Playlist

Vous pouvez bien me parler d'Amérique

D'îles Marquises et d'azur lointain

Du temps qu'il fait là-bas sous les tropiques

Ou de Venise

Et m'en dire du bien

Pour moi de loin la plus belle aventure,

Sans demi mesure

C'est sa main dans ma main

Les Femouz T, Chanson d'Amoure

91 Harry Des avancées nocturnes et des courages journaliers

Quand je m'assois délicatement au bord du lit, il est tard dans la nuit. Brunissande ouvre presque immédiatement les yeux avec un effort qui m'intimide.

"Désolé", je m'excuse par réflexe.

"J'ai mis le réveil", elle annonce d'une voix ensommeillée.

Rien ne retient mon sourire - je suis tellement touché par ce temps, cette compréhension, ce soutien, cette attention qu'elle m'offre, sans parler de la simplicité avec lequel elle le fait. Je mets un certain temps à me rappeler que même les sorciers ne voient pas dans la pénombre.

"Merci", je souffle donc en me penchant pour l'embrasser.

"Ta mère... va bien ?", elle demande presque timidement quand nos lèvres se séparent.

"Non", je soupire en repensant à Dora que nous venons de laisser. Elle nous a promis de se coucher et de dormir. Mais comment pourrait-elle le faire ? Peut-être aurions nous dû rester... même si aucun de nous ne peut remplacer notre père auprès d'elle.

"Elle... elle a peur pour l'audience ?"

"Pas trop", j'espère à haute voix. Est-ce que j'ai correctement interprété ses propos, ses soupirs et ses silences ? Est-ce que je ne me suis pas simplement laissé rassurer par ma mère adoptive ?

"Pour ton père ?", interprète Brunissande en posant une main consolatrice sur ma joue.

"On crève tous de ne pas être à son chevet", je reconnais. "Même si, a priori, le moment d'agir n'est pas encore venu. Et puis on n'a pas le choix : on doit mener toutes ces fichues batailles en parallèle."

"J'ai hâte de le rencontrer", elle commente simplement. Comme je reste interdit par cette sortie, elle rajoute : "Excuse-moi, ça te paraît sans doute déplacé, voire présomptueux ou..."

"Je suis simplement touché, Brunissande", je lui promets. "Je suis sûr que... J'espère", j'amende ne voulant pas me risquer à la présomption à mon tour, "que vous allez bien vous entendre..."

Ma voix a presque craqué en prononçant ses mots.

"Viens là", elle propose et je me blottis contre elle en espérant que le réconfort de sa chaleur soit un augure fiable.

On se lève d'un coup quand le réveil sonne. Il n'y a pas réellement d'urgence mais je crois qu'on n'a pas envie, ni l'un ni l'autre, d'arriver une fois encore après le petit-déjeuner, de poser les pieds sous la table comme des touristes. C'est incroyable, je me dis en boutonnant ma chemise comme j'en suis déjà à croire que je sais ce que Brunissande pense. Comme si elle m'offrait un miroir de mes propres sentiments - dans un bien plus joli corps.

Malgré nos efforts de réveil, il n'y a pas grand monde dans la salle à manger. Cyrus finit une tasse de café - son assiette est vide. Ron engloutit des oeufs au bacon - mais ce n'est peut-être pas sa première assiette.

"Où sont-ils tous ?", je m'inquiète en m'asseyant en face d'eux.

"Tiziano et Bettany ont bossé toute la nuit", m'apprend Cyrus, un peu nerveusement -

mais pas agressivement comme hier à me faire un scandale hors de saison. Ginny pose des assiettes devant nous mais ni Brunissande ni moi n'y touchons.

"Hermione aurait fait pareil si je ne lui avais pas rappelé qu'elle devait se reposer - dans son état", intervient Ron. "D'ailleurs, elle y est retournée dès qu'elle s'est levée !", il précise en secouant la tête.

"Dis plutôt que seule Bettany est capable de résister à Tiziano quand il dit qu'il s'en sortira mieux tout seul", estime Cyrus avec un petit rire. "Brunissande s'est faite virer !"

"Tizzi a dit qu'il n'avait pas le temps de faire un cours à tout le monde", confirme ma jolie amoureuse avec un soupir agacé quand je me tourne vers elle pour essayer de comprendre de quoi ils parlent.

"Ne t'inquiète pas, Brunette, personne ne pense moins de toi parce que tu n'as pas passé une nuit blanche sur une stupide équation", commente Cyrus avec une chaleur nouvelle. "Celui qui virera Bettany d'un calcul n'est pas encore né, c'est moi qui te le dis."

"Brunette ?", elle relève les yeux écarquillés.

"T'espère quand même pas qu'on t'appelle Bru-ni-ssan-de en permanence ?", rétorque mon petit frère en exagérant sa prononciation. Ginny cache un sourire en coin.

"Je préfère Brune", j'indique en trouvant dans ses paroles légères la force de me saisir de ma fourchette. Prendre des forces, se nourrir de tout ce qui peut nous rendre capable de faire face, je me dis. "S'il faut raccourcir...", je précise. Cyrus lève les mains en signe de reddition.

"Vous renommez toujours les gens, comme ça ?", s'enquiert Brunissande en jouant avec sa fourchette, l'air d'hésiter entre sourire ou s'agacer.

"Souvent", confirme Cyrus sur le ton de la conversation.

"Heureusement que mes parents et mes frères m'avaient donné un surnom avant que je ne le rencontre", indique Ginny.

"Si tu ne veux pas...", je commence quand même parce qu'ils vont peut-être trop vite et trop loin.

"Ma mère a passé mon enfance à lutter pour qu'on m'appelle par mon prénom entier", elle raconte. "A Beauxbâtons, certains ont essayé de m'appeler Sandy parce que ça sonnait anglais... ça n'a heureusement pas pris. Mais mon père m'appelait Brune aussi - quand ma mère n'était pas là pour s'en horrifier."

Elle a terminé par un sourire et je prends sa main sous la table. Ginny lance un regard ravi à Cyrus qui lève les yeux au ciel comme si... je ne sais pas moi, on s'embrassait impudiquement.

"Voilà une affaire réglée ! Mais mangez donc, et on ira tous ensemble voir ce à quoi ils sont arrivés : ils auraient calculé le cycle de Malghanica - l'étoile du Sud - minute par minute", indique Cyrus plus sérieux.

Ma fourchette en reste en apesanteur devant l'énormité de l'information. Mais mon frère ne remarque pas. Il est occupé à jouer l'hôte pour la mère de Lucca qui vient d'entrer dans la pièce avec Fiametta.

"Ah, Livia, Fiametta ! Benvenuti ! Avete dormito bene ?", il les accueille. Son italien a, comme toujours, un fort accent portugais qui en fait une langue très exotique - un italien qui aurait voyagé, je dirais. "Venez vite déjeuner, on a quelque chose à vous montrer, après..."

"Moi aussi", indique Livia en s'asseyant avec cette distinction naturelle qui m'a toujours frappé chez elle, depuis le début.

La curiosité manifeste du visage de Cyrus se passe de mots.

"Elle vient nous montrer les statuettes", je comprends sans savoir d'où me vient cette certitude. Fiametta me sourit furtivement comme une confirmation.

"Les statuettes", répète Brunissande d'un air entendu.

"J'ai amené un jeu complet", confirme Livia, et je revois les statuettes Wuelfern dans ma tête : un prêtre, un astrologue, un maire, une sage-femme, une bonne soeur, une mariée, un boucher, un maréchal-ferrant et cette fichue justice que j'avais mis tant de temps à identifier. "De mon expérience, il ne faudra pas en utiliser plus que trois... Elles ne sont pas toutes... compatibles entre elles."

"Compatibles ?", je répète réalisant une fois encore tout ce que je ne sais toujours pas sur ces statuettes. Tout ce qu'Aradia, Livia ou Fiametta n'ont pas jugé bon de m'apprendre. Et je vais leur confier la santé de mon père ? - je m'agace avant de me rappeler que je n'ai pas d'autre choix.

"Disons qu'elles peuvent entrer en concurrence", développe sobrement Livia.

"Harry, tu n'avais pas besoin de tout ça pour remplir ta mission chez les Gobelins", rajoute Fiametta, les joues un peu rose.

"Vous en avez discuté ?", je questionne un peu âprement. "Qu'est-ce qu'on peut dire à Harry ou non ?"

Fiametta a l'air profondément désolée et ça vaut toute confirmation.

"Harry, ne t'en prends pas à Fia ou à Ada... Elles n'ont fait que suivre mes... conseils", indique Livia. "Pas que je refusais de te faire confiance mais nous savons ce que peuvent les statuettes... nous avons peut-être été naïfs avec cette espèce de mafia suisse mais..."

"...Vous êtes en général bien plus circonspects", je termine avec un soupir. Je me sens stupidement blessé. Et que je sois encadré de Cyrus, de Ron et de Brunissande n'arrange rien à l'affaire. C'est un peu comme la confirmation devant témoins que ce que j'avais cru vivre avec Aradia n'avait été qu'un leurre.

"Harry, nous... Je détesterais que tu nous juges indignes de ta confiance", annonce Livia un peu moins distante que précédemment. "Pas après tout ce que tu as fait, pour nous tous. Ce n'est pas de toi, pas de l'ami... de l'amoureux d'Aradia ou du fils de Remus Lupin dont nous avons préféré nous méfier, mais des autres briseurs de sorts et des Gobelins. Nous avons pensé que tu aurais le temps d'être initié au reste de nos secrets. Et j'aurais aimé pouvoir le faire sans qu'il s'agisse de la vie de ton père", elle rajoute sur un ton qu'il me paraît difficile de mettre en doute.

"Je réagis comme un enfant", je finis par soupirer.

"Non Harry", affirme Livia. "Non, tu réagis comme un homme qui se sent bafoué et j'en suis désolée, mais je peux me mettre à ta place. Fiametta et Aradia ont toujours craint que tu leur en veuilles après... Je suis obligée de reconnaître qu'elles avaient raison."

"L'important, c'est Remus", je lâche pas réellement soucieux d'analyser mes sentiments ou mes relations avec les différents garous de Lo Paradiso. Fia et Ada ont plaidé ma cause auprès de Livia ? Tout ça m'affole un peu.

"Effectivement mais pas seulement", commente Livia. "Je te présente mes excuses, Harry. Nous aurions pu te faire avancer plus vite dans ta potion pour les Gobelins - encore que tu t'en sois pas mal sorti tout seul et que ce que l'on découvre est toujours une satisfaction..."

"Ce qui est sûr c'est que les Gobelins voulaient juste savoir la valeur des statuettes", je l'interromps de nouveau.

"Mais tu n'as donné que des informations tronquées à Lorendan et aux Gobelins", souligne Fiametta comme si ça méritait des éloges.

"Et vous semblez bien tous, même cette étrange femme qui prétend avoir connu Cosmo et installé les protections de lo Paradiso...", développe Livia.

"Nikomaka Girasis", souffle Cyrus, sidéré de l'implication, et Livia acquiesce avant de poursuivre :

"... vous semblez bien mesurer les risques, pour nous et pour vous..."

"Je vous demande juste de soigner Remus", je souffle.

"Harry, tu sais très bien que ce n'est qu'un début", me gronde gentiment Livia. "Nous allons soigner Remus mais il faudra bien agir pour protéger nos savoirs de prédateurs comme ceux qui sont venus à Lo paradiso..."

"Tous les prédateurs ne sortent pas à la pleine lune", commente Ron. "Je veux dire.."

"La simple vérité", conclut Livia.

"Mais revenons aux statuettes", suggère Fiametta avec un peu de rose aux joues. "Nous voudrions les montrer à Cyrus."

"Pourquoi à moi ?", s'étonne mon frère, presque avec alarme.

"Harry nous a dit qu'elles t'étaient apparues pendant ta vision de la guérison de Remus", répond Livia. "Tu en avais déjà vues ?"

"Non", réalise Cyrus avec un rapide coup d'oeil médusé vers moi. Je sais à quel point il doute encore de la pertinence de ce qu'il a vu - sans doute en raison de l'ampleur de l'enjeu. Peut-être que ça va aider.

"Peut-être vas-tu en reconnaître", espère Fiametta avec cet enthousiasme presque enfantin qu'elle peut afficher.

Cyrus acquiesce avec retenue alors que Livia, dédaignant son petit-déjeuner, sort lentement sept statuettes. Comme dans le coffre des Wuelfern à Genève et comme à Paradiso, ce sont des statuettes métalliques, aux traits un peu grossiers, vêtues de tenues en tissus. A les voir comme ça, on pourrait douter de leur puissance, je réalise. Pas qu'un briseur de sorts juge les artefacts magiques sur leur mine, surtout quand très jeune il a eu un père qui a insisté sur les formes multiples de la magie. Ou quand il a dû affronter des horcruxes qui avaient pris des formes variées.

"Elles représentent des fonctions, c'est ça ?", enquête mon frère.

"Oui et non, et même si ça doit raviver la frustration théorique d'Harry, je voudrais qu'on aborde la question totalement différemment", répond Livia. "Ce qui m'intéresse c'est si une ou plusieurs de ces statuettes ressemblent à ce que tu as vu..."

"J'ai vu des personnages", reconnaît Cyrus presque à corps défendant. "Des statuettes métalliques.. un peu comme celles-ci. Enfin, d'abord elles avaient une forme de loup, puis elles se sont transformées... en hommes et en femmes habillés de robes... mais..."

"Des hommes et des femmes", souligne Brunissande avec un air entendu.

"Mais je ne sais rien de plus !", s'exclame Cyrus avec colère.

"Quoi que tu nous dises, j'emmènerai toutes les statuettes au Brésil", essaie de le rassurer Livia.

"Elles étaient très différentes de celles-ci, dans ta vision ?", veut savoir Ron qui vient de jeter un coup d'oeil à sa montre mais semble préférer se faire engueuler à la Division pour son retard que de rater la suite.

Cyrus ne répond rien et je sens son angoisse monter. La peur de se tromper ? La peur de ne pas savoir ? Difficile à dire.

"Est-ce que... est-ce que tu pourrais nous montrer ?", suggère alors Brunissande.

"Te montrer quoi ?", aboit mon charmant petit frère.

"Ta vision", répond ma jolie amoureuse - elle a effectivement déjà bossé avec lui, je m'oblige à me rappeler, presque avec un sourire.

Mais le silence de Cyrus montre bien qu'il va falloir être plus directif que cela pour lui extraire ce qu'il sait. Il ne nous racontera pas une nouvelle fois une vision dont il doute toujours en partie. Il faut trouver autre chose.

"Une Pensine !", je m'exclame.

"Par exemple", concourt Brunissande. "Je comprends bien que l'expérience ait été trop... bizarre, Cyrus, pour que tu... tu sois sûr de ce que tu as vu... mais elle est en toi et les marges d'erreur seront très faibles... Nous arriverons peut-être tous ensemble à isoler des marqueurs symboliques..."

"On n'a pas de Pensine, ici", se désole Ginny en regardant Ron comme s'il avait une solution à ce problème.

"Grand-père nous en prêterait une", je réfléchis à haute voix. "Sinon, Papa en a une à Poudlard - on peut la récupérer..."

Cyrus a pris la statuette de la mariée dans sa main. Il la repose avec un soupir et un hochement de tête.

"Aesthélia voulait qu'on le fasse", il nous apprend. Et d'autre fois, je me serais presque vexé de la confiance qui lui accorde. Mais c'est un peu comme moi avec Livia. Nous avons tellement envie, l'un et l'autre, que d'autres sachent ce qu'ils font. "Puis on n'a pas pris le temps. Peut-être que vous y verrez en effet des choses plus clairement que moi. Qu'est-ce qu'on risque ? Je voudrais quand même d'abord aller voir les calculs des autres".

"Ils ont terminé ?", s'enquiert Fiametta avec un nouvel entrain.

"A priori - le cycle entier de malghanica- d'alpha crucis - selon les mêmes séquences que la lune", répond Cyrus toujours étrangement distant.

"Quel délire !", s'amuse Fiametta. "Je saurais le cycle complet d'une étoile que je ne savais même pas exister !"

Sa sortie fait sourire autour de la table mais Livia ne sourit pas.

"Je sais que ça te paraît bizarre, Livia", je commence nerveusement.

"Pas réellement", soupire la louve de lo Paradiso. "Je pressens que c'est important. J'espère juste que nous ne nous tromperons pas dans l'interprétation de ce cycle..."

"Comment aurais-tu décidé du moment sans ces calculs ?", je questionne.

Livia détourne un instant les yeux avant de répondre, en regardant Cyrus droit dans les yeux : "Avec une vision."

oo

Une fois que tout le monde a affirmé qu'il ne voulait rien avaler de plus, nous nous levons pour rejoindre le bureau de Hermione où se sont enfermés les calculateurs. Au moment de sortir de la pièce, je réalise que Ginny reste en arrière et je me retourne vers elle :

"Si Aradia et Lucca descendent", elle commence en évitant mes yeux.

"Laissons-leur des assiettes avec un sortilège de chaleur", je propose.

"Vous n'avez pas besoin de moi, Harry. Je ne comprends rien à vos calculs... Je n'ai jamais fait d'arithmancie, moi !"

"On te donne l'impression de réellement comprendre ce qu'on fait ?", je lui oppose sans doute un peu trop vivement.

"Qu'est-ce que j'apporterais ?", elle insiste.

"Cyrus a besoin de toi."

"Tu es là", elle réfute l'argument.

"Si je suffisais à la tâche, ça se saurait !"

"Harry..."

"Gin, il a besoin qu'on le pousse - je vois bien qu'il est à bout : il passe de l'agressivité à la surexcitation en deux phrases et il refuse de se faire confiance... On ne sera pas trop de deux pour lui rappeler qui il est, ce qu'il peut", je termine très bas.

Ginny opine un peu sombrement et ça me serre le coeur pour elle.

"Pour la vision, tu sais, j'étais là... je lui tenais la main, je lui donnais... de la force... je ne sais pas si ça peut rendre son souvenir plus clair..."

"Tu as vu des choses aussi ?" Elle opine toujours sceptique. "Qu'est-ce qui vous inquiète tant tous les deux ?", je finis par souffler.

"Si on ne réussit pas, Harry... j'ai trop peur de sa réaction", elle murmure en me prenant le bras.

"Tu crois qu'on va se payer le luxe de ne pas réussir ?", je réponds avec colère.

"Non", elle admet du bout des lèvres avant d'ajouter tout aussi sobrement : "Allons".

ooo

Cyrus aimerait bien nous demander pourquoi on arrive après les autres, mais Tiziano est lancé dans un exposé qu'il est difficile d'interrompre - surtout que la condisciple américaine de Cyrus semble avoir décidé de lui donner la réplique.

"On a ainsi un double éphéméride...", présente Tiziano qui a fait apparaître ses résultats sur le mur blanc du bureau d'Hermione. Ça fait des courbes colorées, un peu comme deux dragons qui voleraient l'un au dessus de l'autre. C'est assez joli.

"On a recalculé le lunaire pour plus de certitude", ne peut s'empêcher de glisser Bettany.

Ça agace Tiziano mais ça fait sourire Cyrus dans le vide. Mon spécialiste contre le sien, je m'amuse dans mon coin.

"Et on peut voir que deux jours avant la pleine lune, leurs courbes sont quasiment parallèles", reprend l'Italien avec l'air de vouloir convaincre avant tout Livia.

"Il y a deux heures pendant lesquelles, elles le sont complètement", souligne Bettany qui n'entend pas être en reste. "Point par point"

"Et cette période commence trois heures après le levée de la lune", souligne Tiziano qui a l'air totalement survolté. Il a dû avaler un bon volume de potions excitantes durant la nuit pour tenir et ça se voit.

Un peu assommé par les implications, tout le monde opine dans le bureau, les yeux rivés sur les courbes superposées sur le mur. Pendant longtemps, personne ne trouve rien à dire. Moi pas plus que les autres.

"Et qu'est-ce que ça prouve ?", finit par objecter Hermione.

Tout le monde la regarde et je remarque que son bras gauche est enroulé sur son ventre comme une protection. Dans ses vêtements moldus, l'avancée de sa grossesse est visible et je me sens étonnamment ému par l'idée même de ce petit bébé, preuve de l'amour de mes plus anciens amis entre eux.

"Je ne minimise pas votre travail : c'est super impressionnant d'arriver si vite à ce résultat - la fonction de Girasis est une avancée majeure...", développe Hermione.

"La fonction est basée sur les travaux de Cosmo Taluti", rappelle assez fraîchement Fiametta en bonne gardienne du temple.

"Pardon, effectivement", reconnaît facilement ma vieille copine . "Mon questionnement est complètement ailleurs. Comment interpréter cette coïncidence ? Est-ce un moment de synergie que nous devrions exploiter ? Est-ce au contraire un moment à éviter ?"

Les traits de Tiziano se figent devant l'évidence de la question qu'il n'a pas vu venir pour la bonne raison qu'il était pris dans la résolution de son équation. Peut-être même est-ce le défaut des briseurs de sorts, je me dis : on est trop obnubilés par la résolution d'un problème partiel, et on oublie le contexte théorique ou politique.

"J'y ai un peu pensé", commence alors lentement Bettany, et Cyrus lève brusquement la tête pour la regarder avec une attention nouvelle. "Et je suis sûre que Cyrus va suivre mon raisonnement... qui est quelque part celui du professeur Marin : oui, nous avons raison de regarder Malghanica et la lune, car leurs évolutions respectives influent sur la magie présente dans la nature en Amazonie - comme les pratiques magiques guarani en attestent. Nous venons d'assister à une initiation qui étaient clairement placée sous cette double influence", termine l'Américaine avec pas mal d'excitation.

"Je sais que malghanica est la seule étoile visible du sol en Amazonie", réintervient Hermione en butant un peu sur le nom portugais, "mais comment savoir que d'autres corps astraux n'auraient pas la même influence ?"

"Parce qu'on a passé des nuits à chercher des corrélations", lui répond Cyrus d'une voix grave et posée qui me fait un peu frissonner. Ce n'est pas la voix de mon petit frère - c'est la voix d'un ethnomage qui sait de quoi il parle.. "Aesthélia nous a fait calculer les éphémérides de toutes les étoiles dont nous avons pu identifier la présence - sans super équation trop pratique, d'ailleurs. Elle subodorait quelque chose de cet ordre comme l'a souligné Bettany. Bref, même si on n'est arrivé pas à ce niveau de précision, on peut vous dire que seules la lune et malghanica avaient une corrélation..."

"Et si on prend le moment de catalyse maximale, le moment de l'initiation, on a malghanica et la lune en pleine phase...", rajoute Bettany, en pleine transe de chercheur.

"Mais moindre que deux jours avant la pleine lune", remarque Livia.

"Oui", concède Bettany les sourcils froncés devant cette subite baisse d'intensité de la vague qui la portait.

"Tu penses, Livia, qu'on se trompe ?," je m'inquiète. Je ne minimise pas les travaux d'Aesthélia, de Cyrus ou de Bettany. Ils en savent en symbolique plus que je n'en saurais sans doute jamais - j'en suis convaincu. Mais on veut utiliser les statuettes, et les statuettes, c'est Livia, l'expert.

"Pas obligatoirement, au contraire", répond lentement la mère de Lucca. "Ta vision indiquait clairement qu'il fallait s'en remettre à la lune et aux étoiles, Cyrus - et nous avons l'habitude de suivre les enseignements des visions... La lune, nous la connaissons ; nous savons que les trois jours précédents la pleine lune sont très puissants en termes thérapeutiques sur les lycanthropes... C'est à cette date que j'aurais cherché à situer le soin... ce qui semble pouvoir coïncider avec vos... courbes", elle termine avec un geste un peu fataliste pour le mur.

"J'ai vu les cycles des statuettes, ils correspondent aux cycles lunaires et donc lycanthropiques", je renchéris, content de trouver moi aussi une logique à tout cela.

"Reste à gérer cette malghanica", soupire Livia. "Je ne sais rien d'elle..."

Cyrus et Bettany se regardent, et il me semble que l'Américaine encourage silencieusement mon frère qui une fois de plus rechigne - comme avec la vision.

"C'est n'importe quoi", il maugrée.

"C'est une exploration théorique", lui oppose Hermione qui semble avoir suivi les mêmes échanges silencieux que moi.

Cyrus soupire, secoue la tête. Ginny lui prend la main et il inspire avant de redresser la tête en dégageant son visage.

"La potion d'initiation... était symboliquement adressée à Alpha Crucis, à malghanica", il finit par se lancer. "Les éléments étaient choisis et traités en son nom; selon ses initiales... je ne vais pas vous faire un cours parce que nous ne recherchons pas une potion d'initiation mais une potion de catalyse et de soin... Il faudrait cependant sans doute étudier ses éléments, leur symbolique, et comment l'adapter à nos besoins... "

"Le choix de la période idéale pourrait apparaître en chemin", le soutient Bettany.

"C'est passionnant", conclut Hermione.

ooooo

note astronomique : Malghanica,Aalpha crucis ou l'étoile du sud sont bien une seule et même étoile.

La suite s'appelle Des avis incertains et des sciences en construction - on s'attaque à la théorie et à la pratique des magies de lune... Je viens de finir le 93... Je n'ai pas beaucoup d'avance sur vous !