Emission 3 : Personne veut prendre sa place

Pendant cet entracte salutaire, les trois autres membres du jury, pour une fois sur une même longueur d'onde, choisirent de se rafraîchir le gosier avec un bon vieux tord-boyaux maison. Suspicieux, Lucifer renifla l'étrange mixture que lui tendit Eris. Pour ne pas passer pour une chochotte, il l'ingurgita, malgré sa répugnance, d'une seule traite.

- C'est donc ça votre fameux nectar, commenta-t-il, en tirant une moue dégoûtée. C'est tout simplement immonde. Si mon palais délicat n'a pas été totalement anesthésié par cette horreur, je dirais que ça ressemble à de la bouillie d'orties amères, qui aurait macéré trop longtemps dans de la bille d'âne.

- Peut-être, concéda la déesse. Mais, pour tout jus de chaussette qu'elle soit, cette boisson nous octroie la jeunesse et la beauté éternelle. N'importe quel mortel tuerait père et mère pour découvrir la recette de cette potion miraculeuse.

- Tu oublies de mentionner qu'elle nous octroie aussi une éternelle haleine de fennec, compléta Poséidon. Parfois je me demande si cela en vaut vraiment la peine…

- Les amis, ne trinquez pas sans moi ! J'ai également grand soif !

Abel, revenant d'un pas pressé de l'infirmerie du studio, s'installa auprès de ses confrères.

- En parlant de fennec, persifla Eris. Au moins, tu n'es pas rancunier. Nous avons tout de même transformé ta soeurette adorée en pelote d'épingle géante !

- Pourquoi vous en voudrais-je ? Athéna est saine et sauve. Pour m'en être assuré de visu, je peux aussi vous affirmer que sa blessure est pratiquement cicatrisée.

- Sauve !? aboya Lucifer. Après s'être pris un corps étranger de vingt centimètres, au bas mot, dans le palpitant !? Nous prendrais-tu pour des buses ?

- Loin de moi cette idée, se disculpa Abel. En vérité, nous avons trouvé, par le plus grand des hasards, un neurochirurgien de génie dans le public. En dépit de l'archaïque matériel médical de l'infirmerie, et malgré le fait que je ne sois pas parti depuis plus de cinq minutes, il n'a eu aucune difficulté à extraire la flèche et…

Poséidon, n'écoutant même plus son semblable, chuchota à ses complices :

- Je crois qu'il essaye de nous retourner le cerveau façon homme politique. Vous verrez, dans trois secondes, on aura déjà oublié la question que nous lui avons posée.

- A mon humble avis, toute cette explication bancale découle du passage éclair qu'a fait Saint Seiya par les Etats-Unis, supposa à juste titre Lucifer. J'ai ouï dire que la nouvelle doctrine de la maison était désormais le politiquement correct. Plus aucun personnage ne doit mourir à l'antenne, paraît-il. Par corollaire, les scénaristes doivent redoubler d'imagination pour expliquer pourquoi les personnages réussissent à survivre au genre de désagrément que nous avons fait subir à cette bécasse.

- Peste soit de ce système puritain et odieusement contagieux, râla Eris. Il gâche tout notre plaisir !

- Pas de panique, temporisa le prince du mal. Cette greluche ne paye rien pour attendre. Nous l'aurons au tournant.

- Si vous le permettez, j'ajouterai un nom sur la liste des hommes à abattre, grogna Poséidon, en voyant approcher sa bête noire.

Kanon, ladite bête noire, vint joué les rabat-joie de service et sermonna les membres du jury en ces termes :

- Les enfants ! Vous êtes prié par la direction de planquer vos bouteilles. Ce genre de beuveries, vous les réservez pour la soirée d'après tournage. Avec un peu de chance, vos libations intéresseront peut-être les tabloïds. Ce sera toujours de la pub à peu de frais. En attendant, de la dignité. On reprend dans cinq secondes.

A deux doigts de la mutinerie, le jury s'exécuta de mauvaise grâce. Kanon, très à l'aise, marcha alors jusqu'au point central de la scène. Quand tous les projecteurs furent braqués sur lui, il proclama :

- Retour sur le plateau de : « A la recherche de l'incroyable talent de la nouvelle star de Saint Seiya ». Sans plus attendre, nous recevons notre deuxième candidat. Maestro !

Un jeu de lumières illumina l'entrée du plateau. Après que Kanon, très en verve, ait vanté les innombrables mérites de la future victime du jury, celle-ci se présenta sous les traits d'un beau jeune homme aux cheveux mauves : Mû. Calme, distingué, il s'avança à la rencontre du peloton d'exécution… pardon, du jury.

Mais, avant qu'il n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche, Lucifer déclara :

- Ah non, ça ne va pas être possible. Candidat suivant !

- Pardon !? S'étonna Mû. Quelle est cette ségrégation ? Je n'ai pas encore pu vous démontrer mon ineffable talent !

- Impudent ! Comment oses-tu t'adresser ainsi au souverain des ténèbres ! Emparez-vous de lui !

Les suiveurs d'Abel et de Lucifer, au grand complet, se jetèrent sur le Saint d'or. Surpris, Poséidon interrogea l'ange déchu :

- Pourquoi ce traitement ? Il n'avait…

- Ce sont des ordres qui viennent d'en haut, s'expliqua Lucifer. Pour ne rien vous cacher, l'auteur de cette fic ne peut décemment plus supporté le personnage de Mû. Il a donc profité de l'occasion pour lui faire administrer une dérouillée qui devrait, je cite : « Lui rabattre son caquet, à ce sale frimeur ! ».

- N'est-ce pas immoral de laisser l'auteur se défouler de la sorte ? médita Abel. Ne devrions-nous empêcher cet immature assumé de se venger ainsi sur…

- On ne critique pas l'auteur SVP, s'emporta le malin. Au contraire, vous devriez le remercier de ne pas avoir céder à la facilité ! Cela aurait tellement plus simple pour lui de coller à notre place quatre Saints d'or pour appâter le chaland ! Nous avons une chance immense qu'il daigne écrire sur nous !

- Dis-moi, le coupa Eris, penses-tu réellement ce que tu dis ou est-ce lui qui te force à déclamer ce discours de premier de la classe ?

- Un peu des deux…, concéda le satanique président du jury. Bon allez, ça suffit ! Evacuez-le ! S'il perd encore un litre de sang, il va officiellement battre le record établi jadis par cette outre de Shiryu.

Obéissants, Belzébuth et Astaroth traînèrent par les cheveux un Mû, qui tenait maintenant plus du steak haché que du Saint invincible. La déesse de la discorde, un sourire sadique aux lèvres, ricana :

- Dommage que cette scène de pure violence ait été censurée. J'ai bien aimé le passage où Atlas lui a plaqué le visage contre le sol. N'en déplaise aux esprits chagrins, de belles dents blanches qui s'envolent aux quatre vents, ça fait toujours son petit effet.

- A propos de censure, objecta Abel, j'espère que le réalisateur supprimera les rushs de ce chapitre lors du montage final. Cet épisode, quoique puissamment jouissif pour les détracteurs de Mû, n'a pas le moindre intérêt.

- Je n'en suis pas si sûr, le contredit le parasite de Julian Solo. L'auteur a peut-être voulu poser les premières bases d'un cycle de comique de répétition. Cela ne me surprendrait guère que, d'ici quelques chapitres, Mû tente encore de s'incruster dans l'émission. Il est aisé de prédire que le châtiment qui l'attend alors sera des centaines de fois plus humiliant que cette insignifiante correction.

Lucifer, qui avait récemment effectué un stage auprès de modérateurs de forum bien connus, grogna subitement :

- Ca suffit ! Vous êtes hors sujet ! Nous ne sommes pas ici pour flooder, je vous le signale pour la dernière fois ! A la prochaine incartade, je bannis chacun d'entre vous !

- Bon, bon, s'écrasèrent derechef les trois divinités.

- Voilà une attitude plus sage, approuva le mal incarné. Bien, dès que l'équipe de nettoyage aura remis le plateau en état, nous pourrons passer au prochain petit prodige.

Après cette « prestation » de Mû, revenons quelques instants sur les deux gérontes de cette histoire. Dohko, que tous ces événements avaient rendu songeur, caqueta à son associé :

- Ne sommes-nous pas en train de perdre notre cible de vue ? En citant à mots couverts « The knights of Zodiac », ce chapitre était clairement destiné aux connaissseurs. Nous avons même, à plusieurs reprises, fracassé notre navire sur l'écueil de la « Private joke » ou du calembour facile.

- J'admets que ce n'est pas très « grand public », acquiesça Kido. Mais, n'aies craintes, les prochaines émissions auront leur quota réglementaire d'érotisme soft, de filles suaves et dociles, de garçons imberbes et pleurnichards, d'humour gras typiquement franchouillard, bref de tout ce qui fait le soi-disant charme de la variété. Si avec un programme aussi racoleur, nous n'attirons personne, je veux bien entrer dans les ordres.

- A la bonne heure, se réjouit le vieux maître. Qu'attendons-nous pour mettre la machine en branle ?

- Pas si vite, il faut avant cela sacrifier à une autre coutume télévisuelle. Après avoir convenablement fait baver le téléspectateur en lui promettant monts et merveilles, nous allons lui assener une douche froide en lançant : une nouvelle page de publicité ! A tout de suite !