Emission 5 : Hit machine scandinave

Au grand désarroi d'Abel, toute la glace qu'avait éparpillé Hyoga sur le plateau ne fut pas évacuée par les techniciens. Mitsumasa kido ayant décrété qu'elle serait du plus bel effet pour la prestation des candidats suivants, ce fut donc dans un froid polaire que Kanon reprit son inlassable ritournelle.

Mais, comme il commençait véritablement à en avoir ras le casque de ces conditions de travail draconiennes, il bâcla sciemment la présentation et prétexta un subit raccord maquillage pour aller se réchauffer dans sa loge.

Dés qu'il fut sorti du champ de la caméra, une large estrade fit son apparition sur le plateau. Sur cette estrade, le public transi de froid découvrit sept musiciens habillés façon Hard-rockers.

Pêle-mêle, on pouvait apercevoir le géant Thor, assis derrière une batterie aussi gigantesque que lui, Syd accoudé à un somptueux piano d'ébéne, Alberich accordant une basse et Hagen sortant précipitamment une guitare d'un étui de cuir. Ce dernier, après la déconvenue de Hyoga, avait dû changer son fusil d'épaule et avait rejoint le pseudo groupe à la dernière seconde.

Lucifer, devant rattraper les bourdes de Kanon, s'adressa à Siegfried, l'apparent leader du groupe :

- Bon, vous avez tous une pilosité surdéveloppée, des fringues à vomir et, visiblement, vous êtes scandinaves. Sans trop prendre de risque, je puis donc présumer que vous êtes un groupe de Hard-rock.

- En plein dans le mille, répliqua le blond héros. Nous venons d'Asgard, une contrée hostile où le soleil n'éclaire que rarement les âmes. C'est pour cette raison que nous avons décidé de mettre, par notre musique, du baume aux cœurs si meurtris de nos congénères. Nous sommes le groupe « The Gods Warriors » !

- Ben voyons, ne manqua pas de râler Eris. Encore un intellectuel ! Est-ce moi, ou tous les hommes qui viennent du froid oublient-ils leur matière grise sur le quai de la gare ?

Lucifer, très avenant, ce fit l'avocat du dia… de ces fiers vikings.

- Au moins ces jeunes gens ont-ils eu la décence de choisir un style musical percutant. Sachez, aigre jeune fille, que je fus jadis la muse inspiratrice de nombreux groupes de Hard-rock. Certains, à ce propos, m'ont d'ailleurs écrit de somptueuses odes en remerciement.

Abel, qui n'avait pas lâché du regard le ténébreux Mime, fit alors une intervention dont lui seul avait le secret :

- Pourquoi ce bel Adonis joue-t-il de la lyre ? Bien qu'il soit entre de très jolies mains, cet instrument ne me paraît guère approprié au violent concerto que nous allons entendre.

Mime, baissant les yeux, marmonna :

- C'est la faute de mon paternel… Il n'a jamais voulu que j'apprenne la gratte, j'ai donc dû me rabattre sur ce qui restait…

Compréhensif, Abel se détourna et fixa les yeux sur Fenril qui, lui, avait écopé d'un triangle comme instrument de scène (forcément, être élevé par des loups, ça ne laisse pas vraiment le temps de pratiquer la musique). Thor, pince-sans-rire, donna alors une tape amicale à son compagnon et lui murmura :

- Eh Mowgly. Sourit un peu, le jury te regarde.

- M'appelle pas Mowgly, grogna le sauvage jeune homme. Je ne suis pas ton pote, compris ? Si j'ai accepté de participer à cette émission, c'est uniquement pour que vous arrêtiez de chasser mes loups pour vous en fabriquer des manteaux.

Lucifer, maître de cérémonie, se cala plus confortablement dans son trône et annonça :

- Votre auditoire est tout ouï ! Allez-y les enfants, donnez tout ce que vous avez !

- Attendez !! vociféra une voix à l'intonation éthylique. Vous n'alliez tout de même pas… commencer le bœuf… sans moi !!

Un curieux personnage fit une irruption percutante sur le plateau. Hormis sa démarche incertaine et la bouteille de whisky qu'il tenait à la main, il était l'exact sosie de Syd. Ce dernier, tétanisé, s'écria :

- Bud ! Seigneur Dieu ! Tu es complètement ivre !

- Ouaip, répondit son jumeau, en manquant de s'écrouler sur la statue de Hyoga. J'ai bu… pour oublier ! Ouaip, pour oublier que… comme toujours… c'est toi qu'on a choisi et pas moi !

- Bud, lui dit Syd d'une voix suppliante. Ce n'est ni l'heure ni l'endroit de ce genre de…

- Ferme-la ! éructa l'ivrogne. Tu sais parfaitement que… c'est moi qui devrait être assis… à ta place ! Ouaip, à ta place ! J'ai plus de talent… dans un doigt… que tu n'en as dans tout le corps ! Seulement voilà… monsieur le chouchou… a encore été se faire pistonné par… nos parents ! Depuis le temps… je devrais être habitué !

Poséidon, effaré, fit un rapide conciliabule avec ses confrères :

- Nous devons évacuer cet énergumène sur le champ ! Son attitude déshonore la profession !

- Au contraire, riposta Lucifer, je pense qu'il a parfaitement saisi les finesses de la « rock'n'roll attitude ». Mais il est vrai que ce règlement de compte fait un peu désordre. Sécurité !

Atlas, terrible cerbère, allait flanquer à la porte le pauvre Bud. Mais Kanon, revenu de sa pause, lui cria :

- Je te défends de toucher un seul de ses cheveux ! Je me charge de lui !

Précautionneusement, le présentateur vedette s'approcha d'un Bud avachi contre un haut-parleur. Passant son bras autour des épaules du jumeau de Syd, Kanon lança :

- Petit, il suffit d'un coup d'oeil pour comprendre que la vie n'a pas été tendre avec toi. Crois-le ou non, je sais parfaitement ce que tu ressens.

Pour toute réponse, Bud déglutit :

- Il a toujours tout eu… et moi rien… Pourquoi ?

Kanon, paternaliste, le força à se relever et l'entraîna au dehors :

- Allez viens, dit-il. Il est grand temps de changer d'air. Je te promets qu'un jour viendra où tout ceux qui t'ont craché au visage s'en mordront les doigts. Les derniers seront les premiers, je te le garantis !

Impériales, Kanon et Bud sortirent sous les applaudissements du public. Poséidon, enragé, s'exclama :

- C'est toujours comme ça avec lui ! En toute circonstance, il s'arrange pour avoir le beau rôle !

Siegfried, de son côté, sonna le rappel de ses troupes, que cet incident avait quelque peu dissipées.

- Les gars, ça va être à nous. Comme prévu, on commence par la chanson 5 et on enchaîne sur la 10, ok ?

- Attends un instant, répliqua Mime. Je croyais qu'on devait débuter par la chanson que j'avais composée pour la circonstance !?

- Finalement, j'ai préféré intervertir avec une des mes compositions, expliqua le guerrier d'Alpha. Mais ne t'inquiète pas, si nous avons des rappels, nous jouerons la tienne.

Bon gré mal gré, Mime allait acquiescer mais Alberich, toujours aussi fourbe, mit volontairement de l'huile sur le feu :

- Les amis ! Trouvez-vous cela normal que cette brute épaisse prenne toutes les décisions à notre place ? D'ailleurs, pourquoi est-il notre leader ? Je n'ai pas souvenance que nous l'ayons élu par un quelconque referendum !

- Le chanteur est presque toujours le leader du groupe, riposta Siegfried. Je suis étonné que, malgré ta prétendue science infuse, tu sois ignorant de ce détail, Alberich.

- Parlons-en, s'écria le fils de Wolken. Tu t'es autoproclamé chanteur du groupe ! Aucun d'entre nous n'a pu passé d'audition pour faire la démonstration de ses capacités vocales !

- C'est exact, approuva Syd. Par ailleurs, pourquoi nous nommons-nous « The Gods Warriors » ? Initialement, n'avions nous pas décidé d'appeler le groupe : « The Asgard's Project » ?

- Arrêtez de vous disputer, tenta Hagen. Siegfried a agi pour le bien de tous et…

- Comme c'est prévisible, persifla Alberich. Le prétendant de Freya vole au secours de son comparse. Cette docilité et cette indéfectible amitié cacheraient-elles des pensées plus sombres ? Auriez-vous prévu d'ouvrir un compte commun dans un des états insulaires du royaume pour y placer, au nez et à notre barbe, les bénéfices que nous rapporterons les concerts ?

- Quels bénéfices ? s'époumona Siegfried. Nous n'avons encore reçu aucun cachet et…

Mime, convaincu par les arguments d'Alberich, venait d'agripper le guerrier d'Alpha des fils de sa lyre. Hagen, très sanguin, lui fit lâcher prise en lui fracassant sa guitare en pleine colonne vertébrale. Syd, qui ne voulait pas être en reste, se jeta alors dans la mêlée toute griffes dehors. Thor, pacifiste, dit alors à Fenril :

- Heureusement que nous sommes plus raisonnables que ces va-t'en guerre ! Pas vrai Mowgly ?

Fenril, exaspéré, tenta de planter son triangle dans la gorge du géant. Lequel, surpris, riposta en l'assommant de sa grosse caisse.

Une gigantesque bagarre, digne des plus grands albums d'Astérix, éclata évidemment entre les différents membres du groupe. Seul Alberich, ayant rempli ses basses besognes, se faufila sur la pointe des pieds hors de l'estrade.

Eris, impressionnée par la maestria de ce farfadet, ne tarit pas d'éloge à son propos :

- Ce garnement me plaît ! Vous avez remarqué avec quelle ingéniosité il a retourné les autres clowns les uns contre les autres ! C'était du grand art !

- Quel dommage, ironisa Poséidon, j'ai comme l'impression que le groupe va se séparer avant même d'avoir connu la gloire et le succès.

- Leurs fans vont être anéantis, surenchérit Abel. Dire que certains avaient peut-être déjà acheté leurs billets pour la tournée d'adieux…

Lucifer, le seul à regretter que les guerriers divins n'aient pas donné de la voix et des instruments, proféra :

- Encore un mot et je vous passe tous les trois au grill ! Envoyez la pub !