Playlist anglophone (si elle vous paraît bizarrement choisie, je vous expliquerais)

Birds cry warning from a hidden branch

Carving out a future with a gun and an axe3

I'm way beyond the gavel and the laws of man

Still living in the palm of the grace of your hand

The worlds not easy the blind man said

Turns on nothing but money and dread

Dogs been scratching at the door all nite

Long neck birds flying out of the moon light

I'm gonna take the sins of my father

I'm gonna take the sins of my mother

I"m gonna take the sins of my brother

Down to the pond

[Les oiseaux me crient de faire attention, invisibles dans les branches, taillant un avenir au revolver et à la hache. Je suis bien loin du marteau et des lois des hommes, vivant dans la paume de la grâce de ta main. Le monde n'est pas facile, dit l'aveugle. Il se nourrit de rien d'autres que l'argent et la peur. Les chiens griffent la porte toute la nuit. Les oiseaux au long cou s'enfuient à la lueur de la lune. Je vais aller noyer les péchés de mon père, je vais aller noyer les péchés de ma mère, je vais aller noyer les péchés de mon frère au plus profond de l'étang]

Tom Waits, Sins of my Father

96. Cyrus De l'âme des arbres et de la protection des étoiles

Au centre international des portoloins, on fait deux groupes. Je prends la tête du premier – Ginny, Bettany, Fiametta, Tiziano et moi. Harry et Mãe s'occupent du deuxième, composé des jumeaux, de Brunissande et de Livia. Je suppose qu'on m'envoie en premier parce que c'est censé être mon pays. Et c'est mon pays. La moiteur est le premier signe physique qui vient me le rappeler quand je me matérialise. Les odeurs viennent ensuite. Je suis né ici sur le papier mais pas seulement. J'ai grandi en Angleterre mais je suis né ici, c'est sans ambiguïté. Peut-être pour la première fois.

« Qu'est-ce qu'il fait chaud », murmure Fiametta en s'épongeant le front.

« Ça fait du bien », lui répond Bettany l'air franchement ravie. Je ne peux me retenir de lui sourire parce que je pense comme elle.

« Merci de laisser la place au groupe suivant », annonce une voix désincarnée en portugais.

Comme on a pris soin de placer des sortilèges de compréhension et d'apprentissage sur tous ceux qui en avaient besoin avant de partir, personne n'a besoin de sous-titres.

« Sont où les arbres ? » est la question d'Iris quand elle se matérialise.

Mãe assure de sa main gauche qu'elle ne lâche pas la lampe à huile qui leur a été proposée. Harry fait de même pour Kane qui est resté bien silencieux depuis qu'on a réduit en miettes ses ambitions de sang de lune. Rien que d'y repenser, je frissonne. Comment Harry a-t-il pu rester aussi calme ? Parce que lui-même a été tenu pour un enfant prodige ? - c'est l'hypothèse de Ginny ; j'aimerais qu'elle soit vraie.

« Manaus est une ville, ma puce », lui rappelle Mãe distraitement. Je parierais qu'elle ne pense qu'au moment où elle va voir Remus.

« T'avais dit qu'on grimperait aux arbres », m'accuse ma petite sœur, pas découragée pour autant.

Je ravale ma première impulsion qui serait de lui rappeler qu'on est là pour soigner Remus – elle a sept ans et elle adore grimper aux arbres. Je me suis fait, il y a quelques heures à peine, la promesse d'arrêter de hurler sur les gamins de mon entourage avant de réfléchir. « Même les gamins qui se prennent pour un mage supérieur à cause de leur sang ? », s'est offusquée Gin – « Même », j'ai répondu.

« On grimpera aux arbres », je promets donc solennellement à ma petite soeur. « On emmènera Cristo, tiens », je rajoute sur une impulsion. « C'est un vrai petit singe ! »

« Qui ça ? », veut savoir Kane.

« Le... le presque fils adoptif d'Aesthélia – il a dix ans ; c'est mon filleul », je développe.

« C'est moi, ta filleule », revendique Iris.

J'en suis à me demander si ma promesse à moi-même est tenable, à essayer de me rappeler de l'opinion de Ginny, laquelle voudrait que j'aie plus de chance de trouver des excuses à nos futurs enfants potentiels face à elle qui ne saurait pas se contenir que le contraire, quand Mãe intervient.

« On peut avoir plusieurs filleuls comme on peut avoir plusieurs frères », elle assène assez fermement. « Tu nous avais rien dit », elle rajoute en me lançant un regard protecteur – Aesthélia s'est choisi un enfant adoptif, qu'est-ce que ça me fait ?

« Pas eu trop le temps pour les bonnes nouvelles », je m'excuse avec un clin d'œil que je veux rassurant. Un autre jour, je lui raconterai combien je n'ai pas hésité à pousser Aesthélia pour que ce choix ait lieu.

« Non, pas trop », elle sourit en retour, rassérénée par ma réponse.

On passe les portes pour tomber sur Diniz qui fait les cent pas dans la salle des arrivées.

« Comment va mon mari, docteur Marin ? » est la question de Mãe dès que j'ai fini les présentations.

« Stable », il répond. « Enfin, avec la nouvelle lune, on sent une reprise du pouls... ce qui est sans doute bon signe pour vos... vos projets. » Personne ne se risque à un commentaire, et il reprend un peu nerveusement. « Je vous aurais invités chez moi, mais Aesthélia a pensé que vous voudriez le rejoindre au plus vite. Nous allons donc prendre deux cheminées qui nous amèneront en bout de course dans une maison de notre famille - une maison isolée au bord du fleuve... Nous l'avons déjà transporté là-bas - des journalistes, commençaient à poser des questions ; il est officiellement parti en convalescence... chez des amis. Pour l'instant, personne ne semble l'avoir localisé... »

« Vous nous avez rien dit », je remarque avant que ma petite famille prise d'une paranoïa pense que je les ai délibérément laissés dans le noir.

« Il semblait préférable d'éviter d'ébruiter notre plan », répond Diniz.

« Des journalistes de quelle nationalité ? », s'enquiert Mãe avec sa voix d'Auror ; elle a repoussé tout le reste.

« Des Brésiliens, un Péruvien qui enquête sur ces gens de la Fondation... d'autres ont prétendu être Espagnols.. »

« Vous avez bien fait de le déplacer », est l'avis de Mãe. « Paulsen - mon collègue - le sait ? »

« Nous n'avons pas eu de ses nouvelles... »

« Harry », ordonne Mãe. « Préviens Ron – prends des précautions. Dis que nous partons en expédition dans la forêt. Ils reviendront vers nous... »

Mon grand frère nous laisse (faire) prendre cinq pas d'avance pour s'exécuter. Diniz nous pilote jusqu'aux cheminées nationales.

« Vous êtes attendus chez moi – ma femme vous expliquera la suite », il indique. « Vous pouvez les prendre par trois... »

Bettany, Gin et moi partons de nouveaux les premiers. Tiziano, Fia et Livia viennent ensuite puis Harry et Brunissande ; Mãe arrive la dernière avec les jumeaux et Diniz. Noeli, sa femme, nous regarde nous entasser dans son salon avec patience et philosophie. Elle insiste pour que nous prenions un rafraichissement avant la prochaine étape – des amis à eux, à Bélem afin de brouiller un peu les pistes. De là-bas nous irons à la fameuse maison Da Silva.

« Une plantation d'hévéas abandonnée », explique Noeli.

On suit le plan. Les jumeaux chouinent un peu de tous ces transports qui finissent par leur barbouiller l'estomac mais sont relativement conscients qu'on ne peut pas les éviter. Iris est contente d'apprendre qu'on verra des arbres à la fin. J'arrive ainsi le premier à la plantation abandonnée. Aesthélia me serre dans ses bras ; Cristovao est juste derrière elle.

« Vous voilà enfin ! », elle nous accueille, Gin, Bettany et moi.

« Crois-moi, si on avait pu, on serait là depuis longtemps », je lui réponds.

« Tu es revenu pour toujours ? », veut savoir Cristo quand c'est à son tour de me serrer dans ses bras.

« Toujours est un temps un peu trop long, tu ne crois pas ? », j'essaie de répondre avec légèreté. « Je te présente mon grand frère, Harry, et son amie, Brunissande. »

« Il ne te ressemble pas », est l'opinion immédiate de Cristo ; je me souviens que la question de ma ressemblance avec Remus l'avait tracassé. « Pas à ton père non plus », il rajoute avec équité.

«On se ressemble tous plus que tu ne crois», je lui oppose en continuant mes présentations. «Notre maman à tous, Nymphadora ; Tiziano, Fiametta et Livia, des amis italiens et mon petit frère, Kane, et ma petite sœur, Iris – comme tu peux le constater, ils sont jumeaux. Ils ont sept ans... »

« Bientôt huit » précise Iris, et je me rends compte qu'elle a raison. Mon anniversaire est juste après le leur – c'est dire comme j'ai perdu la notion du temps.

« Hello, how are you », s'essaie Cristo assez timidement dans un anglais hésitant mais méritoire, qui arrache un sourire furtif à Aesthélia.

Kane lui répond en anglais et en lui tendant la main, que Cristovao prend avec un peu de soulagement. Sans doute craignait-il d'être ignoré. À la faveur du mouvement, je distingue alors dans l'échancrure d'une chemisette l'éclat blanc et rouge d'une médaille. Je me tournerais bien vers Aesthélia pour vérifier, mais je veux poser des bonnes bases entre ces trois-là. Je regarde donc assez lourdement Iris, qui fait à Cristo son sourire poli mais qui ne l'engage pas. J'imagine que je ne peux pas réellement demander plus.

« Ils comprennent le portugais », j'indique à Cristovao avec un clin d'oeil. Je sors ma baguette pour la pointer vers lui – je remarque qu'il ne recule pas. « Maintenant toi aussi, tu vas les comprendre et pour parler, vous allez vite apprendre, je vous fais confiance ».

«Eux, ils te ressemblent», estime Cristo en se tournant vers moi pour rajouter dans un souffle : «Ta maman est très jeune, non ? »

« Ce n'est pas ma maman biologique », je réponds avec un peu de méfiance. Où est-ce que tout ça va me mener ? Même Tiziano ne sait pas tout de notre construction familiale ! N'est-ce pas un joli paradoxe qu'on fasse confiance à des gens qui ne savent pas qui je suis ? Mes démons les plus coriaces ne sont pas loin.

« Mais elle te ressemble... », continue Cristo avec de grands yeux candides.

« Cristovao, tout ça n'est pas très important », intervient Aesthélia, et ça a au moins le mérite de calmer ses questions – j'imagine que la curiosité est toujours là cependant. Ma marraine doit penser la même chose car elle ajoute avec un air entendu : « Une famille, ce n'est pas seulement se ressembler... Vous voulez voir Remus ? », elle enchaîne pour bonne mesure en se tournant vers Mãe.

« S'il te plaît », répond Mãe avec une voix émue qui me serre le cœur.

« Je... en tant que médecin, j'aimerais que seule la famille proche y aille...Nymphadora, Harry, Cyrus, les petits, ça fait déjà cinq personnes », intervient Diniz.

« Pas de souci », indique Ginny avant même que je ne lui demande.

« Je... je ne le connais pas de toute façon », murmure Brunissande pour Harry.

Diniz nous conduit. On trouve sœur Marisol au chevet de Remus, étendu sur un drap blanc, sous une moustiquaire neigeuse... malgré cet environnement immaculé, il paraît maigre et diaphane et mes yeux me brûlent. La sœur se lève, se recule pour nous laisser de la place. Les petits sont statufiés ; je prends l'initiative de les pousser vers le lit.

« Il est... », articule Iris

« Il dort », je réponds.

« Il nous entend ? », s'interroge Kane.

« Oui », répond Diniz.

« Papa ? », appellent les jumeaux d'une toute petite voix.

« Il ne va pas répondre », je préviens dans un coassement.

Iris fond en larmes et Kane résiste vainement à l'imiter. Je les serre contre moi, désolé de ne pas trouver de mots pour alléger leur peine. Harry soutient Mãe qui semble incapable d'un geste.

« On est là, Remus », elle finit par souffler. « On est tous là... On t'attend... on... »

« Parler est une bonne pratique », l'encourage Diniz quand sa voix se brise. « Les Moldus préconisent de parler aux malades dans le coma et obtiennent de bons résultats. Mais lui parler n'est pas déposer votre souffrance - il n'est pas capable d'en faire quoi que ce soit... Quand et si vous vous en sentez capables vous pouvez venir, à deux maximum... même simplement lire un livre ou chanter une chanson qu'il aime », il rajoute en regardant les jumeaux. « Mais pleurer tous ici ne fait du bien à personne. »

« Je veux rester », murmure Dora à l'oreille de Harry.

« Je les ramène », j'annonce en soulevant les petits éplorés dans mes bras.

Diniz referme la porte derrière nous. Je mène les deux petits éplorés sur la terrasse couverte qui entoure la maison – je ne suis pas sûr que retrouver les autres dans le salon ou la cuisine soit une bonne idée dans leur état.

« J'aurais dû vous prévenir », je décide d'ouvrir les hostilités. Qu'ils m'en veuillent si besoin est.

« Il ne va pas rester comme ça ? », s'angoisse Iris.

« Quand la lune sera pleinement croissante », je réponds lentement, choisissant de détailler un peu plus le plan, comme Harry l'a fait à Londres, plutôt que de lui mentir ou de lui répéter que je n'en sais fichtrement rien. « Tous les cinq, on va appeler la force de la lune et d'une étoile, Malghanica, la plus brillante du ciel ici. On va leur demander de lui montrer le chemin pour revenir vers nous. Pour être mieux entendus, on va utiliser des statuettes et des potions, mais c'est nous, dans notre cœur, qui allons l'appeler... »

« S'il nous entend déjà... avec la lune et Mal... », commence Iris.

« Malghanica », je complète.

«... ça va marcher », termine Kane en s'essuyant les yeux d'un air décidé.

« Pour l'instant, c'est exactement ce qu'il faut se dire », je conclus en les serrant aussi fort que je peux.

Oo

Il est cinq heures de moins qu'à Londres mais les jumeaux s'endorment sur mes genoux – bien avant qu'il soit même envisageable de débusquer cette fameuse Malghanica dans le ciel. Harry, Gin et Brunissande m'aident à les installer tant bien que mal dans une chambre au premier étage de la grande maison presque rendue à la forêt depuis des décennies – Aesthélia, de son propre aveu, en a nettoyé uniquement des parties.

« Celles qui tiennent debout – je ne vaux pas grand chose en sortilèges d'architecture ! », elle nous explique avec un sourire fatigué.

Harry me lance un regard curieux et je hausse les épaules – je ne sais rien de l'histoire de cette maison ; Sirius non plus a priori, et je m'en fiche un peu. L'endroit est mélancolique et visiblement loin de tout. Il y a un bras de rivière qui passe pas loin de la maison. J'ai vu plusieurs fromagers au milieu des hévéas témoignant de l'ancienne plantation. Il convient. Pendant notre échange silencieux, Tiziano et Brunissande se proposent de voir ce qu'ils peuvent améliorer.

« J'ai une certaine expérience des grandes maisons en ruine », commente le copain de Harry. « Même s'il s'agit plus souvent de pierres que de bois à Venise ! »

« Moi aussi », révèle ma nouvelle postulante belle-soeur, « ma famille possède plus de maisons qu'elle ne peut en habiter... les réparer ou les transformer étaient presque un jeu avec mes cousins en été ! »

« Vous avez sans doute mieux à faire », se défend Aesthélia.

« À mon avis, Cyrus et Harry ont plus besoin de vous que de nous », juge Brunissande.

« Ils ont déjà tiré de nous tout ce qu'il y avait à tirer », fait mine de se plaindre Tizzi.

Pendant que Tizz et Brune jouent aux rénovateurs sous la surveillance attentive de Fiametta et la curiosité affichée de Cristo devant cette nouvelle application pratique de la magie, Mãe s'enferme au chevet de Remus jusqu'à ce que Gin vienne nous demander de lui dire d'aller se coucher. Ce n'est pas si difficile – elle dormait quasiment sur sa chaise et elle s'effondre entre Iris et Kane en nous recommandant de la réveiller s'il se passe quoi que ce soit.

Livia, Harry, Bettany, Aesthélia et moi, on se penche alors sur nos six potions, nos symboles éparpillés et la question épineuse des percussions. Aesthélia nous écoute présenter nos raisonnements avec une grande concentration, sans jamais nous interrompre jusqu'à ce qu'on atteigne ce point précis. Là, elle a un sourire ineffable qui nous stoppe net, Bettany et moi, dans nos hypothèses de magie musicale.

« C'est n'importe quoi ? », je nous condamne.

« Tiago... Tiago m'a dit qu'il viendrait demain avec Sol et Abilio. Disons que je comprends mieux ce qu'il a vu... ce qu'il pense pouvoir vous apporter », elle révèle. « Vous avez beaucoup de chances, vous vous en rendez compte ? Vous sentez ce que vous êtes sur le point de pouvoir prouver ? »

« Il y a encore de sacrées zones d'ombre », je lui oppose.

«Tu voudrais avoir déjà tout explicité ?! Il est possible que ta vie toute entière n'y suffise pas, Cyrus!»

« Sans compter que tout n'est peut-être pas bon à dire », remarque Bettany avec un ton sérieux qui réussit à ce que ni Aesthélia ni moi ne souriions.

« Je ne sais pas si on s'en sortira », souffle Harry. « Je veux dire : il est certain qu'on a accumulé beaucoup de choses disparates sur des sujets méconnus ; je ne suis pas un chercheur mais je sais qu'il faut faire connaître et reconnaître certains de ces savoirs ; mais sommes nous capables de dire ce qu'on doit cacher ? »

« Nous nous tromperons peut-être », estime Aesthélia, et j'aime le 'nous'. « Mais nous avons une base, une base suffisante pour construire petit à petit des choses transmissibles, et surveiller que personne ne va trop vite trop loin dans des domaines éventuellement... dangereux... Mais, Harry, et je suis sûre qu'un briseur de sorts ne peut me contredire, aucune magie n'est nocive en elle-même. C'est l'usage qui l'est – voire la représentation que nous nous en faisons... »

« Aucune ? », demande doucement Bettany.

Je ne sais pas si j'extrapole, mais il me semble que je suis le meilleur exemple des thèses d'Aesthélia sauf que je ne sais pas si le dire maintenant à Bettany ou Livia aidera en rien. Je n'ose pas regarder Harry ; il me semble que c'est mutuel.

« Ce qui est répréhensible, c'est de tuer quelqu'un, pas qu'un avada kevadra existe. Ce sortilège existe parce que la vie et la magie existent », choisit d'illustrer Aesthélia.

Bettany acquiesce finalement, semblant pour une fois ne pas avoir de réponse toute prête à apporter.

« Iriez vous jusqu'à dire qu'une magie... obscure dans ses fondements correspond à votre présentation, Professeur Marin ? », se risque alors Livia d'une petite voix émue. Elle est plus âgée qu'Aesthélia et paraît encore plus, abîmée qu'elle l'est par les marques de la lune.

« Vous vous demandez si la magie apportée par la lycanthropie est mauvaise par principe ? » interroge Aesthélia. « Livia, vous savez bien que non ! »

« Mais le risque de contagion... », objecte Livia.

« Citez moi une magie sans risque ? Citez moi une magie qui ne demande de respecter des règles et d'être utilisée à bon escient ? Bettany qui est là vous raconterait ces poisons qui soignent et ces remèdes qui mettent en jeu la vie de ceux qui les prennent. La frontière est par nature mouvante, comme la vie. »

On reste tous silencieux comme une bande d'élèves écoutant leur maître. Au point qu'Aesthélia me regarde comme pour vérifier qu'elle n'a pas commis de gaffe et je lui souris.

« Tout le monde est fatigué. Vous allez vous réveiller aux aurores ; allons nous coucher. Il faut que j'aille vérifier les protections de la maison », elle décide en se levant.

« Tu as besoin d'aide ? », je propose.

« Ça me rassurerait que quelqu'un jette un coup d'oeil sur mes sorts », elle reconnaît.

Bettany a une moue de celle qui pense qu'elle assiste à un cas patent de favoritisme. Ginny a l'air plus philosophe : elle demande à Brunissande où est sa chambre. Harry me consulte du regard, et je lui fais signe que je vais m'en tirer seul – puisqu'ils veulent que ça soit du favoritisme... On sort en silence et on s'enfonce d'abord à l'ouest vers le soleil couchant jusqu'à un fromager majestueux.

« Tiago a posé les protections mais je dois les renouveler tous les jours et vérifier que personne n'a essayé de les modifier – ce sont ses instructions », elle m'informe.

« Il a peur de quoi ? »

« Il dit que les forces noires restent en suspens... autour de nous... pas sûr qu'elle s'approcheront de sitôt mais qu'il vaut mieux être prudent », elle relaie – elle est passé au portugais pour le faire.

« J'espère quand même qu'on a coupé la tête de ce XIC », je commente.

« La tête mais que fais-tu des autres membres ? Il y a eu ces journalistes... et ton père... »

« Tu as fait énormément pour lui », je lui assure avec sincérité.

« Je n'imagine pas... vous êtes ma famille », elle affirme.

« Merci », je réponds quand j'arrive à le faire. Aesthélia est ma famille bien sûr mais qu'elle l'affirme me secoue profondément. Je m'abîme dans mes sensations présentes – les arbres, les odeurs, la chaleur de la terre, le bruit de la rivière...

« Je ne mélange pas tout », elle rajoute.

« Moi non plus. »

« Mais je t'ai déstabilisé, j'en suis désolée. »

« Sirius est aussi content que moi », je décide de résumer. « Tu es notre famille à tous les deux. »

« Que.. que voilà un contre-coup bien ajusté », elle articule.

« Désolé ! »

« Non... au moins, je comprends », elle souffle. « J'ai parlé trop vite sans réaliser... sans réfléchir... Je n'ai pas le droit... »

« Bien sûr que si ! », je m'agace. « Je suis Sirius et tu es Aesthélia. Tu l'as aimé et tu l'aimes toujours et tes motivations sont aussi complexes que les miennes. Acceptons-le ! Mais j'ai un présent qui s'appelle Cyrus dans lequel ta place est différente mais tout aussi importante... »

« Et inversement », elle souffle.

« Exactement », j'abonde.

« Je t'ai déjà dit combien j'étais fière de toi ? », elle souffle. « De mon filleul », elle précise.

« Non », je murmure, intimidé, je dois me forcer pour ne pas détourner les yeux.

« C'est ce fromager », elle indique en pointant le doigt. « Je suis excessivement fière de mon filleul, presque trop, je le sens bien quand je vois le regard de Bettany ou de Ginny. Elles se trompent l'une et l'autre sur mes raisons, je crois. »

« C'est qu'il est désirable de te plaire », je lui rappelle.

Elle sourit dans le vide.

« C'est que j'avais décidé de ne plus jamais être séduite... »

Le coup porte peut-être moins qu'il aurait pu à un autre moment.

«… sauf que la vie, comme je le disais tout à l'heure, est plus têtue que ça. Elle distille de bonnes et de moins bonnes choses et on ne peut pas faire le tri en amont. On doit tout prendre ou... cesser de vivre », elle reprend.

« Tu...ne... Aesthélia ! », je m'affole.

« Il fut un temps où cesser de vivre a pu me tenter », elle me rassure en prenant ma main. « C'est un temps vraiment oublié, Cyrus. J'ai de multiples raisons de continuer cette bataille, d'accepter la lente décadence qu'est une vie, de préférer la transmission à la fuite, d'accepter des responsabilités et les cadeaux comme les coups. Mon filleul et sa famille, présente et à venir, en font partie. »

« Cristovao aussi », je souligne.

Elle sourit pour toute réponse ; nous sommes arrivés au pied du fromager. « Toi qui es jeune, souple et articulé, grimpe donc récupérer la plume rouge qui doit voleter quelque part dans les branches », elle indique.

« On ne peut pas l'appeler ? », je soupire pour la forme, je me hisse déjà en pensant à Iris qui aime tant grimper aux arbres.

La plume rouge ne rapporte que le passage d'animaux. Nous la relions à la terre, au ciel et à l'eau pour nous protéger de nos ennemis. Je ne sais pas si je suis très utile techniquement parlant. Mais ce n'est pas grave, je me dis.

« On va refaire ça au Nord, à l'Est et au Sud », indique ensuite Aesthélia.

« C'est immense ici... »

« Cristo adore », elle sourit.

« Tu lui as donné une médaille », je remarque.

« Tu as vu ? », elle se réjouit. Comme je ne dis rien, elle s'inquiète : « Je croyais que c'était ce que tu voulais ! »

« Quand je suis parti, tu semblais... avoir décidé de prendre ton temps », je formule le plus diplomatiquement que je peux.

« C'est vrai. Ce n'était pas réellement prémédité. Mais voilà... il est allé au marché et en revenant, il a joué avec d'autres gosses du village au ballon... Les œufs ont un peu souffert, iI a paniqué – les œufs se sont recollés - pas réellement de manière entièrement crédible », elle rajoute avec un sourire. « Mais il est rentré avec, je crois qu'il pensait pouvoir utiliser les plus bizarres tout de suite... sauf que j'ai voulu ranger avec lui nos provisions – j'essayais de lui montrer qu'on formait une équipe plutôt qu'une relation de domestique... quand il m'a vu avec les œufs dans les mains... il s'est enfui ! »

« Pauvre gosse », je soupire, en pensant au passé de Cristovao, « il a dû penser que c'était la fin de l'aventure : ».

Aesthélia a un acquiescement bref de la tête.

« Il m'a fallu des heures pour le retrouver... tout en haut d'un arbre... J'ai parlementé une autre heure pour qu'il accepte de descendre... Je ne me savais pas capable d'autant de patience... » Je préfère en rire et elle hausse les épaules. « Bref, il est descendu... peut-être de faim », elle commente avec une espèce de sourire intérieur quand elle repense à la scène. « Il s'est répandu en excuses... J'ai eu un mal fou à l'arrêter ! »

« J'imagine », je commente comme le regard d'Aesthélia semble sincèrement demander que je développe, je m'exécute. « Tu peux être impressionnante, Aesthélia... c'est ton jeune filleul qui te le dit », je précise.

« A ce point ? », elle se vexe presque.

« A ce point », je confirme avec sincérité.

Quand elle se convainc du sérieux de mes paroles, elle prend un air un peu rêveur.

« J'ai toujours pensé... »

«... que Sirius m'engueulait en parallèle et que c'est pour cela que je me tenais à carreaux ? », je propose. « B'en non, généralement, il s'est tenu prudemment à l'écart... dans ces moments là... Notre relation... il l'a respectée... »

Elle digère de nouveau tout cela avant de rajouter : « Avec Remus aussi ? ». Très bas. « Tu peux ne pas répondre », elle s'empresse de compléter.

« Ça dépend des fois... Il m'engueule quand il pense que Remus est trop cool avec moi... ça te fait rire ! », je fais mine de m'offusquer.

« Un peu », elle reconnaît.

« Moi aussi », je souris avec sincérité. « Surtout quand j'y suis pas. Mais assez parlé de moi, il est donc descendu de son arbre, Cristo ? »

« Oui. Je lui ai demandé ce qu'il pensait que je lui reprochais le plus, et il est reparti sur le fait qu'il n'aurait pas dû jouer en chemin mais, surtout, faire de la magie... Je lui ai répondu que j'étais uniquement triste qu'il pense utile de chercher à me mentir. Des œufs se cassent, c'est dommage mais il n'y a pas mort d'homme... Des enfants jouent, et ils ne choisissent pas toujours le bon moment pour le faire – on pouvait en reparler mais ce n'était pas le plus important... Des enfants sorciers pris de peur trouvaient des solutions magiques - qui n'étaient pas meilleures ou pires que n'importe quel mensonge fait par n'importe quel enfant estimant avoir fait une bêtise... Restait le mensonge, le manque de confiance... et c'était ça qui me faisait de la peine... »

« Et tu doutes de toi », je souffle, bizarrement ému.

« Ça m'est venu plus facilement que je l'aurais pensé », elle reconnaît. « Il pleurait comme un veau à la fin... Je l'ai calmé et je lui ai dit qu'il restait que ces œufs mal réparés étaient son premier acte magique vivant sous mon toit et qu'il fallait fêter ça... On est allé au restaurant et je lui ai offert une médaille... comme un certificat de magie quelque part... Ce n'était pas prémédité mais ça m'a semblé adapté. C'est exactement la même que la tienne », elle ajoute.

« Et depuis ? », je questionne en tripotant pas réflexe la mienne à mon cou.

« Je crois qu'il se pénètre de l'idée que je ne vais pas l'abandonner demain... la médaille lui semble trop précieuse pour ne pas garantir que je le garde près de moi... C'est une étape... »

« Une belle étape, Aesthélia », je lui assure.

ooooo

Le prochain n'est toujours pas la fin, même si on s'en rapproche. Harry l'a intitulé De la sincérité complexe et des visions transcendantes.

Je me rends bien compte que je vous frustre un peu en étant aussi peu régulière mais je n'arrive pas trop à écrire en ce moment. Juste ça vient lentement.

En attendant j'ai presque fini l'entière relecture et correction de Entre Lune et Etoile... Plus que deux chapitres !