Playlist

Quand j'étais dresseur de hasards dans un cirque d'ailleurs

Lo' Jo, Dresseur de hasards.

89 Harry Des tensions scientifiques et des jeunes diplomates

Après mon audience, je rejoins lentement les ambassadeurs de Lo Paradiso dans le bureau de mon grand-père. J'ai besoin d'un moment à moi avant de passer à plus de diplomatie que je ne viens d'en faire preuve dans le bureau d'Amélia Bones. Je suis tombé dans le piège tendu par l'avocat avec une facilité qui me déconcerte - et qui dit sans doute ma fatigue, ou ma fragilité sur certaines questions. Je n'en sais rien. J'espère que Cyrus a été plus circonspect que moi.

"Harry ! Nous commencions à croire que nous allions manger sans toi", m'accueille chaleureusement Grand-père quand son secrétaire me fait entrer.

"Il ne fallait pas m'attendre", je réponds avec une certaine indifférence - les gens ont faim? Tant mieux pour eux.

"Ça ne s'est pas bien passé ?", il s'inquiète immédiatement.

"J'imagine que tu sais que les avocats du XIC voudraient me faire passer pour un affabulateur?", je soupire - mais si Paulsen l'anticipait, c'est que tout le Ministère s'y attendait, non ?

"Je n'aimerais pas être à leur place", commente lentement Grand-père avec cette infinie compassion qu'il a pour tous les êtres vivants, même les injustes, les hypocrites, les arrivistes ou les prétentieux. "Leurs clients sont globalement indéfendables, bien que riches, jeunes et intelligents..."

"Ils disent que tu inventes ?", s'inquiète Aradia, maintenant, sans doute porte-parole de ses compagnons.

"On n'a pas parlé de Lo Paradiso", je la rassure tout de suite, "mais de l'incendie de la banque de Genève et de l'enlèvement de Sorenzo Lorendan... Ils insinuent que j'ai grossi, voire inventé, l'affaire pour me rendre intéressant et que j'ai une famille suffisamment connectée et puissante pour transformer mes fantasmes en réalité..."

Le regard furtif de Lucca vers mon Grand-père montre tout le potentiel de cette ligne d'attaque.

"Je les ai sans doute aidés en me sentant obligé de me justifier", je rajoute, " Paulsen m'avait bien prévenu pourtant : il vaut mieux répéter sans fin ses accusations que se justifier..."

"Tu n'as aucune expérience de ce genre de combat", sourit Albus avec simplicité. "Est-ce que Dawn ou Dora ont paru inquiètes ?"

"Disons que Bones a eu l'air excédée à la fin par leurs attaques... et puis, il reste cet après-midi...", j'espère à haute voix.

"Tu ne dois pas oublier que Florence et Genève ont déjà jugé les charges suffisantes. Le Magenmagot britannique revient sur ces évènements non parce qu'ils relèvent de sa juridiction mais parce qu'ils aggravent les trafics et les agressions dont le XIC s'est rendu coupable sur le sol britannique", rappelle Grand-père. "Sans parler de l'affaire brésilienne..."

"Il va y avoir plusieurs procès", comprend Livia - et elle l'approuve, je crois.

"Ça me paraît inévitable. ll n'est pas sûr que les charges soient partout les mêmes ou les sentences compatibles. Je crois que mes services vont devoir suivre tout ça pendant des mois", développe Grand-père avec un certain entrain - moi, ça me donne envie de m'enfuir très loin.

"Mais ils ne vont pas s'en sortir", veut savoir Aradia.

"Pas partout et complètement, non, s'ils s'en sortent quelque part", estime Grand-père.

La tension baisse d'un cran.

"Il est totalement impossible de dire que vous inventez le fait d'avoir été enlevés, d'avoir des membres de votre communauté assassinés et la moitié de votre village brûlée", je renchéris en me tournant vers les trois loups-garous.

"Il est peu probable en effet qu'ils essaient cette ligne-là", estime Grand-père.

"Ils ne vont pas les attaquer sur leur lycanthropie", je m'agace.

"Ils ne sont pas gênés à Genève", rappelle amèrement Lucca.

"Mais pas ici, pas dans le bureau de Bones, pas dans le pays de Remus Lupin", je conteste.

Aradia, Livia et Lucca n'osent me contredire mais ils sont surpris que Albus approuve ma formulation.

"Non, je ne pense pas que Bones les laisserait faire. Nous en avons parlé hier dans le bureau du Ministre. Si la prise en compte des aspects diplomatiques est importante, si nous souhaitons sauvegarder nos relations avec les Suisses, nous n'accepterons pas d'arguments basés sur la nature même des êtres magiques en cause..."

"L'absence de Remus... - j'ai oublié de demander à Molly ou Arthur, qu'est-ce qu'on en dit ?", je m'inquiète soudain. Est-ce que la liste des choses auxquelles je devrais penser ne dépasse pas les devoirs les plus longs que j'aie jamais écrits ?

"Il est très blessé et intransportable - la localisation reste floue: un hôpital brésilien ; mais il est possible qu'à la suite de la décision du Magenmagot, certains aient envie d'en savoir plus, de l'interviewer par exemple..."

"Il va falloir le rendre introuvable", je décide.

"Je ne sais pas, Harry", m'oppose mon grand-père comme à regret. "Vous aurez besoin de calme, je m'en rends bien compte, mais trop le cacher va exciter les imaginations... Je propose que nous en parlions après la décision du Magenmagot, avec Dora..."

"Et si on le trouve d'ici là ?"

"Quel problème, Harry ? Il est dans le coma ; Diniz Marin est sans doute tout à fait capable de calmer les curieux, de rendre l'information peu intéressante... Ce que nous devons craindre ce n'est pas la vérité mais l'imagination - ce que des esprits échauffés pourraient inventer en l'absence de faits objectifs..."

Je rumine ses arguments sans réellement y trouver à redire. Livia me prend le bras avec une compassion assez maternelle :

"Un jour, je serai fière que Lo Paradiso accueille la famille Lupin pour une fête... Il y a beaucoup de bonnes choses à construire à partir de toutes ces épreuves... la coopération avec la Fondation, la reconnaissance par les autorités sorcières de Florence... déjeuner avec lo professore Dumbledore...", elle énumère, comme on invite à la patience.

"C'est gentil de ne pas me rappeler combien je vous ai fait courir de risques !", je marmonne.

"Tu les as vécus avec nous", estime Aradia avec un regard qui me fait du bien. "Personne ne te reproche rien ; nous aurions dû attendre d'avoir plus d'informations sur ces investisseurs..."

"C'est bien pour cela que je comprends et approuve votre décision d'élargir très progressivement les relations de Lo Paradiso avec le monde extérieur", commente Grand-père reprenant visiblement la discussion là où ils en étaient quand je suis entré.

La porte s'ouvre alors de nouveau sur le secrétaire :

"Professeur, j'ai installé vos invités dans la salle à manger, si vous voulez bien les rejoindre... "

"Des invités ?", j'interroge.

"Ton ami Tiziano et sa charmante fiancée", annonce Grand-père l'air ravi de lui-même. "Ils me font l'honneur d'amener à ma table Nikomaka Girasis... Il me semble que nous allons avoir une conversation passionnante !"

"Girasis ?!", je m'étonne tellement que je crispe un peu les lycanthropes - ils ont sans doute une foi bien trop importante dans mon jugement des gens, maintenant.

"Tiziano est allé la voir ce matin pour moi, s'il l'amène c'est qu'il a réussi son ambassade", explique Grand-père. " Nous avons besoin d'elle, je pense, pour comprendre le lien théorique qui nous manque entre les différentes magies..."

"Qu'est-ce qu'elle connaît des statuettes et des médailles ?"

"Plus que tu ne sembles l'envisager - n'oublie pas qu'elle a connu personnellement Cosmo Taluti", me répond Grand-père.

Je ne peux pas me retenir de regarder Ada - je n'ai pas envie qu'elle souffre à cause d'une femme qui prétendrait savoir des choses sur son père. Elle est de fait un peu blême, et Lucca a mis une main protectrice dans son dos - geste qu'il limite normalement en ma présence.

"Elle connaît la théorie des statuettes ?", s'enquiert un peu trop poliment Livia.

"C'est ce que je vous propose de découvrir", indique assez fermement Grand-père en nous guidant vers la salle à manger.

"Bonjour Professeur", le salue solennellement Nikomaka Girasis quand nous passons le pas de la porte. Ça fait un bout de temps que je ne l'ai pas vue, mais elle reste cette femme grande, sculpturale et brune, qui m'impressionnait tant quand elle venait au Conseil d'administration de Poudlard. Tiziano et Fiametta sont derrière elles - a priori leur ambassade a fonctionné.

"Professeur Girasis, c'est un honneur que vous me faites", répond poliment Grand-père.

"Je serais aisément venue déjeuner avec vous, Professeur Dumbledore, au nom du bon vieux temps, mais rencontrer trois ambassadeurs de Lo Paradiso... après toutes ces années", elle rajoute, passant sans prévenir à l'italien. "Sans parler de revoir notre petit Harry devenu grand !"

Un signe de tête d'Albus m'invite à faire les présentations.

"Madame Livia Astrelli, membre du conseil restreint de Lo Paradiso, spécialiste en statuettes", je commence donc.

".. en usage de statuettes", précise cette dernière.

"Son fils, Lucca Astrellli et Ara..."

"Aradia Taluti, aussi belle que sa mère", termine Girasis nous prenant tous de court.

"Vous me connaissez", souffle Ada une main sur sa poitrine .

"La dernière fois que je t'ai vue tu avais des nattes et tu courais comme une chèvre dans les falaises", répond Girasis sur un ton rêveur que je n'associe pas une seconde avec elle.

"Niki", murmure alors Ada. "Tu... vous avez mis la barrière... Tu te souviens, Harry, je t'ai dit qu'une femme avait aidé mon père ? Je crois que c'était..", elle rajoute avec une certaine excitation.

"Vous, professeur Girasis", je souligne.

"J'ai proposé à votre frère Cyrus de travailler sur ma correspondance avec Cosmo Taluti", elle me rappelle nettement plus froidement. "Vous n'aviez pas le temps... ni l'un ni l'autre..."

"Ils n'avaient pas le temps, professeur Girasis", intervient Grand-père. "La jeunesse n'a pas le temps, vous le savez..."

"Vous connaissiez bien mon père et ses travaux", souligne Aradia avec un mélange poignant d'espoir et de méfiance.

"... un jour vous lirez ses lettres, Aradia - quand vous y serez prête... Vous saurez alors que nous étions... J'aimais me dire qu'il était mon jumeau... et puis..."

"Il a été mordu", crache presque Lucca - et je sais qu'il a raison.

"Il est mort", lui rappelle Girasis presque émue.

"C'est pour ça", je souffle. "Que vous en avez toujours voulu..."

"Mes désaccords avec Remus Lupin vont bien plus loin que la lycanthropie", me coupe Girasis en levant les yeux au ciel. " J'aurais... vous croyez que la lycanthropie aurait suffi à me séparer de Cosmo ? Même la mort..."

"Quand avez-vous soutenu l'entrée des enfants lycanthropes à Poudlard ?", je m'agace sans doute trop vite, une fois de plus.

"Quand m'y suis-je opposée ?"

La vérité étant que je ne connais pas précisément les équilibres et les camps dans ce débat. Je n'ai pas réellement écouté sans doute.

"Passons à table", propose alors lentement Albus avec diplomatie. "Nous avons visiblement énormément de sujets à aborder, mais je pense que nous devrions commencer par les statuettes. Tiziano vous a expliqué, professeur Girasis ?"

"Malgré ce que peut penser Harry, je n'ai rien de personnel contre Remus Lupin, ni contre son projet d'élargir l'accès à Poudlard. Nous divergeons sur l'orientation des études à Poudlard, sur la place donnée aux matières fondamentales... mais je sais qu'il occupe son poste avec un honneur, un dévouement et une constance qui ne sont jamais pris en défaut. Je ne souhaite que son retour", elle répond sur un style emphatique qui lui ressemble beaucoup plus, tout en prenant place à la droite de Dumbledore.

Mon grand-père met Livia à sa droite, Lucca s'installe à côté de sa mère, imité par Aradia. Je me retrouve en face de Girasis et Livia et Tiziano se mettent à ma gauche. Un plan de table parfait. Les entrées apparaissent dès que nous sommes assis et tout le monde y fait honneur avant que Girasis ne repousse son assiette pour faire apparaître un rouleau de parchemin qu'elle fait voler jusqu'à moi. Tout en m'en saisissant, je lance un regard à Albus qui opine avec une patience affectée et je déroule.

"J'espère que vous savez le lire", insinue Girasis, en reprenant son repas.

"Un éphéméride seconde par seconde de la lune à une latitude qui doit être celle du Brésil... plusieurs journées... jusqu'à la pleine lune", je remarque déroulant plus avant le rouleau.

"Seconde par seconde", souligne Grand-père appréciateur.

"L'oncle et le cousin d'Ada... Almo et Cosmito Arbori faisaient des observations similaires", je remarque - et Aradia se félicite que je le fasse.

"Il s'agit de prévisions, non d'observations, de prévisions exactes", se rengorge Girasis.

"Des prévisions", commente Ada impressionnée malgré elle, je le vois bien. Moi aussi, il faut bien le dire.

"Cosmo avait entrepris avec ton oncle des observations minutieuses du ciel, Aradia. Nous avons travaillé ensemble à modéliser ces observations pour être capable d'anticiper les effets de la lune à n'importe quel point du globe... Ce que j'ai fait pour Remus Lupin selon les coordonnées astronomiques qui m'ont été transmises", explique Girasis assez contente d'elle.

"Merci", je murmure en me demandant quel va être le prix de ce parchemin et si nous pouvons lui faire confiance. Cette putain de vieille paranoïa constitutive est là, fraîche comme la salade quasiment intouchée dans mon assiette.

"Vous doutez, Harry", comprend Girasis avec un étrange mélange de ressentiment et de satisfaction. "Je croyais pourtant que vous aviez été initié au fonctionnement des statuettes... et suffisamment initié pour être prêt à leur confier la guérison de votre père !"

"Je ne dirais pas que je saurais m'en servir - je les ai observées et j'ai travaillé sur les potions qui permettent de les maîtriser. Je suis heureux que Livia Astrelli ait accepté de nous aider", je modère en essayant d'être diplomate.

Tout le monde regarde alors la mère de Lucca que je viens de nommer arbitre de cette dispute un peu stupide - et j'en suis désolé.

"Nous devons encore réfléchir à la mise en place des statuettes", elle finit par répondre. "Nous n'avons jamais ramené quelqu'un d'un coma..."

"J'ai trouvé des exemples", s'empresse d'indiquer Tiziano et il fait presque le geste de sortir lui aussi un parchemin mais Fiametta l'arrête..

"Mais nous avons soigné des convulsifs, aidé des lycanthropes à limiter l'ampleur de leur transformation pendant les derniers mois de leur grossesse", énumère Livia. "Nous savons nous caler sur le cycle de la lune avec les statuettes... Nous avons l'habitude d'informations plus grossières mais je suppose que nous... j'espère que nous saurons utiliser un éphéméride aussi précis".

"Bien sûr que tu sauras, Livia !", estime Aradia avec un emportement assez marqué.

"Je vais faire de mon mieux, nous allons étudier votre parchemin", essaie de répondre Livia mais il est clair qu'elle n'est pas à l'aise avec la pression qui lui est infligée.

"Cyrus verra sans doute plus quoi en faire", estime Girasis, avec une espèce de condescendance qui ne crispe pas que moi. Elle semble s'en rendre compte et ajoute : "Je veux dire qu'il sera sans doute à même de faire le lien entre l'apport théorique et son application pratique...Tiziano m'a dit qu'il vous avait aidé à retrouver les potions, Harry, n'est-ce pas ?"

Il y a beaucoup de choses dans ses phrases - l'idée que les briseurs de sorts comme les lycanthropes assis autour de cette table n'ont pas les connaissances théoriques suffisantes pour utiliser son éphéméride - et là, je retrouve bien la femme de science qui s'opposait si régulièrement à mon père, qui préférait insister sur les enseignements pratiques à Poudlard, défendant que l'approche théorique devait être une spécialisation. Il y a aussi, et peut-être est-ce involontaire, le rappel que Livia ou Aradia ne m'ont pas directement aidé à dompter en pratique les statuettes. Dans tous les cas, l'ambiance n'est pas fameuse autour de la table.

"Une fois que l'audience sera terminée, tout le monde aura l'esprit plus libre pour préciser comment soigner Remus et commencer à réfléchir sur quoi faire de tout ce savoir accumulé", essaie Grand-père dans une médiation qui lui ressemble.

"Vous pourrez compter sur moi", annonce Girasis.

"A quel prix ?", soupire Lucca comme un écho un peu trop sonore à mes pensées.

"Je ne demande rien, ou disons rien qui ne m'appartienne de droit", estime Girasis. "Je me doute que vous allez vouloir... publier sous une forme ou une autre, tout ou une partie - tout serait présomptueux des travaux de Cosmo... J'entends... participer à cette diffusion..."

Aradia repousse la table en se levant d'un geste brusque :

"Parce qu'en plus de dix ans, vous n'avez rien fait et maintenant que d'autres pourraient le faire, vous voulez votre part du gâteau !"

"Je n'ai rien fait ? J'ai continué à chercher, j'ai continué à collectionner les exemples et les pratiques ; j'ai continué à veiller, à approfondir mon savoir et à attendre le bon moment, jeune fille. J'ai les connaissances, j'ai les contacts, j'ai la réputation qui vous manquent, jeune fille - même le professeur Dumbledore doit le reconnaître !"

"Vous croyez tout savoir mais vous n'avez qu'un morceau...", estime Aradia.

"Vous aviez l'air pourtant de mesurer ce que j'apporte tout à l'heure - même si vous ne saviez pas vous en servir", attaque Girasis.

"Vous êtes d'une arrogance !", crache Ada hors d'elle. "Comment peut-on avoir envie de collaborer avec des sorciers comme vous !?"

Et le mot sorcier sonne comme une insulte dans sa bouche.

"Ada", supplie Lucca en lui prenant le bras.

"Non, je ne me laisserai pas rabaisser par une bonne femme qui n'a fait que ressasser un amour sublimé et des intuitions qui ne lui appartiennent pas", assène Aradia en se dégageant.

Quand elle ouvre la porte pour s'enfuir, elle tombe sur le secrétaire de Grand-père qui amène Cyrus et Bettany.

"Poussez-vous !", elle leur hurle en les bousculant.

Ils s'exécutent par réflexe, je crois. Lucca s'est levé mais hésite. Il finit par me regarder avec un regard suppliant.

"Ce tempérament italien est parfois totalement insupportable", commente aimablement Girasis pour Grand-père qui me regarde lui aussi.

"Moi ?", je leur demande à tous.

"Je crois que toi seul es légitime, Harry", juge alors Fiametta.

"Ok", je réponds très lentement en vérifiant du coin de l'oeil que Lucca ne regrette pas, mais il opine comme pour confirmer que je reste son choix. Après tout, peut-être s'y connaît-il en ambassade.

"Bonne chance, Harry", commente alors Girasis. "Si elle a la moitié du tempérament de sa mère..."

Cyrus, qui a fait pénétrer Bettany, me jette un regard perdu quand je passe devant lui.

"Toi qui es un vrai scientifique, tu vas pouvoir discuter avec elle de l'intérêt du parchemin qu'elle nous a collé sous le nez", je lui annonce en portugais et en soulignant le "vrai". "Moi, je vais essayer de convaincre l'héritière de continuer à jouer avec nous..."

"On ne peut pas te laisser deux minutes", répond Cyrus avec une pointe d'amusement qui me fait espérer que son audience s'est mieux passée que la mienne.

"J'avoue qu'entre l'académie ou les défenseurs, je vais avoir du mal à décider qui brûler en premier", je réponds en sortant sans m'attarder.

Le secrétaire de Grand-père m'indique dans quelle direction courir.

"Aradia", je crie dans les couloirs de la Coopération magique - heureusement que c'est l'heure du déjeuner.

Je la retrouve devant l'ascenseur, hésitante, les yeux brillants, brûlante de colère.

"Je... je suis désolée, Harry", elle annonce en me voyant.

"Elle n'est pas venue qu'en amie", je tempère en lui prenant les épaules. Je ne peux retenir le geste de lui écarter les mèches folles qui cachent ses yeux.

"Tu l'as entendue ?", elle hoquette.

"Maintenant, si on veut traiter et de l'héritage de ton père et de toutes les questions soulevées par les statuettes..."

"On ne pourra pas les cacher très longtemps », elle regrette ouvertement.

« Non, trop de gens savent maintenant... Ne rien faire sera pire que d'attendre que d'autres, plus malins que le XIC, ne découvrent ces choses »

« Je sais », elle affirme avec un peu de colère.

"Alors on va devoir traiter avec elle", j'essaie de finir.

"Est-ce seulement possible ?"

"Faut savoir ce que vaut son parchemin", je réfléchis tout haut. Comme j'entends arriver l'ascenseur, je l'attire dans un couloir qui a l'air déserté. "Faut laisser la porte ouverte pour qu'elle n'en vienne pas à craindre qu'on l'écarte et balance on se sait quoi d'on ne sait quelle façon, tant sur ton père que sur les magies de lune..."

"Je devrais aller au Brésil avec vous, finalement...", elle répond comme on acquiesce.

"On est déjà bien assez nombreux", je soupire.

"Tu ne veux pas de moi ?", elle se braque.

"Ada, tu penses en savoir davantage que Livia ? Alors, oui, s'il te plaît, laisse tomber la reconstruction de Lo Paradiso, la mise en place de formations et de liens avec le reste du monde..."

"Tu ne m'en veux pas de ne pas être là pour ton père ?", elle m'interrompt.

"Tu es là pour mon père à ta façon, Ada", je reconnais.

"Mais je me fâche avec cette Girasis !", elle regrette maintenant.

"Tu te souviens d'elle ?"

"Un peu... je me souviens de sa présence... qu'elle semblait bien s'entendre avec lui... elle était plus gentille avec moi... il me semble... mais en même temps... je me fichais un peu, je crois..."

"Tu n'étais pas jalouse de ton père ?", je ne peux m'empêcher de demander - j'ai été plutôt jaloux quand Dora est devenue plus qu'une amie jeune et rigolote qui apparaissait certain week-end dans mon environnement.

"Je ne sais plus, Harry", elle souffle, et il me semble que l'aveu va au-delà de ses souvenirs paternels. "Suis-je seulement capable de.. de ce que je prétends vouloir ?"

"Que veux-tu ?"

"Continuer l'œuvre de mon père, avec mes propres moyens qui sont en-deçà des siens, avec l'aide d'un homme qui partage mon ambition... Lucca... », elle admet les yeux baissés.

« Et si tu te trompes ? », je murmure.

« Harry, j'ai essayé... J'ai tellement essayé ; tu as tellement essayé... Si ça n'a pas marché c'est simplement que je me mentais à moi même en croyant que je voulais autre chose... J'ai eu peur, j'ai été gosse... mais c'est clair pour moi, Harry, maintenant : je ne peux pas vouloir autre chose que ça... Même mes erreurs avec les investisseurs ou ma difficulté à rester calme face à Girasis ne me découragent pas... Je veux offrir un avenir à Lo Paradiso, à Zeno, aux autres... Je ne veux pas de voyages, d'un beau mariage sur une gondole - Fia sera heureuse avec ton ami Tiziano, je crois... Mais moi, j'aurais pensé chaque jour au coucher de soleil sur le village... »

Bizarrement, son aveu me donne envie de sourire. J'ai l'impression que je l'ai toujours su et que j'attendais qu'elle me le dise.

« Je ne suis pas partie parce que Lucca était violent, Harry », elle reprend plus calmement. Je dois avoir l'air surpris du changement de conversation parce qu'elle rajoute : « Je voulais trouver le moment de te le dire - celui-ci n'est pas pire qu'un autre... Lucca ne m'a jamais frappée – Il a été tenté de le faire parce que Furio le rendait fou avec ses moqueries. Il m'a menacé, et je suis partie. Mais je ne me serais jamais laissée faire, Harry. Même l'autre jour. Ça a été mon prétexte – parce que j'avais peur de m'engager, de prendre le chemin ouvert par mon père mais qui m'a privé d'une mère... par un homme qui préférait sans doute un esprit comme Girasis à sa fille ou à sa femme, aussi jolie ait-elle été... Et quelque part, c'était encore une prise de position au sein de Lo Paradiso – on n'a parlé que des raisons de mon départ pendant des semaines... parce que – tu l'as compris – il y a bien plus de couples que Furio ne le prétend... Que je refuse ouvertement même la menace était un acte politique pour les autres... pour les filles comme pour les garçons... Tu vois, il n'y a pas d'échappatoire... »

« Je ne voulais pas l'humilier, Lucca », je finis par répondre, en repensant à la violence avec laquelle j'étais intervenu entre elle et lui lors de la Libération de Lo Paradiso. « Je n'avais pas réalisé que tous les autres étaient arrivés", je rajoute, même si ce n'est qu'une piètre excuse. " Mais si ce que tu dis est vrai, pourquoi semblait-il avoir si peur de lui-même ? »

« Parce que son père l'a abandonné parce qu'il était un loup-garou... parce qu'il a mordu sa propre mère... parce qu'il ne se pardonne pas tout cela », estime Aradia très calmement. « Il n'est pas loin de penser qu'il ne me mérite pas... Mais est-ce que, moi, je mérite quelqu'un comme lui ? »

"Le mérite et l'amour sont deux terres étrangères", je commente à ma façon.

"Mais pour toi, pour Remus, je dois bien pouvoir m'asseoir en face de cette vieille folle", elle souffle. "Vous méritez au moins ça, tous les deux."

"Faudrait y retourner avant le dessert", j'accepte le plus légèrement que je peux. J'ai une énorme boule dans la gorge devant tout ce qu'elle a enfin admis en face de moi.

"Elle va se moquer de moi", craint subitement Aradia avec une expression qui la rend très jeune et vulnérable.

"Elle va être insupportable", j'abonde, en préférant l'humour.

"Je ne vais pas y arriver."

"Tu ne seras pas seule", je lui rappelle.

ooo

Le suivant confié à Cyrus est écrit mais n'a pas encore de titre satisfaisant. On y continue les tractations avec Girasis, on y parle du Brésil et tout le temps de magies de lune... voilà un élément qui devrait être dans le titre.