On voudrait faire le bien
On s'contente du pire
Des déchets du destin
Entends-le qui soupire
Que ces coeurs sont de marbre
Se lamente la voix
Que s'insurgent les arbres
Les baleines ou les rats
Imbert Imbert Machine à vivre
84. Cyrus Des interprétations et des espoirs
Paulsen organise l'évacuation : Diniz et moi escortons les blessés avec le premier portoloin amené par les Aurors. Aesthélia et Tiago nous accompagnent pour organiser la saisine des autorités brésiliennes – malgré leur fatigue visible, ils ne semblent pas envisager de repousser. Ginny viendra ensuite avec Cristo, qui a du mal à nous laisser partir. Ron et son chef doivent venir après avec les prisonniers. Même si ces transports s'échelonnent à moins de cinq minutes, je n'ai pas le temps de les voir arriver. Je suis happé par Diniz dès notre arrivée. Je ne proteste pas – je ne veux pas être séparé de Remus.
Les heures qui suivent je ne sors que trois fois de la chambre de mon père. Ginny qui m'a rejoint m'accompagne à chaque fois – de toute façon, elle ne semble pas envisager de lâcher ma main. La première est pour permettre à Bettany, dont le bras qui souffrait d'une fracture simple semble réparé, de faire des prélèvements sur ma blessure afin de déterminer le poison utilisé et de concocter un soin.
« Tu veux m'aider pour la potion ? », elle propose quand elle a fini.
Mon premier réflexe est de lui dire que je m'en fiche. C'est assez vrai. Mais je croise le regard critique de Ginny, et je reformule plus poliment mon désintérêt :
« Tu as besoin de moi ? »
« Ça dépend des analyses », reconnaît Bettany avant de rajouter presque à son corps défendant :. « Mais, t'es un sacré maître des potions... ! »
« Je ne suis pas un maître... », je proteste. Il n'y aura jamais qu'un « maître » des potions pour moi : il s'appelle Severus Rogue et tous les autres sont des gamins qui essaieront toujours de l'égaler. Autant que je sache, ça vaut pour moi, pour Drago et pour tous mes condisciples de la fac passés par Poudlard.
« Ça lui fera du bien », estime Ginny avec le même respect pour mon libre-arbitre que si j'avais cinq ans. Je proteste visuellement. « Tout ce qui pourra t'occuper l'esprit est bienvenu », elle argumente.
« Si c'était pour... », j'essaie donc verbalement de lui expliquer la nature profonde de mes priorités.
« Est-ce que Remus voudrait te voir refuser de te soigner à cause de lui ? », contre ma fiancée avant même que je finisse.
« C'est bas, ça, Ginevra », je marmonne.
« Il viendra », affirme Ginny pour Bettany qui n'ose s'en féliciter.
De retour dans la chambre, je refuse obstinément de discuter avec elle, et Ginny finit par sortir proposer son aide ailleurs. Elle revient pour me dire qu'un Auror brésilien est venu tout exprès de Belem prendre ma déposition.
L'homme jeune, bien né et bien bâti a vite l'air totalement incrédule devant l'ampleur de ce que je lui raconte, et pourtant je me contente du factuel – enlèvement, meurtre de notre piroguier, travail forcé sur des potions secrètes, évasion rocambolesque, sauvetage par Tiago et mon père qui est depuis dans le coma. Je lui épargne mes découvertes théoriques, la fabrication de médailles en pleine forêt ou le paranoïa qui m'étreint depuis et me fait voir partout des espions à la solde de Lavendin. Lui m'apprend qu'avant même de m'entendre, la Division des Aurors de Brasilia a accédé à la demande d'extradition de ses homologues britanniques. Elle a eu raison – l'Espagne vient de protester trop tard contre l'extradition de sa ressortissante, Hermosa. La Bulgarie n'a pas été aussi prévenante avec Vassili.
« J'espère que Dora réussira à leur coller le procès qu'ils méritent », commente Gin alors que nous revenons à la chambre de Remus où rien n'a changé. Évidemment.
« Pas que ça lui rende la santé », je réponds, leur resservant leur putain d'argument.
Je n'en veux pas à Ron de m'avoir empêché de massacrer Hermosa, telle n'est pas la question. C'est juste le fait qu'ils utilisent Remus pour lui faire dire ce qui les arrange qui m'agace. Et lui-même n'apprécierait pas, s'il était en état de s'en rendre compte, croyez-moi !
« Diniz dit que chez n'importe quel humain, un coma devient éventuellement dangereux au bout de dix jours. Mais on a vu des comas durer des mois et les gens se réveiller simplement guéris. Chez un sorcier, on peut rallonger de cinq jours la période normale. Nul ne sait pour un lycanthrope – mais Diniz ne voit aucune raison que ça soit moins que pour un Moldu », avance doucement Ginny, appuyée contre mon épaule.
« Il dit lui même qu'il n'y connaît rien ! », je grommelle.
« Je dirais plutôt qu'il en connaît assez pour se méfier du mal qu'il pourrait faire », elle contre, et je ne trouve rien à rajouter.
Moins d'une demi-heure plus tard, on vient nous chercher parce que Severus appelle par cheminée internationale.
« Ne le prends pas mal, mais je m'attendais à Mae », je lâche en le voyant. Pour être précis je redoutais plutôt que ça soit elle - lui dire pour Remus ? En serai-je même capable ? Laisser un autre le faire ? Pas mieux.
« Je n'arrive pas à la joindre – ni elle, ni Harry, ni les Aurors partis avec elle en Suisse », m'apprend Severus avec l'air de se demander s'il doit m'accabler ou pas. « Disons qu'elle m'a appelé en fin d'après-midi hier pour me dire que Harry avait une piste pour Lavendin à Lo Paradiso, en Italie, et qu'elle essaierait de le rejoindre dès que possible... Je n'ai pas de nouvelles mais c'est le petit matin, ici...»
« Les miroirs ne passent pas à Lo Paradiso », je me souviens brutalement.
Harry a dû me le dire. Je suis confusément déçu de les savoir injoignable : je n'aimerais pas leur apprendre la nouvelle pour Remus, mais les avoir à mes côtés serait sans doute la seule façon de rendre ce cauchemar supportable.
« Ceci explique peut-être cela », admet posément Severus.
« Qu'est-ce qu'ils ficheraient là-bas », je soupire, exténué devant cette nouvelle complication. Jérémie chez les garous ? Quel conte pour fillette ! Harry sur ses traces ? Et Mãe qui le laisserait faire ? N'importe quoi !
« De statuettes et des gens qui savent s'en servir, d'après Harry », indique sobrement Severus.
« Je vois », je commente sombrement. Les statuettes... ces satanées statuettes avec leur potion de catalyse... la magie de lune... est-ce que je ne suis pas poursuivi quelque part ? Est-ce la vengeance des savoirs traditionnels sur ceux qui veulent les réduire à une série d'étiquettes ?
« Remus est blessé, m'a-t-on dit », il comprend. Je ne peux qu'acquiescer - une petite voix égoïste se réjouissant même que la nouvelle soit connue sans que j'ai besoin de m'occuper de sa distribution. «Ce n'est nullement ta faute, Cyrus. »
« Pardon ? »
« Il est venu à l'aide de son fils qui avait été enlevé par des fous », il énonce. « Tu n'es pas allé inconsidérément te mettre dans une situation impossible, Cyrus. Pas cette fois. Et il a fait ce que fait tout père quand son enfant est en danger. S'il meurt pour que tu vives longtemps et libre... ai-je besoin de répéter de tels poncifs ? »
« Je ne veux pas qu'il meure », je pleure d'un coup, la tête entre mes mains. La main de Ginny est immédiatement sur mon épaule.
« J'ose l'imaginer », il commente sévèrement.
« Ils disent... ils disent qu'ils ne peuvent pas aider sa magie, qu'elle est trop différente... trop... », je continue quand même.
« … dépendante de la Lune », il complète avec ce calme hautain que détestait Sirius. Moi, ça me rassure.
« Tu connais quelqu'un qui pourrait, toi ? », je me prends à espérer – Severus a su me créer moi, aider Remus pendant ses transformations, que ne peut-il pas ?
« Je vais y réfléchir avec Susan... Elle va rappeler Diniz pour avoir des détails », il répond, et un espoir totalement déraisonnable m'emplit soudain.
« Merci », je souffle.
« Imagine bien que j'aurais fait ça pour lui sans que tu me le demandes ! », il maugrée.
« Je sais », je promets avec sincérité.
Les heures qui suivent je ne saurais les raconter dans l'ordre. On me fait manger, on m'oblige à m'allonger. Je n'arrive pas à fermer les yeux. Ginny est là tout le temps. Rien ne change. La nuit tombe et le soleil revient, comme pour bien dire que la vie continue. Sans Remus. J'en suis là dans mes pensées défaitistes – aucune nouvelle de Poudlard ou de Mãe, quand Bettany vient me chercher.
« Pas trop la tête aux potions », je marmonne.
« Pas réellement besoin », répond Bettany, avec un embarras un peu curieux. « C'était pas grand-chose en fait... je l'ai préparée toute seule... », elle explique, un flacon dans la main. C'est blanc laiteux. Ginny est immédiatement sur ses gardes, je le vois. Et Bettany s'en rend compte. « Un simple antidote – on peut en refaire ensemble si tu – vous voulez ! », elle recule.
« Non », je dis en tendant la main.
« Cyrus ! », proteste Ginny.
« Si elle avait voulu me tuer, me défigurer ou quoi que ce soit de cet ordre, je ne serais pas là », j'argumente. « Elle vous a pris comment, Hermosa ? »
« Par surprise... », souffle Bettany en secouant la tête. « On entendait les combats, de loin. Cristo ne tenait pas en place – il voulait aller voir – et Aesthélia parlementait avec lui. Le ton a monté... Elle nous a entendus et nous, on ne l'a pas entendue arriver... », elle raconte avec un fatalisme agacé. « Tu vois, il méritait bien une baffe », elle rajoute un peu comme une blague.
« Non », je réponds en la regardant. « Non, j'ai perdu les pédales et j'en suis pas fier. »
Bettany hausse les épaules et pose le flacon sur le meuble entre nous.
« Faut que je me repose – ordre du docteur... Faudrait que t'en mettes toutes les heures pendant six heures... pour être sûr... »
« Ok », je réponds.
Elle va sortir et puis se ravise.
« Cyrus... comment dire... Le poison va sans doute laisser des traces indélébiles »
« Quoi ?! », s'affole Ginny en bonne gardienne du temple.
« Rien de grave », s'empresse d'ajouter Bettany, « Il – il risque de garder une cicatrice... c'est tout ! »
« C'est tout ? », s'offusque ma fiancée.
« Une cicatrice ? », je vérifie. Bettany opine, nerveuse mais sûre de son diagnostic. « C'est sûr », je rajoute.
« C'est aussi bien qu'elle se voie », elle souffle avant de s'enfuir précipitamment.
On reste Ginny et moi d'abord interdits par cette sortie. Et puis le sens profond émerge, complexe, et en même temps évident, incontournable. Combien de cicatrices invisibles mais indélébiles allons nous garder de cette histoire ? Il suffit de poser les yeux sur Remus pour le mesurer.
« Elle va avoir du mal à s'en remettre », commente Ginny avec une empathie nouvelle.
« Ça dépend de Joachim », je juge à haute voix.
« Pas d'Aesthélia ? »
« Aussi mais Aesthélia... Aesthélia sait pardonner », je murmure. Je sens immédiatement que j'ai une fois de plus impressionné Ginny au-delà du souhaitable. Je lui prends la main. « Surtout, Joachim serait un avenir... je dis pas l'homme de sa vie, mais un truc qui la ferait aller de l'avant... Aesthélia est juste une vieille chercheuse ronchon qui croit tout savoir... »
« Je vois », s'amuse Ginny pas totalement dupe mais contente que je parle d'avenir.
oo
J'en suis à ma troisième application du baume de Bettany. La plaie a cessé de suinter et de brûler mais elle est encore rouge et luisante lorsque je me regarde dans la glace. Ça me fait penser à coups sûrs à Harry, bien sûr. Une cicatrice magique... pour ne pas oublier... Je me sens près d'une nouvelle compréhension des ressorts profonds de mon grand frère aux yeux verts.
J'en suis là dans mes pensées quand la porte s'ouvre de nouveau, et c'est tout un groupe qui pénètre dans la chambre. Un groupe épuisé mais sain et sauf : Aesthélia, Joachim, Bettany et Cristovao, accompagnés de Ron. Aucun des adultes n'ose proférer un son devant la silhouette de Remus dans son lit.
« Il... il va comment ?», souffle Cristo très très bas.
« Pareil », je réponds laconiquement et puis je croise ses yeux tristes et je me sens lamentable. « Je n'aurais jamais dû te frapper, Cristo. J'étais... fou de douleur – ça n'excuse rien mais je te demande pardon... »
«Aesthélia dit que tu étais à bout de nerfs », m'apprend Cristo avec sérieux. « J'espère qu'il va s'en sortir », il rajoute avec ferveur.
«Merci », je réponds en me forçant à lui sourire. « Je ne... Je m'excuse vraiment pour la gifle, ok ?», j'insiste.
« Pas moi », intervient Ron qui est debout près de la porte, les bras croisés. « Elle m'a fait beaucoup de bien. Je crois que j'en avais envie depuis longtemps... », il rajoute en étirant sa main comme pour en tester la solidité et la souplesse.
Je le regarde, d'abord interloqué, et ses yeux me disent qu'il espère que j'entends la vérité.
« Je veux bien le croire », je décide de rentrer dans son jeu.
« D'ailleurs, je pourrais remettre ça, si tu te remets à être insupportable », il continue.
« Si Harry l'apprend, tu vas déchanter », je réponds, et tout ceux qui connaissent l'ensemble des protagonistes ravale un rire respectueux de leur environnement.
« Ça fait du bien de te voir comme ça », souffle Aesthélia en venant me prendre l'épaule.
« Il... je lui dois ça », je réponds avec un geste minuscule pour mon père allongé immobile dans le lit. Sa jambe est réparée, ses cicatrices ont disparu. Juste il ne se réveille pas. Saloperie de lycanthropie...
Joachim se dégage alors du fond de la salle pour souffler : « On peut essayer un truc, Cyrus... » - Je n'ose même pas lui répondre. « Mauricio », il rajoute simplement.
Le jeune initié qui voyait la maladie, je me rappelle. Il me semble que c'était dans une autre vie.
« Il verrait quoi ? », je coasse.
« Lui seul peut le dire », remarque Aesthélia avec patience.
« Diniz... il en pense quoi, Diniz ? », je veux savoir ensuite.
Aesthélia pèse lentement sa réponse – je sens qu'elle choisit les éléments qu'elle accepte de me livrer :
« Il croit plus en l'expertise de la femme de Severus – elle parle d'une médecine qu'il connait et pratique», elle explique. « Mais il a vu trop de choses ici que sa science n'expliquait pas pour refuser une vision... Je pense ne pas trahir sa pensée en disant qu'il ne voit pas de risques à faire cela... voire il pense que ça t'occupera... »
M'occuper ? Ils n'ont donc que cela en tête ? On dirait que je suis un môme encombrant !
« Bah, si vous voulez, je peux interroger les prisonniers », je grommelle.
« Reste donc dans l'ethnomagie », estime Ginny.
Ça fait de nouveau sourire dans la pièce.
« Et Mauricio s'est proposé », ajoute Bettany.
« Il a vu que tu avais besoin de lui », intervient Cristovao avec la foi de l'enfance. Je voudrais la lui voler.
«Je lui demande de venir ? », s'enquiert Joachim, et j'acquiesce lentement. « Je m'en occupe tout de suite », il promet en me serrant le bras comme pour me féliciter d'une décision difficile.
« Tu y crois, toi ? », je questionne directement Aesthélia quand il est sorti.
« Susan et Severus écument les bibliothèques magiques ; le copain de ton frère, l'Italien... »
« Tiziano », je précise.
«… voilà, les aide... Nous, on peut voir ce que la magie amazonienne peut pour lui... Nos ravisseurs avaient l'air de croire que des passerelles étaient possibles », elle me rappelle.
« Et la lune...l'importance de la lune... », je rajoute, content d'avoir mes propres raisons d'y croire.
« … et sans doute mieux prise en compte par la magie amazonienne que par les grimoires de magie classiques », elle complète.
Tout le monde opine dans la pièce, même Ginny et Ron.
« On a décidé, Bettany et moi, d'écrire le maximum de notes sur tout ce que nous avons observé avant que nos mémoires s'estompent... », reprend Aesthélia après un temps de réflexion.
« Quel malheur qu'on ait perdu un certain journal ! », je grince un peu sans réfléchir. Bettany s'empourpre.
« … je pense qu'un recueil de nos mémoires par pensine est également une bonne idée », continue Aesthélia sans me faire l'honneur de relever ma maladresse. « Si tu veux te joindre à nous... »
Je regarde Remus et je n'ose pas répondre.
« Quand tu voudras... », rajoute ma marraine avec beaucoup de compassion dans la voix.
« Ok », je promets mollement. Mes yeux tombent sur Cristovao. « Qu'est-ce que vous faites de notre pro en technologie moldue ? », je questionne avec affection.
« On est allés voir son oncle », répond doucement Aesthélia en posant sa main sur l'épaule du garçon qui a l'air embarrassé de se retrouver au centre de la conversation. « On procède par étape et je l'ai officiellement embauché comme apprenti ramasseur de plantes... J'ai insinué que j'étais prête à faire plus... mais il faut leur laisser le temps de se convaincre que c'est une bonne idée pour tout le monde...»
« La magie pourrait accélérer les choses : ils pourraient l'oublier et se convaincre qu'ils sont d'accord », je remarque – pas envie que quoi que ce soit de plus prenne un temps indéfini.
«Tu veux que j'enchante tout le village ? Il y aura toujours quelqu'un pour se rappeler de qui il est le neveu», elle s'agace ouvertement. « J'aimerais qu'ils se convainquent eux-mêmes que c'est une bonne idée – quand les choses seront un peu plus réglées ici, nous partirons quelques temps à Rio et la distance aidera peut-être... »
« Tu as raison », j'admets.
Diniz entre alors et s'étonne ouvertement de notre petit attroupement.
« C'est une chambre de malade, pas un salon pour discuter ! », il nous gronde avec autorité. « Sortez donc tous, j'ai besoin de faire quelques mesures pour Susan ! »
« Elle a une piste ?! », j'enquête immédiatement. Deux espoirs en moins d'une heure, est-ce possible ?
« Dehors, Cyrus », il me répond avec un air qui me fait penser à Pompom dans ses meilleurs jours.
On obéit tous.
« On va trouver quelque chose », me souffle Aesthélia en me prenant le bas. « Mauricio, Susan, Diniz... quelqu'un va trouver ! »
« J'espère », j'avoue sans craindre de paraître jeune et faible.
« J'ai redit à la Division qu'il fallait obtenir d'Hermosa de dire ce qu'elle a fait exactement... Le Prior incantem n'a rien donné parce qu'elle s'en est pris aux filles ensuite », nous apprend Ron.
Je me rends compte que je n'avais pas réfléchi à la question sous cet angle et ça m'agace. Sirius n'a t-il pas été Auror ?
« Et alors ? », je m'intéresse.
« Alors, Hermosa refuse de parler. Elle prétend n'avoir rien fait – quand elle accepte de répondre à une question. Elle dit que c'est un coup monté de toutes pièces, qu'elle est une victime », il nous apprend avec un flegme que j'admire. « Et les autorités espagnoles en rajoutent : Hermosa est une pauvre jeune fille, quasiment retenue contre son gré par Vassili qui n'a pas de père ex-ministre de la magie pour le défendre... Shacklebolt pense néanmoins que les preuves sont trop nombreuses pour qu'il cède. Greengrass et la Coopération magique ne le demandent pas encore de toute façon... »
« Albus ? », j'enquête logiquement.
« Sans doute – tu es mieux placé que moi pour en avoir la confirmation », répond mon beau-frère avec un haussement d'épaules.
« Et ma mère, et Harry ? », je continue, repensant aux informations de Severus.
« On sait indirectement que le lieutenant a requis l'aide des Aurors de Turin pour une intervention à Lo Paradiso... », il commence apparemment plus touché par cette information-là que par le refus de coopérer d'Hermosa.
« Pardon !? », je m'exclame – des Aurors à Lo Paradiso ?! Instinctivement, je me suis retourné vers la chambre de Remus comme si l'énormité de l'information allait le sortir de son comas.
« Shacklebolt est assez agacé de l'apprendre par la Coopération magique », me répond Ron, jugeant les faits selon ses propres critères politiques. Pas qu'il ait tort, évidemment. « Je crois qu'il va poser une série de questions quand il va la coincer dans son bureau... »
Je ne réponds rien, assommé par l'ampleur de ces nouveaux développements – des risques politiques, des affaires lycanthropiques... en sortirons nous ?
« Pas que ça soit le plus important », concède Ron tout seul.
« Non », je concours.
Ooo
Mauricio vient le lendemain matin. Très tôt. Il est habillé de blanc. Joachim l'accompagne mais se tient en retrait. Ginny se lève avant moi – je crois qu'elle sent comme moi l'aura de Mauricio – presque plus grande que lui, étouffante.
« Merci d'être venu », je souffle.
« Il suffisait que tu le veuilles bien », il répond. « J'ai vu... j'ai vu un homme-loup tomber au cœur du grand fromager... tout au cœur... Je ne savais qui cela ça pouvait être... Devais-je le chercher ? Et puis je t'ai vu, toi, Cyrus... avec tes questions et ta plume magique qui écrit les mots... tu pleurais l'homme-loup... La rivière, après avoir parlé de votre disparition, disait que Tiago vous avait retrouvés... Je me suis mis en chemin... »
« C'est bien », je ponctue sans rien trouver d'autre à dire.
« Tu sens ? », il questionne. « La vision est là, chaque minute plus grande et plus oppressante... je ne peux plus penser à rien d'autre... »
« Tu vois quoi ? », je le presse d'une voix blanche.
« Que je suis au bon endroit, là où je devais venir.. là où le loup est tombé... »
Je me tourne vers Remus.
« C'est mon père », je murmure. « Pas mon père biologique », je rajoute parce que je suis sûr que la vision le dira. « Mais le seul père que j'aurais jamais... »
Mauricio me sourit comme si je ne lui apprenais rien.
« Je peux m'asseoir ? » il demande en montrant le pied du lit.
« Évidemment », je réponds, écartant la possible protestation de Diniz.
Sans doute d'accord avec moi, Ginny, se place près de la porte comme une tend doucement une main vers Remus et ferme les yeux.
« Il est très loin et il ne me connaît pas », il souffle. « Viens avec moi », il rajoute en me tendant son autre main. Je la prends. Les images viennent tout de suite après, un peu comme pendant l'initiation. Elles me font penser aux débris d'arbres portés par une rivière après une tempête. Elles passent sans ordre.
Je vois le fromager, centre du monde. Il est immense, on n'en voit pas les extrêmités et pourtant je sais qu'il porte de nombreux fruits. L'arbre pleure sur le corps d'un loup – je sais que les arbres ne pleurent pas, mais ça ne change rien.
Je vois ensuite Hermosa et sa joie mauvaise quand elle prend Remus par surprise. C'est net comme si je me trouvais en mesure d'intervenir. J'ai peut-être envie de le faire. Je n'ai pas le temps.
Je vois Remus inquiet pour moi : j'ai neuf ans ; j'ai vingt ans ; j'ai treize ans ; je sors de la Chambre des secrets ; j'essaie la feinte Wronsky ; je vais à la rencontre de Nero-Regulus mourant ; je suis prisonnier, encore une fois ; je suis allé au secours de Harry au troisième étage de Poudlard ; je me suis tordu la cheville en courant sur la plage...
Le loup cherche ma trace, la nuit, le jour, dans un château, dans une forêt feuillue comme on en trouve à Poudlard... dans l'eau du fleuve... qui sont ses larmes... Dora est là et lui donne sa force... les jumeaux sautent dans ses bras. - il ne veut pas qu'ils sachent son inquiétude ou son soulagement...
Je ris... Harry secoue la tête... une moto volante manque de s'écraser sur les marches de Poudlard... le loup boite... Hermosa pointe sa baguette et sa main ne trouve pas assez vite la sienne...
J'étouffe. A la périphérie de ma vision, je vois Joachim pousser Ginny vers moi. Elle prend ma main. Je respire mieux. Sa force me soutient, les images reviennent.
J'escalade le tronc du fromager, ça n'en finit pas. Ginny est avec moi. Il me semble qu'elle me porte. Quand on arrive en haut, c'est la nuit. Une nuit étoilée. Il y a la Croix du Sud, et je lui demande de l'aide. Elle prend une forme de loup et se met à courir dans le ciel. Elle saute d'étoile en étoile, et je suis sur son dos. Ginny est invisible et pourtant elle est là. Harry m'appelle. Kane et Iris jouent à cache cache entre les nuages. Ils se lancent un ballon rouge. Sur une étoile, il y a une louve, et je sais que c'est Ada... l'amie de Harry et elle pleure... De nouveau, j'étouffe...
« Continue », souffle Mauricio, « n'arrête pas...toi seul sais où chercher ! »
Moi seul – j'ai envie de protester qu'il est censé être celui qui sait ! Ginny me presse la main et je décide d'essayer encore de regarder de nouveaux cette inquiétante voûte céleste qui emplit mon esprit.
Il n'y a plus d'étoiles. Le ciel est noir et, en même temps, éclairé... Je tourne la tête...La lune, pleine entière... elle m'éblouit… des loups hurlent sa beauté... Ils sont minuscules... rigides aussi... métalliques... comme des jouets de métal anciens moldus...Kane et Iris surgissent de nulle part et racontent une histoire qui se passe à Venise... Ils sont les sangs de lune et pas moi, ils ne cessent de répéter ça, et ça m'agace.
La lune disparaît et les jouets loups prennent des formes d'hommes... et de femmes... Une de ces femmes grandit... je ne la connais pas... Ada la connait, me dit Harry penché sur un chaudron... Je le cherche... il est nulle part... ou là bas, en train de courir avec les loups... ses yeux verts deviennent des étoiles...
Et je tombe...
Au cœur du fromager.
Le loup a disparu.
Il y a un chant... et ce chant me porte... physiquement... comme une rivière... Amilcar apparaît logiquement avec une pirogue... puis il disparaît, et je ne suis pas étonné...
Le chant emplit mes oreilles et mon esprit...
Il me parle de la lune qui disparaît et qui revient...
….qui est plus faible que le soleil et pourtant plus forte aussi...
Il me dit qu'il peut sauver mon père... que le sang de la lune sera le plus fort...si nous arrivons à le faire retentir au cœur du fromager.
oooooo
Un gros pas en avant tout ça, non ? La suite s'appelle Des formes d'héroisme, confié à Harry au coeur de Lo Paradiso.
