Emission 8 : La roue de l'infortune
Crispé, Alberich se rendit à la buvette du studio. Hélant le barman, un dénommé Shiva, il commanda quatre cocktails quelconques. Shiva, histoire de faire sa promotion, lui répondit :
- Je vais te préparer des « Molotov », ma spécialité. Un quart wisky, un quart vodka, un quart rhum et un quart mercurochrome, pour la couleur. Avec ça, tes amis vont littéralement péter le feu.
Très habile, le disciple de Shaka se saisit d'un shaker, de quatre verres et d'autant de bouteilles. Les quatre cocktails furent disponibles une nanoseconde plus tard. Un autre client du bar, déjà bien éméché, admira :
- Wouah, comment t'as fait ça ? Tu as été si vite que j'ai eu l'impression que t'avais cent bras !
Désolé, Shiva clama au poivrot :
- Jabu, je t'avais bien dit de ne pas approcher Bud ! Regarde dans quel état tu es maintenant ! Si tu bois un verre de plus, tu vas t'effondrer sur le comptoir !
- Ouais, comme d'habitude en somme, répliqua le Saint de bronze. Comme si je servais à autre chose, dans cette foutue série ! Monsieur kurumada, je vous remercie de m'avoir promu… chef de mon bataillon d'élite ! A choisir, j'aurais souhaité mourir au champ d'honneur… plutôt de me coltiner ces quatre nullos…
Discrètement, Shiva susurra au guerrier divin :
- Toi qui aimes les bons placements, je te conseille d'investir dans ce bar. Tous les frustrés et les ratés de la série, et Dieu sait qu'il y a, viennent continuellement y oublier leur désillusion. C'est une affaire on ne peut plus juteuse, crois-moi.
- Je vais y réfléchir, dit le viking. Pour les cocktails, ajoute-les sur la note de la production. Ca leur fera les pieds, aux deux fossiles.
Coursier forcé, Alberich emporta les quatre verres sur un plateau d'argent. Mais, plutôt que de rallier directement le plateau d'enregistrement, il fit un crochet par une partie du temple laissée à l'abandon. S'assurant que personne ne lui collait aux basques, il se terra dans un coin sombre et appela :
- Belle sorcière, m'as-tu amené l'objet de notre transaction ?
Subitement, une porte secrète s'ouvrit dans un mur. Pandora, précédé par Zelos, apparut alors sous les yeux avides du nabot d'Asgard. La sœur d'Hadès, sans préambule, présenta alors une fiole contenant un liquide peu ragoûtant. Alberich, joyeux, annonça :
- Parfait, je vois que tu n'as eu aucune peine à me confectionner le poison que je t'avais demandé !
Pandora, fixant le présentateur d'un air souverain, rétorqua :
- Aucun poison, aussi virulent soit-il, ne saurait venir à bout de ces trois Dieux et de leur maléfique président. Cette fiole contient une décoction tout autre.
- Comment !? s'étonna le viking. Qu'elle est donc cette bouillie informe ?
- Un concentré laxatif détonnant, badina la jeune fille. Les membres du jury sont peut-être insensibles aux toxines empoisonnées mais je doute sincèrement que leurs systèmes digestifs résistent à cette potion.
Alberich, retrouvant sa gaieté, s'empara aussitôt de la fiole et déversa son contenu dans chacun des cocktails.
- Ces ignorants vont découvrir ce qu'il en coûte de contrecarrer mes plans, siffla-t-il. Lady Pandora, je te remercie pour cet appui inespéré. Que me voudra ce service ?
- Absolument rien, répondit la jeune femme, en tournant les talons. Nous aussi, gens d'Hadès, avons un compte à régler avec ces quatre mécréants.
- Tu pars déjà, se désola le viking. Nous n'avons pas même pu discuter d'une autre point capital. Tu sais, depuis que je me suis emparé de la place de Kanon, je vois les choses en grand. Comme toute célébrité, il me faut désormais une belle plante à accrocher à mon poignet. Cette place pourrait t'échoir, si tu…
- Navrée, répondit Pandora. Les prétendants m'arrivant, en se tenant sur la pointe des pieds, aux aisselles, ne sont pas mon type d'homme. Toutefois, si tu parviens à gravir encore quelques échelons, nous en reparlons.
Hautaine, le « top model » de l'autre monde s'évapora. Zelos, toujours aussi vil, lança au présentateur :
- Lady Pandora est une artiste en herbe. Depuis peu, en plus de la harpe, elle s'adonne au chant et à l'écriture. Pour la conquérir, tu devras te montrer romantique et mettre à ses pieds un royaume entier. A bon entendeur…
Alberich grogna. Décidément, aujourd'hui, tous s'étaient donnés le mot pour lui mettre des bâtons dans les roues. Prenant son mal en patience, il retourna sur le plateau. Mais, aux portes de celui-ci, il constata avec effarement que l'enregistrement avait repris sans lui.
Affolé, il regagna aussitôt la scène, s'attendant à être accueilli par les huées d'un jury trop content de pouvoir le dévaloriser. Mais, étonnement, son retour en fanfare ne causa pas le moindre émoi. Alberich, médusé, s'aperçut alors que le public était, dans son intégralité, figé dans une expression de totale stupeur. Observant l'équipe technique, qui avait subi le même sort, le guerrier divin murmura :
- De la pierre !? Qui a pu… ?
Abasourdi par le silence de mort régnant sur le studio, Alberich comprit ce qu'avaient dû ressentir les premiers archéologues ayant mit à nu le mausolée de l'empereur Qin. Mais, fort heureusement, la voix tonitruante de Lucifer vint mettre un terme à son angoisse grandissante :
- Je bien dois l'admettre, voilà une démonstration qui ne me laisse pas de marbre.
Alberich, rassuré pour l'audience, découvrit d'autres âmes vaillantes. Le jury, à l'exception d'Abel, était encore de chair et d'os. Poséidon, quittant ses binocles teintés, palpa l'épaule du frère d'Athéna et dit à Lucifer :
- Tes lunettes de soleil sont formidables ! Le pouvoir pétrifiant n'a pas eu prise sur nous. Cependant, je ne comprends pas pourquoi cela n'a pas fonctionné avec Abel ?!
Le prince des ténèbres, ôtant à son tour les Rayban, qu'il avait récupéré dans une vente aux enchères du film « Men in black », répondit :
- Quelqu'un aura certainement interverti la paire de lunettes lui étant destinée par une imitation des plus quelconques. Ce genre d'humour potache ne laisse, dans mon esprit, pas de doute sur l'identité du ou de la coupable.
Eris, se sentant visée, s'adressa alors au Saint d'argent faisant office d'attraction du moment :
- Généralement, je me montre assez avare de compliments, mais je dois bien reconnaître que ton numéro de magie m'a bluffé. Transformer tous les abrutis du studio, et certainement tous les spectateurs qui nous regarde, en pierre, c'est tout bonnement monstrueux. Argol, pour moi, tu as gagné ton ticket pour la prochaine manche du concours.
Lucifer et Poséidon, heureux d'avoir enfin déniché la perle rare, acquiescèrent de bon cœur. Le Saint de Persée remercia d'une courte révérence. Avant qu'il n'ait eu le temps de dire quoi que ce soit, l'ange déchu lui décocha :
- Bien, tu as assez joué. Défige donc cette populace, qu'elle puisse assister à ton heure de gloire.
- La défiger !? répéta Argol. Mais, noire altesse, c'est impossible ! Les effets du bouclier de la Méduse sont irréversibles. Quiconque croise le regard foudroyant de la gorgone est condamné à demeurer éternellement une statue de pierre.
Eris, voyant les corbeaux de Jamian se poser sur Abel, badina :
- Un Dieu devenant sa propre statue de culte. C'est une façon crétine, mais néanmoins originale de passer à la postérité. Regardez comme ces volatiles lui rendent déjà hommage.
Poséidon, plus pragmatique que sa collègue, déclara au même instant :
- Corrige-moi si je me trompe, mais ton numéro, aussi spectaculaire soit-il, est donc d'une parfaite inutilité. Où se situe l'intérêt de métamorphoser tout le monde en pierre si, justement, personne ne peut admirer le résultat ?
- Ben, bafouilla Argol, c'est vrai que je n'avais pas appréhender les choses de cette manière. Toutefois, je…
Lucifer, juge parmi les juges, annonça :
- Malheureusement, nous devons te disqualifier et, pire encore, t'ôter le pain de la bouche. Pour briser la malédiction, tu vas devoir renduire en miettes ton précieux bouclier.
- Vous n'y pensez pas, s'offusqua Argol. Ce bouclier est mon seul gagne-pain ! Sans lui, qu'est-ce que je vais devenir ?
- La production t'indemnisera au centuple, certifia Lucifer. Je te le jure sur mon honneur de diable repentant !
Pas vraiment convaincu, le Saint d'argent hésita et, finalement, fracassa le bouclier de la méduse sur son genou droit. Peu de temps après, ses victimes commencèrent à s'animer. Lucifer, hochant le menton, rappela à Argol :
- Mon garçon, voici une devise qui te sera utile à l'avenir : n'accorde aucune confiance aux promesses des membres d'un jury d'émission de télé-réalité. An vérité, ils se fichent des candidats comme de leur première chemise. Tous ce qui leur importe, c'est de combler les producteurs et d'éviter que des petits combinards comme toi leur fassent débourser un centime. Adieu !!
Traîtreusement, le prince des ténèbres abaissa sa molette fatidique, gommant ainsi le Saint d'argent de la liste des vainqueurs potentiels. Alberich, avant que le public et les téléspectateurs ne recouvrent leur forme originelle, cracha au jury :
- Vous vous êtes permis de continuer l'émission sans moi, le présentateur vedette ! Franchement, vous n'êtes vraiment pas très fair-play ! Je croyais que l'on devait enterrer la hache de guerre !?
Eris, toujours aussi aimable, lui renvoya :
- A qui la faute ? Tu as mis trois plombes pour nous ramener quatre malheureux cocktails tiédasses ! Tu n'espérais tout de même pas que nous allions retarder l'enregistrement pour un avorton qui n'est même pas fichu de savoir lire l'heure !
Alberich, à cette seconde, fit un effort considérable pour ne pas décapiter la déesse de son plateau. Très mielleux, il répondit :
- Vous avez raison. Cela m'apprendra à traîner en chemin. En parlant de cocktails, que penseriez-vous de vous désaltérer avant que le show reprenne ?
- Trop tard, refusa Lucifer. Le public est presque dégivré. Cache ton plateau derrière ce pupitre, nous en profiterons à la pause.
Le viking, s'en prendre le temps de recoiffer sa mèche rebelle, fit alors face à la caméra. Pendant qu'il s'excusait de « l'incident technique » qui l'avait retenu en coulisse, Abel étira ses membres endoloris et questionna :
- Aurais-je manqué un épisode ? J'ai l'impression d'avoir piqué un petit roupillon. Qu'est devenu le bel hidalgo qui devait nous divertir avec son numéro de prestidigitation ?
- Il a choisi d'épouser une autre carrière, s'amusa Eris. Il a délaissé la scène pour se consacrer à la spéléologie.
- Ah ? s'étonna le Dieu du soleil. Mes amis, je doute qu'il y ait un rapport, mais quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi ai-je des plumes de corbeaux dans les cheveux ?
- Silence, tonna Lucifer, notre lilliputien favori nous amène de la nouvelle chair à canon.
Effectivement, Alberich accompagna trois guerriers devant le jury. Poséidon, la main appuyée sur la joue, les présenta alors :
- Tiens, les Abyss Saints ! Moi qui pensais que, de tout les candidats, les titans décrochaient la palme de la laideur... Finalement, il y pire ailleurs !
Lucifer, au bord de la rupture d'anévrisme, s'écria alors :
- Mais qu'est-ce que c'est encore que ces guignols ? Vous n'allez tout de même pas me dire que ces trois pyjamas sur pattes sont des Saints d'Athéna ?!
- En fait, personne ne sait vraiment qui ils sont, l'informa Eris. D'ailleurs leurs origines sont sujettes à polémique. Certains fans prétendent qu'ils font partis intégrantes de la garde du sanctuaire, d'autres qu'ils ne sont rien d'autre qu'un rajout moche et inutile de l'anime. Quelques originaux pensent également qu'ils seraient des hommes de Poséidon qui auraient changé de camp.
Le souverain des mers, méprisant, répondit :
- Je l'attendais celle-là. Pourquoi, dés qu'il y a un losers dans le coin, il faut que je me le farcisse ? Objectivement, vous ne pensez pas que mon « armée » est déjà composée d'assez de mauviettes sans qu'on n'y rajoute ceux-là ? Tiens, d'ailleurs, où sont-ils passés ?
Abel, démêlant avec hargne sa tignasse revêche, éclaira la lanterne de son confrère :
- Ces pauvres hères se sont enfuis. Je n'ai pas très bien compris pourquoi, d'ailleurs. Comme ils mourraient de chaud sous leurs costumes en latex, je leur ai permis de, discrètement, siroter les boissons qui étaient derrière ce pupitre. Bizarrement, à la première gorgée, ils se sont pliés de douleur et se sont carapater en direction des toilettes.
- Encore raté, songea Alberich. Aujourd'hui, dame fortune ne me sourit décidément pas.
Lucifer, paraissant lire dans ses pensées, l'apostropha subitement :
- Ces cocktails ! Aurais-tu eu, par hasard, l'idée saugrenue de le pimenter d'un ingrédient de ta fabrication ?
Le guerrier divin, qui n'aimait pas du tout les têtes de mort qui avaient remplacé les iris de Satan, recula prudemment et essaya :
- Je… J'avoue que j'y ai ajouté un peu d'hydromel de mon royaume…pour le goût… Sa date de péremption était sûrement arrivée à échéance… ce qui explique que…
Alberich, reculant encore, buta contre le torse de Belzébuth. Il sentit immédiatement l'ombre menaçante des autres serviteurs diaboliques se posaient sur lui. Très pale, il réfléchit rapidement et proclama :
- Nous sommes encore à l'antenne ! Vous savez aussi bien que moi qu'une vendetta en direct produirait un véritable…
- Erreur, lui apprit Lucifer, la publicité a été lancé depuis deux bonnes minutes ! En ce moment, nous avons cédé la place à un spot vantant l'assurance-vie ! D'ailleurs, j'espère que tu as souscrit ce genre de contrat !
- Banqueroute, philosopha Eris. Dommage, ce nain avait un tel potentiel !
