Bande son
Ce qui est bien avec le drame, c'est que tu le partages avec tes proches
Pour les miens il est peut-être l'heure de m'arrêter un court instant
Pour les remercier d'avoir du coe ur et un mental de résistant.
Grand Corps Malade, Mental.
100 Cyrus Des décomptes et des liens choisis
Il ne reste que deux jours à attendre.
C'est ce qu'on se dit le lendemain matin en se levant, sans réel appétit pour les mangues ou la pâte de goyave. On se le répète à midi en chipotant nos assiettes de haricots. On s'embrouille sur le nombre d'heures restantes avant le coucher. Bettany nous met tous d'accord en sortant un parchemin et un calcul précis du temps restant avant le paroxysme lunaire et de la Croix du Sud. Forte de ce résultat, et croyant bien faire, elle se pique de mettre un charme de décompte sur le mur nord de la cuisine. Quand Mãe tombe dessus, elle l'explose d'un sort ajusté. "Avant que les jumeaux ne le voient" est son seul commentaire.
Attendre rend n'importe qui nerveux. Ne plus rien avoir à faire que d'attendre est pire. Le tambour est prêt; les Guaranis sont venus deux fois le faire résonner mais semblent penser que des essais supplémentaires sont inutiles. Dans un autre contexte, je ne pourrais penser à rien d'autre que ce tambour, son sens, son fonctionnement, l'hypothèse de cette magie initiale perdue. Là, dire que je m'en fous serait exagérer. Mais mon cerveau ne peut pas rester sur le sujet plus de quatre minutes, montre en main, sans s'angoisser plus que tout sur les risques potentiels qu'ils font encourir à mon père.
"Donc autant arrêter d'y penser", conclut sagement Ginny à chaque fois qu'on en parle ou qu'elle pressent que mes nerfs prennent le dessus.
Il reste les potions mais elle devront être préparées au dernier moment pour ne pas tourner. Je me félicite régulièrement - le désoeuvrement s'y prête bien - qu'on ait décidé de toutes les préparer - les européennes et les amazoniennes. Difficile d'imaginer tout râter même par grande nervosité.
"Oui, difficile", reconnaissent Harry et Tiziano en échangeant par dessus ma tête un regard amusé.
Bref, il ne reste qu'à attendre l'heure du spectacle.
Chacun cherche des solutions plus ou moins efficaces pour remplir les heures. Bettany et Tiziano font des piles de fiches sur le travail que nous avons accompli. Elles m'auraient rendu jaloux une autre fois - mon cerveau est totalement bloqué loin de tout questionnement scientifique ou orgueil universitaire. Fiametta les observe avec une certaine fascination quand elle ne tire son petit ami de force pour aller se baigner dans le fleuve. C'est d'ailleurs une destination cyclique de tout le monde pour fuir la chaleur, le stress et l'ennui – petits et grands.
Harry et moi, à tour de rôle ou parfois ensemble, y accompagnons les plus jeunes. Ils ne s'en lassent pas, nous non plus. En fait, leur capacité à oublier l'enjeu à venir au profit du plaisir immédiat de se laisser porter par la rivière est une magie comme une autre, selon moi. Quand elles ne nous accompagnent pas, Brunissande et Ginny se trouvent des atomes crochus qui se traduisent par des éclats de rire un peu mystérieux et d'étranges nouvelles coiffures. Aesthélia tente d'enseigner la botanique amazonienne à quiconque regarde une fleur. Dora essaie de ne pas se morfondre trop visiblement. Pour s'éloigner et diffuser sa nervosité, elle s'occupe personnellement de la protection du périmètre – je pense que les fourmis du coin en ont des problèmes d'approvisionnement. Quand je partage cette idée avec la petite troupe, il y a moins de gens pour en rire que pour estimer que j'ai sans doute raison.
Je ne cherche pas d'excuses mais c'est peut-être à cause de toute cette attente, de toute cette frustration. Je ne peux que m'agacer quand Abilio revient, non pour partager ses préparatifs, ses espoirs ou ses connaissances avec nous tous, mais pour emmener Livia pour une énième promenade discussion dans la forêt.
« Je me demande ce qu'ils ont tant à se dire », je grommelle du point de vue que nous offre la véranda.
Harry lève les yeux de l'échiquier posé entre nous pour les regarder partir.
« La rencontre de deux traditions magiques ? », il propose.
« Ou d'intérêts bien compris », je continue d'insinuer.
« Je ne te suis pas », il m'informe calmement en avançant sa tour – je devrais me méfier de ce qu'il va cacher derrière, je le sais, mais je n'arrive pas à me concentrer là-dessus.
« Ça y est, tu leur fais confiance ? », je persifle plutôt que d'étudier l'échiquier.
« J'ai toujours fait confiance à Livia », il prétend. Je crois qu'il lit dans mes yeux ce que j'en pense. « Ne me fais pas dire le contraire ! »
« Je croyais que tu avais appris de première main que tous les garous n'étaient pas des saints prêts à adopter le premier gamin perdu... », je développe avec une rage qui monte de loin. Elle se déverse sur mon frère comme elle pourrait étouffer Ginny ou... – non, pas Mãe, je crois que j'aurais réussi à me retenir.
« T'as raison, le Saint aurait mieux fait de te laisser dans une geôle dans un îlot battu par les vents », grince Harry, les yeux verts brillants de colère.
« Ce n'est pas moi qu'il a laissé pendant neuf ans », je contre piteusement.
Ce n'est pas une réelle défense, c'est plutôt un trou sans fin – si mon père n'avait pas été un ami si fidèle, je n'existerais pas... Il n'y a pas beaucoup de place pour la sérénité dans cette vérité.
« Tu vas bientôt arrêter de dire des conneries ? », questionne Harry très gentiment, avec un mélange d'affection et d'agacement qui me prend bien au vol comme un rappel nécessaire.
« Ce n'est pas moi », je répète quand même. Presque je plaide.
« Admettons », soupire Harry dans une si fidèle imitation de notre père adoptif que ça m'inquiète un peu. «Pour ta gouverne, Aradia ne m'a pas réellement menti – c'est essentiellement moi qui n'ai pas voulu voir... Et sans doute espérait-elle que je sois plus... rapide - elle était en droit de l'attendre", il continue tout seul - très loin de moi. C'en est intimidant - au point que je vais lui dire de penser plutôt à ce qu'il a gagné depuis quand il revient très sérieusement vers moi pour affirmer : «Quant à Livia... puisque tu as introduit le premier la comparaison, je pense que Papa n'aurait pas retenu moins d'informations si les rôles avaient été inversés. Comme lui, Livia ne m'a jamais menti ou fait mentir, mais elle a retenu des informations... Elle m'a nourri de demi-vérités. »
« Et toi, tu m'as demandé de tout dire à Brunissande et... »
« Non, TU as décidé de le faire – et ça m'a putain d'impressionné », il corrige.
« Tu penses que Papa ne l'aurait pas fait ? », je continue de le braver plutôt que de faire face aux sentiments qu'il me renvoie quasi à découvert.
« Papa aurait pensé comme moi que tu étais le seul à pouvoir décider », il répond avec ce calme qu'il sait réunir quand je perds pieds.
« Donc, tu leur fais confiance », je biaise dans un ultime sursaut.
« Je veux croire qu'ils souhaitent effectivement la guérison de Papa – je ne vois aucune raison objective à l'inverse», affirme Harry avec une certaine sérénité. «Et, s'il faut être réaliste, qu'ils puissent être directement payés de retour – d'une manière ou d'une autre, par l'expérience me rassure plutôt... C'est à toi de jouer », il conclut avec un geste vers l'échiquier.
« Payés de retour ? », je répète par automatisme – dans cette conversation comme sur l'échiquier, mes défenses sont émoussées.
« Que nos amis guaranis trouvent leurs sensations magiques perdues... que Livia voit d'autres catalyses, d'autres formes de magie, valorise la sienne... tout ça », soupire Harry.
« Des sensations magiques perdues », je souris presque malgré moi.
« Je ne suis pas ethnomage », s'excuse Harry - tellement fidèle à lui même que je ne peux que sourire plus largement.
« Mais patient avec moi », je souligne.
« Bah, le dire à haute voix m'a fait du bien », il sourit à son tour en passant une main embarrassée dans ses cheveux ébouriffés.
« A moi aussi », indique alors la voix de Mãe, s'encadrant dans la porte fenêtre.
« Désolé », on marmonne en même temps. C'est de l'ordre du réflexe conditionné.
« Merci d'être là », elle répond en s'asseyant sur une chaise entre nous.
« Où voudrais-tu qu'on soit ? », je m'insurge.
« Merci quand même », elle s'obstine – ça doit être un trait de famille.
« On fait ce qu'on peut », murmure Harry.
« Oui. Ce qu'on peut », confirme Mãe les yeux perdus dans la végétation, « On donne, tout le monde donne, et on espère tous recevoir, peut-être pas tous la même chose, mais ça ne change rien... la magie c'est cela, ça nous traverse, ça se nourrit de nous et ça nous offre des... capacités... pas toujours celles qu'on attend mais...souvent celles dont nous avons besoin... Je crois en nous », elle termine.
Avec Harry, on n'ose même pas se regarder. Je veux dire, moi, je n'ose pas et je ne sens pas son regard non plus sur ma peau.
« Moi aussi », on murmure en même temps.
Ça nous fait bêtement rire tous les trois.
« Ils sont où les mômes ? », je questionne dans un sursaut venu à mon insu.
« Avec Ginny et Brunissande à la rivière – j'en reviens », indique Mae.
« On pourrait aller les aider », je propose à Harry ; je sais qu'il craint en permanence que Brunissande ne se sente assiégée par notre envahissante famille.
« T'as peur de perdre ? », il me taquine.
Je regarde l'échiquier sérieusement quelques secondes avant de reconnaître la vérité : « J'ai déjà perdu. »
« C'est une bonne idée d'aller les rejoindre, mais je vous cherchais », intervient Mãe. On est immédiatement en alerte. « J'ai eu Paulsen - par miroir sécurisé », elle reprend. « Ils ont réussi à faire craquer un des journalistes... Ils sont bien envoyés par les avocats du XIC... »
« Pour ? », j'interromps fidèle à moi même alors que Harry attend sagement la suite.
« Pour trouver tout ce qu'ils pourront de compromettant sur Remus, sa mystérieuse maladie, toi... », elle termine par un geste fataliste et large.
« Moi ? », je me désole.
« Tu es leur cible depuis le début », me rappelle inutilement Harry.
« Et ? », j'enquête.
« Eh bien, ils ont quelques ragots... mais a priori insuffisants même pour des journalistes... » répond Mãe l'air étonnament peu inquiète de ce nouveau développement.
« Et ? », j'insiste.
« Paulsen pense que le mieux est toujours d'entretenir de fausses pistes. Ils partent donc vers là où Remus est supposé être en convalescence », elle indique avec le même détachement clinique.
« Ils ne nous rejoindront pas ? », vérifie Harry – sans doute que la présence de Ron et Hermione étaient importante pour lui.
« Ils sont plus utiles ailleurs », confirme Mãe. « J'ai même réfléchi à qui pourraient les rejoindre pour augmenter la crédibilité de l'affaire mais... ça me paraît difficile de demander à quiconque de s'éloigner maintenant... »
« Et on ne sait pas de qui on aura besoin », argumente Harry avec une certaine nervosité - est-ce qu'il craint que ça soit Brunissande qu'on écarte ? Ok, je suis vilain. « On sera dans le phénomène, on a besoin d'analystes, de différentes traditions pour... réagir... si besoin... », il développe.
« Oui, c'est aussi ce que je me suis dit », abonde Mãe avec une simplicité détachée qui ne lui ressemble pas vraiment. Pas avec nous, en tout cas. A moins qu'elle ne soit profondément sincère - ce développement là, elle le laisse à Paulsen et Ron.
« De toute façon, c'est pour dans... », je commence en regardant ma montre.
« Quelques heures », termine Harry presque dans un murmure.
« Évitons d'y penser », estime Mãe en se levant. « Je vais refaire le tour des protections... Quelqu'un m'accompagne ? »
On se lève tous les deux d'un même ensemble et elle sourit.
À la fin de notre inspection sans incident, nous retrouvons tous les autres sauf Livia, je ne peux m'empêcher de le remarquer, à la rivière.
« C'est maintenant ? », s'enquiert immédiatement Kane sans autre forme d'introduction.
« Bientôt », je réponds douloureusement conscient que Mãe a arrêté de respirer une fraction de seconde à côté de moi.
« Quand bientôt ? », insiste Kane et Harry le soulève du sol en répondant : « Bien assez tôt »
« Quand il fera nuit », imagine Iris en regardant le ciel comme pour estimer le nombre d'heures qui nous sépare du crépuscule.
« Nuit noire ? », veut vérifier Kane.
« Faut que Malghanica soit visible », ajoute Cristo avant de presque se cacher derrière Aesthélia tout de suite après.
« La Croix du Sud », traduit Harry pour les jumeaux qui n'ont visiblement pas percuté.
« Comme sur la médaille de Cyrus ? », veut savoir Iris.
« Et celle de Cristo », rajoute Kane avec une pointe de jalousie totalement transparente.
"Ou celle d'Aesthélia", je commente en levant les yeux au ciel.
"Il faut qu'on la voie ?", enquête Kane se rabattant sur son côté bon élève.
« Bettany, je crois qu'on a besoin de ton compteur finalement », soupire Mãe. « Je ne supporterais pas de répondre toutes les trente secondes... »
« Promis elle ne le détruira pas cette fois », je rajoute pour bonne mesure.
« Ok », souffle l'Américaine avec une absence de commentaires explicites ou implicites qui me laissent tout bonnement pantois.
oo
Quand on rentre à la maison après cet ultime bain, on n'a pas besoin du décompte de Bettany pour savoir qu'il est temps de faire les potions. Il n'est d'ailleurs aucun besoin de dire que le moment est venu. Ceux qui sont concernés se retrouvent au laboratoire dès qu'ils ont étendu leurs serviettes et changé de t-shirts - Tiziano, Harry, Bettany, Brunissande, Fiametta et moi. Livia est déjà là quand on entre. Je dois dire que je suis surpris que Abilio ne l'accompagne pas. Les yeux verts de mon grand-frère m'interdisent de faire des remarques à la louve italienne et, de toute façon, on a vraiment autre chose à faire.
On s'est déjà depuis longtemps réparties les préparations à effectuer. Toutes les étapes sont effectuées dans un quasi silence à peine troublé par le bruit des couteaux et de pilons, le raclement des chaudrons ou les glougloutements des liquides. Notre sobre efficacité ferait sans doute pleurer de joie notre vieux Severus. Penser à lui manque de m'aspirer dans un tourbillon de regrets, de nostalgie et de tristesse. Je me rattrape juste avant de succomber - enfin, disons qu'une voix sévère ressemblant terriblement à celle de Sirius m'aboie que j'ai sans doute mieux à faire.
"Voilà", murmure Harry quand la dernière potion européenne est alignée.
"C'est prêt", confirme Bettany de notre côté.
"Rejoignons les autres", j'arrive à articuler.
Quand nous sortons, tous les flacons serrés dans un coffret porté religieusement par Bettany, Ginny et Aesthélia sont là, appuyées contre le mur du couloir. Cristovao s'est accroupi entre elles deux, et il se lève brusquement en nous voyant sortir.
"C'est maintenant", souffle ma fiancée avec pas mal d'émotion dans la voix.
"Maintenant", je confirme en essayant de plaquer un sourire confiant sur mes lèvres. Sa main se glisse dans la mienne, tout tremble.
On n'a que quelques mètres à faire pour arriver à la porte de Papa. Soeur Marisol nous attend.
"C'est maintenant ?", elle questionne à son tour avec plus de curiosité que d'émotion.
Harry lui confirme alors que nous entrons. Mãe et les jumeaux sont déjà là, debout en rang d'oignons devant Papa. Elle nous fait signe de les rejoindre - Harry et moi nous exécutons. Mãe n'attend pas que nous l'ayons rejointe pour aller chercher Gin et Brunissande.
"On a besoin de toutes les bonnes volontés", elle explique sans qu'aucune de ses potentielles belles-filles trouvent un truc à lui répondre.
Le temps que nous nous soyons réunis, tous les autres sont derrière nous. Il ne manque que les Guaranis mais ils ont déjà annoncé qu'il nous attendraient dehors. Pour l'appel. La pièce me paraît singulièrement trop petite. Comme un écho à cette pression que je ressens, Ginny me presse la main en demandant à la cantonade :
"On y va ?"
Harry, Mãe et les jumeaux me regardent avec un ensemble qui me fait frissonner.
"Ma vision ne dit pas...", je commence la nervosité menaçant de me terrasser pire que des sales souvenirs de Sirius.
"Bien sûr que si", me coupe Harry avec autorité. "Elle n'a jamais parlé de cette maison, mais de rivière, d'arbres, de tambours et d'étoiles", il rappelle en sortant sa baguette. "Tizz, Brunissande ?", il rajoute pour bonne mesure, et les deux l'imitent immédiatement.
Trois personnes adultes, c'est sans doute trop pour porter Remus qui n'a jamais pesé bien lourd, mais c'est une procédure de sécurité - trois personnes ont peu de chance de perdre toutes ensemble leur concentration. Et je ne suis pas prêt alors à me priver d'une quelconque sécurité. Et je suis content de ne pas avoir à craindre que ma main tremble.
Ginny me prend le bras pour m'inviter à suivre, Mãe et les mômes l'ont déjà fait. Les autres sont sortis dans le couloir. C'est un convoi un peu solennel qui se dirige vers l'extérieur, à peine contraint par l'étroitesse du couloir. J'entends soeur Marisol demander timidement à Bettany - un des seuls visages connus de l'assemblée - si elle peut nous suivre. J'espère qu'elle lui dit oui mais je n'ai pas la force de m'en assurer.
Dehors, la nuit est tombée - les singes et les oiseaux se sont tus. Les Indiens sont là. Il y a trois percussionnistes qui ont commencé un chant - un appel qui ressemble à ce que nous avions pu entendre pendant l'initiation. Comme à cette occasion, ils sont tous vêtus de blanc avec un bijou ou un accessoire rouge. La plupart ont une amulette visible. Ça me fait instinctivement poser ma main libre sur la médaille qui pend à mon cou. Mon lien avec le monde magique brésilien.
Je reconnais Mauricio - et sa présence me rassure. Celui qui voit les chemins de la guérison - j'espère que c'est lui qui va prendre la tête de notre cortège. J'ai honte juste après de vouloir tant refiler la responsabilité à quelqu'un d'autre. C'est ma vision - c'est sans doute à moi de retrouver les "sensations" entrevues. Je m'avance donc, la gorge serrée. Les porteurs de Remus me suivent. J'imagine que Ginny, Mãe et les jumeaux leur emboîtent le pas.
Les tambours rythment lentement, pesamment la marche. Je ressens avec une acuité étonnante l'élasticité du sol, l'humidité de l'air, la présence de la forêt. Ma médaille chauffe légèrement contre ma peau. C'est plus rassurant qu'inquiétant.
Dans la clairière, Harry, Tizz et Brunissande amènent Papa devant le grand tambour qui est encore silencieux. Quelqu'un a amené une pirogue, et ils le déposent dans ce cocon de bois. Comme dans ma vision, je suis bien obligé de l'admettre à moi-même.
On se range selon une sorte de demi-cercle très large. A notre droite les tambours ont accéléré le rythme. Mauricio et la petite Josimara s'avancent et viennent poser leurs mains sur le grand tambour dressé. "Je vois le chemin des objets", m'avait-elle révélé quand je faisais encore des enquêtes sur les initiations, je me souviens. Ça ne m'aide pas à rassurer Mãe quand elle me lance un regard nerveux qui me désarme. Aesthélia vient l'enlacer par derrière et lui parler à l'oreille. Au même instant Joachim s'approche de moi.
"Il faut y aller", il me souffle en portugais avant de rajouter inutilement en anglais : "You all should go"
Je lui demanderais bien ce qu'il fiche là, mais il y a Remus, allongé dans la pirogue et toute ma famille qui me regarde, hésitante, attendant de moi un signal que je peine à donner.
"Attendez", s'interpose alors Aesthélia.
Devant nous, elle extraie de la poche droite de sa ample jupe blanche un écrin de cuir noir patiné par le temps. Elle en sort une première médaille d'or blanc et de rubis à l'ovale particulièrement travaillé qu'elle attache au cou de Mãe avant que celle-ci n'ait eu le temps de réagir.
"Mais... Aesthélia ?", elle proteste en portant ses mains à son cou. L'image de Laelia me traverse comme un songe familier. Un bon présage.
"Nous voulons la protection de Malghanica ? Là voilà", répond Aesthélia d'un ton sans réplique. "Comme je te l'ai déjà dit... - dans une autre vie - ... ma famille ne compte pas assez de nouveaux membres pour toutes les médailles dont j'ai héritées... Non d'ailleurs, vous êtes ma famille, Nymphadora..."
Il y a des larmes dans les yeux de ma mère adoptive mais elle opine alors qu'Aesthélia continue sa distribution en gratifiant les jumeaux, absolument ravis, de nouvelles médailles. Elle continue avec Harry qui a la présence d'esprit de lui dire merci.
A chaque fois qu'une nouvelle médaille touche la peau de son propriétaire, la chaleur diffusée par la mienne augmente. Je ne sais pas si ça a une relation mais le martellement des tambours portés par les Indiens me semble alors venir du grand tambour creusé dans l'arbre au centre de la clairière. Mauricio et Josimara transmettent les vibrations, je réalise avec une curiosité presque parasite.
La cérémonie va pouvoir commencer, je me dis, en estimant qu'Aesthélia a terminé sa distribution. Nous allons prendre - enfin - les mains de Remus. J'ai bizzarement acquis ces dernières minutes la force de le faire. Mais ma marraine se tourne vers Brunissande qui en devient écarlate.
"Nous n'avons pas le temps de nous faire des amabilités inutiles", lui assène Aesthélia avec cette brusquerie qu'elle peut avoir quand elle est profondément sincère. "Tu es appelée à faire partie de cette famille, jeune fille, je l'ai... vu."
"Vu ?", répète Brunissande impressionnée.
Harry me regarde et je ne sais que lui faire un geste de la main pour remettre à plus tard les explications. Ainsi, tel est le don qu'Aesthélia a jusqu'à présent refusé d'utiliser, je comprends. Mais il reste Ginny, et je veux être là pour cette médaille-là. Je suis sûr que Remus comprendra.
"Ginevra", souffle Aesthélia prenant une fois de plus l'initiative. "Tu sais combien je t'aime et combien je souhaite que vous soyez heureux... Promets-moi juste de ne jamais renoncer à tes rêves..."
"Aesthélia", lâche Ginny avant de fondre en larmes à son cou en répétant le prénom de ma marraine.
"Allez-y", lui intime cette dernière en la repoussant délicatement. "Nous n'avons pas toute la nuit..."
Ginny opine en me regardant - combien de gens m'auront regardé en ayant l'air de penser que je détiens toutes les réponses.
"Les potions", je commence avec une lucidité qui n'est pas volontaire.
"On s'en occupe. Allez... allez chercher le lien", me coupe Aesthélia en mettant dans ma main une dernière médaille.
"Remus ?," je questionne sans doute stupidement.
"Va, Cyrus", elle confirme en me poussant doucement.
Je lui obéis.
