Playlist pas si mal trouvée

Mon père m'a dit un jour

Un jour que j'étais en... légère errance

"Ecoute-moi bien, fils,

Aujourd'hui, quand on veut la Lune

On est pas poète, on est cosmonaute"

Mon papa

Je m'en viens juste d'alunir

J' regarde si j' vois pas la maison

Et je prends le temps de t'écrire

Pour te dire que t'avais raison

Mon scaphandre, il est pas nouveau

Mais il sent très bon la sueur

Je te salue d' chez mon boulot

Le front déposé sur ton coeur

La bande à collègues et puis moi

On est contents d'être cosmonautes

Au début, on avait les foies

Mais on s'est tous collés aux autres

Loïc Lantoine, Cosmonaute

95 Harry Des fils de leur père et des craintes intimes

Pour le deuxième jour consécutif, Hermione s'est déclarée malade pour nous aider à vérifier nos calculs et les propriétés de nos potions comme d'autres fourbissent leurs armes. On se raccroche tous aux raisonnements qu'on a développés pour se rassurer et continuer d'avancer. Pas très différent du travail de briseurs de sorts, me fait remarquer Brunissande, mais je n'arrive pas au même détachement intellectuel. L'angoisse pèse sur mon estomac, en permanence. Pour la tromper, je me nourris du tout nouveau positivisme de Cyrus envers nos fragiles connaissances. Je ne sais pas ce qui le fait avancer – la peur de rester sur place sans doute. C'est déjà le milieu de la matinée quand Mãe nous appelle.

« Vous avez besoin de combien de temps ? » est sa question – à peine s'enquiert-elle de notre santé à tous avant de la poser.

On se regarde furtivement, Cyrus et moi, et je réponds en aîné perpétuel.

« Quand tu veux Mãe. Il faut juste que les Italiens récupèrent des ingrédients – pour plus de sécurité – à Lo Paradiso... »

« Là-bas ? », me coupe Mãe plutôt sèchement.

« Ils ont confiance en leurs propres plantes – même si je pense qu'on se servira plutôt des plantes amazoniennes », j'explique patiemment.

« Harry, je suis sûre que vous avez des raisons et je ne vais même pas en discuter ; la santé de Remus passe avant... enfin, bref... Mais Lo Paradiso !? Harry, on ne sait même pas si on les tient tous ! C'est trop dangereux ! Imagine que l'un d'eux soit enlevé... ou pire ! »

Sa voix est montée dans d'étranges aigus à la fin de sa tirade. On partage un deuxième regard plus inquiet avec Cyrus – c'est contagieux, le pire.

« Ada et Lucca voulaient rentrer de toute façon... Je peux demander à Tizzi et Fia de les accompagner – t'imagine le nombre ?», je soupire – me voilà en train d'accepter une bien étrange ambassade.

« Harry, tout ça, ce sont de mauvaises idées », estime Mãe sans plus de diplomatie. « Il faut des ingrédients ? Qu'on nous les envoie. Ne séparons pas le groupe qui doit partir. Si Lucca et Aradia comptaient rentrer, qu'ils le fassent et passent la commande – le problème n'est pas l'or. »

« J'imagine bien », je lâche avec une pointe d'amertume qui me prend par surprise. Ce n'est pas l'or qui me gêne vraiment pourtant.

«...mais la sécurité », elle finit.

Ses derniers mots remplissent la pièce. La sécurité, c'est quelque chose qui parle à tous. Je me demande ce qui me gênait auparavant sans arriver à le définir.

« Je vais leur demander », j'abdique sobrement. Je sais déjà que j'aurais gain de cause.

« Je serai là avec les jumeaux en début d'après-midi – je m'occupe des portoloins », elle conclut avant de couper l'appel.

« Ouah, rangez vos chambres les enfants, Mãe est de retour ! », lance Cyrus qui a été là, debout, derrière moi, pendant toute la conversation. « Je prends les paris, dans trois jours, on n'a plus la main sur rien ! »

« Et moi qui croyais que tu ne rêvais que de ça ! », je me moque avec une nouvelle pointe d'amertume. Je me sens terriblement à contre-courant. Mon frère a un bref regard blessé qui me rappelle moi, quand je mourrais d'envie de lui en coller une, et je suis sincèrement désolé. « Cyrus... »

« Bah, t'as raison Harry, j'aimerais que quelqu'un sache et prenne les rennes de cette histoire ; sauf que je doute que ça soit ce qui va se passer », il raisonne. « Mãe se rassure en organisant la sécurité – c'est son rayon. Mais ne rêve pas, grand frère, quand il va s'agir de statuettes ou de potions, personne ne va venir nous souffler quoi faire ! »

J'opine dans le vide. Est-ce que je veux de cette responsabilité ? Est-ce une question que j'ai regardée en face ? Cyrus, lui, me regarde, et il y a une compréhension infinie dans ses yeux gris. Je décide de partir à la recherche d'Aradia avant de perdre totalement pieds. Cyrus me rattrape :

« Harry, je vais aller faire un tour à l'université avec Tiziano ; Girasis l'a demandé et Maninder sera là... »

« Elle va te demander de venir », je m'inquiète – on dirait que tout est inquiétant en un sens.

«J'en sais rien – je crois qu'elle préfère l'ombre à la lumière, tu sais», il estime l'air plus calme que moi. « De toute façon, je vais lui dire qu'on part dès que Mãe peut, et c'est tout. Pas que les portoloins sont commandés. »

« Puisqu'on ne peut pas l'éviter – j'espère que Mãe ne me tuera pas si elle arrive avant toi ! », je décide de plaisanter. J'envie son apparente décontraction plus que tout au monde.

«J'embarque Bettany, ça l'intéressera », il rajoute comme si l'idée venait de lui venir.

«C'est un drôle de numéro celle-là », je lâche.

« Ne dis pas du mal de Bettany », il annonce très sévèrement.

« Ai-je dit du mal ? »

«Pas vraiment mais... elle est tout sauf diplomate et facile à vivre mais... elle mérite qu'on lui laisse une chance ! », il développe étonnamment nerveusement. Comme j'opine en me demandant quelle part de ce jugement est fondée sur ses propres remords, il reprend avec un « Je reviens vite » et un clin d'oeil dont je ne sais trop que faire.

oo

Écho du pronostique de Cyrus, le major Ingiusto sonne à la porte d'Hermione deux heures plus tard, flanqué de Foote et Finnigan. Il vient chercher Lucca et Aradia qui ont accepté sans surprise la répartition des tâches décidée par Mãe. Je dirais même que Lucca a eu l'air content d'avoir une raison de partir plus tôt, mais je projette sans doute mes propres incertitudes.

« Une vraie escorte comme il convient à des ambassadeurs », commente Tiziano.

Je crois que de n'importe qui d'autres, Aradia et Lucca l'auraient mal pris, mais qu'un prince vénitien le fasse leur fait trop plaisir pour qu'ils cherchent des motivations moins nobles que la reconnaissance si longtemps refusée.

«Nous assurerons leur protection jusqu'à Lo Paradiso », rebondit le Major avec gratitude, je crois. « Ils pourront nous confier le paquet. Dans les semaines qui viennent – je devrais dire jusqu'à ce que le procès italien ait eu lieu, vous pouvez compter sur notre protection.»

Aradia et Lucca le remercient avec effusion, et Foote nous indique qu'ils seront revenus avec les ingrédients avant que "le lieutenant ne prenne des vacances".

« Les voisins vont finir par se poser des questions avec toutes ces allées et venues », j'entends Hermione soupirer pour Brunissande qui ne sait pas quoi lui répondre. Peut-être parce qu'au moment de monter dans le véhicule amélioré prêté par le Ministère dont je tiens la porte, Aradia se tourne vers moi.

« Harry... », elle commence en me prenant les mains – je sens qu'elle voudrait s'excuser une nouvelle fois mais la mansuétude ou le pardon me paraissent des cadeaux que je ne peux lui offrir là maintenant.

« Tu aides Remus », je lui rappelle en espérant couper court à ses élans.

« Je ne... Harry, j'admire Remus, je ne l'ai jamais caché mais... je... je t'aiderais à sauver ton père qui qu'il soit », elle finit après avoir cherché très diplomatiquement ses mots.

«Je lui dirai », je réponds plus froidement qu'il ne faudrait. L'idée qu'elle veuille faire quelque chose pour moi reste un peu trop effrayante pour l'instant.

De l'intérieur du véhicule, Lucca nous observe avec unair faussement détaché. Croit-il que je vais lui ravir Ada maintenant ? Doute-t-il tant d'elle ou de lui ? Croit-il que j'en sois capable ? Que j'en ai même l'envie ou la force ? Aradia soupire, désolée, je crois. Sincère, il semble.

« Ada, on se reverra », je lui promets. « On a plein de choses positives à faire ensemble qui n'ont besoin d'aucun serment pour se réaliser. Allons de l'avant », je plaide.

« Allons de l'avant », elle répète avec l'air de se demander quoi faire de ces mots.

Elle hésite à m'embrasser sur la joue puis y renonce. Merlin merci. En me retournant avant même que la voiture soit partie, je réalise que Brunissande est toujours là derrière moi, entre Gin et Hermione.

« Il serait temps que tu essaies les robes que Hermione t'a sorties », estime ma belle-sœur en prenant ma petite amie par le bras pour l'attirer dans la maison. Hermione hausse les épaules en me regardant comme si elle répondait à une question que je n'avais pas posée.

« Quoi ? », je soupire. Le monde semble avoir des attentes totalement déraisonnables envers moi.

«Gin répète à Brunissande que tu n'as jamais su t'y prendre avec les filles, que ce n'est pas ta faute, vu que ton père non plus. Ce à quoi Brunissande sourit – et elle a un sacré sourire... Je n'arrive pas à savoir si les propos de Gin la rassurent », estime mon amie, les deux mains croisées sur son ventre.

« Brunissande sait que c'est elle que j'aime », j'espère à haute voix.

« Ça ne fera jamais de mal de lui répéter », conseille Hermione tout bas.

« Je comptais bien le faire », je bougonne.

« Je savais bien que Gin exagérait ; tu as appris deux ou trois trucs en chemin », conclut mon amie avec un sourire complice.

Je vais lui avouer que je n'en sais rien quand ladite Ginny appelle depuis l'intérieur de la maison :

« Hermione, Ron pour toi ! »

Elle pâlit si vite que je lui prends le coude.

« S'il t'appelle, il va bien ! », je juge bon de souligner

« Je crois que je ne suis pas super apte à garder la tête froide en ce moment », elle opine alors que nous regagnons le salon.

«Heureusement que tu pars avec une longueur d'avance en logique sur le commun des sorciers », je lui glisse.

La tête de Ron sourit au milieu des flammes en nous voyant.

«Bon, ça prend tournure », il annonce avec une satisfaction non dissimulée qui fait du bien à tout le monde, avant même de savoir à quoi elle s'applique. « Paulsen est renvoyé en suivi du dossier au Brésil ; je peux l'accompagner. »

« Super ! », s'exclame Ginny, et j'analyse d'abord avec soulagement que Shacklebolt ne laisse pas tomber Mãe dans cette histoire. D'abord Foote et Finnigan, et maintenant Paulsen et Ron.

«Si j'accepte », continue ce dernier bien plus sobrement, et je comprends à son regard qu'il demande l'avis d'Hermione.

Elle regarde tout autour d'elle avant de répondre.

«Ils ont besoin de toi, Ron », elle souffle avec certitude.

«Toi aussi », je m'interpose. Bien sûr qu'on a besoin de toute l'aide qu'on pourra réunir, mais le bébé de mes meilleurs amis... ne peut pas être un prix acceptable pour la protection d'un Auror. Paulsen trouvera bien un autre aspirant bien disposé envers Mãe !

« Je me disais », reprend Ron un peu hésitant, « tu crois que tu pourrais... »

« Venir ? », termine Ginny pour lui et en frappant des mains comme s'il s'agissait de vacances familiales. Elle croise mon regard qui doit en dire assez long sur mon opinion parce qu'elle détourne les yeux. Hermione pose une main apaisante sur mon bras.

« Je ne pense pas... risquer quelque chose, enfin... je ne sais pas trop ce que dira mon chef en l'apprenant... mais en même temps, on s'était dit qu'on irait... »

« On pourrait demander l'avis de Susan », propose Ginny sans doute pour se rattraper.

« Je vais bien, j'ai vu mon médicomage à Sainte Mangouste la semaine dernière ; je vais bien. Si je ne suis pas un poids... », elle termine en me regardant. Il doit y avoir une malédiction qui veut que chacun ait besoin de mon assentiment.

« Je ne sais pas ce qu'en dira Dora », je réfléchis à haute voix. « Mais vous avoir près de nous ne sera jamais un poids... »

« Je peux dire quelque chose », glisse alors Livia, très pâle – je l'avais oubliée, je me rends compte. Peut-être parce qu'elle est totalement engoncée dans la lecture systématique de la bibliothèque d'Hermione. Quand tout le monde la regarde, elle se risque : « Le voyage n'est sans doute pas un problème mais... vous avez pensé à la pleine lune ? » On ne doit pas avoir l'air de la suivre parce qu'elle pique du nez avant de reprendre : « Je voulais d'ailleurs vous en parler... Vous allez avoir trois loups-garous à... à la pleine lune... Fiametta, Remus, moi... je... »

« Ce n'est pas un problème », répond Ron le premier. « Pour personne. »

Livia me regarde et j'explique en retenant mon envie de soupirer tant son inquiétude est à son honneur : « Je suis animagus, Cyrus et ma mère aussi... »

« Moi aussi », rajoute Ginny, rosissante. « Pas depuis longtemps mais.. »

« Une super jument », commente Ron avec une certaine fierté.

« Waouh », commente Brunissande avec une admiration patente.

« J'ai dû tordre le bras à Cyrus pour qu'il m'initie mais... ça en valait la peine », elle lui indique avec, de nouveau, cette espèce de position de conseillère sur comment intégrer la famille Lupin dont je ne sais que faire. Est-ce que je dois proposer dès ce soir à Brunissande de chercher son animagus ?

« Les autres ne sont pas démunis ; ils savent à quoi s'attendre. A nous tous, on est plus que capables de réguler trois loups-garous... surtout que vous avez vos propres méthodes... ne t'inquiète pas Livia », je me force à conclure la discussion explicite, la tacite me paraissant trop compliquée.

« Bon, va te falloir des robes légères à toi aussi, Hermione », conclut Ginny avec une sorte de soulagement timide.

« Tu n'auras pas à avoir peur pour moi, Harry », souffle Hermione en me regardant.

« Pas sûr d'avoir de la peur en réserve », je marmonne. Ils ont tous l'air si désolés de ma réaction que j'en ai honte. « On ferait mieux de faire nos bagages », je propose, et tout le monde acquiesce.

Ron rajoute qu'il viendra chercher Hermione dans deux heures, qu'elle voyagera avec Paulsen et lui. Ginny leur promet qu'elle fermera les deux maisons. Quand tout le monde sort du salon, Brunissande en profite pour me rejoindre par un chemin détourné.

« Tu vas tenir le coup », elle promet sans autre introduction.

« Qu'est-ce que tu en sais ? », je la questionne sincèrement.

« C'est ta plus grande peur : craquer. Du coup, tu tiendras », elle estime. Ses yeux noisettes sont sérieux et doux à la fois.

«Tu crois qu'on résiste mieux à sa plus grande peur qu'aux autres ?»

« C'est un peu comme un épouvantard, tu t'y prépares. C'est dur mais tu n'es pas surpris. Les peurs les pires, ce sont celles qui te tombent dessus sans prévenir... tu peux bien réagir mais tu peux aussi perdre tous tes moyens... »

Quelle peuvent être ses peurs ? Qu'est-ce que je sais réellement d'elle ? J'ai prétendu la protéger depuis le début de notre histoire, mais que sais-je des monstres qui hantent ses cauchemars. Comme je n'ose pas enquêter, je lui livre les miens.

« Quand j'étais gosse.. neuf ans – avant que Cyrus ne vienne vivre avec nous », je raconte, avec une pointe d'angoisse quand je pose ce point précis de notre chronologie familiale. Un jour peut-être, il faudrait que j'explique – ce n'est pas une petite peur. « J'ai ouvert un coffre que je n'aurais pas dû toucher... dans la salle de classe de mon père... j'ai libéré un épouvantard... »

« Merlin ! », elle laisse échapper avec plus de sympathie que je n'en mérite ni aujourd'hui ni hier. Papa avait dû me dire cent fois de ne pas l'ouvrir sans lui.

« Remus n'était pas loin », je la rassure tout de suite – il avait évidemment détourné l'épouvantard et refermé le coffre avant de me prendre dans ses bras. Il avait dû aussi me gronder, mais je ne me rappelais plus exactement de cette engueulade-là. Mon souvenir était bien pire. « J'ai eu le temps de le voir mort... rigide sur les dalles », j'indique. Elle inspire de peur et de sympathie mêlées.

« C'est ta plus profonde peur ? », elle se risque avec l'air de trouver des échos contemporains à cette peur enfantine.

« Non... a priori, ça ne l'est plus... En grandissant, l'épouvantard a pris la forme d'un détraqueur... », je lui livre.

« Tu as peur des détraqueurs – tout le monde a peur des détraqueurs, non ? »

« Selon mon père, j'ai peur de la peur... », je réponds un peu timidement.

Elle pèse longuement cette information avant de s'enquérir : « Et tu fais quoi ? »

« Ça dépend des fois... généralement je me dis que Cyrus et moi lui faisons prendre une crème canari – personne n'a réellement peur d'un canari, non ? »

« Tu n'as pas peur tant que Cyrus est à tes côtés », elle remarque. Je hausse les épaules.

« Donc ça va aller », elle insiste. «Tu sais quoi faire. »

« Si je ne craque pas en voyant mon père rigide sur un lit d'hôpital... »

«Tu ne craqueras pas, Harry », elle répète avec une foi en moi relativement intimidante.

« OK », je souffle en préférant la croire.

« Et moi ? Tu ne me demandes pas ? »

« Uniquement si tu en as envie »,

« On t'assiège tous », elle recule avec ce tact inné chez elle.

« Non, je serais heureux de mériter ta confiance », je lui assure en lui prenant la main. J'aurais dû le faire avant, je me dis. Gin doit avoir raison quelque part.

« J'ai confiance », elle souffle, très bas, comme une promesse. « Ok. Ma peur n'a pas changé, elle. Quand je croise un épouvantard, je... je me vois. »

« Tu as peur de toi ? », je m'étonne sincèrement. Est-ce qu'on peut avoir peur d'une jeune fille fine et élancée, aux longs cheveux châtains plus lisses qu'un lac en été et aux yeux presque dorés ?

« Je me vois en reine de beauté », elle murmure honteusement. « Ne ris pas ! »

«Je ne ris pas – je ne comprends pas », je promets.

«J'ai peur d'être juste belle... d'être inutile, potiche, inintéressante...», elle me livre en détournant les yeux.

« Toi ? »

« Moi. »

« Brunissande, tu es belle... »

« Ne dis pas ça », elle supplie avec une vraie expression de crainte.

« Tu es la plus belle femme que j'ai jamais rencontrée... avec Fleur peut-être, mais ce n'est pas ce qui m'a attiré en toi, Brunissande », je me lance maladroitement. L'image de Ginny estimant que je ne sais pas m'y prendre avec les filles me revient, comme un cauchemar, mais je ne vois pas comment être autre chose que sincère – maladroit peut-être. « Tu es drôle, tu es courageuse, tu es... Tu es patiente avec mes histoires sans fin et mes humeurs... tu es... »

Faute de meilleure idée, je décide de l'embrasser. Elle se laisse faire avant de me glisser un peu timidement : « J'ai peut-être trouvé un début dee solution à ma peur. »

oooo

Cyrus, Bettany, Tiziano et Fiametta reviennent pour déjeuner. La dernière a fait des emplettes pendant qu'ils ont fait de la diplomatie universitaire avec Girasis. Elle a presque honte de nous montrer – je comprends que c'est parce que Tiziano a payé ; en voilà deux qui vont avoir des moments compliqués, et je sais de quoi je parle. Mais Ginny et Brunissande trouvent tout très joli alors ça aide là, tout de suite.

« Girasis vous a relâchés ? » je préfère m'intéresser - si je ne semble pas avoir encore découragé Brunissande, je ne suis pas un expert en vie de couple, de l'avis général.

« Elle a été pédante et supérieure mais intéressée par notre application de la formule à d'autres étoiles... », raconte sobrement mon frère, en s'empiffrant de sandwiches au thon.

« Elle nous a félicité pour notre démarche consciencieuse », pouffe Tiziano.

On en est à sourire avec lui lorsqu'on sonne à la porte. Je crois qu'on pense tous à Mãe, mais on est chez Hermione, et c'est donc elle qui va ouvrir.

« Professeur », elle annonce avec une vraie surprise dans la voix en voyant Severus Rogue.

« Madame Weasley, il nous faudra bien nous rendre à l'évidence : je ne suis plus habilité à évaluer vos travaux et vous avez sans doute des choses passionnantes à m'apprendre – nous pourrions être moins formels ? », il lui répond en pénétrant dans le salon et en nous saluant tous sobrement d'un signe de tête.

Hermione est tellement sidérée de la sortie qu'elle ne trouve rien à répondre. Elle lui trouve un fauteuil libre, et il contemple avec une curiosité amusée le tapis recouvert de statuettes et de parchemins.

« Je sais, c'est le bordel », lui oppose Cyrus en souriant.

« Je ne pourrais pas envisager de travailler dans ces conditions mais vous avez gagné le droit de faire vos propres expériences », il commente tout en sortant un étui à cigarettes de sa poche. Il l'agrandi d'un coup de baguette et l'ouvre. Il contient six flacons étiquetés et marqués de son écriture nette et fine.

«Je viens vous apporter une série de potions – en fait, deux séries», enchaîne Severus sans trop d'autres introductions.

Il n'a pas besoin de préciser – le regard de Cyrus est sans doute le miroir du mien. Nous avons déjà trop vu ces flacons même si Remus a toujours fait montre d'une certaine pudeur quant à son traitement.

« Il est dans le coma depuis une dizaine de jours – il n'a manqué que deux doses », continue d'expliquer sobrement Severus. Je vois la compréhension gagner les regards dans le salon.

« Ça va avoir quel impact sur sa transformation ? », je me risque, la gorge soudain très sèche.

« Je ne sais pas, Harry », me répond Severus avec une ride de concentration au milieu du front. « J'ai regardé les notes que vous m'avez laissées – si vous utilisez les potions italiennes, il va de fait plus que rattraper les doses de certains éléments ; si vous utilisez les potions amazoniennes... »

« Tu en sais encore moins », conclut Cyrus assez sombrement.

« Il faudrait privilégier les italiennes », je postule.

« Une bêtise », juge Bettany alors qu'on ne lui demande rien.

« Ce n'est pas évident », soupire Severus. « Il faut prendre en compte l'effet du coma lui-même – il l'a sans doute protégé de certains effets du cycle lunaire sur son organisme... Mais son organisme s'est adapté aussi à mon traitement ; j'ai pu réduire certaines doses, récemment.. Il y a beaucoup d'inconnues. »

Comme sa conclusion nous réduit au silence, il reprend : « Le traitement que prend votre père depuis plus de dix ans maintenant n'est pas un simple soin ; c'est un accompagnement de l'ensemble du cycle lunaire, un rééquilibrage des éventuels déséquilibres créés... le renforcement progressif de ses protections humaines et magiques face à la puissance de la lune... »

Livia s'est timidement approchée, clairement fascinée.

« Une catalyse progressive », ponctue Cyrus, immédiatement soutenu par Bettany.

« Tu veux bien expliquer ? », j'aboie presque, agacé par leur cirque.

« Regarde les potions qu'on a conçues », s'exécute mon frère sans s'émouvoir, en digne pédagogue que je sais qu'il est. « Elles provoquent une catalyse magique – enfin, elles cherchent à le faire – par une forte dose d'ingrédients réagissant aux flux en fonction des corps astraux. Les potions de Severus, de ce que j'en comprends, atteignent le même résultat... »

« Ça reste à démontrer, Cyrus », intervient Severus.

« Et ce sera passionnant », commente Hermione avec ferveur.

« Effectivement, disons un résultat proche », propose Cyrus avec calme et assurance – comme Papa dans tellement de discussions théoriques que je ne saurais les dénombrer. « Elles atteignent un résultat sans doute proche de la catalyse par accumulation par le système de doses itératives de certains éléments. »

« Une espèce de saturation ? », s'intéresse Tiziano.

« Une saturation progressive », confirme Severus.

« Tu vas avoir une page de la magie à ton nom, Severus ! », se marre Cyrus soudain étonnamment léger et joueur. « La catalyse progressive par saturation, ou le processus de Rogue ! Des pauvres gamins vont plancher dessus pendant des siècles !»

« On en est loin », minore Severus.

Ce n'est pas de la fausse modestie, c'est de l'exigence, je le sais. Et brutalement les hésitations de Cyrus me paraissent moins ridicules ; c'est une violence à son esprit de chercheur de se satisfaire d'autant d'approximations, je réalise avec une nouvelle timidité. Et appliquer un résultat fragile à la santé de notre père n'aide pas, évidemment.

« Mais... », commence Livia avec un tel regard d'espoir pour moi que je suis obligé de revenir dans cette conversation où je n'ai pourtant objectivement plus de place. Imposer Livia me paraît d'autant plus nécessaire. Comme une revanche.

« Livia connaît des techniques de... catalyse qui permettent d'aider les louves enceintes », je me risque donc.

« Madame Astrelli », s'intéresse immédiatement Severus, « j'ai entendu parler de vous... de vos différentes vies, toutes estimables.»

Livia est saisie et met une demi-seconde à répondre.

« C'est... c'est un honneur, professeur Rogue... J'ai moi-même entendu parler de vos travaux... dont on ne connaît que quelques principes et surtout un résultat »

« Je ne partage pas mes travaux avec n'importe qui », répond Severus sur le ton du constat.

« Je comprends », recule Livia.

« Non », la corrige presque gentiment Severus. « Je n'ai pas eu la chance jusqu'ici de rencontrer des gens ayant et le savoir et l'intérêt et l'intégrité pour le faire. J'espère que ceci va changer. »

Cette fois, Livia ne trouve même pas une réponse polie.

« Ma femme et moi – ma femme, Susan, est médicomage – nous nous intéressons à tous les cycles. Votre expérience serait doublement intéressante et je suis évidemment prêt à partager en échange ce que j'ai pu déterminer comme méthode d'accompagnement des cycles... », reprend Severus tout seul.

« Ce serait... un honneur », ose se ravir Livia presque dans un souffle.

« Dès que nous en aurons le loisir », il confirme.

Je voudrais les féliciter – je ne sais pas exactement de quoi – sauf que je crains que Livia ne mette ce résultat sur mon entremise – ce serait tellement faux.

« Et donc tu prévois quoi, Severus ? », demande Cyrus en jouant avec les flacons. Je lui en veux un peu de passer si vite à autre chose.

« Si vous en restez aux italiennes, j'ai prévu des doses allégées », explique Severus en désignant les deux flacons bouchés de rouge. «Si vous optez pour les amazoniennes, j'ai prévu deux doses un peu expérimentales et encore plus allégées ; je veux croire que la symbolique saura agir... Les deux dernières, sont des potions tue-loup – je ne savais qui vous accompagnait, elles sont

concentrées... Vous saurez les diluer à trente pour cent », il conclut.

Cyrus regarde Livia qui hausse les épaules.

« On peut penser que les statuettes vont aider, non ? », il demande.

« Cyrus... on peut aussi craindre une transformation particulièrement violente – c'est ce que j'ai essayé de vous dire ce matin... On aura invoqué la puissance de la lune pour un soin... On ne contrôlera pas tout... surtout avec des ingrédients mal connus... »

« Non, Livia, ils vous sont mal connus mais très utilisés là-bas», lui oppose mon frère avec un air définitif. « Je sais bien que la lycanthropie est tellement rare au Brésil qu'on n'a aucune indication, mais on ne peut pas dire qu'on les a pris au hasard... » Je dois éternuer ma dérision. « Putain, t'es encore en train de me reprocher d'y croire ? », il s'agace.

« Les nouveaux convertis sont toujours un peu inquiétants », je lui rétorque.

S'il y en a un qui a rarement eu besoin de légilimantie pour savoir ce que je pense vraiment, c'est Cyrus.

«Tu te rappelles ce que je t'ai dit ce matin, Harry ?», il demande assez sévèrement. «Tu crois que parce que je manipule trois théories, je vais savoir quoi faire ? Que tu vas pouvoir partir faire de la pirogue avec Brunissande tellement je vais savoir ce que j'ai en face de moi, que je vais tous vous virer pour mettre mon nom sur un putain de concept ? Tu ne me prendrais pas pour Girasis, des fois?»

Severus a un rire sec et bref qui vaut toute hallali. Je lui lance un regard sans doute trop noir, et celui de Cyrus est plutôt surpris de son soutien. Oui, c'est l'effet que nous fait un rire de Severus.

«L'expérience et le sang froid sont souvent bien meilleures conseillères dans l'urgence que la théorie, qui telle une amante capricieuse demande du temps et de la diplomatie pour révéler ses trésors », commente ce dernier avec une bonhomie assez sidérante. « Tu as une expérience qui dépasse celle d'un jeune briseur de sorts, Harry, et si ça ne te suffit pas, rappelle-toi ce que ton père pense d'une théorie non fondée sur l'expérience... en quels termes se poserait-il la question ? »

« Il se ficherait profondément de la théorie », estime Cyrus avec un grand sourire.

Un rire de Severus, un sourire de Cyrus, mon expérience, les "bonnes" question de Papa... j'inspire pour regarder pour une fois cette peur que je traîne de ne pas me trouver capable de faire face à la peur elle-même et je propose sans vergogne que nous buvions à la santé de Remus.

C'est peu après, alors que la conversation est plus détendue, au point que Bettany s'est enhardie à présenter à Severus son travail sur la définition traditionnelle de poison et de cure, que l'on sonne de nouveau à la porte. Cette fois, c'est Mãe et les jumeaux.

« Severus, comment va Poudlard ? », trouve la force de demander Mãe quand elle nous rejoint dans le salon sans aucun commentaire pour nos tas de parchemins.

Les petits embrassent tout le monde avec patience. On est follement nombreux, je me dis, en les regardant faire. Tout ce monde pour Remus.

« Les rumeurs... gagnent, mais tout le monde attend Remus », lui assure Severus avec un mélange relativement rafraîchissant de sincérité et de bienveillance envers elle.

« Vous ne touchez à rien », j'indique aux petits qui ont filé entre nos jambes, attirés par les graphiques colorés et les statuettes qui sont maintenant concentrés sur la table du salon d'Hermione. Iris prend le temps de me faire un signe de tête.

« J'espère tant... Merlin, Severus, je n'ose pas imaginer – il ne faut pas », se censure Mãe.

«Mãe, arrête, on n'a pas le droit de douter », lui assène Cyrus assez fermement.

«Bien sûr, Cyrus », elle acquiesce docilement - beaucoup trop docilement. «Tu as raison – nous devons penser qu'il va revenir avec nous, pareil à lui même et... »

« Si c'est pour Poudlard que tu t'inquiètes, Nymphadora... », commence Severus l'air ouvertement soucieux maintenant.

« L'inquiétude ? L'inquiétude serait tentante », soupire Mãe. Elle m'a rarement paru si fragile, si prête à craquer, si jeune en fait.

« … tu vois, Iris ? Je t'avais bien dit que c'était important » Je capte malgré moi la petite voix de Kane a priori indifférente à l'angoisse maternelle. Il montre quelque chose sur un parchemin. Je me dis qu'il ferait mieux de ne pas toucher à tout ça mais je ne veux pas couper Mãe. Elle a besoin de mon écoute, de la fermeté de Cyrus, de la sympathie de Severus, de dire ses craintes, elle aussi. Comme un exorcisme.

« Allons là-bas, arrêtons de tourner en rond ici avec des théories et des incertitudes », plaide Cyrus.

« Vous partez quand ? », s'enquiert Severus.

« Dans quatre heures », annonce Mãe après un regard à sa montre. « J'ai pris le plus tard possible pour éviter les curieux », elle rajoute – sa voix s'est raffermie comme si avoir été capable de cette pensée stratégique suffisait à la rasséréner. « Hermione, tu es prête ? Ron ne devrait pas tarder à venir te chercher. »

« … et moi, parce que je suis un garçon, je serai le plus important », estime Kane alors que Hermione sort boucler sa valise avec l'aide de Ginny.

« B'en voyons », marmonne Iris avec ressentiment. Dans le silence qui a suivi la sortie des filles, tout le monde l'entend et la regarde.

« Rappelle-toi l'esprit de Venise l'a dit – je suis important ! », insiste mon petit frère sans se rendre compte qu'il est lui aussi maintenant écouté.

Severus, Cyrus, Mãe et moi échangeons des regards. Mãe est livide; je pense qu'elle a compris comme moi l'étendue de la présomption de Kane. Je revois la maison Cimballi, la fontaine, le ballon rouge abandonné, le sang de Tizz sur le couteau, les cris de son grand-père. Il est des cauchemars qui m'ont moins hanté.

« Remus », soupire Mãe comme un écho à mes angoisses, une prière, presque un reproche.

Je ne suis pas sûr d'être à la hauteur du besoin mais je m'accroupis entre les jumeaux. Iris recule – en bonne fille de prof, elle pense qu'avoir le parchemin entre les mains n'est pas le meilleur sauve-conduit alors que j'ai dit de ne pas y toucher. C'est une finaude. Kane n'est pas plus bête mais il est trop content de sa petite théorie pour s'en inquiéter.

« Tout le monde est important, Kane », j'articule en lui prenant le rouleau qui parle bien comme je le craignais des Sangs de lune. Qu'est-ce qu'il est allé se coller dans le crâne, mon gentil, raisonnable et sérieux petit frère ?

« Mais les Sangs de lune, plus que les autres, non ? », il affirme ses yeux gris confiants.

« Plus que quels autres ? », questionne Cyrus assez âprement.

Kane regarde par dessus mon épaule, voit Mãe, Severus, Cyrus qui le regardent et se tend un peu, mais il ne lâche pas.

« Le parchemin dit... je suis le fils du loup, je peux parler à la lune pour lui, hein, Harry, je vais le soigner ? », il échafaude.

« Clémente Cerridwen », souffle Mãe désespérée de ce qu'elle entend. Et heureusement, Papa n'est pas là, je me dis avec un certain soulagement : il serait fou d'entendre ça.

« Tu ne te prends pas pour rien, toi, dis moi ! », aboie Cyrus pour Kane, et je lève les mains en signe général d'apaisement.

« Vous voulez savoir le plan ? », je retourne aux jumeaux en faisant signe à Iris de s'approcher. « Le plan est qu'on parle tous à la lune – tous : Mãe, Cyrus, moi, Iris et toi aussi, Kane. Toute sa famille va demander à ce qu'il retrouve le chemin vers nous. Et a priori il faudra au moins cela, Kane. Toi tout seul n'y suffirait pas. »

Il y a une nouvelle blessure dans les yeux de mon petit frère mais je ne vois pas comment l'éviter.

« Votre sang jouera un rôle comme plein d'autres choses – les statuettes qui sont là, des potions que Livia et Cyrus vont préparer...», je continue.

« Et, ça va marcher ? », s'inquiète Iris.

« On l'espère tous », je réponds. « Je ne peux pas jurer que oui, mais on a travaillé dur pour réunir toutes ces informations et... on a mis toutes les chances de notre côté. »

« Mais justement, le parchemin... », s'entête Kane, celui qui croit aux livres.

« Le parchemin ? », s'agace Cyrus. « Le parchemin dit que tu vaux une statuette ». Il se saisit du forgeron en guise d'illustration et lui agite sous le nez. « Iris aussi d'ailleurs », il ajoute avec un clin d'oeil pour elle en prenant la mariée.

« Mais à Venise... »

« L'esprit de ma maison aimait ton sang – il préfère le sang mâle ; le mien plutôt que celui de ma soeur », intervient Tiziano qui est resté en retrait avec Fiametta et Livia depuis l'entrée de Mãe dans la maison. Il vérifie auprès de moi que je ne m'offusque pas de ses paroles, j'opine, content de l'aide extérieure. « Mais nous ne cherchons pas l'aide d'un esprit de lagune... nous voulons appeler ton père et... »

« ...lui nous aime tous pareil », conclut Iris avec l'air heureuse de pouvoir en remontrer à Kane. Je ne peux pas dire que j'approuve, mais je comprends.

« Kane, on veut tous le soigner, et c'est ça qui va faire la différence», je prends le risque d'affirmer en le serrant contre moi.

« Moi... », il commence.

« … comme les autres », je corrige.

« Ok », il souffle après un moment de réflexion qui me semble durer des heures.

oooooo

La suite est brésilienne. Elle s'intitule "De l'âme des arbres et de la protection des étoiles"... Non, ce n'est pas la fin.