec une fausse connivence – un fils même adoptif ne se laisse pas leurrer comme ça : on ne va pas sortir tout de suite de la cage.

« On a des nouvelles de l'extérieur, ça aide », je réponds diplomatiquement.

« Severus ? », elle espère.

« Oui. Cyrus et sa petite bande auraient un téléphone moldu et ils auraient pris rendez-vous pour qu'on les rappelle. Pas grand chose de plus concret pour l'instant. Un contact », je positive. « Et vous ? »

« De bonnes et de moins bonnes nouvelles », elle commence lentement. « Le Conseil accepte la mise en examen de Kuno Teuffer, après une sacrée bataille juridique, mais les avocats ont épuisé les recours et ont été déboutés à chaque fois. Au final, la décision est surtout politique : le Conseil n'a pas envie d'une crise ouverte avec Londres et surtout, et c'est ma moins bonne nouvelle, le coupable annoncé est introuvable... »

« Introuvable ? », je répète. Seamus est toutes oreilles.

« Traugott Körbl a disparu », soupire Mãe comme si elle devait s'en persuader.

« Comment ça disparu ? », je suis obligé de demander. D'abord, les statuettes et puis leur voleur...

« Il est introuvable ; sa femme est en pleurs ; son cousin et associé n'a pas de nouvelles – mais défend mollement sa réputation... Les Teuffer ne décolèrent pas et traitent Corboz d'incapable... »

« Il aurait disparu quand ? », je questionne – je me fiche un peu de Corboz, il faut le dire.

« C'est ce qu'on cherche à établir – Harry, je t'appelle pour vous dire de ne pas bouger : on ne retrouve pas ce fameux Franz, on a perdu Körbl... ça fait un environnement très incontrôlable, Harry, je ne peux pas vous laisser rentrer chez vous », elle plaide. « Lorendan va vous rejoindre dès qu'il sortira de chez les Gobelins, mais est-ce que tu vois d'autres personnes à Genève qui devraient être protégées ? »

« Brunissande est là, avec moi », je réfléchis à haute voix. « Le reste de l'équipe des briseurs de sorts s'est peu mêlée de cette affaire... L'ami de Lorendan peut-être – son amoureux », je précise. « Je ne sais pas son nom, seulement qu'il travaille aux Archives de Genève... Et ce n'est pas Sorenzo qui m'en a parlé, ça doit se savoir... »

« On va lui demander », indique Mãe. « Mais au risque de me répéter, mets-toi dans la tête que je ne peux pas me permettre d'avoir quiconque enlevé ou utilisé pour faire levier. »

« Mãe, tu te fais de drôles de films quand même », je prends la décision d'exploser. « Tu crois quoi ? Que je vais aller, moi tout seul, sur la piste de Körbl ou de Franz alors que vous ne les trouvez pas ? »

« Ne me demande pas de répondre à cette question », elle avoue.

« Magnifique », je grince.

« Harry, s'il te plait... »

« … ne disparais pas, j'ai bien compris. Je peux quand même raccrocher où tu comptes passer l'après-midi là-dessus ? »

C'est elle qui raccroche. Évidemment. Quand je relève les yeux, Seamus soupire :

« Dire qu'on te disait diplomate »

« La diplomatie, parfois, c'est mettre les gens devant leurs propres contradictions », j'affirme. Ça fait sourire, Brunissande. « C'est tout mon karma, ça : je retrouve Lorendan, je trouve le moyen de vous mettre sur le coup, et c'est moi qui me fais surveiller comme un gamin de cinq ans ! »

« Et moi qui croyais qu'on avait fait ça ensemble », proteste mollement Brunissande.

« Le dis pas trop fort, sauf si tu veux rester longtemps dans la cage avec moi », je souris.

« Qui sait », elle répond en baissant les yeux sur l'échiquier. Je ne pense pas qu'elle le regarde vraiment parce qu'elle ne jouerait pas ce qu'elle vient de jouer.

Seamus me regarde la bouche ouverte et je décide de lui venir en aide.

« Conclus l'affaire, Seamus : la reine en H12 et elle est mat. »

« Harry ! », proteste Brunissande.

Moins d'une heure plus tard – personne ne trouve plus le moindre attrait aux échecs, Lorendan n'est pas revenu, et Brunissande et moi avons abandonné l'idée d'imaginer ce qu'il peut bien négocier pendant si longtemps - Severus appelle. Je place le sortilège de protection sonore autour de nous comme la première fois.

« Ils les ont eus. Ils sont en Amazonie péruvienne. On a une piste moldue – une exploitation forestière enregistrée au nom de Lavendin – les réseaux indiens l'ont localisée. Ils leur ont expliqués comment refaire des médailles pour finir de les trouver... Ils pensent que c'est une question d'heures. Ils sont en chemin... »

« Ok », je réponds, trop excité par tout ce que j'apprends, trop content et inquiet en même temps, pour poser des questions.

« Une chose qui me paraît importante : Cyrus a, paraît-il, beaucoup insisté sur la présence d'un certain Jérémie Lavendin en Europe – il serait parti consulter des experts en potions, en potions de catalyse. Je n'ai pas pu m'empêcher de faire le parallèle avec ce dont nous avions discuté... »

« Körbl », je réalise à haute voix. Expert, cousin de Kuno et donc d'une manière ou d'une autre de Lavendin... Trop de coïncidences.

«C'est aussi ce que je me suis dit », me révèle Severus. « Tu dois dire à Dora de l'interroger sur Lavendin. »

« Körbl a disparu », je lui apprends en retour.

« Intéressant », il estime avec ce self-contrôle que j'égalerai un jour – j'en fais le serment.

« Peut-être a-t-il rejoint Lavendin », je réfléchis tout haut.

« Peut-être que Lavendin l'a jugé un maillon faible dans leur histoire – je ne sais pas s'il sait l'évasion de Cyrus mais... c'est sans doute probable... »

« J'appelle Dora », je décide.

« Je n'ai pas mieux – je n'ai pas eu le temps de faire des recherches sur ce dont nous avions parlé – mais ton ami Cimballi semble être sur des hypothèses intéressantes... »

« Oui, il va nous revenir avec des trucs énormes », je confirme avant de couper la communication.

J'en suis à jouer avec mon miroir en réfléchissant à tout ce que je dois dire à ma mère - Körbl est un lien inattendu ; mais il y a ce Lavendin et ses recherches sur les potions de catalyse... il y a les statuettes et les médailles... il y a ceux qui utilisaient tout ça dans le relatif confort d'endroits comme Lo Paradiso... il y a aussi de brusques et mystérieux investisseurs suisses... - quand Brunissande s'éclaircit la gorge avec insistance.

« Harry, tu penses comme moi ? », elle me questionne avec un regard furtif vers Finnigan.

« C'est à dire ? », demande ce dernier, immédiatement en alerte.

« Je ne sais pas comment joindre les Sirénéens», je réponds à la première.

« Mais Aradia te répondra », elle remarque avec une expression de totale neutralité, relativement bien imitée.

J'opine en soufflant le nom de mon ancienne petite amie dans le miroir. Je tombe sur sa messagerie. Préférant être trop consciencieux que paranoïaque, et au mépris de la manière dont il m'a soufflé Ada, je souffle ensuite le nom de Lucca Astrelli. J'obtiens le même résultat.

« Ça ne veut rien dire : s'ils sont partis à Lo Paradiso, ils sont injoignables», je commente.

« Vous comptez me laisser longtemps dans le noir ? », se plaint Seamus.

« Ce n'est qu'une théorie », essaie de le calmer Brunissande.

« Fiametta », je décide. « Elle saura si Ada est partie là-bas.» Comme Brunissande opine, je lance l'appelle. La petite amie de Tiziano répond au bout de trois sonneries.

« Harry ! ça me fait tellement plaisir ! »

« Moi aussi », je lui promets avec sincérité. «Est-ce que tu sais où est Ada ?»

«Je croyais que tu lui avais parlé», elle répond l'air profondément surprise de la question, presque sur ses gardes.

« Elle t'a dit que j'étais son frère ?», je questionne pour vérifier qu'elle l'a bien appelé après moi. J'ai pris un ton détaché et badin que mon estomac n'assume pas totalement. Fia n'est pas dupe.

«Tu es définitivment uno cavaliere», elle me dit avec un sourire compatissant.

«Merci», je réponds un peu au hasard - c'est la petite-amie de Tiziano et je ne me vois pas égaler ce dernier en tant que cavaliere. «En fait, j'ai des infos sur ses investisseurs suisses, je voulais...»

«Ils sont tous partis à Lo Paradiso», elle indique avec facilité, sans doute rassurée que mon appel ait une raison objective. «J'ai failli les accompagner, mais Ada a dit que ce n'était pas nécessaire... qu'ils voulaient partir dès que possible - des gens occupés, très pressés...»

«J'imagine», je réponds sobrement. Brunissande lève les yeux au ciel de frustration. «Ils sont partis comment ?»

«Portoloin jusqu'au pied de la montagne...»

«La voie normale ?», j'enquête sans trop savoir si je n'espère pas qu'Ada les ait traînés sur la vire Agnelli. Ils pourraient tomber - quel dommage !

«J'imagine», elle répond de nouveau suspicieuse. «Qu'est-ce qu'il y a, Harry ?»

«Tu as un moyen de prévenir quelqu'un là-bas ? La mère de Lucca par exemple ?»

«Prévenir de quoi ?»

«Ce sont de mauvais sorciers, Fia. Sauf si je me trompe, ce sont des gens dangereux, sans scrupules, et ils ont une dent contre moi... Je pense qu'Ada et Lucca sont en danger !», j'avoue.

«Quoi !? Mais, les Sirénéens...»

«Les Sirénéens n'en savent rien», je spécule. «Préviens quelqu'un, Fia. Dis leur de se méfier», j'insiste avant d'ajouter la décision qui manquait : «J'arrive.»

«Tu.. Je... OK, mais... je veux y être aussi, Harry. On peut se retrouver au village, si tu veux !»

«Pourquoi pas», j'accepte en me disant que je pourrais toujours lui dire de rester en bas si besoin - Tiziano va être fou. «Mais surtout préviens-les et rappelle-moi si tu as des nouvelles. D'accord ?»

Je me suis levé en parlant et je prends ma veste qui est depuis ce matin sur une chaise.

«Oh là, oh là, qu'est-ce qui se passe ?», intervient Seamus avec autorité quand il me voit mettre le miroir dans ma poche.

«On a eu une idée d'où peut être Körbl», répond Brunissande.

«Là où il y a des statuettes, des herboristes et aucun Auror», je confirme.

«A Il Paradiso, la communauté libre lycanthrope d'Italie », complète Brunissande dans un élan de compassion pour Finnigan sans doute.

«Et ?», enquête Seamus.

«J'ai des amis là-bas et je ne vais pas les laisser seuls face au XIC», j'explique simplement.

«Harry, ta mère a dit...»

«... qu'elle ne pouvait se permettre d'avoir de nouveaux otages», je contre - et ça fait furtivement sourire Brunissande qui, elle aussi, a remis son imperméable.

«Harry, je ne peux pas te laisser faire ça !»

«Assomme-moi», je lui conseille en prenant le chemin de la porte.

«Appelle-la ! Harry, appelle ta mère», il me presse en me suivant. «Tu as une piste - est-ce qu'elle ne mérite pas de le savoir ?»

«Pour qu'elle m'oblige à rester là et à attendre ?»

«Merlin, Harry, appelle-la», insiste Seamus en se mettant devant moi, baguette sortie. Il fut un temps où j'aurais été sûr d'avoir le dessus sur lui - mais il est devenu Auror et moi, briseur de sorts. La raison impose d'en tenir compte.

«Que de temps perdu», je maugrée en obéissant quand même. J'espère vaguement que, prise par son enquête et ses audiences, elle ne répondra pas. Ce n'est pas mon jour de chance.

«Harry, si tu as des remords, ce n'est pas le moment», elle m'accueille d'une voix rapide ou feutrée. Au décor, je dirai qu'elle est dans la rue et qu'elle marche.

«Pas vraiment», je réponds un peu vite sans doute.

«Des nouvelles du B... de Severus ?», elle espère ensuite tellement simplement que, oui, j'ai des remords. J'inspire pour me donner du courage.

«Le contact est établi ; ils ont même un plan pour les localiser - en refabriquant des médailles», je décide de résumer. «Mais ce qui va t'intéresser c'est que Cyrus dit que, le cousin de Kuno, Lavendin est en Europe et sans doute avec Körbl.»

«Vraiment ?», elle s'intéresse effectivement. On va dire que je l'ai appâtée. Mais le plus dur reste à faire.

«Mãe, tu ne vas pas aimer mais j'ai une théorie - enfin plus qu'une théorie», je reprends. Merlin protégez moi ; elle va me massacrer. Son visage fermé à ma si subtile introduction en est la confirmation. «Ils sont à Il Paradiso...»

«Explique», elle lâche à contrecœur.

«Des statuettes, des plantes, personne qui surveille, des garous rêvant de trouver des investisseurs ouverts...», j'énumère pour la mettre dans l'ambiance. Elle hausse les sourcils, préférant garder le silence que de montrer son intérêt. «Aradia m'a appelé - des investisseurs suisses se sont fait connaître ce matin et ont demandé à aller à Il Paradiso. Tu l'estimes à combien, la probabilité que ce soit une coïncidence ?»

«Comment on va là-bas ?», est sa question suivante.

«Ça dépend qui», je réponds.

«Non, Harry, je ne vais pas t'emmener», affirme Dora avec autorité.

«Pas de souci, je ne comptais pas te proposer de venir non plus», je contre.

«Pardon ?!», elle s'exclame - elle s'est même arrêtée de marcher.

«Les Aurors ne sont pas les bienvenus, Mãe, et ce n'est qu'une théorie...»

«C'est plus qu'une théorie, Harry, tu l'as dit toi même. Et c'est sans doute un beau piège, quelles que que soient tes capacités...», elle essaie.

«Mãe, je vais y aller - je te préviens juste de mes mouvements», je la coupe - et, comme mon regard croise la baguette de Seamus, je précise loyalement : «Sous la pression tout à fait ferme de l'Aspirant Finningan, note bien ça dans son dossier, s'il te plaît.»

«Mais écoute-toi !», explose ma mère adoptive. «Tu te prends pour qui, à la fin ?! Tu sais quoi, tu sais le pire selon moi ? Je n'arrive pas à croire que tu ferais un coup pareil à Remus. T'oserais simplement pas. Tu ne me prendras donc jamais au sérieux ?!»

Je reste muet devant la forme et le fond de sa sortie. Elle a rarement été aussi véhémente et jamais aussi... directe et personnelle dans ses reproches. Je crois bien que je blêmis, en fait.

«Est-ce qu'on a le temps pour ça ?», je murmure désolé de l'ampleur de sa réaction - j'assume qu'elle s'inquiète, pas qu'elle s'estime bafouée.

«Non», elle concède, et ce n'est pas moins étonnant que sa sortie antérieure.

«Je ne peux simplement pas me pointer là-bas avec une bande d'Aurors, Mãe», je reformule plus prudemment.

Il y a un silence qui me donne envie de grimacer. Je me retiens de plaider, Seamus de respirer. Brunissande se mordille les lèvres avec une inquiétude qui me paraît malheureusement légitime.

«Admettons», articule finalement Dora - dit comme ça, ça n'a l'air de rien, mais dans les faits, c'est super inquiétant. Elle est plus Auror que mère, là, et je ne sais pas sur quel terrain je préfère l'affronter. «Donc, tu vas là-bas tout seul comme un grand, et tu tombes sur Lavendin et son cousin, peut-être accompagnés. Tu fais quoi ?!»

«Je... je ne sais pas, ça dépend...», je reconnais, dépassé par le changement de discussion.

«Tu n'as pas de plan», elle constate avec un détachement chirurgical qui ferait de la concurrence à Severus.

«J'ai une théorie et une piste», je réponds amèrement. «Le plan viendra après..»

«B'en voyons», elle gronde. «Tu n'auras pas à chaque fois autant de chance que dans la maison Teuffer, Harry, mets toi ça dans la tête !»

«Il s'agit d'abord et surtout de vérifier qu'ils sont là-bas», je plaide.

«Dis-moi donc, Harry, tu as quels moyens de communication avec Il Paradiso?»

«Les miroirs n'y fonctionnent généralement pas», je réponds en me demandant avec une pointe de ressentiment si elle le sait déjà ou non. «Les hiboux... je ne sais pas... Fiametta, une amie de Ada, doit les prévenir», je rajoute conscient de la faiblesse de ma réponse.

«Comment ?», elle insiste sans pitié.

«Je ne sais pas.»

«Donc, si tu vas là-bas, tu ne peux ni confirmer la présence de Lavendin, ni coordonner sa capture, ni appeler de l'aide», elle conclut. «Tu vas servir à quoi? A part augmenter le nombre de personnes en danger ?»

Brunissande se mord franchement les lèvres de dépit. Seamus retient un sourire narquois du gars qui n'aimerait pas être à ma place. La reine s'est déplacée et, à mon tour, je suis mat. OK.

«Tu as un plan ?», je m'enquiers de la voix la plus neutre que je peux maîtriser.

Dora opine trois fois sans rien dire, comme si elle se confirmait quelque chose à elle-même avant de répondre :

«Admettons que tu ailles vérifier ta théorie, Harry. D'abord, tu n'y vas pas seul !» Je vais répondre, mais elle est plus rapide : «J'imagine que mademoiselle Desfées n'envisage pas de te laisser partir sans elle au secours d'Ada.» Je rougis. «Je préfère penser que tu te sens responsable de sa sécurité et laisser tomber l'affaire. Finnigan vous accompagne - ange gardien, c'est son boulot. Foote vous rejoint dès que possible avec un portoloin...»

«J'ai dit pas d'Aurors, Mãe», je tente de lui rappeler.

«Et moi, je ne te laisse pas aller là-bas sans cavalerie : tu es la meilleure proie existante au monde pour Lavendin à qui ton frère vient d'échapper une fois de plus», elle me rappelle. «Et je compte même là-dessus : il sera tellement content de sa potentielle revanche qu'il commettra peut-être une erreur... »

La complexité de son analyse me laisse sans objection articulable.

«Tu vas donc là-bas en éclaireur ; tu as la connaissance du terrain. Mais tu as une arrière-garde suffisamment nombreuse et aguerrie pour nous tenir au courant, maintenir le contact avec toi et, éventuellement, intervenir... Si ta théorie se révèle malheureusement vraie.»

«Tu ne serais pas contente qu'on les retrouve ?», je m'étonne sincèrement.

«Ils ont combien d'heures d'avance, selon toi ?»

«Quatre, je dirais.»

«Espérons que tu n'arrives pas trop tard, Harry.»

ooo

Voilà, voilà, comme promis, confrontation quasi-finale des deux côtés...

Les paris sont pris sur le nombre de chapitres final...

Le suivant s'appelle Des coups inattendus et des visions souhaitées

Il retrouve Cyrus dans la forêt amazonienne...

Avec un peu de chance, Margot aura un compte (private joke)