Pimp my Scale
Himalaya, région de Jamir
- Tout de même, bougonna Sorrento. D'un point de vue purement pratique, on ne peut pas dire que leur manufacture soit facile d'accès. Je plains leurs fournisseurs...
- J'en conviens, répondit Poséidon. Cela dit, c'est peut-être pour cela que leur petite entreprise ne connait pas la crise. Rien de telle qu'une bonne petite délocalisation pour faire monter les profits. Ici, ils économisent sur le loyer des locaux et la main d'oeuvre. Mon dernier hôte en date aurait jugé cela conforme aux exigences du marché.
- Et votre hôte actuelle? Qu'en dit-elle?
- Que c'était bien la peine de la sortir de sa gangue de glace pour que, je cite, « elle continue à se geler les avant-coeurs dans ce qui semble être la partie la moins reluisante du côlon de la planète ».
Admiratif, le Général dit:
- Au siècle des Lumières, à défaut d'une hygiène très poussée, on savait s'exprimer joliment. Mais, sauf votre respect majesté, si votre «hôtesse » a froid, cela tient sans doute au fait que votre tenue serait plus adaptée à un club de strip-tease qu'au climat polaire de cette région.
Effectivement, Seraphina, l'avatar vintage du dieu au trident, n'était vêtue que d'une robe minuscule et, à défaut d'un chapeau melon, et de bottes de cuir.
- C'est elle qui a insisté pour s'habiller ainsi, se disculpa Poséidon. Elle m'a seriné que les robes à crinoline, les gaines et les perruques poudrées, c'était ringard au possible. Après sa sortie du congélateur, nous sommes donc allés faire un peu de shopping. Heureusement que j'avais gardé la carte de crédit de Julian, car cette damoiselle est capable de dépenser le PIB de n'importe quel état africain, en escarpins.
- Elle vous mène surtout par le bout du trident, critiqua Sorrento. Demandez à votre frère Hadès. Quand un hôte se permet une telle ingérence dans les décisions du Dieu qui l'a investi, c'est très mauvais signe. Julian, lui, savait tenir son rang. Et, au surplus, son physique de dandy grec collait mieux à votre image que celui de cette otarie septentrionale.
- Si cela était possible, je jurerais que tu es le fils caché d'Eris et Abel. Au lieu de voler leurs pires répliques, tu ferais mieux de donner un coup de main au caméraman. Il est au bord de l'asphyxie.
L'autrichien, après un haussement d'épaule, tourna les talons. Il rejoint une sorte d'alpiniste qui, caméra sur l'épaule et masque à oxygène sur le visage, avait toutes les peines du monde à suivre le duo.
- Une sirène qui aide un voyageur, grommela le flutiste. C'est contre-nature...
- Sans doute, lui répondit son maître. Mais la production insiste pour filmer nos pérégrinations, ce qui nous oblige à prendre soin du matériel. Interdiction, donc, de pousser ce pauvre hère dans le ravin hérissé de pics que nous surplombons.
Interrompant son geste, Sorrento retint au dernier moment le cameraman. Le visage encore transformé en celui d'une créature inquiétante, il lui susurra à l'oreille:
- Désolé, c'est l'atavisme. Souhaitez-vous que je vous soulage de votre fardeau?
- No...Non... Non merci, ça ira... Ce n'est pas si lourd...
- Bonnes nouvelles les enfants, leur lança Poséidon. Nous y sommes, enfin!
- Sorrento et sa victime, à ses mots, scrutèrent les environs. A part une montagne où planaient des aigles gigantesques, deux bateaux pourrissant, écrasés au sol, et un panneau publicitaire vantant les mérite du collège privé Météore (avec son fameux slogan « le collège Météore, pour que vos filles deviennent des roxors »), rien ne brisait la monotonie du décor.
Mais, derrière le panneau, Sorrento localisa un édifice étrange, sorte de pagode éclairée de néons aux couleurs criardes. Un mouton clignotant, stationné à l'entrée de cette tour de perdition, invitait de sa patte les clients à rallier une porte d'entrée inexistante.
- Comme siège social, j'aurais vu cela plus rustique. Voyons si le personnel est du même calibre.
- Poséidon appuya sur une sonnette. Aussitôt, deux gros haut-parleurs entonnèrent une Cucaracha apocalyptique, remixée façon klaxon de voiture tunée. Pendant, qu'au loin, des douzaines d'avalanches entraînaient yaks, yétis et léopards des neiges, huit personnages hauts en couleurs se matérialisèrent devant l'empereur des mers.
Le plus âgé, sorte de hippie new âge torse nu, avec raie des fesses apparente et torse nu de circonstance, tituba plus qu'il ne marcha jusqu'à son commanditaire.
- Hakurei, le salua Poséidon. Heureux de te savoir encore en vie.
- Plaisir partagé... rétorqua l'ancêtre en étudiant l'anatomie de Séraphina/Poséidon.
Coupant court aux éventuelles questions embarrassantes, cette dernière/ce dernier expliqua:
- Oui, j'ai dû reprendre mon précédent avatar. Le dernier était hors-service.
- Je vois, je vois... acquiesça le dénommé Hakurei, en lorgnant sur la poitrine de son client. Je constate aussi que tu lui as apporté quelques améliorations physiques. Dans mon souvenir, la Bluegraad Girl n'était pas aussi... généreuse.
- Hum... oui... bien, et si tu nous présentais ta fine équipe?
Hochant la tête, le vieux baba-cool se tourna en direction de ses subalternes et dit:
- Voici le docteur Asamori, notre directeur adjoint, chef de projet et chargé de communication. Un véritable couteau Suisse à lui-tout seul.
Un homme d'une cinquantaine d'années, très propre sur lui, serra sobrement la main de Poséidon et celle de son général. Sorrento se demanda ce que ce docteur Mabuse avait bien pu commettre comme ignominie dans le passé, pour finir ainsi sa carrière au milieu de pareils moutons de Panurge. En parlant de moutons, le berger Hakurei continua en présentant:
- Voici Shion du Bélier, Mu du Bélier, Kiki du Bélier et Raki, futur saint du Bélier, nos techniciens.
Tous s'inclinèrent, même la toute jeune Raki. Poséidon posa un regard étrange sur Mu, lequel sentit la sueur perler à grosses gouttes sur son front. Mais le Dieu se désintéressa bien vite de l'agnelet quand Hakurei introduisit, au sens littéral du terme, son dernier subalterne:
- Et, last but not least, voici Garnet de la Vouivre, notre styliste et designer attitrée.
Une belle jeune femme, sorte de Maria Ulrika Von Glott mince et charnelle, avança vers l'ébranleur de la terre. Poséidon, un genou à terre, lui fit un baise-main un peu trop prolongé et roucoula:
- Mes hommages Madame. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais mon hôte m'a conté en détails votre rencontre passée. Intéressante et émoustillante expérience que celle-ci.
D'une douceur étudiée, Garnet effleura la joue de l'Olympien et lui souleva délicatement le menton de l'index. Crispé, Sorrento toussa, rompant ainsi tout le charme éthéré de cette scène volontairement Yuri.
- Trêve de politesse, reprit Poséidon. Nous sommes ici dans un but précis. Hakurei, voici de cela un mois, j'ai chargé ta compagnie, Jamir et Cie, de retravailler entièrement toutes les Scales de mon armée. Au prix de vos honoraires, j'ose espérer que cette mission a été couronnée de succès.
Une série de flashback appuya les dires de l'ennemi d'Athéna. On y vit Hakurei recevoir un fax estampillé d'un logo en forme de trident, Raki et Kiki déclouer des caisses contenant des armures en piteux état, le Dr Asamori et Garnet tracer des plans divers et variés, Mu buller dans un coin en houspillant son disciple et Shion caresser la Scale de Sorrento pendant des heures, un air lubrique collé au visage.
- C'était... heu... pour colmater les diverses fissures, expliqua l'ex-Pope, alors que le Général lui décochait un clin d'oeil entendu.
- Tu es vraiment un grand malade, critiqua Hakurei. Enfin... Raki, montre à notre client le résultat de vos... de nos heures de travail acharné.
Fouillant dans sa besace, l'enfant en tira un petit objet qu'elle glissa dans la paume de l'Autrichien. Regardant par-dessus son épaule, Poséidon interrogea:
- Qu'est-ce que c'est que cela? Un porte-clef?
- Une Cloth Stone, corrigea le hippie, en se roulant un bon trois feuilles. Ou plus exactement une Cloth Scale. C'est un procédé de miniaturisation mis au point il y a peu, pour rendre les armures plus aisément transportables.
- Admettons. Et comment l'active-t-on cette Cloth chose?
- Par imprégnation, déclara Shion, spécialiste en la matière. Il suffit d'intensifier son cosmos pour révéler sa forme de combat.
Curieux, Sorrento fit exploser son aura. Répondant à l'appel, la Cloth Scale irradia et se métamorphosa en une sirène chimérique. La bestiole prit le général dans ses bras et, après quelques effets lumineux, le gardien de l'Atlantique Sud apparut, équipé de sa V2.
La Scale, qui n'avait plus grand chose à voir avec sa version antérieure, ressemblait à un agglomérat de pierres précieuses, assorti de multiples étoffes de soie voletant au vent. Sans oublier un accessoire que n'aurait pas renié un James Bond d'opérette...
- Quelle est cette horreur ? s'étouffa Sorrento, en montrant le bloc informe qui remplaçait désormais ses ailes si gracieuses.
- Des turbos réacteurs, détailla le Doc Asamori, ou, pour être plus clair, un jet-pack. Fonctionne avec un substitut de kérosène. Très peu polluant. Deux heures d'autonomie garanties. Tout est expliqué en détail dans la notice.
- Intéressant, jugea Poséidon. Mais vous avez forcé la main sur les pierreries. C'est très... disco.
- C'est surtout très tendance, intervint Garnet. Le bling-bling a la côte, en ce moment. Finie l'ère de la sobriété, maintenant il faut que ça en jette. Idem pour les petites fioritures de tissu. Le décadent façon 18e siècle, option Liaisons dangereuses, n'a jamais été autant d'actualité. Voilà pourquoi j'ai rajouté une chemise à jabot et quelques dentelles de-ci de-là. C'est du plus grand In.
- Ah bon, constata une Séraphina/Poséidon toute penaude. D'accord pour l'aspect esthétique, mais qu'en est-il de la solidité? J'en ai soupé, des Scales qui fendillent au premier éternuement.
- Rien à craindre de ce côté-là, lui assura Shion. Raki, démonstration!
Derechef, la malicieuse gamine puisa dans sa sacoche un set complet de boules de pétanque en orichalque. Chaque Bélier en prit une et la catapulta à la vitesse de la lumière sur un Sorrento paralysé.
- Carreau, triompha Mu, pas mécontent d'avoir pu déléguer son rôle de cochonnet.
A terre, l'Autrichien voyait de drôles d'oiseaux tournoyer autour de son crâne. Mais une fois ranimé, il fut surprit de constater que sa Scale n'avait pas la moindre petite entaille.
- Pas mal, admit-il à contrecœur. Mais vous avez omis un élément important de ma panoplie : mon instrument de musique. Une sirène sans flûte, c'est comme un Dragon sans bouclier, un Phénix sans plumes ou un Gémeau sans schizophrénie ni frère jumeau.
- Nous y avons pensé, le rassura le professeur Asamori. Appuyez donc sur l'interrupteur situé sur votre avant-bras gauche.
Le compatriote d'Arnold Schwarzengeer, avisant un gros bouton mal déguisé en grenat, s'exécuta. Une explosion plus tard, un harmonica électrique, relié à un ampli tonitruant, apparaissait dans les mains du virtuose.
- La flûte c'est dépassé, lui apprit Hakurei. L'harmonica par contre, ça envoie du steak, si vous me permettez l'expression. Deux accords blues et vos ennemis sombreront dans une dépression digne de celle d'un fan de Saint Seiya visionnant Oméga pour la première fois. Effet lénifiant garanti.
Horrifié, Sorrento implora du regard son souverain:
- Majesté, par pitié!
Cependant, celui-ci ne donna suite à ses supplications et claironna:
- Vendu! Vous avez fait du bon boulot! J'ai hâte de voir ce que donnent les six autres Scales!
- A ce propos, nous avons une dernière petite surprise pour vous. Cadeau de la maison. Nous nous sommes permis d'optimiser un peu votre God Scale. Admirez!
Raki tendit une pierre taillée en forme de trident grossier à l'Olympien. Il ne l'avait pas en main depuis cinq secondes que déjà sa Scale divine se greffait à son corps. Le résultat fut à la hauteur des espérances de Sorrento, car la Poséidonne hurla aussi sec:
- C'est une plaisanterie! Vous pensez vraiment que je vais porter ça!?
Il faut dire que, entre les ornements baroques, la jupette à frou-frou, le col en fourrure d'animal non identifiable et les jambières porte-jarretelles, l'armure tenait plus de la haute couture sous acide que de l'artefact de guerre. Sans parler du bustier stylisé, représentant deux mains enserrant fermement la poitrine de Séraphina. Mais la cerise sur le gâteau était l'arme qui, à présent, remplaçait le trident de l'empereur.
- Une épée, s'égosilla-t-il. Vous avez osé me mettre une épée entre les mains!?
- Mais.. tenta Hakurei, plus personne n'a de lance, de fourche ni de trident de nos jours. C'est trop encombrant. Hadès, Odin ou encore Titan, tous se sont mis à l'épée et...
- Je. Hais. Les. Épées, articula Poséidon. Depuis les temps mythologiques, j'ai formellement interdit à mes guerriers d'en posséder une! Pourquoi croyez-vous vous que mon fidèle Chrysaor a une lance?
- Mince, s'exclama Mu. Nous avons justement reforgé la lance de la Scale de Chrysaor en une somptueuse épée ouvragée qui...
- QUOI!?
Poséidon décocha un uppercut foudroyant au chevalier d'or. Catapulté dans les cieux, il percuta de plein fouet un boeing qu'il éventra, avant de continuer sa course en direction de l'espace. Heurtant un satellite météorologique, il rebondit ensuite sur une pluie de météorites qui le réexpédia en sens inverse.
Prenant feu dans la stratosphère, Mu fut brûlé au dix-huitième degrés et finit par s'écraser sur le mont Jandara. Les aigles, échaudés, lacérèrent alors son corps de leurs serres impitoyables. Le plus gros mâle récupéra ensuite ce qui restait du Bélier et le relâcha au dessus de la fosse hérissée de piques, servant de douves au domaine de Jamir. Tandis que Mu s'empalait lamentablement, un message s'écrivit en lettres de sang dans le ciel Himalayen:
« Poséidon Wins! Fatality! »
Craignant pour leurs matricules, les autres membres de Jamir et Cie se firent tout petits. Par bonheur, Poséidon, en grande conversation intérieure avec son hôte, ne leur prêtait plus aucune attention.
- Oui bon, disait-il. C'est vrai que j'y suis allé un peu fort... Elle n'est pas si laide, cette Scale... Tu trouves qu'elle te va bien? C'est sûr que de toute façon, un rien t'habille. Ah, tu aimes bien la petite jupe? Moi aussi, figure-toi! Mais pour l'épée, on ne pourrait pas... Oui voilà, si on récupère le trident, il n'y a pas de raison de...
- Et c'est reparti, pesta Sorrento.
- Mes amis, recommença Poséidon. Finalement, je vais garder la Scale en l'état. Mais on oublie tout ce qui touche de près ou de loin aux épées. Compris, bande de chenapans?
Tous hochèrent la tête, trop heureux de vérifier que derrière chaque grand Dieu, une femme veillait au grain.
- A la bonne heure! Sorrento, nous repartons! Séraphina tient absolument à montrer sa nouvelle tenue à son jeune frère. Il va te plaire, tu verras. C'est le genre de personne qui mange à tous les râteliers, si tu vois ce que je veux dire.
- Je sers la science et c'est ma joie, murmura le Général en actionnant son jet-pack et en emboitant le pas à son souverain. Entre nous, majesté, puis-je vous demander d'où vient cette aversion pour les épées?
- C'est une longue histoire, avoua de mauvaise grâce la Divinité. Un jour, encore enfants, mon frère Zeus et moi-même nous amusions dans le temple de Chronos, notre père. Par malchance, nos oncles Coes et Hypérion avaient, eux, la désagréable manie de laisser leurs armes respectives à l'entrée dudit temple et...
Le cameraman, à l'agonie, ne put suivre le fil de la conversation. Tandis qu'il s'écroulait et que Garnet, toutes canines dehors, volait à son secours, un message de publicité sur les crèmes anti-âge de la Vouivre s'affichait à l'écran.
- Toutes ces émotions m'ont également donné faim, dit Hakurei, en jaugeant la carcasse de Mu, en contrebas. Qui serait partant pour un bon méchoui à la broche?
