Emission 4 : Des ailes mais pas de racines

Poséidon, qui aimait le travail bien fait, suivit machinalement le manège de l'équipe de nettoyage de l'émission.

- Ces trois jeunes gens sont formidables, s'extasia-t-il. En particulier celui possédant un aspirateur intégré à l'avant-bras de son armure ! Il ne lui fallu que trente secondes, montre en main, pour faire disparaître les traces de la gênante correction de Mû !

- Ce sont les Stell Saints, lui apprit Abel. Ils font partis d'un programme de la fondation Kido visant à réinsérer dans la vie active d'anciens personnages secondaires de la série. Pour eux, la vocation fut toute désignée, ils essuyaient déjà les plâtres depuis longtemps.

Kanon, venu s'assurer de l'absolue perfection du parquet, clama aux Stell Saints :

- Beau travail, les galériens. Maintenant rentrez à la niche avant que l'enregistrement ne recommence. Je m'en voudrais que l'on voit vos vilaines frimousses à l'antenne. J'ignore si on vous l'a déjà dit, mais vous êtes tout sauf télégéniques.

Satisfait de sa boutade, le présentateur vedette se recoiffa et, sans temps mort, reprit :

- Passons au prochain candidat ! Il est russe, anormalement sensible et attaché à sa mère, joli garçon et fut l'instigateur de la mode de la « chorégraphie post-techniques de combats », voici Hyoga !

Le disciple de Camus, avec la sobriété qui le caractérise, fit déferler sur le plateau une extraordinaire tempête de neige et de glace. Tempête d'où, après quelques entrechats, il s'extirpa de façon élégante et raffinée. Lucifer, presque jaloux, grinça :

- En voilà au moins un qui ne lésine pas sur les moyens !

Enfin calmé, Hyoga fixa son œil unique / les deux yeux (prière de rayer la mention inutile), sur Eris. Celle-ci, roulant de petits yeux de fouines, lui administra sans préambule :

- Tiens ! Revoilà le sex-symbol du quintet de bronze ! Comment se porte la petite blondinette qui, autrefois, m'avait servi de réceptacle ?

Abel, agréablement surpris, chuchota au souverain des mers :

- Elle devint enfin plus sociable. Jamais je n'aurais imaginé qu'elle puisse s'inquiéter du sort de son ancienne proie.

- Si tu veux mon avis, répliqua le Dieu eu trident, elle remue plutôt le couteau dans la plaie. De nombreux échos racontent, qu'après le film « la pomme d'or », Erina aurait plaqué Hyoga comme une vieille chaussette, pour s'enfuir avec Ichi. Mais, comme le Saint du Cygne a une réputation à tenir auprès des jeunes fans, l'affaire a été purement et simplement étouffée.

Lucifer, qui n'avait rien perdu des incessants commérages de ses confrères, offrit une planche de salut à Hyoga :

- Vous taillerez une bavette plus tard, notre temps est précieux. Jeune cygne, qu'as-tu donc dans ton escarcelle ?

Pour toute réponse, Hyoga projeta un souffle glaciaire au centre de la scène. Ainsi, il créa un monolithe de glace, assez imposant pour pouvoir y enfermer un quelconque Saint renégat. Le russe qui, comme chacun sait, n'avait pas froid aux yeux / à l'œil, renchérit :

- Sous vos yeux ébahis, je vais transformer ce bloc de glace en statue plus somptueuse que le diamant le plus pur ! Assistant !

Jacob, portant à bout de bras une lourde tronçonneuse, avança péniblement jusqu'au Saint de bronze. Après avoir remis son lourd matériel à Hyoga, il clama :

- Tu sais, il existe des lois interdisant le travail des enfants. Pourquoi dois-je me taper toutes tes corvées ?

- Bienvenue dans le monde du capitalisme, camarade, répondit le blond jeune homme, en se revêtant d'une chemise à carreau. Maintenant dégages, tu gâches mon gros plan !

Tronçonneuse à l'affût, Hyoga se mit à l'œuvre. Sachant qu'il lui faudrait un certain temps pour venir à bout de ce mastodonte de glace, les membres du jury décidèrent de s'occuper comme ils le pouvaient.

Eris, qui commençait à avoir la chair de poule, se tricota un chandail. Poséidon et Abel, pour se distraire, s'affrontèrent aux échecs (jeu qui, d'après le Lost Canvas, est redevenu très en vogue auprès du Dieu branché).

Lucifer, enfin, se mit à lire l'excellent roman « De bons présages », des non moins excellents Neil Gaiman et Terry Pratchett (disponible aux éditions J'ai lu, des fois que celles-ci veillent bien offrir un petit quelque chose à l'auteur, pour cette pub clandestine).

- Eh oui, lança l'ange déchu. J'aime les bouquins qui parlent de moi !

Un caméraman, qui claquait férocement des dents, se réchauffa en faisant travelling sur travelling sur les alentours de la scène. C'est ainsi qu'il intercepta cette conversation édifiante entre les Stell Saints. Daichi, horrifié, regardait Hyoga répandre sur le sol d'innombrables copeaux de glace.

- Regardez-moi ce chantier, déglutit-il. Après tout le temps que j'ai mis pour lustrer ce parquet !

Sho, très las, déclara :

- Mais quel boulet ! Celui qui a prétendu que les renards étaient rusés et intelligents ne devait pas connaître cet abruti !

Uchio, acquiescant du menton, sauta du coq à l'âne :

- Tu sais, ce spectacle me ramène à l'esprit un film que j'avais particulièrement apprécié. Cela racontait l'histoire d'un gars qui, après s'être lui-même tranché la main, se greffait une tronçonneuse à la place.

- Le pauvre, répondit Sho. Dans cet état, ça n'a pas dû être évident pour lui de trouver une copine !

- Détrompes-toi. A la fin du film, il a réussi à trouver chaussure à son pied.

- Ah bon, s'étonna le Stell Saint du Toucan. Qui ça ?

- Une femme tronc, s'esclaffa Uchio, avant de s'écrouler de rire.

Sho, la fameuse goutte de consternation nippone coulant sur son front, partit aussitôt écrire sa lettre de démission. Le cameraman, qui n'était pas loin de l'imiter, revint alors sur Hyoga. Grand bien lui en prit, car notre beau bolchevique avait terminé. Devant un parterre endormi, il dévoila son chef-d'œuvre : une statue finement ciselée, représentant deux cygnes blottis l'un contre l'autre.

- Et voici, annonça-t-il. Alors, qu'en pensez-vous ?

Lucifer, porte-parole du jury, rétorqua :

- Mouais… Pas mal…

- Comment pas mal ? s'étrangla Hyoga. C'est plus que cela ! Observez la pureté des lignes, la finesse des courbes, cette statue est tout bonnement grandiose !

- Ecoute, continua Satan, je vais être franc avec toi. Si j'en crois notre planning, nous allons encore avoir cinq gugus qui vont nous exécuter, à quelques variantes près, le même numéro. L'un d'eux, paraît-il, réalise même une reproduction grandeur nature de sa fiancée en sculptant la glace de son souffle ardent. Objectivement, nous ne pouvons pas, dès lors, te donner un ticket d'accès à la phase suivante pour un tour aussi éventé.

- Oui, je comprends, gémit Hyoga, en prenant un air de chien battu qui n'aurait rien avalé depuis trois jours.

Lucifer, attendri, non pas par ses yeux larmoyants, mais par cette manœuvre habile, lui dit :

- Bon, étant donné que tu es l'un des seuls catholiques de l'histoire et que, par conséquent, tu crois en moi, je veux bien t'octroyer une seconde chance. Reviens dans six chapitres avec un numéro plus original, et nous verrons bien ce que tu vaux.

- Lequel ? s'interrogea à voix haute le Saint. La glace c'est toute ma vie, je ne sais rien faire d'autre !

- Eh bien justement, intervint Poséidon. Tu pourrais, je ne sais pas moi, devenir patineur artistique !

- Ou hockeyeur, proposa Eris. Tu es assez bas du front pour ça !

- Ou, s'incrusta Abel. Tu pourrais devenir danseur dans le ballet « le lac des cygnes » !

- Ou champion de surf et de snowboard, trancha la déesse de la discorde. Tu as déjà la tignasse et l'intellect pour !

- Ou champion de curling, plaisanta Poséidon. Avec les Stell Saints comme équipiers, c'est du tout cuit !

- Je ne sais pas si vous l'avez entendu, s'impatienta Abel, mais j'ai dit qu'il devrait devenir danseur dans le lac des cygnes !

- On avait compris, grommela Lucifer. Hyoga, Cygne, lac des cygnes. Tu ne crois pas qu'il y a déjà eu assez de jeux mots moisis pour ce chapitre ?

- Quel jeu de mot ?! s'exclama le frère d'Athéna, tombant des nues. J'ai seulement proposé cela car j'imagine très bien les parties charnues de ce bel éphèbe moulées dans un collant vaporeux qui…

Poséidon, un rictus au coin des lèvres, décocha un clin d'œil à Eris, qui se contenta seulement de hausser les épaules.

- Bon ok, ponctua Hyoga, n'en jetez plus. Je vais me creuser les méninges en coulisse. A la revoyure !

- Creuser les méninges, maugréa Eris. Vaut mieux entendre ça que d'être sourd !

Subitement, Abel poussa un hurlement à vous glacer le sang. Observant, sous sa ceinture, son entrejambes, il s'écria :

- Regardez ! Mon… euh… Il est devenu tout petit !!

La déesse de la discorde, investigatrice, jeta un regard sur la partie concernée et, sur un ton très sérieux, annonça :

- A la vue de cette preuve éloquente, l'accusation ne peut que retirer ses griefs. Abel est, cela ne fait plus aucun doute, un Dieu grec.

- C'est rien, le consola le souverain des sept mers (qui était grec également, ne l'oublions pas). Tout le monde sait parfaitement que le froid est le pire ennemi de nos nobles attributs.

Quittant une Eris rigolarde, un Abel effondré, un Poséidon compatissant et un Lucifer qui avait préféré jeté l'éponge, nous retrouvons une autre page de publicité. Au revoir !