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Secouez, secouez-moi tout ça
Le charme discret, le calme plat
A quoi sert notre venue ?
Oh dansez, dansez
Tout est perdu
La Maison Tellier Sur un volcan
97 Harry. De la sincérité complexe et des jugements transcendantsLa chambre est grande, meublée d'un grand lit à baldaquin couvert d'une moustiquaire pour l'instant relevée. Il y a des étoiles lumineuses qui se mêlent aux plis du tissu. Je suis sûr que ce n'est pas une attention de la très pragmatique Aesthélia.
« C'est très joli », je commente avec sincérité.
« Un peu déplacé », juge bizarrement Brunissande en passant devant moi l'air songeuse.
Elle se pose beaucoup trop de questions sur mes sentiments, je décide.
« Un peu de beauté ne peut pas faire de mal », je veux donc la rassurer en m'asseyant au bout du lit pour retirer mes chaussures. Quand j'ai fini, je réalise que Brunissande n'a rien dit. Je me retourne. Elle est allongée, très raide, sur le lit, un bras replié sur les yeux.« Brunissande ? Ça va ? », je m'inquiète.
Elle hausse les épaules puis soupire : « Ni le lieu, ni l'heure comme dirait ta... grand-mère. »
Elle a hésité sur sur le titre à donner à Androméda. Je ne sais pas quoi faire de cette remarque.
« Comment ça ? Qu'est-ce qui te turlupine ? », je la presse en m'allongeant à ses côtés avec un baiser pour ce bras posé comme un écran entre elle et moi. Comme elle ne répond pas, j'insiste en essayant d'en faire une plaisanterie : « Tu te rappelles ce que j'ai dit à Iris ? Il n'y a pas d'heure ou de lieu... pas pour les gens qui comptent pour moi.. »
« Tu me mentiras », elle pronostique sombrement.
Sa certitude me tombe dessus comme une douche froide.
« Je te mentirai ? », je répète d'une voix un peu blanche.
« Tu ne pourras pas faire autrement », elle estime plus calme.
«Je ne te mentirai jamais », je m'agace en m'asseyant dans le lit. «Je ne t'ai jamais menti. Jamais, Brunissande, tu m'entends ! »
« Alors ne commençons pas », elle soupire.
J'attends. Chez les Lupin, on professe que les explications viennent à ceux qui savent attendre. Chez les Lupin, on ne connaissait pas Brunissande. J'attends suffisamment de temps pour avoir la quasi certitude d'entendre quelqu'un tourner les pages d'un livre à l'autre bout du couloir. Tiziano ou Livia, je me dis. Je sors ma baguette et pose un sortilège de silence sur la chambre.
« Qu'est-ce que tu veux savoir ? », je souffle, le coeur un peu battant sans savoir pourquoi.
« Rien », elle ment.
Je me creuse l'esprit pour essayer de savoir ce qu'il peut y avoir, ce qui peut l'avoir tellement troublé ici au Brésil. Peut-être est-ce plus vieux que cela, j'envisage.
« Si c'est à cause d'Iris et Kane... », je commence prudemment.
« Harry, je suis bien placée pour savoir que je ne suis pas la première », elle me coupe avec vigueur.
« Tu as eu la liste exhaustive », je réponds en retenant que je n'ai pas le même niveau d'information. De nouveau, je n'ai aucune réponse. Ça dure suffisamment de temps pour que ma nervosité augmente et que je plaide : « Brunissande, s'il te plaît, tu crois que je peux laisser les choses en l'état ? Tu comptes plus pour moi que tu n'as l'air de le croire ! »
Elle enlève son putain de bras de ses yeux caramel et me regarde longuement avant de répondre.
« Tu veux savoir ce qui tourne dans ma tête ? C'est ce qu'a dit le gamin qui vit avec le professeur Marin.. Il n'avait vraiment jamais vu les jumeaux ou ta mère ? »
« Non, Cristovao ne vit avec Aesthélia que depuis quelques semaines – moi non plus, il ne me connaissait pas », je lui rappelle, sans voir où elle veut en venir.
« Au premier coup d'œil, donc, il a remarqué combien Cyrus et les jumeaux ressemblaient non à ton père mais à ta... mère... ou belle-mère, comme tu voudras", elle lâche. "Je n'y avais pas pensé avant. En fait, je ne vous ai pas vus tous ensemble si souvent que ça, mais il a tellement raison ! Et j'ai bien vu que Cyrus ne lui répondait pas sur le fond de cette ressemblance et que le professeur Marin soutenait ton frère - ne me dis pas que j'invente ! »
Ainsi on y est, je réalise en baissant la tête pour échapper aux questions si sincères dans ses yeux. La question de Cyrus, tellement naturelle pour moi, tellement effrayante pour lui et le reste du monde. La question, en quelque sorte.
« La mère de Cyrus s'appelait Laelia Coelho ; c'était une élève d'Aesthélia », je récite donc la mort dans l'âme. Pendant que Brunissande analyse ma réponse, je décide que je ne peux pas en rester là : « C'est la version officielle », je rajoute donc le cœur battant et la tête relevée.
« Un mensonge ? », elle enquête, ses yeux dans les miens.
« Ce serait trop simple », je réponds amèrement.
« Qu'est-ce qu'il y a de compliqué ? C'est sa mère ou non ? » Je préfère hausser les épaules. « Tu as promis de ne pas mentir ! »
« Donc autant me taire », je conclus.
« Tu m'as menti », elle souligne.
« Pour l'instant, techniquement, non », je rétorque.
Elle rumine cette réponse, et la colère recule dans ses yeux.
« Tu as l'habitude, hein ? T'as déjà fait ce coup-là à Aradia, à Aurora et Mina et je ne sais qui ! », elle se désole en se rejetant sur les oreillers immaculés.
« Non. »
« Non ? Quoi, elles n'ont pas remarqué ? », elle accuse.
J'inspire en me répétant ce que Papa avait dit un jour à Hermione : «Je préfère que tu me poses les questions qui tournent dans ta tête, maintenant, plutôt qu'à Harry et Cyrus plus tard ». Si je m'appuyais sur cet exemple, il valait mieux affronter les questions de Brunissande.
« Aurore est française et moldue », je commence donc patiemment. La mention de molditude d'Aurore allume la surprise habituelle dans ses yeux ; j'en rirais presque. « Ma magie était assez de secret pour elle – elle ne s'est pas posée les questions que se poseraient des sorciers et, pourtant, elle en a vu assez pour le faire... Passé le moment où la magie était une dimension exotique et amusante de notre relation, elle s'est sentie irrémédiablement rejetée. Elle estimait ne pas avoir de place dans ma vie, dans ce qui faisait ma vie, elle disait. Je me suis accroché », je confesse. « Mais le compromis était trop déséquilibré sans doute. Elle se sentait diminuée, infantilisée, rejetée, non par nos éventuels secrets, mais par ma magie elle-même... Je n'ai pas voulu le voir à l'époque mais je sais qu'elle m'a permis de comprendre que je n'étais pas prêt à renoncer à certaines choses : j'avais dit que la magie me pesait, que j'en avais assez de la réputation collée à ma peau à mes quinze mois, que je voulais autre chose... Quand le choix a été de vivre selon ses règles ou la perdre, la vérité est que je l'ai perdue... parce que je n'étais pas plus prêt à vivre en moldu qu'elle en sorcière. »
Il y a de la sympathie dans le regard de Brunissande, et j'ai très envie de me taire et de voir ce que ma confession pourrait lui arracher. Puis j'ai peur qu'elle résiste trop bien à mon silence.
« Myrna est serbe et sorcière », je reprends donc sans attendre. «Elle est aussi ambitieuse, cynique, intelligente », j'énumère. « J'ai été un de ses tuteurs quand elle faisait une remise à niveau à la Fondation pour intégrer une université magique... Ma magie ne le dérangeait pas, ni même ma renommée. Elle aurait compris que je l'utilise pour plier le monde magique à mes quatre volontés. Que j'y répugne l'a d'abord étonnée puis exaspérée. Elle a repris sa route... Elle ira loin, et je le sais », je rajoute. Puis je me rappelle que j'ai dévié de la ligne que je m'étais fixée et je rajoute : « J'ai toujours su lui mentir et elle ne m'en a jamais tenu rigueur, tellement elle comprenait l'idée même de secret. »
« Tu lui as menti ? », s'étonne Brunissande – je crois qu'elle s'étonne de ce que je le reconnaisse.
« Tout le temps », je réponds sans détourner les yeux. Elle opine un peu nerveusement. Je prends le temps de calmer mon cœur avant de terminer : « Quant à Aradia... Comme l'ont fait remarqué les jumeaux, elle est passé dans ma vie telle une étoile filante. Elle ne voulait pas vraiment rester – juste vérifier une ou deux hypothèses ; j'ai cru que son éclat me plaisait... on s'est mutuellement brûlés... Bref, le seul secret qui l'intéressait était comment vivre avec un lycanthrope... »
« Tu n'as pas eu besoin de lui mentir », propose Brunissande très bas.
« Non, mais l'inverse n'est pas vrai », je réponds avec moins d'amertume que je ne l'aurais craint. « Donc ne crois pas que je ne sache pas la valeur de la vérité ; je ne souhaite pas te mentir, mais certains secrets ne m'appartiennent pas. »
Cette fois, je n'ai pas peur du silence. C'est à elle de parler.
« Cyrus te dira quand tu pourras me le dire ? », elle questionne en s'asseyant plus droite contre les oreillers.
« Non », je reconnais. « Je lui demanderai s'il a une objection... »
« … quand tu jugeras que je mérite ta confiance », elle termine avec un air entendu.
« Dit comme ça, c'est terrible », je regrette à haute voix.
« Mais vrai », elle souligne.
« En partie seulement », je soupire. « Disons que quand tu connaîtras l'entière vérité, tu me diras ce que tu aurais fait à ma place... »
« Je ne saurais peut-être jamais », elle remarque extrêmement calmement. Trop calmement.
« J'espère le contraire de tout mon coeur », je promets.
Elle me dévisage et soupire en m'attirant à elle.
« Sache que contre toute logique et sagesse, je ne demande qu'à te croire », elle souffle en m'embrassant. On s'endort dans les bras l'un de l'autre sans que je sache si la sincérité est notre alliée.
oo
Je me réveille le premier et ne tiens pas en place dans le lit. Je m'habille à la va-vite, laisse un message sur mon oreiller et sors sans faire de bruit. Je descend au rez-de-chaussée en remarquant combien la maison paraît claire et propre - Tizz et Brunissande ont été plus qu'efficaces, je souris tout seul dans l'escalier. Est-ce que j'ai de nouveau, tout foutu en l'air avant même de construire quoi que ce soit ? Est-ce que les secrets de ma famille me rendent éternellement infréquentable ?
Quand j'ouvre la porte de la chambre transformée en infirmerie, je fais sursauter la bonne sœur infirmière qui me laisse seul au chevet de mon père.
« J'en profite pour aller boire un café », elle m'affirme.
« Bonne idée », je lui promets en portugais.
Remus respire si doucement, si paisiblement. S'il n'était pas si maigre – lui qui n'a jamais été bien épais, on pourrait croire que tout va bien.
« Papa », je souffle en posant ma tête entre mes mains. « Si tu savais comme on a tous besoin de toi... »
Le silence de la maison me répond. Le silence de la vie – des oiseaux dehors, des bruits dans la cuisine, la rivière pas si loin. Je regrette ma présentation. Tellement égoïste en un sens.
« Papa... », je reprends un peu plus fort, un peu moins larmoyant aussi. « Quand tu auras retrouvé le chemin... vers nous, je voudrais te présenter quelqu'un... - encore quelqu'un, diraient les jumeaux... Sauf que cette fois, j'y crois, Papa... Ce n'est pas Ada, je crois que tu t'y attends – je me suis tellement aveuglé avec Ada... Je ne veux pas te contredire alors même que tu ne peux pas argumenter mais j'ai bien peur d'avoir vu surtout la louve... d'avoir voulu réussir une relation avec elle au-delà de ce qui était objectivement possible... Cette fois, je crois que c'est... plus équilibré... »
Je souris tout seul à mon père allongé et inconscient.
« Je crois que tu l'aimeras bien, même si elle n'a pas de problème de fourrure... J'espère que t'es un peu curieux ! »
La porte s'ouvre dans mon dos, sans surprise, sur Cyrus.
« Tu le veux pour toi tout seul ou je peux m'incruster ? »
« Amène-toi », j'acquiesce.
Il s'approche du lit, embrasse ses doigts et les fait courir sur la joue de Papa. Il reste un temps comme ça, immobile sans rien dire, avant de venir s'asseoir à côté de moi.
« Brunissande a l'air super inquiète », il me souffle. « Elle est partie marcher au bord du fleuve – Ginny a demandé à Cristo de l'accompagner... »
Je me ratatine un instant sur ma chaise, hésite deux secondes avant d'opter pour la vérité.
« Elle se demande pourquoi tu ressembles tant à Mãe », j'indique.
« Obrigado Cristo », il commente en portuguais en levant les yeux vers le plafond craquelé – Tiziano et Brunissande ne se sont pas attaqués à la pièce, et ça se voit.
« Une question de temps », je soupire.
« Et tu as dit quoi ? »
C'est là que je me tortille sur ma chaise, un peu comme si c'était celui qui est allongé qui m'interrogeait. Ça n'échappe pas à mon frère.
« T'es venu te confesser ? T'aurais pu venir me voir avant, je ne l'aurais pas laissée filer avec Cristo comme ça ! »
« J'ai reconnu que... la version officielle n'était pas complète », je souffle. « J'ai expliqué que je préférais ne pas répondre que lui mentir... »
Il pouffe de rire à côté de moi.
« Elle ne t'a pas largué ? Elle est accro, grand frère, crois-moi ! »
« Tu voulais que je lui mente ? »
« Non », il reconnaît plus sobrement. « Je voudrais qu'il ne... »
« ...qu'il n'y ait pas de raison de mentir. »
« Oui. »
On se tient en silence un moment. Le temps d'entendre que Iris et Kane doivent être à leur tour réveillés. La vie, la vie extérieure et confuse, comme nous l'a rappelée hier Aesthélia, hautement inquiétante, hautement désirable. Cette double qualité me fait immanquablement penser à Brunissande.
« Je vais lui parler », annonce Cyrus comme si ses pensées avaient tenu des chemins parallèles au miennes.
« Toi ?! »
« Qui d'autre, Harry ? J'ai plus d'expérience que toi dans le domaine, et c'est ma vie », il m'assène en se levant avec décision - cette décision qu'il n'est pas si facile d'endiguer.
« Ça peut attendre, Cyrus ! », j'essaie quand même.
« Non, Harry », il affirme. « J'ai appris qu'attendre n'aidait pas obligatoirement à accepter. Elle va se faire ses propres théories ou s'enfuir... »
« Mais... »
« Mais quoi, et si ce n'était pas la femme de ta vie ? », il questionne. « Elle reste quelqu'un de bien, non ? Quelqu'un qui vient de nous aider davantage que d'autres... Elle mérite une forme de vérité. »
« Tu vas lui mentir ? », je m'alarme.
« Non, je ne mens pas aux gens bien », il m'assure en sortant.
J'hésite à le poursuivre et puis je renonce. Mon regard retourne vers Papa, toujours immobile et insouciant.
« Tu sais que mon frère, c'est un type incroyable ? », je lui demande d'un ton accusateur. Un cycle de respiration lent et tranquille me répond. « Bien sûr que tu le sais », je soupire tout seul, debout. Je m'approche du lit. Il y a cette mèche blanche au milieu des cheveux blonds cendrés. Cette mèche qui résiste à la transformation.
« En plus, tu n'y es pas pour rien », je rajoute avec affection tant pour lui que pour Cyrus, en caressant timidement cette mèche. « Et je sais que tu es fier de lui... Qu'est-ce que tu fiches si loin de nous ? Tu crois que ça nous fait grandir ?! », je râle juste après, des larmes pas très loin. « Tu ne vas pas laisser une sale sang-pur riche et arrogante comme Hermosa avoir raison de toi !? T'es le seul qui peut la coincer – dire ce qu'elle t'a fait ! Ada, Lucca, Livia, ils ont témoigné devant la Magenmagot », je continue, sautant d'un sujet à l'autre, comme on s'enfuit. « Tu veux rater le procès final ? Tu ne veux pas voir Lo Paradiso avec une école et des familles ?! »
J'inspire pour bloquer les larmes qui sont là – il ne peut rien faire de notre chagrin, a dit Diniz. La vérité est que, quelque part, j'en doute. Remus a toujours su porter la douleur des autres, en tout cas la mienne... Mais je bloque quand même mes larmes.
« Je vais envoyer les jumeaux te voir », je reprends plus doucement. « Tu les écouteras, hein ? T'as toujours fait ça très bien... » Je me penche et j'embrasse sa peau étonnamment tiède à côté de temps d'immobilité et je sors.
Ooo
Presque tout le monde est là dans la cuisine. Cristo est revenu – ce qui dit bien où sont Cyrus et Brunissande. Ginny a l'air un peu inquiète de ce développement mais elle essaie de ne pas trop le montrer. Les jumeaux me grimpent dessus – sous le regard faussement détaché de Cristo -, Mãe me sourit :
« Il a bien dormi ? », elle demande.
« Il a l'air d'avoir besoin d'une grasse mat' », je réponds en faisant de mon mieux pour ne pas me jeter dehors. D'autres ont besoin de moi. J'ai confiance en Cyrus. La répétition est une méthode pour se rassurer comme une autre.
« Tu veux un café ? », me propose Aesthélia, l'air de se demander ce qu'elle n'a pas compris toute seule.
« Je... je vais faire un tour d'abord », je recule parce que l'idée de m'attabler est au dessus de mes force. Le sourire de Mãe disparaît immédiatement.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
« Tu nous emmènes ! », exige Kane.
Je lève les yeux au plafond nettement moins craquelé que la chambre de mon père en me demandant comment rester sincère et franc.
« Une histoire à raconter ? », je propose à Mãe tout en détachant Kane de mon torse.
« Pourquoi !? », s'agace ce dernier.
« Quelle histoire !? », veut savoir Iris.
« Maintenant ? », vérifie Mãe.
« Cyrus pense que ça ne sert à rien d'attendre », je me défile - soyons honnête. Mãe a l'air perdu, incapable de se faire une religion. « T'inquiète pas », je lui assure. « J'ai un truc à régler », j'explique à Kane qui n'a pas l'air de goûter ma réponse, mais Mãe lui prend le bras et il retient pour l'instant ses récriminations.
Je sors sans attendre plus, le cœur un peu battant de ce que ça peut donner. Je viens de dire à Papa que j'ai confiance en Brunissande mais pourtant... Est-ce que je peux simplement espérer qu'elle accepte le secret de Cyrus ?
Je les trouve assis au bord du fleuve, au soleil qui n'est pas encore assez haut pour les brûler. Ils sont silencieux, tous les deux. Je m'assois à côté d'eux en leur jetant des regards à la dérobée. Brunissande détourne les yeux, Cyrus me fait un clin d'oeil.
« Je vais vous laisser », annonce mon frère en se levant. « T'as attaché Gin ou quoi ? », il me demande avec une gouaillerie qui semble indiquer que le pire n'est pas acquis.
« J'ai dit à Mãe », je réponds. « Je pense qu'Aesthélia a compris aussi... Désolé », je rajoute.
Il époussette son pantalon blanc en faisant mine de soupirer. Il assume avec un simplicité qui m'épate.
« Prends pas des lunes, Tiago et sa troupe doivent débarquer et Aesthélia veut que tu sois là... »
« Évidemment », je réponds.
Il opine et s'éloigne. Je me tais. Je ne vois pas ce que je pourrais dire. Brunissande me regarde plusieurs fois à la dérobée, froissant et defroissant sa jupe de la main gauche selon une logique qui m'échappe. J'attends.
« Je suppose que je... je te dois des excuses.. », elle finit par se lancer.
« Pardon ? »
« Tu m'as dit hier que je comprendrais quand je saurais... Je t'ai trouvé un poil suffisant sur ce coup-là, mais c'est clair que je n'attendais pas un truc pareil ! Je ne sais pas de quoi vous avez peur, j'irais raconter ça demain, qui me croirait ? », elle commente presque amusée.
« Je préfère ne pas le découvrir », j'indique avec sincérité.
« J'ai l'impression d'avoir fait un énorme caprice », elle soupire avec un air de petite fille. « C'est une telle marque de confiance... est-ce que je mérite ça ? »
« Comme a dit Cyrus, tu es quelqu'un de bien – on ne ment pas aux gens bien... »
Elle rumine l'argument avant de changer encore de ton. C'est le sérieux qui domine quand elle demande :
« Combien de gens savent, Harry ? »
« Hum... mes parents, mes grands-parents – enfin ceux que je considère comme tels. Ça fait cinq personnes. Aesthélia, Ginny et sa famille – enfin presque toute sa famille, on arrive à une douzaine. Severus et Susan, 14. Minerva sans doute, 15...Hermione, Archibald », je rajoute, me rendant compte que je n'ai jamais dressé la liste auparavant.
« Bref, plus ou moins vingt personnes », résume Brunissande l'air amusée de mes efforts de compilation.
« Oui. Tu trouves qu'on ne connaît pas assez de gens bien ? », j'essaie d'alléger l'atmosphère.
« Les jumeaux ? », elle veut savoir.
« Pas vraiment... ils savent que Cyrus est de la famille de Mãe mais je crois que ça s'arrête là », je réalise.
« Ce qui colle avec la théorie officielle d'une certaine façon - s'il est le fils de Sirius, il est de la famille de Nymphadora », s'amuse Brunissande.
« Papa croit aux demi-vérités », j'annonce.
« Pas toi ? »
Je hausse les épaules.
« Un nouveau mensonge potentiel, monsieur Potter-Lupin ? », elle ironise avec un éclair amusé dans les yeux caramel.
« Comme Cyrus, je préférerais que la vérité suffise. »
« Cyrus », elle souligne beaucoup plus sérieusement.
« Je connais très mal Sirius », je reconnais. « Sirius est mon parrain, l'ami de mes parents, l'ami de mon père adoptif, mais pas mon frère... Comme mes parents, il a disparu de ma vie quand j'avais quinze mois. Je l'ai à peine recroisé après et jamais, comment dire, dans son propre corps », je développe content d'arriver à synthétiser le fond de ma pensée. « Sirius n'a pas essayé d'enchanter le rayon peluches avec moi chez Harrods ou fabriqué des cocktails pendant les vœux du Ministère », je rajoute. Brunissande ouvre de grands yeux. « Sa mèche blanche, il l'a méritée, Remus, tu sais », je reconnais avec une ébauche de sourire.
« Visiblement ! », commente Brunissande.
« Tu ne pars pas en courant ? », je questionne timidement.
« Je devrais ? »
ooo
J'ai le temps d'avaler un café et un toast avant que « Tiago et sa troupe » – comme les a annoncés Cyrus – arrivent. Aesthélia ayant jugé que les accueillir à tous serait trop inquiétant pour eux, on vient en formation resserrée – seuls, Mãe, Cyrus, Livia et moi, l'accompagnent. Les autres rongent leur frein. Brunissande a toujours eu l'air de savoir s'y prendre, mais elle semble avoir atteint un nouveau degré de détachement depuis la... l'explication de Cyrus. Ginny l'observe avec un mélange de surprise et de soulagement. Mãe lui a pris les mains et murmuré je ne sais quoi à l'oreille. « Ne lui demande jamais », m'a conseillé Cyrus. J'entends l'écouter pour une fois.
Quand Tiago et sa troupe arrive, je ne trouve pas le mot troupe trop adapté, si vous voulez savoir. Tiago, que j'ai déjà croisé lors de précédents séjours, est seulement accompagné d'une petite femme brune qui s'appuie sur un homme d'une quarantaine d'années, sec et fin. Je comprends qu'elle est aveugle à son regard fixe et que l'homme, qui me semble vaguement familier, la guide.
«Tu le connais, c'était l'apprenti de Don Léandro. Il s'appelle Abilio », me glisse rapidement Cyrus. « Je ne sais pas trop ce qu'il pense de moi », il rajoute bizarrement. « Mais dans l'immédiat, tiens ton cœur prêt pour Sol... »
La mise en garde de mon frère me rappelle la rencontre avec Don Léandro quand j'avais douze ans, quand Remus essayait de renforcer mes défenses mentales sans m'expliquer encore qu'il pensait que je devrais un jour défendre ma vie contre le même mage noir qui m'avait pris mes parents. L'homme petit et rachitique avait lu en moi comme dans l'eau claire, je m'en souviens encore.
La fameuse Sol prend les mains de Mãe avant que quiconque ne dise quoi que ce soit – elle est allée droit vers elle, sans une seule hésitation. C'est assez déroutant.
« Tant de justice », elle murmure – je sens que Cyrus et Aesthélia l'écoutent avec attention et je me demande de quoi elle parle. « Un si grand sens de la justice et de l'injustice – presque trop grand. Tu oublies facilement de faire justice à toi même, Nymphadora... Tu as peur mais, cette peur, tu l'as coupée en morceau – des petits morceaux que tu peux dominer, l'un après l'autre... c'est intelligent... Tu pourrais aussi la dépasser toute entière mais tu as peur de ne pas en être capable... Tu te sens trop faible pour le faire... presque tombée, sauf que tu t'interdis de tomber... Tu interdis beaucoup... tu interdis peut-être trop de chose à l'amour que tu portes... Mais tu n'as aucune intention cachée... Tu ne demandes qu'une chose à Malghanica... ton amour... Ce sera ta force », conclut Sol.
Mãe essaie de ravaler ses larmes mais n'y arrive pas. Elle les essuie maladroitement dans un geste très jeune et fragile. Elle a visiblement compris comme moi que les paroles de Sol s'adressaient à elle en cours de route. Je voudrais lui venir en aide quand Aesthélia me prend le bras en secouant la tête. Cyrus a l'air plus ému qu'en colère, et je décide, le cœur un peu battant quand même, de lui faire confiance. L'Indienne a lâché la main de Mãe pour prendre celle de Livia.
«Une fille de la Lune... comme l'homme qui doit revenir vers nous...», commence Sol, et Tiago et Abilio regardent Livia avec une évidente curiosité alors qu'ils n'avaient pas réagi spécialement lorsqu'il s'était agi de Mãe. « Tu viens pour lui, pour payer une dette mais aussi pour avancer... carvtu vois le chemin devant toi ; il est raide et aride mais tu ne renonces pas. Tu as parcouru d'autres chemins secs avant. Tu as les pieds durs et le cœur régulier... Tu hésites à te confier complètement à Malghanica... tu crains qu'elle soit une mère plus exigeante encore que la Lune... Je ne crois pas que ça soit possible... »
« Quoi ? », souffle Livia avec un temps de retard – celui de la traduction.
« Qu'une mère demande plus que la lune... nous, les enfants de Malghanica, nous le savons impossible », explique Tiago. Et Sol acquiesce en lâchant la main de Livia avec une infinie douceur.
Elle semble ensuite chercher quelle direction elle doit prendre. Je ne m'attends pas à ce qu'elle aille droit vers moi qui suis le plus loin d'elle.
« Harry », elle souffle en prenant ma main. « Le voyageur... Tu es venu faire ce voyage avec ton père... Tu as amené tout ce que tu as pu... Tu as peur de ne pas avoir amené assez... Tu ne penses pas assez à ce qui est déjà là... Tu devrais ouvrir les yeux et regarder autour de toi », elle conclut en lâchant ma main sans me laisser une seule occasion de répondre à ce qu'elle vient de me déverser.
Cyrus me fait un bref clin d'oeil comme s'il s'agissait d'une farce que nous deux devrions comprendre. Dépassé, je la regarde s'éloigner de son étrange démarche – ses pieds ne se lèvent presque pas du sol. Pourtant c'est sans une hésitation qu'elle retourne entre Abilio et Tiago.
« Nous vous aiderons », annonce ce dernier, et mon cœur rate presque un battement quand je me dis que nous venons de passer un examen implicite. Le prix d'un échec me paraît délirant – aurions nous pu nous passer d'eux ? Les paroles de Sol - ses jugements - prennent un nouvel écho un peu vertigineux.
« Merci », articule Cyrus, calme et solennel. Sol ne lui a pas pris la main, je réalise. Ni à Aesthélia. Ont-ils déjà vécu une rencontre similaire ? La mise en garde de mon frère tend à l'indiquer... Je ne peux que me demander ce que Sol lui a dit... a-t-elle parlé de ses deux mémoires ?
« Nous amènerons le cœur du fromager et nous jouerons pour la lune et Malghanica », développe le plus âgé des trois sorciers, me ramenant fermement à l'instant présent. Cyrus opine l'air content de cette confirmation et, moi, je me demande si nous aurions pu nous passer d'autant de questionnements et de nuits blanches.
« Les étoiles, le sang et la rivière vous le ramèneront », promet Abilio.
« Le sang ? », je m'inquiète, incapable de ne pas penser au jumeaux.
« Le sang commun qui coulent dans vos veines... », précise Tiago avec un regard pénétrant.
« C'est... un peu incertain », formule Mãe avec un peu de désespoir.
Les remarques de Cristovao et Brunissande sur l'étrangeté de notre groupe familial sont un peu trop présentes dans mon esprit pour que son inquiétude n'y prenne racines. Sans parler des interprétations de Kane. Le sang me fait peur, reconnaissons-le.
« C'est vous qui le prétendez », juge Abilio d'un air définitif.
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J'ai mis du temps à l'estimer fini celui-là. Je redoute encore de regretter. Remerciez Dina et Alixe qui n'ont pas lâché l'affaire.
La suite ? Ce qui est écrit s'appelle "Des techniques symboliques" et c'est Cyrus qui raconte.
