Disclaimer : L'univers appartient à Suzanne Collins, je ne fais que m'en inspirer (périodiquement).
Note : Merci à ceux qui suivent cette fanfiction, j'espère que ce nouveau chapitre vous plaira autant que les autres. Merci à ceux et celles qui laissent des reviews, ça me permet vraiment de m'améliorer et de comprendre quels éléments vous plaisent ! A bientôt !
La saison des pluies est arrivée, deux mois se sont écoulés. J'ai grandi de quelques centimètres. Papa et moi nous entendons toujours aussi bien, au grand dam de ma mère. Elle ne dit rien face à nos sourires mais se montre encore plus impitoyable lorsque je fais des erreurs. Alors j'évite d'en faire.
Pourtant, aujourd'hui... J'en ai fait une. Peut-être la plus belle de ma vie – mais ça je ne le sais pas encore.
Pour le moment, j'ai onze ans. Je tremble en pensant qu'il s'agit de ma dernière année tranquille. Dès que j'aurais douze ans, je serai moissonnable, et aller dans l'Arène me terrorise. Maman m'obligera peut-être même à prendre des tesserae pour obtenir du blé, augmentant ainsi ses chances de se débarrasser de moi...
Je secoue la tête, terrorisé. Ceux qui sont sélectionnés ne reviennent jamais. Les gagnants ne viennent pas du Douze, tout le monde en a conscience. Chez nous, les Jeux ne sont pas synonymes de fierté ou de récompense ; ils représentent au contraire une cruelle punition, la perte terrible d'un enfant.
Enfin... Tout le monde ne voit pas les choses comme ça. N'est-ce pas maman ?
Je souris en la regardant s'activer. Depuis que je sais que papa est de mon côté, même s'il ne s'oppose pas plus qu'avant aux décisions injustes de ma mère, je me sens plus fort. Plus sûr de moi. Je prends un peu d'assurance chaque jour, je me tiens plus droit, je souris davantage. Je ne suis plus vraiment ce petit garçon qui avait peur de se faire frapper en permanence. Je sais que je peux être puni n'importe quand, et je connais très bien la douleur que l'on ressent lorsqu'on est mis à terre.
Parfois, je trouve cela triste. J'ai grandi, j'ai toujours peur de la Moisson, mais j'ai quand même perdu cette joyeuse innocence, je ne gambade plus dans le Pré comme si le monde m'appartenait. Je soupire.
Je regarde le pain cuire. Cela ne fait que quelques minutes qu'il a été mis au four, il n'a pas encore pris la couleur dorée que j'aime tant. C'est une fournée spéciale, nous avons préparé avec papa des grosses miches de pain aux raisins et aux noix. C'est vraiment un pain délicieux, auquel je n'ai bien évidemment pas le droit de goûter. On trouve des noix un peu partout en cherchant bien, mais les raisins sont beaucoup plus rares. Nous les réservons aux « gens d'exception » selon maman, qui ajoute à chaque fois que ce pain est destiné « à ces petits bourgeois tellement parfumés qu'ils ne sentent plus rien, ces p'tits blancs-becs qui n'ont jamais rien foutu de toute leur vie et qui se permettent de me dire que mon pain n'est pas assez cuit, bande de… » et la suite est beaucoup trop vulgaire. Ma mère jure en permanence.
Elle n'est pas aimée des gens du coin, mais ils la respectent parce que notre pain est vraiment bon, et que nos gâteaux sont toujours impeccables. Comme elle crie beaucoup, c'est papa, parfois l'un des mes frères, qui s'occupe de la boutique. Je n'ai pas le droit de m'en approcher, pas encore du moins. Si je survis à ma première moisson et que j'atteins treize ans, j'aurai le droit de m'occuper des clients.
Je me suis perdu dans mes pensées. C'est la pluie. Il pleut beaucoup depuis quelques jours et cela m'inquiète. Lorsque les pluies sont torrentielles, l'eau glisse jusque dans les mines. Elle infiltre la terre et rend le travail des mineurs beaucoup plus dangereux, beaucoup plus risqué. Chez nous, les fortes pluies sont synonymes d'éboulement de terrain, d'accidents, de funérailles.
- Va voir si les cochons ne se sont pas noyés, m'ordonne brusquement ma mère.
Je lève la tête de mon cahier, oubliant instantanément mes pensées lugubres. Puisque Joackim et Karim se disputent le seul petit bureau du haut, je suis obligé de faire mes devoirs dans l'atelier. Maman m'en a donné l'autorisation, à condition que je ne l'embête pas. Elle a ri quand papa lui en a parlé : puisque je vais être moissonné, je n'ai pas besoin de travailler à l'école.
- D'accord, dis-je en repoussant le tabouret.
Je ferme mon carnet et sors dehors. C'est là que je la vois.
Katniss.
Elle est trempée, ses longs cheveux dégoulinent, et elle fouille dans nos poubelles. Je reste paralysé. Elle soulève le couvercle, s'aperçoit que la poubelle est vide, se décompose. Je ne bouge pas. Mes pensées ralentissent, je ne parviens plus à réfléchir correctement. Que fait Katniss devant chez moi ? J'observe cette fille que je connais à peine fouiller mes poubelles, sans vraiment comprendre. Je refuse de comprendre.
Katniss, non... Impossible. Papa m'a assuré qu'elle allait bien ! Je... Pourquoi fait-elle ça si tout va bien ? Elle, elle n'en a pas besoin, hein ?
Je réalise soudainement. Papa m'a menti. Papa m'a menti et je me suis menti à moi-même chaque fois que j'ai vu Katniss. J'ai refusé de voir qu'elle devenait de plus en plus mince, presque maigre, pour pouvoir tout donner à sa sœur. J'ai refusé de voir qu'elle ne souriait plus. J'ai refusé de voir que la fille que j'aime était dans une si mauvaise posture.
J'ai envie de pleurer. Je suis passé à côté du malheur de la fille que j'aime.
- Imbécile ! crie ma mère dans mon dos. Tu as oublié de fermer la porte, ça va f... Oh non ! Pas de ça chez moi !
Je suis bousculé. Ma mère se précipite dehors, à mes côtés, et vocifère. Je ne peux pas quitter des yeux Katniss. Je ne dis rien, je me tais, je n'ai pas un geste pour la défendre, pour supplier maman de lui donner à manger.
Je me contente de l'observer. Elle est si pâle... On dirait un fantôme. Sous les menaces de ma mère, elle se dépêche de fuir. Moi aussi j'aimerais fuir. Je voudrais échapper à cette lâcheté qui s'est soudainement glissée dans chaque coin de mon corps, cette lâcheté qui m'a contraint à rester immobile pendant que la fille que j'aime mendie dans la rue et fouille ma poubelle à la recherche de n'importe quel bout de pain, même brûlé, pour survivre.
Maman m'attrape sèchement par l'épaule et m'oblige à rentrer. Elle est furieuse.
- Sale mendiante... orpheline... Leur faire la peau... Tous des voleurs... Moisson...
Je frémis. Je ne comprends que des bribes de ce qu'elle dit mais cela suffit à me réveiller. Une mendiante, Katniss ? Une voleuse, la fille que j'aime ? Une orpheline ? Oui, peut-être, mais ce n'est pas sa faute. Ce n'est pas sa faute. Ce n'est pas sa faute. Je me martèle cette phrase à chaque pas jusqu'à ma chaise. Ce n'est pas sa faute.
C'est la faute d'imbéciles comme moi qui ne réagissent pas.
Je suis honteux. Je me déteste. J'attends depuis des jours l'occasion de la voir, de lui parler, j'essaye depuis des années de l'approcher, et là, alors qu'elle se trouve devant chez moi, dans une situation si critique, alors qu'elle peut mourir de faim, je ne fais rien !? Mais suis-je un idiot ? Suis-je un lâche ? Où sont passés mes rêves de grandeur, le meilleur pâtissier de Panem n'est-il qu'un imbécile égoïste ?
Je tremble des pieds à la tête. Un peu à cause de la pluie, beaucoup à cause de mes pensées agitées.
- Peeta, sors le pain du four, il est cuit.
Je regarde ma mère.
- Obéis, Peeta !
Ma mère aussi tremble. Je ne réponds pas, me contentant d'avancer vers le four. Je ne dis plus rien. Je fulmine silencieusement, je me morfonds, je me crie dessus, je pleure intérieurement. Lâche, lâche, lâche. Égoïste !
Je m'approche du four. A l'intérieur, plusieurs miches dorées dont mes parents estiment tirer bon prix en les vendant à ces « gens d'exception », c'est-à-dire les quelques riches du District. Je tends la main vers la pince et me saisit d'un des pains. Je tremble encore, j'agis presque inconsciemment, par habitude, tant mes pensées sont éparpillées et brûlantes. C'est alors que...
Hasard, destin, maladresse ? Je ne sais pas, mais le résultat est le même. L'une des miches de pain s'échappe de ma pince et tombe dans le four, bousculant une deuxième miche qui échoue au fond à son tour. Vite, je m'en saisis rapidement, mais le mal est fait : elles sont noires sur le dessous. Invendables.
La gifle part avant même que mon cerveau n'ai compris mon erreur.
- Imbécile ! Tu veux notre faillite ! Notre mort ! C'est une semaine de travail que tu viens de gâcher, c'est trois kilos de viande en moins ! Tu es un imbécile fini !
Ma mère continue encore pendant quelques minutes. Immobile, agenouillé, je me tiens la tête. J'entends un léger bourdonnement ; le choc était particulièrement violent. Je sens un gémissement monter à mes lèvres, je m'oblige à le retenir. Ce n'est rien, c'est ridicule à côté de ce que ressent Katniss...
- Elles sont bonnes pour les cochons, plus personne n'en voudra ! Elles sont complètement fichues et c'est ta faute ! Espèce de mauviette, d'horrible garnement ! Je... Rah !
Dans un cri de rage pure, ma mère m'administre une autre claque. Je me recroqueville au sol. J'ai peur. J'ai l'impression qu'elle va me tuer. Mes pensées tournent, m'échappent, me reviennent, je ne sais plus où j'en suis. Ma vision se brouille sous les chocs répétés tandis qu'un coup de pied me jette au sol. J'ai mal. J'ai... J'ai été lâche. Voilà ma punition. Pour ne pas avoir pu aider Katniss, pour avoir été égoïste, pour...
- Va les donner aux cochons.
La voix de ma mère est froide. Je relève la tête, complètement sonné.
- Tu vas les donner aux cochons. Maintenant !
J'approuve silencieusement, je me redresse comme je peux. Mon corps me lance mais heureusement je n'ai pas envie de vomir. Joackim m'a dit que si un jour maman me frappait au point que j'ai envie de vomir, alors ce serait grave. Mais tant que je ne vomis pas, maman peut me frapper autant qu'elle le souhaite. Comme aujourd'hui. Je grimace. Trois coups et je suis à terre, quel homme...
Mes yeux larmoyants se fixent sur les deux miches de pain carbonisées. Je les prends et les serre contre moi. Elles sont chaudes. Brûlantes même. Comme les larmes sur mes joues que je me dépêche d'essuyer.
Je m'avance vers la porte qui donne sur la basse-cour, exactement comme tout à l'heure. Je regarde autour de moi mais Katniss n'est plus là. A quoi bon, après tout ? Je ne peux pas l'aider. J'espère qu'elle est rentrée chez elle... Je tremble encore en la revoyant dehors, dans le froid, sous la pluie. Katniss... Je suis désolé. Un sanglot manque m'échapper, je le retiens lui aussi. Je dois être fort. Puisque je ne peux rien faire, je dois au moins le reconnaître et ne surtout pas m'apitoyer sur moi-même.
Arrivé près des cochons, je frémis. Une goutte d'eau s'est glissée jusque dans mon cou. Je me secoue, les miches de pain toujours collées contre moi, et c'est en tournant légèrement la tête que je l'aperçois une fois de plus. Katniss est encore là. Elle s'est juste réfugiée derrière un arbre. Attend-elle un autre instant propice ou n'a-t-elle tout simplement plus la force de bouger ? Cette dernière hypothèse me brise le cœur.
Katniss... Je suis désolé.
Je veux le lui crier mais aucun mot ne sort de ma bouche. J'ai peur d'être encore frappé. J'ai peur, une fois de plus.
Alors c'est pour me délivrer de cette peur que je lui jette les miches de pain. Je les envoie vers elle avec tout mon amour, toute mon innocence d'enfant, tous mes sentiments tourbillonnants, tout mon espoir et toutes mes craintes. Je lui jette les deux pains comme si ce simple geste pouvait me délivrer de ma lâcheté.
Puis, sans un autre regard, sans un sourire, je rentre chez moi.
En poussant la porte, je me rends compte que j'ai le cœur brisé. J'ai bien agi en lui lançant les miches, je ne le regrette pas, mais je n'en tire aucune fierté. Je me revois encore, je ressens encore tout cet espoir, toute cette envie de me tenir debout, d'être assez fort pour la soutenir, et pourtant... Pourtant, une fois de plus, j'ai été lâche.
Pourquoi n'ai-je pas eu le courage de lui donner les pains, plutôt que de les envoyer de cette manière ?
