Emission 13 : Bollywood stories
Shaka avait un trac de tous les diables. Scrutant, depuis les soubassements du temple, les techniciens qui assemblaient les décors en carton pâte, il se rongeait les ongles jusqu'à l'os quand :
- Houston, l'interpella Agora, nous avons un problème !
- Imbécile, le disputa le Saint d'or. Je t'ai déjà dit mille fois que je m'appelais Shaka, maître Shaka ! Bon, pour quelle raison troubles-tu ma divine méditation ?
- Shiva, maître H… Shaka. Il ne pourra se libérer. Avec tous les refus consécutifs aux auditions, tous les recalés de l'émission ont assiégé son bar. Il est débordé.
- Tant pis, temporisa Shaka. C'est donc toi qui joueras le rôle du narrateur. J'ose espérer que tu connais les répliques sur le bout des doigts ?
- Bien sûr, s'émerveilla le chevalier du Lotus, en frétillant de tout son quintal de muscles et de tendresse. Je ne vous décevrai pas, vénéré guide !
A part lui, le Saint d'or regretta amèrement que les suicides collectifs ne figurent plus parmi les doctrines de son mouvement religieux indépendant. Regroupant ses fidèles, il annonça :
- Vous avez un rêve ? Vous voulez la gloire ? Et bien, chez moi ça se paye en une seule monnaie…
- Les pièces d'or ? proposa un dénommé Charon qui, en arrière-plan, embarquait les dépouilles des Stell Saints.
- Oui, rétorqua Shaka. Mais non ! Ca se paye avec votre sueur ! Allons la dilapider sous le feu des projecteurs !
Comme un seul homme, la secte au grand complet se précipita sur la scène. Lucifer, voyant apparaître ce régiment multicolore, s'écria :
- Horreur ! Malheur ! Quelle salsa ces démons-là viennent-ils nous danser ?
Consultant ses fiches, Poséidon l'informa :
- Ce sont Shaka et ses disciples, venus d'Inde pour nous interpréter une comédie musicale façon Bollywood.
Eris, intraitable, confirma :
- Evidemment, ça explique la pauvreté des décors et ces costumes si pénibles à la rétine.
Abel, ayant récupéré la photo de sa soeurette et la tenant, par sécurité, plaquée contre son cœur, rentra aussitôt dans le lard de la déesse :
- La critique est facile ! Plutôt que de nous fier aux apparences, nous devrions voir par delà les préjugés et…
Coupant la parole à son défenseur, Agora déclama un monologue dans une langue inconnue du jury.
- Magnifique, constata Eris. Mais je ne comprends rien à ce qu'il dit. Ca va être pratique pour appréhender la subtilité infinie de l'histoire.
- C'est de l'hindi, lui apprit Lucifer. En gros, il vient de dire que nous allions suivre la romance de deux jeunes tourtereaux de milieux sociaux opposés et leur mésaventure pendant la grande traversée du Gange à bord d'un gigantesque paquebot.
- Un Roméo et Juliette sur les flots, se réjouit ce grand romantique d'Abel. C'est un concept inédit et novateur !... Au fait, comment se fait-il que tu parles cette langue ?
- Bah, éluda Lucifer. Fut un temps où j'ai tenté d'implanter mon culte sur leurs terres sacrées. Il a donc fallu que je suive des cours linguistiques pour me faire comprendre des autochtones. Mais…
- Comme d'habitude, la divinité locale t'a mis une raclée et tu es rentré au bercail la queue entre les jambes.
Eris, dont la voix n'était pas en or, ni en argent, avait pourtant brillamment résumé la situation. La regardant d'un œil noir, le diable en chef n'apprécia pas du tout que son honneur de taureau fougueux soit écorné par ce toréador en jupons. Il allait lui faire payer ses sarcasmes au comptant lorsqu'un sacrilège d'un autre calibre le détourna de sa cible.
Alors qu'Agora prédisait l'arrivée au port du navire, point d'encrage de l'intrigue, un bateau volant s'écrasa sur le temple. Détruisant le toit et une bonne partie du matériel d'éclairage, l'engin de mort se posa en catastrophe sur la scène. Il percuta un grand nombre de figurants au passage, avant de stopper à deux pas d'une Thétis aussi lymphatique qu'à l'accoutumée.
Serrant les mâchoires à s'en éclater les incisives, le maître des océans vociféra :
- Vandales ! C'est comme ça que vous traitez un patrimoine historique de deux mille ans d'âge ?! Croyez bien que vous ne l'emporterez pas au paradis !!
- Jolie cascade, concéda Eris. Mais on continue de sentir le manque de budget. Regardez-moi ce rafiot rongé par les mites et rafistolé à la va-vite. On jurerait qu'il est vieux comme Hérode et qu'il a, de fait, connu toutes les guerres de la création.
- C'est le cas, l'informa Poséidon. Nous avons sous les yeux le bateau qui a servi à cette niaise d'Athéna, voici deux siècles et des brouettes de cela, pour combattre Hadès. Aux dernières nouvelles, il était porté disparu. Toutefois, il n'a visiblement pas été perdu pour tout le monde.
- Ah oui, se souvint Abel. Je me rappelle de cette histoire ! A cette époque, tu avais réquisitionné le corps d'une femme comme hôte de fortune ! C'est même toi qui a fourni le carburant nécessaire au vaisseau pour…
- Calomnies, le contredit dans l'instant le dieu au trident. Je ne suis pas mouillé dans cette sombre affaire ! Tous les historiens t'apprendront que j'ai passé cette ère troublée confortablement endormi dans mon urne !
- Pas terrible comme alibi, critiqua Lucifer, après avoir ordonné à ses séides de chiffrer l'étendu des dégâts et de gonfler le devis si besoin était.
Sur la scène, le scénario suivait son cours. Shaka, censé jouer l'humble ver de terre amoureux d'une étoile, entonna un chant suppurant la niaiserie à plein nez. Après quelques claquettes sur le pont du navire, reprises par les autres danseurs de la troupe, il se positionna à la proue et, bras en croix, hurla une formule que Lucifer traduisit d'un :
- Père, pardonnez-leur. Ils ne savent pas ce qu'ils font.
- C'est vraiment ce qu'il a dit ? l'interrogea Poséidon.
- J'avoue que mon hindi est peut-être un peu rouillé, admit à contrecoeur l'ange noir. L'autre traduction possible serait : « je suis le roi du monde, gniark gniark » ! Ce genre de phrase, c'est plutôt le méchant de l'histoire qui devrait la sortir.
- A tous les coups, cette lavette s'est trompée de réplique, décria Eris.
- Chut, lui souffla Abel, la bouche remplie de pop-corn. Ca va être l'heure de l'entrée en scène de sa promise !
Effectivement, la jeune première sortit des cabines sous un tonnerre d'applaudissements. Vêtue plus richement que tous les autres personnages, elle phagocyta toute l'attention, éclipsant même son supposé alter ego masculin. Durant une demi-heure, elle chanta ses malheurs, parla de cette nature si cruelle qui l'avait conçue trop belle et parfaite pour le genre humain et ne manqua pas de débuter chacun des ses complets d'un « moi-je » des plus crispants.
Poséidon, ne pouvant mettre un nom sur le visage de la vedette, s'étonna :
- Etrange ! Via le réseau de Julian Solo, j'ai accès aux fiches d'identité des femmes les plus désirables de Grèce et de Navarre. Pourtant, cette donzelle-là est inconnue au bataillon.
- Comment, manqua de s'étouffer Abel. Tu ne reconnais donc pas cette immense star ? Mais c'est Mary sue, voyons !
- Mary qui ? déclamèrent en canon les autres membres du jury.
- Mary sue, insista le frère aîné d'Athéna. Mais si, vous savez bien, la nouvelle coqueluche de la série. Elle est encore plus belle que Pandora après ses liftings à répétition, plus intelligente que la fine fleur des ingénieurs de la Nasa, plus puissante que tous les dieux de l'Olympe réunis et a eu une enfance si triste que même Victor Hugo n'aurait pu trouver les mots pour la dépeindre. Pourtant, elle a su faire face à l'adversité et est sortie grandie de toutes ces épreuves. D'ailleurs, mon petit doigt me dit que c'est également elle qui a dû scénariser et chorégraphier cette féerie des sens. Elle est tellement formidable !
- Et elle sort d'où cette parvenue ? se renseigna la déesse de la discorde.
- Ah ça, c'est un grand mystère. D'aucuns pensent qu'elle est la sœur ou le disciple d'un des personnages principaux, probablement un Saint d'or. Visiblement Shaka, dans notre cas présent. A moins que ce ne soit une déesse égarée descendue sur terre pour transmettre son inépuisable savoir aux humains.
- C'était pas ton job ça ? Demanda Poséidon à son président.
- Si, acquiesça le satanique instructeur, mis sur la sellette. Cette fille-là a trop de casquettes pour être honnête. Ouvrez bien les mirettes, je sens poindre l'entourloupette.
Alors que Lucifer se découvrait poète, le drame se nouait sur la scénette. Un iceberg en papier mâché, actionné par un mécanisme de poulies trop visible, percuta mollement l'avant du bateau, provoquant une improbable panique chez ses occupants. Se souvenant du pitch de départ, Eris ricana :
- Un iceberg sur le Gange ! De mieux en mieux !
En même temps que le bateau, la comédie musicale sombra corps et âme dans les tréfonds du ridicule. Pendant que de grandes bâches bleues, censées représenter les flots déchaînés, étaient déployées sur le navire, les interprètes, Mary sue en tête, couinèrent de plus bel et dansèrent plutôt que de s'inquiéter de leur survie.
Poséidon, estomaqué, récria :
- Et ils osent appeler ça un naufrage ! Je vais leur en donner, moi, du réalisme à outrance !
Abattant son trident, qui le démangeait depuis un long moment, l'ébranleur de la terre provoqua un raz-de-marée aussi titanesque qu'imprévu. Le tsunami s'abattit sur le temple, submergeant ainsi bateau, plateau, public et comédiens. Seul le jury, dont les trônes lévitaient au dessus de l'onde, échappa à ce châtiment aveugle.
Chat échaudé craignant l'eau froide, Lucifer rugit :
- Tu n'aurais pas pu te contenter de leur balancer des tomates !! Prépare-toi à casser ta tirelire, cette déferlante d'émotion va te coûter très cher !!
Confus, Poséidon chercha à détourner la conversation :
- Regardez ! Athéna s'enfuit !
Eris, observant sa rivale, furieuse de finir éclaboussée par la colère du dieu marin, philosopha :
- Tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin elle se casse !
- Ce n'est pas bien grave, intervint Abel. Mary sue va tout arranger. Voyez, elle s'occupe déjà de secourir les noyés.
Scrutant la forme vaguement féminine que lui désignait son neveu, Poséidon secoua la tête.
- Ce n'est pas elle, dit-il. C'est Thétis qui, déformation professionnelle oblige, s'estime devoir porter assistance à mes victimes. Ton égérie est de ce côté.
En effet, dérivant sur une planche, Mary sue offrait un spectacle autrement plus piteux. Shaka, cramponné à ses basques tel le Seiya moyen, déclamait pour sa part son texte, contre vents et marées. Mais, peut-être victime d'hypothermie, il lâcha prise et se laissa couler comme une pierre.
- Ma foi, commenta Poséidon. Ce n'est pas un si mauvais comédien. Je jurerai qu'il est véritablement en train de se noyer.
- Probablement parce que c'est le cas, rigola Lucifer. Un monstre marin l'entraîne vers le fond.
- Ah oui, constata le souverain de la faune aquatique. C'est seulement Kraken, mon animal de compagnie. Ce grand taquin est heureux d'avoir un nouveau jouet à sa disposition.
Mary sue, seule rescapée du naufrage, fit un effort surhumain pour se redresser. Brandissant un carton où était écrit le mot fin, elle finit par s'évanouir et disparut à jamais de la scène, de ce chapitre et de cette fan-fiction, quoique...
Mettant un point final au massacre, Lucifer rendit sa sentence :
- Consternant ! Enfin, l'avantage c'est que nous n'aurons pas a débattre pendant cent sept ans pour...
Dévisageant les autres jurés, le malin aperçut Eris, qui cachait ses larmes de midinette derrière son opulente chevelure. Abel, lui, mordillait un mouchoir en pleurnichant :
- Beuh, c'est trop triste ! Jusqu'à la dernière seconde, j'ai cru qu'ils allaient s'en sortir et vivre leur amour au grand jour !
Poséidon, enfin, se caressait le menton en épicurien et déclara :
- Ce scénario catastrophe a su me parler, tout compte fait. Il a ranimé dans ma mémoire l'épisode où j'ai coulé, pour plaisanter, ce bateau d'immigrés russes dans la mer de sibérie.
Devant se plier à l'avis de la majorité, le président proclama à regret :
- Bon ok, s'il reste des survivants, ils seront admis dans le panier de crabes de la nasse suivante. La pub, vite !
