Emission 7 : Gadin express
- Vous n'auriez pas dû tourner son numéro en ridicule, coassa Abel. Déjà qu'il n'a pas un physique facile, si tout un chacun se permet de se moquer de son pouvoir, je comprends qu'il soit aussi aigri.
- Ce que tu peux être coincé, lui envoya Poséidon. Prends donc exemple sur notre nymphette et notre diablotin ! Cela aura pris du temps mais ils ont réussi à se dérider un minimum !
Alberich arriva à cet instant. L'air aussi aimable qu'une mygale affamée, il clama :
- Chers et estimés membres du jury, j'ai une grande nouvelle à vous annoncer. Après en avoir souffler l'idée à nos producteurs, ceux-ci ont convenus que nous pourrions accélérer la cadence. A compter de cette minute, vous aurez un temps imparti pour recevoir chaque candidat. Si jamais vous dépasser ce temps, vous devrez payer une amende à la production.
Abasourdi par cette annonce, le jury ne manqua pas d'exprimer son mécontentement. Délégué syndical improvisé, Poséidon s'écria :
- C'est proprement scandaleux ! Cette manœuvre ne vise qu'à subtiliser le maigre salaire que ces deux avares daignent nous offrir ! Ces exploiteurs n'auront donc jamais de cesse de tondre la laine sur le dos de leurs employés !?
- Si cela ne vous convient pas, libre à vous de quitter l'émission, sourit Alberich. Seulement, vous savez aussi bien que moi le sort qui vous attend !
Mis à quia, le jury se plia aux exigences de ce tyran miniature. Seul Lucifer, beau joueur, reconnut :
- Tu viens à peine de prendre tes fonctions que tu parviens déjà à faire plier les deux vieux croulants selon ton bon vouloir. En sus, tu nous obliges à travailler plus pour gagner moins, sans que nous ne puissions piper mot. Tu iras loin, microbe, très loin !
Sur cette constatation, Alberich s'éloigna. Profitant de son speech, le jury fit un rapide conciliabule. Accordant leurs violons, les membres virent venir à eu un grand échalas accompagné d'une escouade de corbeaux. Amateur d'humour noir, Alberich dit :
- Voici Jamian, Saint d'argent et ornithologue de profession ! Espérons pour lui que son numéro de dressage ne poussera pas le jury à l'offrir en pâture à ses fidèles volatiles !
Pendant que Jamian, toujours égal à lui-même, disposait sur le sol des bicyclettes à la taille de ses corbeaux, Lucifer sentencia :
- Trop commun ! Aux oubliettes !
Impitoyable, l'ange déchu abaissa une molette déguisée en une des cornes de la tête de monstre ornant le battant de son trône doré. Immédiatement, une large trappe s'ouvrit sous Jamian qui, abonné aux sorties de ce type, sombra corps et âme. Ses volatiles, effrayés, choisirent eux de s'enfuir à tire d'ailes.
Alberich, hébété, entendit alors Abel l'apostropher en ces termes :
- Ce n'est pas le moment de mollir ! Annonce-nous donc la ou les prochaines stars en devenir !
Très professionnel, le guerrier divin recouvrit ses esprits et fit un résumé rapide de la vie du candidat suivant. Insistant ironiquement sur la cécité aléatoire de celui-ci et ses liens confus avec l'un des producteurs de l'émission, il déploya ainsi le tapis rouge à Shiryu. Ce dernier, conduit par Shun-reï pour ne pas se prendre les pieds dans les câbles du plateau, marcha à pas lents vers le jury. Déposant l'urne d'or qu'il portait sur les épaules, il claironna :
- Grâce aux armes de mon vieux maître adulé, je vais vous faire une démonstration d'arts martiaux de derrière les fagots ! Préparez-vous à, tout comme je le fis jadis, en prendre plein les yeux !
Poséidon, qui n'avait toujours pas digéré que ces maudites armes l'expatrient de son royaume, jugea :
- Trop prévisible ! A dégager !
Lucifer, solidaire, appuya la prise de position de son comparse et fit disparaître Shiryu dans les souterrains du temple. Alberich, tentant désespérément de sauver les meubles, fit alors entrer en scène un jeune homme (?) au visage magnifié par un grain de beauté.
- Prochain candidat, dit-il. Aphrodite, botaniste amateur qui…
- Trop mignon, l'interrompit Abel. Mettez-moi le de côté ! Ma roseraie personnelle aurait bien besoin des mains expertes de cet éphèbe !
A son tour, Aphrodite dégringola dans les soubassements du studio. Le viking, suant à grosses gouttes, reprit :
- Bien… Le candidat suivant est Hyoga, venu nous présenter son numéro flambant neuf de…
- Trop décérébré, beugla évidemment Eris. Autant le faire disparaître avant qu'il ne devienne la proie des amateurs de blagues sur les blondes du plateau !
Hyoga évincé, Alberich tenta, en désespoir de cause :
- Io de Scylla, imitateur animalier et….
- Trop la honte, avoua Poséidon, qui détestait que ses anciens généraux viennent montrer leur nullité à la face du monde. Sortez-le de ma vue !
Io ayant reçu le châtiment qu'il méritait, Alberich se trouva subitement à cours de candidats. Par chance, la production avait prévu une « roue de secours », histoire de meubler avant que les prochains bovidés ne rejoignent la file d'attente de l'abattoir. Ainsi, sans tambours ni trompettes, douze énergumènes rachitiques, équipés d'armures laides à pleurer, se matérialisèrent devant le jury.
Lucifer, pourtant difficilement impressionnable, laissa échapper un :
- Beurk ! C'est quoi ça !?
- Les douze titans, l'informa Poséidon. Ce sont les ennemis attitrés des Saints d'or dans l'épisode G, la suite tant décriée de la série qui nous a vu naître !
- Les malheureux, les plaignit Abel. Voyez comme ils sont maigres ! Visiblement, le Tartare leur a moins bien réussi qu'à nous !
- Ah non, réfuta le seigneur des mers, c'est leur apparence normale. D'ailleurs, si on y réfléchit un peu, c'est certainement d'eux que vint ce dictat imposant l'anorexie comme nouveau critère de beauté de ce siècle en perdition.
- Et les yeux rouges qu'ils arborent tous, intervint Lucifer, est-ce aussi un effet de mode ? Si, pour être un méchant qui se respecte, il faut maintenant ressemblait à une brindille atteinte de myxomatose, je préfère encore me convertir à la cause de cette gourde d'Athéna.
- Au moins, ces épouvantails ambulants savent ce qu'est la parité hommes/femmes, constata Eris. Je connais un jury phallocrate qui devrait en prendre de la graine !
L'un des titans, un adolescent à la chevelure imitant celle du chanteur de Tokio Hotel, lança alors à Poséidon :
- Fiston ! Je te prierai de te montrer plus respectueux envers ton père et ses semblables ! De mon temps, on savait se tenir !
- Oh ça va papa, répliqua Poséidon. J'ai passé l'âge des leçons de morale !
- Papa !? répéta Abel. Ce mioche serait grand-père Chronos !? C'est drôle, je ne l'imaginais pas aussi… pubère !
- Tais-toi insolent, poursuivit le présumé Chronos. De mon temps, on ne jugeait pas sans savoir ! De mon temps, nous…
- De mon temps par ci, de mon temps par là, parodia le maître des océans. J'entends ça depuis l'enfance ! Et après monsieur s'étonne que mes frères et moi nous l'ayons destitué de son trône ! Espèce de vieux réactionnaire, retourne donc auprès de tes chers dinosaures !
Poséidon actionna lui-même la trappe fatidique. Chronos et dix de ses titans chutèrent alors dans les ténèbres de l'oubli. Seul un sinistre individu, aussi coriace qu'un seiya au mieux de sa forme, parvint à agripper le bord du précipice à l'aide des deux horribles pinces placées sur ses avant-bras. Atlas, consciencieux, vint alors arracher cette punaise disgracieuse de sa position plus que précaire.
- Atlas, s'écria le titan. Epargne-moi ! Je suis Japet, ton père !
- Ouais c'est ça, répondit le serviteur d'Abel. Comme si je n'avais pas vu le film !
Irascible, Atlas expédia une talonnade emportée au titan qui, comme ses frères d'armes, retourna ainsi en prison sans passer par la case départ.
- Ah, triompha Lucifer. On respire mieux ! Ces titans squelettiques allaient finir par me couper l'appétit !
- A ce sujet, intervint Alberich, je crois que la page de publicité pointe le bout de son nez ! A bientôt pour de nouvelles aventures !
Quand la lumière de la caméra principale s'éteint, le présentateur, furieux, enguirlanda le jury :
- Espèce de saboteurs ! Qui vous a permis de plomber l'émission de cette manière ?
- De quoi parles-tu, répondit le plus innocemment du monde le prince des ténèbres. Nous n'avons fait que suivre à la lettre tes directives. Tu voulais de la rapidité et de la rentabilité, tu les as eu. Avec ce rythme de travail, nous avons maintenant cinq chapitres d'avance.
- Bienvenue dans la télé-réalité kleenex, dit Eris. On prend les candidats, on se mouche rapidement avec et on les jette aussitôt ! N'est-ce pas ce que tu désirais ?
Alberich, baissant les bras, admit :
- Bien, je vois que ce n'est pas au vieux singe que l'on apprend à faire la grimace. Visiblement, j'ai encore beaucoup à découvrir sur la manipulation et l'hypocrisie convulsive.
- Que veux-tu, conclut Lucifer. Nous occupons le créneau depuis si longtemps que la sournoiserie a finit par devenir notre seconde nature. Allez, petit scarabée, va nous chercher des rafraîchissements et je te révélerai quelques ficelles du métier.
