Bande son

Humain, c'est joli après tout

On travaillera nos rencontres

Pour unir les sages et les fous

Lire la même heure sur nos montres

Alors c'est rien, c'est la fatigue

Si on a peur encore du noir

Si on se cache, si on s'endigue

Dès demain, on retournera voir

LOIC LANTOINE, LA NOUVELLE (Mais que ferai-je sans Loïc ?)

99. Harry Des fausses innocences et des hiérarchies hésitantes

Quand on sort de la forêt, c'est d'abord Aesthélia que l'on voit, debout en plein soleil en haut des escaliers de la cuisine, tendue telle une figure de proue. Derrière elle, Gin et Brunissande, dans l'ombre, me font penser à un de ces chœurs de théâtre grec. Tout ça dans la moiteur de l'Amazonie en plein midi. Ça intimide les jumeaux qui se collent à moi. Ça amène un sourire triste à Mãe.

« Tout le monde va bien », elle souffle en montant les marches et en prenant l'épaule d'Aesthélia qui n'arrive qu'à opiner. « Cyrus arrive avec Cristo », elle rajoute avant de se retourner pour annoncer aux jumeaux sur un ton qui n'offre pas énormément d'échappatoire : «Nous, on a une discussion à avoir avant le déjeuner. »

Je les pousse devant moi pour simplifier le mouvement mais, quand nous arrivons sur la terrasse, la main de Mãe passe de l'épaule d'Aesthélia à la mienne comme pour m'arrêter.

« Je vais m'en sortir », elle indique avec un sourire un peu fatigué mais ferme.

« Comme tu veux », je cède avec facilité.

Elle m'avait paru tellement dépassée tout à l'heure que j'avais pensé mieux de faire le grand frère mais, et malgré ce que semble toujours professer Cyrus, je n'adore pas spécialement me retrouver à gronder mes frères et sœurs, même quand ils le méritent.

Mãe a un dernier regard pour Aesthélia avant d'ouvrir la porte de la cuisine et d'entraîner les jumeaux dans la maison sans un autre commentaire. Comme si elle avait compté jusqu'à vingt avant de reprendre la parole, Brune vérifie :

« Ils étaient à la rivière ? »

« Ils s'ennuyaient, c'est de leur âge », je soupire, agacé de ne pas avoir même cherché à anticiper tout cela.

« J'avais proposé à Cyrus de rester avec eux », indique Ginny avec ses propres regrets.

« On devrait s'organiser... », commence Brunissande.

« J'imagine qu'ils ne devraient pas recommencer avant quelque temps », je la coupe à la fois touché et embarrassé qu'elle veuille tant participer.

« Mais les laisser livrés à eux-même n'est pas une solution », estime alors Aesthélia sans quitter la forêt des yeux. « Ton amie a raison, Harry, il va falloir nous organiser... ou les éloigner... »

« On a besoin d'eux – d'après la vision », nous rappelle Ginny.

Aesthélia opine avec un haussement d'épaules qui semble traduire qu'elle n'en est pas si sûre.

« Les Indiens n'ont pas semblé intéressés par eux », je formule maladroitement. Aesthélia est initiée, je me rappelle trop tard, elle se sent sans doute trop proche d'eux pour accepter ma défiance. Sans compter ce qu'en penserait Cyrus.

« Je suis désolée, Harry », souffle Aesthélia en se retournant cette fois. « J'aurais dû le voir venir... je sentais bien qu'il y avait autre chose... qu'ils attendaient quelque chose... mais... je n'ai pas assez cherché... une fois de plus... »

« Une fois de plus ? », je relève par surprise.

« Je ne me suis pas posé les bonnes questions à propos de Bettany... ni sur Tiago, Sol et Abilio.. et maintenant, Cristo... je ne serai sans doute pas à la hauteur », elle conclut amèrement.

Gin, Brune et moi échangeons un regard un peu perdu.

« Mais... Cyrus dit que Bettany... est une victime », objecte Ginny. « Tiago, Sol et Abilio... ils vont nous aider, non ? Et Cristo... »

« Cyrus avait l'air bien décidé de lui expliquer deux ou trois trucs », je complète.

« Il n'a pas à se rendre responsable de tout », se désole maintenant Aesthélia.

« Mais toi, oui, Aesthélia ? », se risque Ginny un peu rosissante mais déterminée comme les Weasley savent l'être.

« Je... »

« Cyrus a l'âge de prendre ses responsabilités », rajoute sa fiancée.

« Et il le fait très bien », souffle Aesthélia avec un geste vers Ginny, comme un apaisement. « Je suis bien d'accord avec toi, c'est juste que... Cristo a un passé violent, tu le sais... et que je continue d'avoir peur qu'il préfère encore s'enfuir que de vivre... avec moi... »

« Si quelqu'un sait ce que c'est de se faire adopter sur le tard et de devoir composer avec des mémoires un peu encombrantes voire traumatiques... », je glisse, et toutes me regardent et aucune n'a besoin que je finisse ma phrase. Une vraie liberté en un sens.

« Tu as raison », admet Aesthélia dans un souffle.

Comme s'ils avaient attendu cette conclusion pour arriver, Cyrus et Cristo sortent alors de la forêt. Ils marchent du même pas et semblent plongés dans une discussion assez détendue. Cristo marque un temps d'arrêt quand il nous perçoit sur le porche, mais Cyrus le pousse doucement à continuer.

« Je t'amène le singe fantôme de la rivière », il commente quand ils arrivent devant Aesthélia.

Cette dernière a un regard éperdu pour mon frère, qui est aussi son filleul et plus encore que je ne saurais exprimer avec des mots. « Il a besoin que tu lui répètes qu'on l'aime, je crois, et qu'on aimerait qu'il respecte un peu plus les consignes de son parrain... »

« Son parrain », répète Aesthélia avec un sourire incertain.

« Je tuerai tous les autres prétendants », indique Cyrus, ce qui fait glousser un peu nerveusement Cristo.

« Il semble que nous n'ayions pas le choix », accepte doucement Aesthélia en tendant une main vers Cristo qui regarde une fois Cyrus avant de la prendre, la tête un peu basse.

Personne ne dit rien avant qu'ils aient quitté la terrasse – un peu comme une répétition de la scène avec Mãe et le jumeaux, je me dis. Sans doute un bon signe en un sens.

« Je croyais que c'étaient les mômes que tu devais tuer », je finis par proposer pour rompre notre silence rêveur, répétant les propres mots de mon frère quand il avait compris qui se cachait dans la forêt.

Cyrus hausse les épaules avec un sourire étonnamment satisfait - qui n'échappe pas à Ginny. Il y a un regard complice entre eux et mon frère rougit presque. Il reprend contenance en changeant de sujets :

«Ils sont partis ? Tiago et sa petite troupe ?»

« Abilio doit revenir ce soir pour voir comment nous préparons nos potions », indique Brunissande, prenant tout cela au premier degré. «Tiziano lui a plus ou moins dit qu'on verrait avec toi si c'était une bonne idée. »

« Avec moi ? », s'étonne une demi-seconde Cyrus avant de reconnaître dans nos regards la limite de son étonnement. « Comme si je savais. »

« Aesthélia les croit sincères », remarque Ginny.

« Ils se servent un peu de nous quand même », murmure Brunissande – dois-je souligner le nous - l'effet qu'il me fait ?

« Une revanche historique à leurs yeux, sans doute », soupire Cyrus.

« Est-ce que c'est la bonne question ? », je glisse un peu sans m'en rendre compte. Mes pensées ont été plus rapides que moi en un sens. « Je veux dire : admettons qu'ils soient sincères, admettons que leur vision leur ait indiqués qu'ils peuvent obtenir la communication qu'ils cherchent à retrouver en nous aidant, admettons qu'il y ait là-dedans de la revanche historique et même qu'elle soit légitime », j'expose sans reprendre mon souffle. « Reste à savoir si leur recherche peut faire courir un risque à Papa... et c'est la seule question qui m'intéresse. »

« Qui nous intéresse », confirme mon frère sans l'ombre d'une indécision.

Il y a des cris de vrais singes au loin dans la forêt. Il y a un envol de perroquets et une porte qui claque quelque part dans la maison. Une course légère, trois enfants qui ouvrent la porte à la volée. Ils ont les yeux et les joues un peu rouges mais beaucoup d'espoir dans la voix quand ils nous annoncent que le repas est servi en se pendant au cou de Cyrus puis au mien.

Oo Harry et Tiziano

A la fin du repas, Mãe copie Aesthélia et impose aux jumeaux d'aller passer les heures chaudes dans leur chambre. Cyrus essaie sans doute de se faire pardonner d'avoir été aussi responsable en expliquant que lui aussi compte faire la sieste. Il n'obtient pas autant de sourires qu'il l'espérait du côté des enfants. Il a plus de succès auprès des adultes mais sans doute parce qu'on a depuis longtemps décidé de passer la soirée à travailler sur les potions. Tiziano annonce qu'il souhaite quand même faire un inventaire de notre matériel avant d'aller se reposer, et je lui offre mon aide.

« Tu n'as pas besoin de repos ? », il me lance quand nous sommes seuls.

« J'ai l'air fatigué ? », je contre, amusé par sa réflexion de mère poule.

« Tu as l'air à bout de nerfs », il assène après m'avoir regardé des sandales à l'épi.

« Moi ? »

« Tu es sur tous les fronts », il affirme, « les gamins qui te refont le coup de disparaître au mauvais moment... juste avant, ta copine semble avoir besoin de percer les secrets de la famille Lupin... Ne me regarde pas comme ça, Harry : Cyrus représente d'une manière ou d'une autre un secret extrêmement bien gardé de la famille Lupin – ce n'est pas parce que je n'ai jamais demandé que je ne l'ai pas senti... Et ici, ça paraît encore plus évident... il faut bien le dire... »

Je suis tellement sur mes gardes que je n'arrive pas à mentir ou à changer de sujet. Il n'y a sans doute pas de meilleure confirmation. Sans parler du fait que Tizzi avait compris bien avant moi la lycanthropie d'Ada.

« Et je ne te demande rien ; ça ne me paraît pas l'urgence du moment », reprend Tiziano en inspectant les chaudrons d'Aesthélia alignés sur une table. Il passe un doigt dans chaque, qui ressort aussi propre qu'il était entré. J'en suis à craindre qu'il souhaite que je lui dise le contraire quand il reprend, suivant sa propre logique : « Et puis, il y a nos amis en blanc avec leurs déclarations ésotériques et leur plans à tiroirs... Si la santé de mon père – ou de quiconque me serait cher – était en jeu, je péterais les plombs bien plus sûrement que toi. »

« Péter les plombs me paraît un luxe extravagant », j'indique sobrement.

« N'empêche que tu as l'air épuisé », il répète sans me regarder cette fois comme s'il n'avait pas besoin de cette confirmation.

« Ok. »

Tizzi pèse distraitement un chaudron sur une balance qui a l'air de parfaitement fonctionner avant de changer de sujet : « Vous avez décidé quoi ? On coopère ? »

« Je n'en ai pas parlé avec Mãe mais... Cyrus et moi pensons que la seule limite est la santé de Remus – Il faut essayer d'en savoir plus sur leur plan, pour évaluer les risques... », je réponds avec sincérité mais toujours sur mes gardes.

« Ce soir ? », enquête mon vieux copain.

Je hausse les épaules parce que je me souviens que, ce matin même, celui qui inquiétait Cyrus c'était Abilio. Comme s'il avait entendu que j'avais rarement autant eu besoin de son avis, mon frère ouvre la porte du laboratoire en cours d'installation.

« Vous avez fini votre inspection ? », il lance un peu distraitement en entrant. Il est clair que c'est moi - ou Tiziano - qu'il cherchait et non les chaudrons.

Je hausse les épaules en désignant notre prince vénitien comme le seul décisionnaire.

« Ça a l'air d'aller », il commente – remarque qui amuse prodigieusement mon frère.

« T'as de la chance de me dire ça à moi plutôt qu'à Aesthélia – encore qu'elle a sans doute engueulé assez de monde pour une seule journée ! »

« Tiziano se demande si on pourra extirper d'Abilio de quoi décider s'il est sage de coopérer avec nos amis guaranis », je me lance – Tiziano se demande des tas d'autres choses, mais de son propre aveu, il est prêt à remettre à plus tard des questions plus compliquées. Je fais comme lui.

Cyrus soupire avant de se risquer à une réponse.

« Abilio n'est pas mon meilleur ami », il commence en repoussant les cheveux qui lui tombent dans les yeux. « Il ne me fait pas réellement confiance, je dirais. Il pense plus ou moins que j'ai un agenda caché... »

« … ça lui va bien », estime Tiziano les bras croisés.

« Effectivement », soupire de nouveau Cyrus l'air singulièrement jeune et désemparé.

« Tu ne pouvais pas savoir », je commence, parce que je ne sais pas ignorer un Cyrus désemparé.

« La question n'est pas là », il me coupe. « Ou disons qu'on n'a pas le temps de se la poser. Il faut essayer d'en savoir plus sur leurs plans, et je veux bien essayer de poser la question... »

« Aesthélia ne serait pas mieux placée que toi ? », enquête Tiziano.

« Aesthélia », répète Cyrus avec un regard toujours incertain pour moi.

« Tu penses que c'est trop lui demander ? », je me risque. Le fond de leur relation est trop compliquée pour que je l'envisage totalement, un peu comme le niveau des théories symboliques que mon petit frère s'est mis à manipuler. Il faut peut-être plusieurs vies pour le faire.

« Non », soupire ce dernier. « Non, mais... Ok, j'y vais... »

« Je peux le faire », je propose.

Cyrus a un sourire olympien que Papa ne démentirait pas avant de m'opposer : « Évitons qu'elle se demande pourquoi je ne le fais pas. »

« Tous les deux », j'insiste malgré tout.

« Pourquoi ? »

« Parce que... tu n'as pas à porter ça tout seul, ce n'est pas ta demande mais la nôtre », j'explicite et à chaque mot que j'ajoute, je suis d'autant plus convaincu d'avoir raison.

Cyrus prend le temps de peser mon objection.

« Pas celle de son élève ou celle... ? », il finit par questionner, sans doute plus pour lui-même que pour moi. Tiziano fait mine de ne pas s'intéresser à la formulation.

« Les deux », je tranche.

« Ok », souffle mon petit frère après une hésitation. Il me regarde franchement et articule silencieusement : "merci".

ooo Harry Cyrus Aesthélia

Après avoir écarté de frapper à sa porte ou de l'appeler par la fenêtre, Cyrus envoie à sa marraine un message par patronus lui demandant de nous rejoindre près de la rivière. Un message faussement joyeux, commençant par "Madrinha ilustre e sábia"- Illustre et sage marraine. Même Tiziano semble sentir la limite de sa fausse jovialité mais il prétend continuer d'aménager un laboratoire qui n'a besoin de rien. Cyrus et moi partons pour le bord de la rivière, pariant qu'elle va accepter. Une fois au bord de l'eau, mon petit frère jette nerveusement des cailloux dans l'onde. Je me félicite de l'avoir accompagné.

Aesthélia arrive peu après. Les mains plongées dans les poches de sa large jupe blanche brodée. Le visage un peu fermé. Le front moite.

« Je vous écoute », elle annonce en anglais en s'appuyant contre un arbre.

« Assieds-toi, Aesthélia », demande doucement Cyrus. Elle hausse les épaules et reste debout.

« Merci d'être venue », je me lance, décidé à ne pas rester en retrait de cette discussion là. « C'est... je ne sais pas comment nous aurions pu faire mais... le temps est compté... la maison est pleine, et ton avis est déterminant. »

Aesthélia regarde Cyrus comme pour lui demander pourquoi c'est moi qui parle, et il détourne les yeux en jetant un nouveau caillou dans l'eau. Je voulais qu'il ne soit pas seul, qu'il n'ait pas à porter une relation historique en plus du problème actuel, et j'ai introduit une fausse hiérarchie, je me dis.

« On a discuté avec Cyrus », je reprends malgré tout - si je suis la cause de la tension, il faut que je sois aussi celui qui la dissipe. Ou essaie. « On a discuté de ce que nous avons appris ce matin. Et il nous semble», je développe en appuyant sur le nous, « qu'il faudrait en savoir plus, plus sur ce que Abilio, Tiago et Sol ont en tête pour mesurer... »

« Ils ne vont pas faire de mal à Remus, Harry », elle me coupe.

« Pas volontairement », je lui accorde.

« Cyrus... »

« Aesthélia, Harry pose la bonne question », la coupe mon frère avec plus de décision que précédemment. « La bonne question pour nous », il rajoute immédiatement. « Tout à l'heure, on a été pris par surprise mais... on doit aller jusqu'au bout de cette conversation : que comptent-ils faire, essayer ou comprendre ? »

« Tu veux demander à Abilio ? », reformule Aesthélia. J'essaie de croire qu'elle n'est pas dubitative.

« Tiziano se demande si je suis le mieux placé », répond mon petit frère avec l'air d'avoir pesé chaque mot. Ça nous fait sourire en même temps, Aesthélia et moi.

« Harry, tu voudrais que je le fasse ? », elle me demande très directement avec un peu moins de suspicion que précédemment.

« Cyrus n'est pas sûr qu'Abilio lui fasse confiance... »

« Abilio ne fait confiance à personne », estime Aesthélia.

« Il ne dira rien... », se désole déjà mon frère avec un manque de combativité qui en dit long sur son épuisement.

« Abilio a un léger complexe d'infériorité avec les approches magiques dites scientifiques », souligne Aesthélia. « Je pense que c'est par ce biais qu'on peut l'amener à nous en dire plus. »

« Toi ? », vérifie Cyrus.

« Nous tous », elle corrige. "N'oublions surtout pas sa fascination pour les lycanthropes !"

Cyrus me regarde, l'air content de pouvoir me coller une mission à son tour.

ooooHarry et Brunissande

La fraîcheur de ma chambre, de notre chambre me saisit quand j'ouvre la porte. Elle contraste très nettement avec l'air étouffant de ce début d'après-midi même au bord du fleuve. Il y fait même plus frais que dans la chambre de Remus, je me dis en refermant la porte. Brunissande a dû poser un sortilège de rafraîchissement.

Ça me fait bêtement sourire tout seul alors que j'avance dans la chambre. Je crois que je n'ai jamais pensé à mettre un sortilège de rafraîchissement sur ma chambre, même quand je vivais au Bénin et qu'on attendait impatiemment la saison des pluies. Au pire je m'attardais dans des lieux frais. Jamais je n'ai pensé à faire plus. Est-ce un truc de fille, je m'interroge en me laissant tomber sur le lit au milieu des vêtements féminins étalés ?

J'entends l'eau qui vient poussivement au travers des tuyauteries hors d'âge ou d'usage de la maison jusqu'à la petite salle de bains attenant à notre chambre. Brunissande doit prendre une douche. Je joue avec l'idée d'aller la rejoindre mais, quand je ferme les yeux, je revois mon père allongé paisible mais tellement immobile sur ce lit à l'étage en dessous. Ça glace mes ardeurs avec une efficacité redoutable. Comment Cyrus a-t-il pu même respirer ou manger depuis l'attaque d'Hermosa ? Est-ce que moi, je tiendrais jusqu'à la fatidique date calculée par Tiziano et Bettany sans m'écrouler ? Comment garder confiance alors qu'une partie de nos alliés poursuit ses propres projets ? Assez loin de mes inquiétudes,

Brunissande sort de la salle de bain, comme une fleur baignée de la rosée du matin.

« Oh, tu es là ! Enfin ! Vous avez préparé les potions, ou quoi ? »

« Non... on a plus ou moins établi un plan de bataille », je réponds en me couvrant un peu machinalement du plaid posé sur le lit. Je suis glacé, dedans comme dehors.

« Tu as trop froid ? », elle s'inquiète. « Tu veux que je lève le sort ? »

« Non, ça repose. »

« C'est un peu futile... »

« De la magie », je hausse les épaules. Il ne s'agit pas d'or.

« Mais tu... »

« Brune, je ne suis pas contre un peu de joliesse ou un peu de fraîcheur... arrête de penser que je pense moins de toi parce que tu aimes les jolies choses ou le confort... », je soupire.

« Désolée », elle murmure.

« De quoi ? », je m'inquiète – ai-jé été trop franc ?

« Désolée de ne pas savoir comment faire face à tout ce... », elle commence en se laissant tomber assez lourdement sur le lit à côté de moi.

« C'est moi qui suis désolé de t'apporter autant de soucis ! », je la coupe de nouveau. Où est passé le Harry qui écoutait les autres ? je regrette un peu tard.

« J'ai la vague impression que tu as eu quelques aides extérieures », elle insinue en secouant la tête et ça projette des gouttelettes tout autour d'elle, c'est à dire sur moi. Un peu comme un embrun marin, comme une piqûre de réalité.

« Heureusement j'ai des aides extérieures de deux types », je réponds plus calmement que précédemment.

Elle sourit un peu tristement en se laissant aller contre moi cette fois. L'humidité de ses cheveux passe au travers du plaid.

« Tu as parlé d'un plan ? »

« C'est sans doute un peu prétentieux – l'idée est de faire parler Abilio sur ce qu'ils comptent faire effectivement... d'essayer de mesurer de possibles interférences... J'ai l'impression qu'à chaque pas que l'on fait on s'enfonce dans une terre de plus en plus inconnue... on croit se retrouver mais on se perd un peu plus... », j'avoue.

Brunissande caresse longuement mes cheveux avant de commenter.

« C'est ton père qui doit vous retrouver, pas le contraire... »

« Mais si ce tambour doit le guider... mais qu'ils l'utilisent pour aller, eux, à la rencontre de magies oubliées de la forêt... », j'ose révéler.

« De ce que j'ai compris de la vision de ton frère, votre père ira vers ce qu'il connaît... », elle objecte doucement.

Je veux tellement qu'elle ait raison que je décide de ne plus dire un mot.

Ooooo Les potions

Abilio arrive après le dîner – ce qui nous a laissé le temps de nous préparer. On a décidé de se mettre au boulot sans l'attendre, dans l'espoir qu'il pose le premier des questions.

"L'équilibre des dons", a souligné Cyrus ce qui a fait sourire Aesthélia et rire Bettany.

"Des blagues d'ethnomages", a soufflé Tiziano pour le seul bénéfice des italophones.

Mãe, Ginny et Aesthélia l'ont attendu dans le salon - prétextant peu de connaissances sur les potions italiennes. La dernière est là aussi pour l'accueillir. Le montage de notre petit stratagème sidère Fiametta : "Je ne vous imaginais pas si..."

"Prévoyants ?", propose Tiziano avec un clin d'oeil pour moi.

"Calculateurs ?", je clarifie, et elle opine presque timidement.

"On ne veut pas laisser le calcul qu'aux autres", estime Mãe, et je crois que, Cyrus comme moi, on est contents que ce soit elle qui le fasse.

On a mis Livia et son chaudron au centre de notre laboratoire de fortune. On ne peut pas la manquer. Elle a décidé de commencer par préparer la Mariée. Brunissande l'aide.

"Le premier qui dit qu'on ne prend pas la symbolique au sérieux", a marmonné Cyrus et personne n'a relevé.

Près de la fenêtre, Tiziano et Cyrus se sont attaqués à l'Astrologue ; Fiametta et moi préparons la Justice sur la dernière table. Bettany prend des notes sur l'ensemble de l'opération.

"Je colle des étiquettes", elle a gloussé en choisissant une plume et en la lissant.

"Un maximum d'étiquettes", a confirmé Cyrus.

Il n'est nul besoin d'user de légilimancie pour comprendre que notre petite mise en scène touche au but. Abilio cache assez mal son excitation derrière un masque d'ennui. Je crois qu'en fait il ne sait pas par quelle question commencer. Aesthélia joue son rôle de guide culturel.

"Nous t'avons parlé des statuettes", elle rappelle en le plantant devant les trois figurines qui entourent Bettany et ses parchemins. "Elles servent de catalyse... tu connais le phénomène..."

"La sensation", corrige Abilio dans un sursaut de dignité.

"Pas seulement", insiste Aesthélia. "Ce que vous proposez avec le fromager, ce n'est pas de la sensation"

"Nous cherchons une sensation."

"Mais vous allez utiliser un phénomène magique plutôt largement décrit de par le monde - la catalyse", intervient Bettany. "Cyrus est super fort là-dessus", elle rajoute ce qui fait presque rougir mon petit frère - phénomène humain relativement rare quand on y réfléchit.

"Si vous voulez", soupire Abilio - déjà, il ne refuse pas cette étiquette, je me dis. Cyrus hésite mais ne prend pas la parole. Un silence un peu tendu s'installe. Bettany réaligne les statuettes.

"Un homme et deux femmes", remarque Abilio presque à son insu.

"L'Astrologue, la Mariée et la Justice" s'empresse d'expliquer Aesthélia, "Livia les a sélectionnés comme les meilleurs messagers... vers Remus, vers sa magie captive d'un sortilège que nous ne nous expliquons toujours pas totalement."

"Des messagers symboliques", commente Abilio intéressé malgré lui.

"Exactement", je décide d'intervenir - est-il prêt pour la suite ?

"Des statuettes italiennes avec des plantes de chez vous", il rajoute en se saisissant d'une feuille de petite Alchémille.

"Nous les connaissons mieux", reconnaît Livia intervenant pour la première fois. "Disons qu'elles nous rassurent... et la magie a besoin de confiance... la peur peut la rendre forte mais la confiance... la confiance est plus précise et plus durable..."

Tout le monde acquiesce dans la pièce. Est-il un seul sorcier qui n'ait ressenti ce qu'elle vient de dire dans son propre corps ?

"... Mais Cyrus et Harry veulent qu'on prépare deux sortes de potions... des potions adaptées des principes symboliques que nous connaissons avec des plantes d'ici", reprend Bettany sur un ton monocorde comme si rien de ce qu'elle disait n'était étonnant.

"Les principes symboliques", répète Abilio avec une certaine excitation, comme si les mots l'ennivraient. Il jette des regards rapides sur les parchemins étalés autour de Bettany comme s'il mourrait d'envie de les déchiffrer. Mes yeux croisent ceux de Cyrus et j'y vois le miroir de mes sentiments : nous sommes si prêts de l'amener là où nous espérons l'amener : là où la coopération a un sens.

"La Mariée est la femme... la fille devenant femme, celle qui s'offre au principe masculin", commence Livia avec une visible émotion. Comme notre combat est devenu le sien ! "La petite Alchémille est son pendant symbolique..."

"Comme le Vitoria Regia" je rajoute sans doute un peu trop vite mais Abilio ne semble pas y prendre garde. "Enfin, je crois", je minimise avec embarras.

"L'irupé", traduit Bettany.

"Et ce sont deux femmes qui la préparent", approuve étrangement Abilio. "Que.. Livia... soit une enfant de la lune... doit aussi... être important."

"Rien n'est jamais... innocent", estime cette dernière quand elle a vérifié que personne d'autres ne voulait prendre la main. "La participation de Harry et de Cyrus aux autres potions est tout aussi importante..."

"Rien n'est jamais innocent", répète Abilio avec une certaine révérence.

Les mots flottent dans notre laboratoire de fortune comme une maxime dont nous n'aurions pas assez pesé la portée.

"Quelque part", se lance Cyrus avec un accent de sincérité qui fait sans doute du bien à la conversation, "on force le trait... on accumule tellement de symboles que le risque est plutôt que ça nous échappe qu'autre chose.."

"Les statuettes sont là pour cela", intervient Livia. "Pour canaliser toutes ces énergies vers notre objectif suprême..."

"Le retour de Remus", je me sens obligé de rappeler.

"Mais on doit... s'attendre à... un... à beaucoup de puissance", souffle Abilio presque intimidé.

"Oui", reconnaît Livia, et Tiziano et Fiametta opinent en soutien, avec un ensemble touchant.

"Il faut bousculer des barrières dont nous ne savons pas la nature", rappelle Cyrus. "Rétablir la communication par un choc..."

"Un peu comme vous avec ces... formes magiques de la forêt", fait remarquer Brunissande en regardant Abilio droit dans les yeux.

Dire qu'il est surpris est peu dire. Dire que je suis terrifié qu'il s'enfuie est la vérité. Dire que j'admire Brunissande... est superflu.

"Effectivement", finit par articuler Abilio. "Un choc pour rétablir une communication perdue... des sensations..."

"Un choc en plus du nôtre ?", j'arrive à m'enquérir. Ma stupide voix manque de s'étrangler.

"Je... vous avez peur... Non... dans notre vision, nous participons à votre rituel et... la forêt nous entend", explicite Abilio l'air sidéré des sous-entendus qu'il perçoit.

"C'est tout ?", vérifie scrupuleusement Cyrus.

"C'est ce que nous avons vu", répond simplement Abilio.

"La volonté de la forêt", conclut Aesthélia pour nous tous.

OOOO

Notes

Ce fut un des chapitres les plus compliqués à écrire, pas que je ne sache pas ce qu'il devait se passer mais parce que les mots ne venaient pas. Je remercie en plus d'Alixe, Dina et Fée : l'Album L'or Noir de Arthur H; l'émission d'André Manoukian - La vérité est dans le jukebox du 3 juillet : Le sorcier et le MC... ça se podcast...

Le suivant n'existe pas vraiment... mais bon, c'est la rentrée... je vous dois bien ça !

Je réponds dans la foulée à vos reviews...