Mayunaise le 11 août 2016
Bonsoir bonsoir ! Je tiens à signaler que j'approuve absolument le canonique Ron/Hermione. Vous comprendrez néanmoins que le couple est voué à se séparer pour les besoins de l'histoire.
Note (1) : A propos du fait de contrôler ses flux menstruels (free flow instinct) et du fait de boycotter l'exploitation animale (véganisme). Bien que ce soit des courants qui me parlent, je n'aurais jamais imposé ces convictions à des personnages chez qui ça paraîtrait OOC. Luna est simple et bienveillante, je la vois très bien refuser de porter des protections hygiéniques et se nourrir frugalement. Quant à Hermione, elle est féministe, engagée contre l'oppression des créatures, je n'ai aucun mal à l'imaginer se battre pour libérer le corps féminin et les animaux d'élevage.
Note (2) : Août, dans l'ancien calendrier romain, s'appelait sextilis et était le sixième mois. Quand le mois a été renommé augustus en honneur de l'empereur, il est aussi devenu le huitième mois.
Note (3) : "leur refuge était un tombeau" est un emprunt éhonté à la chanson "Inachevés" des Casseurs Flowters (Orelsan et Gringe) : "Incapable de voir que tous mes refuges sont mes tombeaux".
En réponse à Muntittra : Hey ! Ta review m'a soulagée, ce n'était pas facile de mettre le sens du son en avant :) Tu as du constater (ou tu constateras) que ce qui m'intéresse dans la relation Albus/Gellert, au final, ce n'est pas vraiment qu'elle est exceptionnelle mais au contraire qu'elle est l'histoire conflictuelle et plutôt banale d'un premier amour. Le parallèle Luna/Ariana ne sera pas plus développé mais j'avoue que leur ressemblance est assez troublante... Et même les morts de Kendra Dumbledore et Pandora Lovegood ont quelque chose de similaire. Hihi, tes intuitions sont toujours aussi justes, en avant pour l'odorat ! Et je te remercie pour ta fidélité, très chère.
En réponse à Petite-Plume : J'aime aussi beaucoup Luna, j'espère rendre justice à son personnage :D Merci pour ta lecture et ton message.
DU SENS ET DU DÉTAIL
Chapitre 3 : Les pages jaunies au parfum envoûtant
16 janvier 1999, après-midi. Dans la Salle Commune.
Le feu crépitait joyeusement dans la cheminée, diffusant une légère odeur de fumée qui, loin d'être envahissante et suffocante comme celle de l'encens qui ne cessait de brûler dans la classe de Divination, apportait un charme suranné à la Salle Commune de Gryffondor.
Les fauteuils dépareillés, les plaids aux motifs bigarrés, l'épaisse moquette rouge qui peluchait, jusqu'aux murs de pierres anciennes, toute la pièce semblait plus chaleureuse quand elle était imprégnée du parfum de bois incendié, qui incitait les occupants à perfectionner leur faculté à ne rien faire – et à le faire bien.
Les Gryffondors discutaient tranquillement entre eux, amassés en petits groupes dispersés aux quatre coins de la Salle Commune. Certains jouaient à la Bataille Explosive – et la poudre qui émanait des cartes sorcières planait elle aussi dans les airs, se mélangeant à l'odeur du feu –, d'autres n'avaient même pas assez de motivation pour se lancer dans une activité impliquant de bouger et, les yeux à demi-clos, ils s'appliquaient à se détendre, avec un zèle admirable.
Dans un canapé à l'écart de l'âtre, Hermione Granger avait elle aussi abandonné l'idée de travailler et elle caressait distraitement Pattenrond d'une main, en maintenant ouvert de l'autre un livre de contes de fée.
Nous étions l'après-midi du samedi 16 janvier 1999 et les cours avaient repris depuis une semaine, mais il semblait que personne dans le château, y compris les professeurs, ne s'était réhabitué au rythme scolaire. A Poudlard ou dans les maisons familiales, les premières vacances de Noël depuis la défaite de Vous-Savez-Qui avaient été une longue période de festivités, où l'on n'avait eu qu'une seule chose en tête : profiter au maximum de la paix nouvellement établie en mangeant, buvant et dansant en honneur des morts.
Ron et Harry avaient passé deux semaines formidables au Terrier – c'était ce que Harry racontait dans sa carte de vœux, qui dégageait une subtile odeur de Biéraubeurre. Bien sûr, ce n'était pas pareil sans Hermione et ils auraient aimé la voir et partager ces moments en sa compagnie, mais ils comprenaient parfaitement qu'elle ait préféré passer quinze jours avec ses parents qui, malgré leurs récents problèmes de mémoire, avaient réclamé leur fille unique comme un enfant sa peluche favorite.
La lettre de Ron avait été plus sèche que celle de Harry et elle répétait, à quelques mots près, le contenu de celle de son meilleur ami. La déception voilée par les points d'exclamation, la rancœur étouffée par les tournures de phrase enthousiastes n'avaient pas échappé à Hermione. La sorcière comprenait son ressentiment – Ron et Harry lui manquaient aussi et elle se languissait de leurs retrouvailles – mais elle ne pouvait s'empêcher de trouver Ron injuste.
Cette année encore, Ron et Harry vivaient ensemble, au dortoir de l'école des Aurors. Ils allaient continuer à tracer leur route côte à côte et, plus le temps passerait, moins Hermione ferait partie de leur quotidien. Et la rupture de Ginny et Harry n'avait rien changé au fait que le Survivant serait pour toujours considéré comme un membre authentique de la famille Weasley.
Quant à elle... Hermione avait ses propres parents, ses propres plans pour l'avenir. Elle aimait sincèrement Ron, elle le trouvait extraordinaire, mais maintenant que leurs journées n'avaient plus rien en commun, elle avait beaucoup plus de mal à s'imaginer continuer avec lui. Cette pensée lui déplaisait, bien entendu. Comme elle aurait voulu être, à l'instar de nombreuses héroïnes de roman, éternellement dévolue à son premier amour !
Pourtant, elle avait fini par accepter que leur attachement profond avait peu de chances de survivre à des années à mener des vies totalement différentes. Après leurs études, s'ils se réunissaient, ils seraient des êtres changés, façonnés par leurs expériences personnelles et le Ron Weasley maladroit, rancunier et adorable dont Hermione était tombée amoureuse ne serait plus qu'un souvenir, qu'une étincelle fugace perdue dans le visage d'un sorcier adulte.
Hermione n'avait absolument pas prévu de se perdre dans une rêverie mélancolique, aussi, quand elle remarqua que ses pensées étaient partie à la dérive, emportées par les effluves de bois de charme et de chêne, tenta-t-elle de se ressaisir.
xXx
Elle se replongea de force dans le conte des Trois Frères, en espérant y trouver une distraction. Elle tenait son exemplaire des Contes de Beedle le Barde d'Albus Dumbledore lui-même et, après tant de lectures et de relectures, elle était capable de lire l'exemplaire original en runes sans l'aide d'un dictionnaire.
Toutefois, en ce samedi après-midi, les symboles refusaient de se transformer en mots et la sorcière faillit geindre de frustration. Pattenrond, sur ses genoux, dut percevoir le mécontentement de son humain et se laissa tomber sur la moquette, pour trouver un compagnon de détente dégageant des ondes plus positives.
Hermione ne lâcha pas son livre pour autant. Elle continua à le regarder avec obstination mais les runes continuaient à danser narquoisement sous ses yeux. Alors, prise d'une inspiration insensée, elle approcha l'ouvrage de son visage et se mit à le respirer.
Ho, l'odeur des vieux livres avait toujours agi sur elle comme une douce infusion de tilleul. Voilà, elle se sentait déjà mieux, apaisée, le nez fourré dans les pages jaunies au parfum envoûtant. Elle inhala bien fort et l'arôme humide et délicat d'amande et de vanille s'engouffra dans ses narines, la transportant tout à fait ailleurs.
Elle avait fermé les yeux, sans s'en apercevoir, pour mieux s'abandonner à l'ensorcelante nostalgie qui emplissait son cœur. Tout son corps se relâcha d'un coup, ses membres devinrent tout mous et elle soupira d'aise.
Mais dès qu'elle éloigna le livre de contes de son visage, son nez capta une odeur qui ne traînait pas dans la Salle Commune un instant plus tôt. C'était une odeur discrète, mais bien plus agressive que celle qui provenait d'un feu de cheminée ou d'un vieil ouvrage, car elle n'était pas ambiante, mais repliée sur elle-même, émise par quelque chose en particulier.
Et ça sentait les pièces de monnaie, ça attaquait le nez comme l'odeur du métal : ça sentait le sang. Curieuse et vaguement inquiète, Hermione se retourna doucement. Quelqu'un s'était-il fait mal ? Elle n'eut cependant pas le loisir de balayer toute la Salle Commune du regard car Luna Lovegood lui bloquait la vue.
La Serdaigle se tenait derrière le canapé occupé par Hermione, les lèvres décorées de son habituel sourire brumeux.
– Depuis quand es-tu là ? lui demanda Hermione, amusée.
La journée que les deux sorcières avaient passée ensemble à Pré-au-Lard en novembre n'avait été que la première d'une longue série. Désormais, plus personne ne s'étonnait de voir Luna à la table de Gryffondor, parlant à bâtons rompus avec Hermione. Et si, la première fois, on avait été surpris de voir Luna rejoindre Hermione dans la Salle Commune de Gryffondor, ce n'était plus le cas depuis un bon moment.
Ce samedi-là, aucun des étudiants n'accorda à la Serdaigle plus de quelques secondes d'attention.
– Je ne sais pas du tout, répondit honnêtement Luna. Je peux ?
xXx
Hermione se décala de bon cœur et son amie se lova immédiatement dans le canapé à côté d'elle, avec un soupir de contentement. La Serdaigle avait adopté la même position lascive que Pattenrond un quart d'heure plus tôt et elle paraissait si bien, emmêlée dans les couvertures patckwork, que l'on s'attendait presque à ce qu'un ronronnement fasse vibrer ses épaules. Hermione eut un geste involontaire vers les cheveux de l'autre sorcière, mais elle se reprit tout juste à temps.
Qui était-elle pour se permettre de caresser la tête de son amie ? Luna ne s'en serait pas formalisée, elle était bien trop peu à cheval sur les étiquettes pour cela, mais ne serait-ce pas là une conduite inappropriée, car trop intime, réservée aux couples ?
Alors, Hermione, pour retrouver sa contenance, agrippa le livre de contes posé sur ses genoux. Son mouvement brusque attira l'attention de Luna et la jeune fille se redressa sur un coude, intriguée.
– C'est le... conte... des Trois Frères, n'est-ce pas ? demanda Luna, en suivant du doigt les gros symboles alignés sous celui des Reliques de la Morts.
– C'est ça, répondit Hermione, avec un sourire admiratif. J'oublie souvent que je ne suis pas la seule dans cette école à avoir assidûment étudié les Runes Anciennes.
Luna lui jeta un coup d'œil déconcerté, comme si tous les sorciers naissaient avec la capacité à déchiffrer le vieux langage. Mais Hermione ne s'en aperçut pas, car l'odeur de sang venait de nouveau d'assaillir ses narines. Et cela ne faisait plus aucun doute : cette odeur venait de Luna.
Un court instant, elle fut toute embarrassée. Luna était peut-être dans sa période du mois... Hermione devait-elle lui murmurer à l'oreille qu'il serait judicieux qu'elle aille faire un tour aux toilettes, pour vérifier sa protection hygiénique ?
Mais Luna lui avait un jour dit ne pas polluer ses parties génitales d'onctions ou de sortilèges quand elle avait ses règles. Elle avait déclaré qu'elle régulait toute seule ses menstruations, comme les enfants apprennent à ne plus faire pipi au lit. Et Hermione avait été convaincue qu'elle en était tout à fait capable.
Elle-même s'entraînait désormais, sans en avoir touché mot à personne, à contrôler ses flux. L'exercice qu'elle avait tout d'abord considéré d'un œil sceptique s'avérait moins stressant que libérateur.
Après s'être fait cette réflexion, elle s'aperçut soudain que l'odeur métallique ne provenait pas de la culotte de son amie mais de sa main droite, qui était couverte de sang séché.
– Luna, mais tu saignes ! s'exclama-t-elle, en lâchant son livre.
La Serdaigle entrouvrit la paume de sa main, l'observa méticuleusement sous tous les angles, avant de répondre :
– Mais pas du tout, Hermione.
– Arrête, je sais bien reconnaître du sang, ne m'insulte pas.
– Ce n'est pas le mien, dit l'autre sorcière d'un ton insouciant.
– Tu es allée voir les Sombrals, dit Hermione, en réalisant que le sang venait sûrement d'un morceau de viande offert aux chevaux ailés. Je croyais que tu étais végétarienne ?
– Moi oui, les Sombrals non, malheureusement. Je leur ai déjà expliqué tous les bénéfices d'une nourriture exclusivement végétale – sur le plan éthique, physique et écologique – mais ils tiennent trop à leurs morceaux de cadavre, soupira Luna.
– Et ils demeurent tes amis, même s'ils sont des créatures sanguinaires ?
– Tu restes mon amie, même si tu consommes encore des animaux, répliqua implacablement la Serdaigle.
xXx
Hermione se terra dans le silence. Elle n'avait pas encore le courage – était-ce de la fierté ? – d'avouer à Luna qu'elle avait cessé, après avoir entendu tous les arguments en faveur du végétarisme, d'ingurgiter des produits résultant de l'exploitation des autres êtres sensibles. Si elle le lui disait, il n'y avait nul doute que la Serdaigle la féliciterait d'avoir renoué avec sa compassion et qu'elle serait tout simplement heureuse pour les animaux. Elle n'était vraiment pas du genre à lui chantonner narquoisement « Je te l'avais bien dit ! ».
Mais, pour Hermione, admettre qu'elle avait changé son mode d'alimentation suite à une conversation avec Luna Lovegood, c'était aussi admettre toute l'influence que l'autre sorcière avait sur elle. Et c'était affronter le fait qu'elle n'éprouvait plus envers Luna de la gêne ou de la pitié mais, au contraire, une profonde et bien trop sincère admiration, un sentiment tout nouveau pour elle, car elle était plutôt habituée au contraire.
Harry et Ron, les professeurs, ses parents, tout le monde avait toujours reconnu et respecté son intelligence et sa justesse, ses grands principes moraux et son combat contre les injustices. A part Luna. Luna lui offrait une façon différente de voir les choses, où les détails, les faits qui semblaient insignifiants – comme refuser de verser du lait dans son thé –, avaient bien plus d'importance que les belles et hautes idées (1).
Un jour, Hermione le lui dirait, le jour où son amour-propre voudrait bien lui lâcher la grappe, le jour où elle aurait noué avec Luna un lien aussi fort que son amour pour Harry et Ron.
– Ce symbole a été tracé à la main, n'est-ce pas ? observa Luna, en caressant le dessin des Reliques de la Mort, ignorant les états d'âme de l'autre fille.
– Il m'a fallu des semaines pour m'en rendre compte ! se lamenta Hermione. Comment est-il possible que tu sois si observatrice ?
– Je l'avais sous les yeux, comment n'aurais-je pas pu le remarquer ? lui répondit Luna, en la dévisageant. D'ailleurs, est-ce que ce livre sent aussi bon qu'il en a l'air ? Tu semblais si ravie tout-à-l'heure, le nez dedans !
La Serdaigle prit le livre de contes des mains de Hermione et respira un grand coup. Exactement comme Hermione un instant plus tôt, tout son corps se relaxa au moment où l'odeur de renfermé remonta dans son nez, glissa le long de sa trachée, se précipita dans ses bronches, passa dans ses bronchioles et se perdit dans ses alvéoles pulmonaires.
– J'ai l'impression de sniffer de la poudre magique, dit-elle d'un ton rêveur. Mais dis-moi Hermione, je suis curieuse. Quand est-ce que le symbole des Reliques de la Mort a été ajouté à ce livre ?
– Je n'en sais rien, répondit Hermione, en fronçant les sourcils. Le Professeur Dumbledore a du le dessiner peu de temps avant sa mort, j'imagine. J'ai du mal à croire qu'il avait déjà prévu de me léguer son exemplaire des Contes de Beedle le Barde quand j'étais encore en première année...
– Je suis désolée de te contredire, annonça Luna d'un ton contrit, mais je suis certaine que ce symbole est dans ce livre depuis bien plus plus longtemps que cela.
– Tu vas me dire qu'il était déjà là avant notre naissance ? lui demanda Hermione, avec un sourire taquin.
– Je le crois, dit très sérieusement Luna. Respire de nouveau cette page, en faisait bien attention aux détails, et tu comprendras que j'ai raison.
Bien que perplexe, Hermione s'exécuta de bonne grâce. Elle pencha la tête dans le livre, comme dans une Pensine, et respira longuement. Cette fois-ci, plutôt que de se laisser transporter par l'odeur rassurante des vieilles pages, elle tenta de différencier les informations olfactives qui lui parvenaient, cherchant à détecter l'amertume d'un café renversé, le sel de larmes tombées, l'acidité de la bile remontée, mais en vain : le livre sentait uniquement le vieux livre.
Et elle fut frappée par un éclair de compréhension.
xXx
– La Magie laisse toujours une trace mais l'encre de ce dessin n'a plus aucune odeur... chuchota-t-elle comme s'il s'agissait d'un secret, en passant révéremment la pulpe de son doigt sur le symbole des Reliques de la Mort.
Le signe resta inchangé – il avait été depuis longtemps absorbé par le papier – et sa présence là semblait aussi légitime que celle des runes qui couvraient le reste de la page. Il avait entièrement été assimilé à l'ouvrage.
– Si le symbole des Reliques avait été dessiné juste avant la mort du professeur Dumbledore, sa présence n'aurait jamais pu échapper au Ministère de la Magie ! Des sortilèges élémentaires auraient immédiatement détecté une altération aussi récente... Mais Scrimgeour n'a rien trouvé, ce qui signifie que le dessin est devenu partie intégrante du livre et pour cela il a du falloir des années, voire des décennies ! s'exclama Hermione. Je ne comprends pas, le professeur Dumbledore aurait-il finalement tout prévu avant notre naissance, avant la prophétie ? Ça semble dingue...
Luna la regardait, rayonnante, avec la fierté d'un parent dont le gosse vient de faire son premier caca au pot.
– Tu sais, je n'aime pas les idées fantaisistes, finit-elle par dire sans ironie, mais imagine-toi une seule seconde que ce n'est pas le Professeur Dumbledore qui l'a mis là, mais quelqu'un d'autre, il y a de cela presque un siècle...
– Les Reliques de la Mort, c'est aussi la marque de Grindelwald, souffla Hermione, estomaquée. Tu crois vraiment que... ? Mais pourquoi ? Et comment ? Ça semble si fou ! Si... tiré par les cheveux ! Et pourtant beaucoup plus logique ! Ho, les hypothèses se bousculent dans ma tête !
– Calme-toi, Hermione, tu empestes le stress, la gronda Luna, en se calant confortablement dans le canapé. Après tout, nous sommes un samedi après-midi d'hiver, nous sommes toutes les deux bien au chaud, et la fumée de bois nous entoure comme un cocon. En plus, il n'y a pas urgence, Messieurs Dumbledore et Grindelwald sont morts. Alors pourquoi ne pas te décontracter ?
Hermione s'abstint de rétorquer que dans toute l'histoire du fait de se calmer, personne ne s'était jamais calmé quand on lui avait ordonné de se calmer. Elle entreprit plutôt de chercher une position agréable, en remuant rageusement les coussins et les plaids et, enfin, quand elle eut réussit à se fondre parfaitement dans le côté gauche du canapé, elle ferma les yeux et se laissa bercer par le crépitement et le parfum du feu.
En trois secondes, elle était totalement ailleurs. Son corps reposait toujours dans la Salle Commune de Gryffondor, à quelques centimètres de celui de Luna Lovegood, mais son esprit était parti en cavale un siècle en arrière, dans le village de Godric's Hollow. Luna avait eu raison, comme souvent : il n'y avait rien de mieux que de se laisser aller.
xXxxXxxXx
C'était une chaude après-midi d'août, ce mois qui, selon les calendriers, est soit le sixième, soit le huitième de l'année (2). Le soleil illuminait majestueusement les toits et les rues de Godric's Hollow et toutes les choses et les êtres qui étaient touchés par ses rayons paraissaient divines, car entourés d'or céleste.
Albus et Gellert, eux, n'étaient pas dehors, tout excités par le beau temps comme les autres villageois. Ils étaient enfermés dans la petite chambre de Gellert, au premier étage de la maison de Bathilda Bagshot. Le rideau était tiré, la fenêtre, fermée et l'air, irrespirable.
Chaque inspiration était un effort, chaque expiration un supplice. Car leur refuge était un tombeau : à chaque fois que les lèvres de l'un des deux sorciers laissaient passer un souffle, la chaleur augmentait lentement, oh terriblement lentement, de manière infime, absolument imperceptible, mais elle grimpait inévitablement (3).
Et quand les quatre jeunes poumons auraient extirpé tout l'oxygène de l'air ambiant, il n'y resterait plus que du CO2. Et quand il n'y aurait même plus de CO2, les deux garçons allongés dans le petit lit une place n'auraient plus de problème pour respirer, car ils seraient morts.
Toutefois, ni Albus ni Gellert n'avaient pour projet de mourir de sitôt. Au contraire, leur désir viscéral et gorgé d'hubris de devenir Maîtres de la Mort impliquait plutôt l'abolition du décès. Et c'était pour cela – parce qu'ils n'avaient aucune envie de crever – que les deux sorciers, en temps normal intarissables, étaient murés dans un lourd silence.
Ils économisaient au maximum les si rares et si précieuses molécules d'O2, cet élément chimique indispensable à leur survie, et il n'y avait que leurs pensées individuelles pour faire du bruit dans leurs têtes.
Autour d'eux tout était calme, tout dans la chambre était comme putréfié. Leurs aisselles puaient la transpiration post-coïtale, leurs haleines étaient chargées dans leurs bouches et leurs pénis flasques sentaient aussi fort que s'ils ne s'étaient pas douchés depuis trois jours. On aurait pu les croire morts et il suffisait d'un peu d'imagination pour se convaincre qu'il planait au dessus d'eux une odeur de chair pourrissante.
Bien entendu, ils auraient pu ouvrir la fenêtre ou jeter dans les airs un sortilège rafraîchissant. Ils auraient pu s'écarter l'un de l'autre et arrêter de respirer bêtement l'expiration chaude de l'autre. Ils auraient pu désentrelacer leurs jambes, récupérer leurs bras respectifs, décoller leurs ventres moites, éloigner leurs visages humides.
Mais le moment leur semblait beaucoup plus authentique, dans la fournaise créée par le sexe et le manque d'air, comme si leur relation, pour être vraie, se devait d'être nue et sale. Et c'était pour cette raison qu'ils ne couchaient ensemble que pendant la journée. Une fois la nuit tombée, la lumière bienveillante de la lune aurait conféré à leurs ébats une allure féerique. Et Gellert n'était pas un adolescent qui s'encombrait de romantisme. Ce qu'il y avait entre Albus et lui n'avait rien d'une saine histoire d'amour.
xXx
Le jour où Gellert et lui avaient couché ensemble pour la première fois, Albus avait quitté la chambre de son ami persuadé que cela ne se reproduirait plus jamais. Non pas qu'il avait peur, ou qu'il regrettait, oh ça non, mais il couvait envers Gellert un tel complexe d'infériorité qu'il n'avait pas voulu se bercer d'illusions. Pourquoi est-ce que quelqu'un d'aussi extraordinaire que Gellert voudrait de nouveau coucher avec lui ?
Albus savait que le sexe n'était pour Gellert qu'une distraction, une pause libératrice, une façon efficace et récréative de s'aérer la cervelle. Il s'était laissé pénétrer par Gellert en toute connaissance de cause : il avait accepté d'être utilisé comme exutoire. Et il avait vécu quelque chose d'indicible, de sublime, quelque chose qu'il s'était dépêché de déposer dans sa Pensine, au-cas-où un jour, pris de nostalgie, il ait besoin de vérifier que cet événement unique avait bien eu lieu.
Toutefois, deux jours après leur première partie de jambes en l'air, Gellert l'avait de nouveau invité à le rejoindre dans sa chambre, prétextant avoir des livres très fragiles à lui montrer. Et ce petit jeu avait continué durant les semaines suivantes, sans rythme ni logique particulières.
Un jour, ils étaient les meilleurs amis du monde et ils discutaient passionnément de leur rêve révolutionnaire, dessinant des plans et des schémas, décortiquant la bibliothèque de Bathilda et se baladant de par l'Angleterre en quête d'informations sur les Reliques.
Le lendemain, ils passaient des heures au lit et, entortillés dans les draps trempés, ils en oubliaient presque le Plus Grand Bien et le conte des Trois Frères, trop occupés qu'ils étaient à défier les lois de l'anatomie.
Et le jour d'après, Gellert agissait comme s'il n'avait pas eu, moins de douze heures auparavant, la bite entièrement plongée dans l'anus d'Albus. Et Albus s'accommodait comme il pouvait de leur drôle de relation, tout en essayant par tous les moyens de ne pas nourrir d'espoirs sans fondement.
Il n'exigerait jamais de Gellert autre chose que ce qu'il pouvait lui offrir, bien que cela ne l'empêchait pas, à ses heures perdues, d'espérer... Impossible, impossible ! se répétait-il souvent, quand ses pensées traîtresses lui faisaient miroiter la possibilité d'une relation amoureuse avec Gellert. Le fantasme d'une histoire, rien que le fantasme, le satisfaisait déjà amplement.
Pendant ce temps, les journées s'étaient faites de plus en plus chaudes, et Gellert avait obstinément refusé de faire quoique ce soit pour purifier l'air de sa chambre.
xXx
Cela ne dérangeait pas Albus. Il aimait sentir l'impact que Gellert avait sur le monde et sur lui et, de temps à autres, ses narines s'ouvraient grand pour accueillir son odeur stagnante de sueur, de sexe et de renfermé, si familière désormais, qu'elle était devenue pour lui l'essence même de son compagnon.
Gellert le regardait parfois faire et il trouvait le spectacle très amusant : Albus ne cherchait même pas à cacher son émerveillement ! Il respirait l'étranger d'un an son cadet à plein poumons, comme si Gellert était l'air frais et vierge d'une montagne, comme s'il était le vent salé et enivrant de la mer.
Mais Gellert n'était rien de tout cela. Il sentait l'être humain après le cul, il sentait les instants blancs et instables qui suivent la jouissance. Cependant, Albus s'était convaincu tout seul – sans même un coup de pouce de Gellert ! – que son nouvel ami était l'Univers et cette foi aliénait tous ses sens, au point où personne n'aurait pu le convaincre que Gellert sentait mauvais.
Après seulement un mois et demi, Albus Dumbledore s'était intégralement mis à nu devant Gellert. De son plein gré, il s'était passé un collier de chien autour du cou et c'était à peine s'il ne se pavanait pas, tout content d'appartenir à son maître.
Il lui avait livré avec joie ses pensées les plus noires, ses souvenirs les plus intimes et il ne s'était jamais opposé à aucune des positions grotesques et douloureuses que Gellert prétendait vouloir essayer.
Ho, comme Albus l'aimait, comme il l'idolâtrait ! Et comme Gellert aimait ça ! Il n'en aimait que plus Albus en retour – car il aimait Albus ou plutôt, il ne se lassait pas d'être regardé avec adulation, de constituer, pour un être aussi intelligent et talentueux, un astre solaire.
Gellert se leva d'un coup. Il en avait assez de penser à sa relation avec Albus. Il était temps de se remettre au travail.
– Qu'est-ce que tu fais ? lui demanda aussitôt Albus, inquiet.
Gellert se planta devant lui, son pénis se balançant impudiquement entre ses jambes, et il passa sa main dans ses cheveux blonds, rien que pour voir l'autre garçon feindre l'indifférence et se trahir en déglutissant bruyamment. Resté dans le lit, Albus écarta légèrement les jambes afin d'exposer sa nudité, comme si cela allait inciter son compagnon à se recoucher à ses côtés. Devant tant de pathétisme qui s'ignore, Gellert rit mentalement.
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– Regarde ce que ma grande-tante m'a offert, dit-il en ouvrant un tiroir de son bureau.
Il en sortit un vieux livre. Albus s'assit au bord du lit et tendit la main, mais Gellert ne bougea pas. Avec un soupir, Albus consentit à se lever.
– Les contes de Beedle le Barde, déchiffra-t-il facilement, la tête calée sur l'épaule de son ami. Ne me dis pas que c'est la première édition ?
L'excitation lui fit momentanément oublier sa nudité et celle du garçon auquel il était collé. Il n'avait plus d'yeux que pour le livre.
– Gellert Grindelwald ne mérite que le meilleur, rit le blond.
Il sentit de petites vibrations dans son dos, preuves qu'Albus était lui aussi en train de rire. Tout à coup, Albus se figea.
– Bathilda, qui est si fière de sa collection de livres rares, te l'a donné ? À quelle occasion ? demanda-t-il, suspicieux. Ce livre doit valoir une petite fortune !
Gellert ne répondit pas. La grande majorité du temps, Albus et lui partageaient les mêmes opinions mais, parfois, l'ancien Gryffondor se montrait étrangement conventionnel. Par exemple, il ne cautionnait le vol, le mensonge et la tromperie que dans les cas où il n'existerait aucun autre moyen de parvenir à ses fins. Gellert, lui, ne comprenait pas que l'on puisse s'échiner à chercher une solution politiquement correcte, quand la fraude était toujours plus commode.
Pour faire oublier ses doutes à Albus, il se retourna et déposa un baiser tendre mais sec sur son front. Le brun reçut ce signe d'affection comme la bénédiction d'une bonne étoile et il passa à autre chose.
– Je peux ? demanda-t-il en désignant le livre.
Gellert haussa un sourcil et déposa les Contes dans ses mains.
– Un peu que tu peux, je te l'offre.
– Tu m'offres quelque chose que l'on t'a offert ? dit Albus, en hésitant entre rire et blâme. Tu es vraiment sans gêne, ma parole !
– De quoi pourrais-je donc être gêné ? plaisanta Gellert.
Albus n'ayant rien à redire, il enchaîna :
– Tu le connais déjà par cœur, sinon tu ne me le donnerais pas, n'est-ce pas ? Tu l'as lu méthodiquement, tu en as analysé toutes les Runes et maintenant tu attends que j'en fasse de même. Il doit être en ta possession depuis au moins une semaine – et encore, je suis gentil – et tu n'as jamais jugé bon de m'en parler !
– Je suis en train de t'en parler là, non ? dit Gellert, avec irritation. Je voulais te faire la surprise.
Albus le regarda d'un air dubitatif mais, une fois encore, il passa outre.
– Alors, est-ce que le conte des Trois Frères a été censuré au travers des siècles ? Y a-t-il des sens cachés, des indices, des noms peut-être ? s'enquit-il gentiment, tout en sachant que Gellert le lui aurait déjà fait savoir si cela avait été le cas.
– Les versions et les traductions que nous avons lues épuisent malheureusement toutes les interprétations possibles, répondit Gellert, dégoûté. Bien que ce soit un bel objet, ce livre ne m'a rien appris.
Albus acquiesça. Si Gellert disait n'avoir rien trouvé dans la première édition, c'était qu'il n'y avait rien à y trouver car, tout comme lui, il maîtrisait parfaitement les Runes Anciennes.
– Je te fais confiance, mais rien ne vaut une seconde lecture, n'est-ce pas ? Histoire d'être certain que rien n'a échappé à ta grande vigilance... dit Albus, d'un ton léger.
– Parfait ! se réjouit Gellert. Mais ne crois pas que je vais t'abandonner ce livre – mon livre – sans le marquer...
– Incorrigible, marmonna Albus avec un sourire.
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Gellert, toujours aussi nu et toujours aussi peu embarrassé de l'être, attrapa une plume blanche qui traînait sur le bureau. Albus dévissa un encrier et regarda son compagnon y plonger le bout de la plume. L'encre noire s'infiltra dans le tube creux qui en fut rapidement saturé, mais Gellert laissa obstinément la plume dans l'encrier, comme s'il espérait qu'elle se gangrène toute entière, qu'elle flétrisse et qu'elle meure. Il finit par admettre sa défaite. Seule l'extrémité de son instrument d'écriture avait bien voulu se souiller d'encre.
– Efface le dessin au dessus du titre du conte des Trois Frères, ordonna-t-il, avec le ton autoritaire et capricieux d'un gamin boudeur.
Albus feuilleta précautionneusement le livre jusqu'à trouver la bonne page. Au dessus du titre de l'histoire, deux arcs de cercle et quelques vagues figuraient un pont enjambant une rivière.
– Tu es sûr ?
Gellert leva les yeux au ciel et agita impatiemment sa plume. Albus eut le réflexe de plaquer le livre contre son torse pour le protéger des éclaboussures : ses avant-bras se trouvèrent tachetés d'une dizaine de gouttes noires et brillantes. Il ne reçut aucune excuse de Gellert, mais il n'en avait pas attendue.
Il récupéra sa baguette par terre et, sans prendre le temps de nettoyer l'encre qui constellait sa peau, il se concentra pour faire disparaître proprement le petit dessin du pont. Sa baguette aspira lentement l'illustration. Le papier, à cet endroit-là, redevint immaculé.
Dès qu'Albus eut fini, Gellert le poussa rudement et traça le symbole des Reliques de la Mort au dessus du titre du conte des Trois Frères.
– Voilà, dit-il, satisfait. Comme ça, dans des années, quand tu verras ce symbole – mon symbole, notre symbole – tu te rappelleras que ce livre m'a d'abord appartenu.
– Je ne vois pas comment je pourrais l'oublier, tu es capable de me le rappeler tous les ans !
– On ne sait jamais, chuchota mystérieusement Gellert.
Ce jour-là, il ne soupçonnait rien de l'issue tragique qu'aurait son amitié avec Albus Dumbledore. Il avait murmuré ces mots sans raison particulière, simplement parce qu'il aimait la façon dont sa voix basse faisait frémir son ami, simplement parce qu'il aimait avoir l'air d'en savoir plus qu'il n'en savait vraiment, simplement parce qu'il était un garçon, très ambitieux certes, mais un garçon qui n'avait pas encore tout à fait abandonné l'enfance.
– Mais habille-toi, n'as-tu pas honte d'être aussi décadent ? dit-il soudain, en parcourant du regard le corps dénudé d'Albus.
La tension se relâcha d'un coup et les deux jeunes sorciers partirent dans un fou rire interminable et mortuaire, car la pièce manquait définitivement d'air et qu'il leur était très difficile de reprendre haleine. Mais ils ne se souciaient pas d'avoir à tous les deux trop de présence et de magie pour respirer et se laisser respirer librement. Qu'importe s'ils suffoquaient, qu'importe, finalement, s'ils mourraient, tant qu'ils étaient ensemble !
Car Albus était amoureux et Gellert, malgré ce qu'il voulait bien croire, nourrissait pour son compagnon une affection débordante.
Ils n'étaient pas encore adultes. Ils ne s'étaient encore rendu compte que leur relation n'avait aucun avenir – ils n'y avaient même jamais pensé.
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Une odeur de brûlé et de détergent tira Hermione de sa méditation. Luna était en train de nettoyer le sang séché dans la paume de sa main avec sa baguette.
– Ce n'est pas bon pour ta peau de mettre ta baguette si près, marmonna automatiquement Hermione.
– Tu dis cela parce que tu ne supportes pas l'odeur que ça fait, pas parce que tu t'inquiète pour ma santé, rétorqua Luna, sans éloigner d'un seul millimètre le bout de la baguette de sa chair. Je ne t'en veux pas. Je n'aime pas trop l'odeur non plus, mais je la trouve intéressante.
– Ho, heu... comme tu veux, dit Hermione, encore un peu confuse.
S'était-elle endormie ? Toute la scène dont elle venait d'être témoin n'avait-elle été qu'un rêve de qualité supérieure, au scénario soigné aux petits oignons ? Non, un rêve, même très réaliste, ne pouvait pas être aussi cohérent ou présenter des images si nettes... Si elle devait nommer ce qu'elle venait d'expérimenter, elle utiliserait plutôt le terme de « vision ». Et elle songea soudain à Harry, qui avait assisté à tant de choses dans son sommeil, qui s'était tant de fois réveillé en affirmant avoir vu l'affreuse vérité...
La cicatrice en forme d'éclair avait donné à Harry accès à l'esprit de Voldemort. Elle avait joué le rôle d'une connexion, ou plutôt d'une faille, au travers de laquelle il n'aurait pas du se glisser si régulièrement, certes, mais qui lui avait permis d'assister à nombres de terribles scènes...
Le symbole des Reliques de la Mort dans les Contes avait-il agi d'une manière similaire ? Etait-il si indissociable de l'histoire de Dumbledore et Grindelwald qu'après un siècle, il s'était transformé en une sorte de portail vers le passé ? Avait-il été si fondamental pour les deux sorciers qu'il avait fini par les représenter, qu'il était devenu le porte-parole de leurs souvenirs ?
Si cette folle théorie était vraie, si ce que le dessin des Reliques de la Mort avait montré à Hermione n'était pas une duperie mais la réalité, alors Rita Skeeter avait eu raison : Albus Dumbledore et Gellert Grindelwald avaient partagé une relation bien plus complexe qu'une brève amitié estivale. Ils avaient été amants. Ils avaient été, gauchement, à leur manière, amoureux l'un de l'autre.
Mais alors, comme le professeur Dumbledore avait du souffrir, les deux fois où il avait été contraint d'affronter Grindelwald en duel ! Avait-il passé toute sa vie à regretter un amour de jeunesse ? Avait-il eu une existence aussi pitoyable que celle de Severus Snape ?
Hermione poussa la réflexion un peu plus loin, ne s'inquiétant plus du ridicule, tout excitée qu'elle était d'avoir découvert que Gellert et Albus n'avaient pas nourri l'un pour l'autre un amour purement platonique.
Il était de notoriété publique que le Patronus de l'ancien Directeur de Poudlard était un phénix. Jusque-là, Hermione ne s'était jamais demandé pour quelle raison, au juste, est-ce que Dumbledore aurait pour protecteur un être incapable de mourir... N'était-ce pas une créature qui correspondrait plus à un Lord Voldemort ou à un Gellert Grindelwald, deux Mages qui craignaient la Mort comme des serpents craignent les rapaces circaètes ?
Mais l'animal légendaire, destiné à vivre encore et encore, échappant à jamais à une mort censée être irrémédiable, n'incarnait-il pas adéquatement la flamme qu'Albus avait mille fois soufflée et qui s'était mille fois ravivée : son amour éternel et désespéré pour Gellert Grindelwald ?
Hermione pensa ironiquement que, d'une certaine façon, Albus Dumbledore et Gellert Grindelwald étaient parvenus à conquérir une forme d'immortalité, quoique bien moins grandiose, bien moins insolente que celle de la chair. Un amour qui a laissé des traces sur la Terre, alors que les deux sorciers n'étaient plus, un amour qui touche le cœur d'une jeune sorcière un siècle plus tard : n'était-ce pas là une victoire, infiniment belle et triste, sur la mort ?
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Une agressive odeur de citron vint piquer le nez de Hermione, comme pour la rappeler à l'instant présent. Luna, après avoir enlevé le sang caillé sous ses ongles, s'appliquait désormais à nettoyer ses cheveux à l'aide d'un sortilège à la mode, qui nécessitait uniquement deux tours de baguette et un peu de pratique.
– Est-ce que tu maîtrises vraiment ce sort ? lui demanda Hermione avec méfiance, en remarquant une mèche de cheveux blonds devenue rêche et terne comme une liane.
– Non, c'est la première fois que je l'utilise, répondit honnêtement Luna. Pourquoi, ça ne va pas ?
– Tu vas finir par avoir des cheveux comme les miens si tu continues, plaisanta la Gryffondor.
– J'aimerais bien avoir des cheveux comme les tiens. Est-ce que tu veux qu'on échange ?
Ne sachant pas si son amie était sérieuse, Hermione préféra ignorer sa remarque. Elle s'assit en tailleur sur le canapé.
– Mets-toi dos à moi, je vais le faire.
– Tu maîtrises ce sort ?
– Tu as vu mes cheveux ? Maintenant, rappelle-toi comment ils étaient ébouriffés il y a trois mois. Bien sûr que je le maîtrise...
– Ils étaient déjà très jolis tes cheveux Hermione, surtout qu'ils repoussaient les Joncheruines, dit Luna, en se mettant dos à son amie.
Hermione leva les yeux au ciel, attrapa sa baguette et commença à lancer le sortilège-miracle avec application, en faisant bien attention à traiter les cheveux mèche par mèche.
Tandis qu'elle démêlait un nœud incroyablement tenace, elle se demanda quel genre de spectacle est-ce que Luna et elle donnaient aux autres occupants de la Salle Commune. Aucune des deux n'avait jamais participé aux réunions beauté organisées par les filles de leurs Maisons respectives. Les gens les regardaient-ils bizarrement ? Ou n'accordait-on absolument aucune attention à leur petit numéro ?
– Ça sent bon, soupira Luna.
– C'est vrai, ça sent bon ! renchérit Hermione. Ça ne sent plus le citron... Ça sent... Oh.
Elle venait de s'apercevoir que l'odeur qu'elle reniflait impunément depuis tout à l'heure n'avait rien à voir avec le sortilège de beauté. C'était le parfum de Luna, qui lui était entré dans le nez quand elle avait soulevé ses cheveux. Luna devait en déposer quelques gouttes dans son cou tous les matins...
Et ça sentait les fleurs sauvages, la terre et l'herbe fraîchement coupée et, tout de suite, Hermione se retrouva dans le jardin du Terrier, puis au sommet de la colline voisine des Lovegood. Une étroite rivière ondulait en contre-bas, des plantes immenses poussaient insouciamment autour de la maison tarabiscotée et tout cela donnait envie de se rouler sur le tapis vert organique, au milieu des insectes bleus et des hautes marguerites.
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Mais ce n'était pas Luna qui sentait la nature, c'était son parfum. Alors, que sentait vraiment Luna ? se demanda la Gryffondor qui, après plusieurs mois, assumait maintenant pleinement l'étrangeté de ses deux hobbies, de ses deux objets de recherche. D'un côté, elle éprouvait une fascination inappropriée pour la relation de Dumbledore et Grindelwald, de l'autre, elle cherchait à percer l'essence profonde de Luna Lovegood. Laquelle des deux obsessions de sa huitième année était la plus déraisonnable, elle n'aurait su le dire.
En tout cas, sa connaissance de Luna progressait au fil des mois. Elle avait défini les particularités physiques qui faisaient que son apparence était unique, elle avait aussi déterminé quels bruits spécifiques faisaient que sa mélodie était différente de toutes les autres. Mais son odeur... quels détails faisaient donc que l'odeur de Luna Lovegood était inséparable de sa personne ?
Sous prétexte de remettre en place une mèche de cheveux rebelle, Hermione se rapprocha et inspira discrètement un grand coup. Sous le parfum bucolique du cou gracile, sous l'odeur citronnée de la blonde chevelure, il y avait autre chose.
C'était beaucoup plus léger, bien plus difficile à nommer : en réalité, ça ne sentait rien en particulier, mis à part la peau réchauffée par des couvertures d'hiver et un feu ronflant de cheminée, mis à part la jeunesse et un fruit neuf, encore attaché à son arbre.
Ça sentait comme une pomme à la peau brillante et à la chair ferme et juteuse ; ça sentait comme la fin de l'adolescence et la photographie instantanée qui n'a pas terminé de se révéler. Ça sentait le futur et l'espoir, l'incertitude sans angoisse ; ça sentait moins l'inquiétude que la possibilité.
Ça sentait l'éclosion, le bourgeon qui s'ouvre, l'Hiver qui, malgré le froid et la neige, annonce le Printemps. Ça sentait l'indécision devant deux pâtisseries, ça sentait la nuit qui précède un voyage, ça sentait les premiers rayons du soleil ou la lumière des dernières étoiles.
Et c'était une odeur raffinée et pourtant si simple, une odeur qui apaise les cœurs paniqués et qui donne envie de se blottir au plus près d'elle, d'être tout entier absorbé en son sein : c'était l'odeur d'un jeune compagnon de route, c'était l'odeur de la promesse d'un délicieux avenir.
– Tu as fini, Hermione ? demanda Luna, en palpant ses cheveux.
– Heu... oui, oui, dit précipitamment Hermione en s'écartant de son amie.
– Je te remercie pour mes cheveux et pour tout le reste, j'apprécie tellement le temps que l'on passe toutes les deux. C'est si chouette que nous soyons finalement devenues amies... On se voit demain à la bibliothèque !
Hermione regarda Luna traverser la Salle Commune de Gryffondor et passer le trou du portrait et, quand l'entrée se referma, c'était comme si on avait creusé une tombe dans sa poitrine mais qu'on avait oublié d'y placer un cadavre. Elle soupira puis appela Pattenrond. Le chat se blottit en boule sur ses genoux et se laissa caresser, sans savoir qu'il servait de substitut à la jeune sorcière blonde qui venait de quitter la pièce.
A Suivre...
Chapitre 4 en ligne le 21 août
Un petit mot est toujours le bienvenu, qu'il concerne cette fanfic ou Cursed Child, le script de la pièce de théâtre Harry Potter (qui m'a abominablement déçu).
Il reste deux sens à traiter, mais lequel viendra le premier ? :)
