CHAPITRE 6
Le poids des accusations, le poids de la culpabilité, la lourde charge retenue contre elle tout lui tombe dessus. Elle est dans un état indescriptible. Même ce soir particulier, seule au bord d'un lac, perdue et peinée, n'avait pas été un moment aussi pénible que celui qu'elle vivait à l'instant. Heureusement, Vause avait été là. Dans un élan de générosité désintéressé, elle avait pris Griffin sous son aile et ce soir, avait tenté d'apaiser ses pleurs. Pendant la nuit, Clarke imagine, dans son sommeil perturbé, que le corps contre lequel elle est lové, est celui de Lexa.
A l'aube, elles se réveillent, toujours serrées l'une contre l'autre. Après un réveil un peu difficile et un regard un peu gêné, elles se lèvent. Discrètement, Clarke lui dit merci. Vause ne répond rien.
Cette journée-là, c'est Vause qui disparut pendant de longues heures. Elle aussi revient avec des gros cernes et une mine accablé – malgré l'apparente maitrise qu'elle affiche toujours. Elle aussi a pris une lourde peine mais contrairement à Clarke, elle en avait pleinement conscience.
Le soir, sans un mot, elles passent à la cantine. Elles touchent à peine à leurs repas. On les regarde autrement, comme si les rumeurs avaient déjà circulé. Clarke est étonnée par ces nouveaux regards, entre admiration et crainte. Avants c'était menace et curiosité malsaine. Seuls les comportements de Nichols et Morello, n'avaient pas changé, à leur égard. Ni crainte, ni mépris, ni pitié, ni méchanceté, ni compassion, juste un constat :
« On va devenir inséparable les filles ! », s'enchantait presque Nicky Nichols.
De retour dans leur cellule, certaines détenues passent les voir. Pas un mot mais des regards emplis de respect. « T'es vu différemment quand tu prends cher pour ce que t'as fait. », commence à penser Clarke avec un parler-Nicky-Nichols.
Une fois les grilles verrouillées et les lumières tamisées, elle se pose sur son lit mais commence à s'agiter, elle ne tient pas en place. Toute la journée, elle a repoussé l'envie de téléphoner. Maintenant qu'elle ne peut plus, elle en a terriblement envie voire carrément besoin. Mais quelque chose l'empêchait d'appeler. Comment lui avouer les faits retenus contre elle ? Comment lui apprendre le malheureux verdict qui était tombé ? Comment lui dire qu'elle ne reviendrait pas ? Comment lui dire qu'elle en avait pour des mois d'enquête pour une seconde affaire et des mois d'enfermement ? Comment entendre sa voix sans fondre en larmes et avoir envie de s'enfuir ? Elle avait besoin d'entendre sa voix mais elle repoussait le moment de le faire, ressassant sans cesse les mots qu'elle pourrait dire.
Elle se confie à Vause qui la regarde s'agiter et se décomposer.
_ Je … je voulais appeler quelqu'un aujourd'hui mais je ne l'ai pas fait.
_ Pour quelles raisons ?
_ C'est très obscur mais maintenant je regrette.
_ Je vois ça.
Après un instant de silence, pendant lequel Vause enlève ses lunettes et porte une branche à sa bouche comme pour réfléchir.
_ Clarke, tu te torture pour rien, parce que le temps ici passe différemment, plus lentement. Tu as le temps de faire le point et de réfléchir à tes actes et du coup tu prends conscience de la réalité. C'est dur mais tu as déjà tout dit au juge, tu devrais pouvoir recommencer. Le Monde dehors, les gens là-bas vont et viennent à tout allure, ils ne se rendent pas compte. Ici, nous sommes enfermés entre quatre murs et dans nos têtes. Calme-toi, dors et appelle demain.
_ Tu as surement raison, soupire Clarke après avoir écouté le discours de Vause.
_ J'ai toujours raison, sache-le. Dit Vause très sérieusement avant de rire.
_ C'est juste que… j'ai peur de lui avouer que je suis condamné… je lui avait promis de sortir vite …
_ C'est compréhensible Clarke, tu n'as pas envie de décevoir. Mais, qui que soit cette personne, si elle tient à toi autant que tu tiens à elle, appelle-la et rassure-la.
Clarke médite ses paroles. Elle apprécie la compagnie de la détenue Alex Vause. Cette fille est cultivée, elle parle bien, elle est charmante et discrète. Clarke songe alors que la vie peut déraper, que tout tient à un enchainement de choses souvent imprévisible et de choix parfois trop vite fait et cette fille intelligente et énigmatique finit par tomber pour trafic de drogue et association de malfaiteurs. Elle se dit alors que chaque femme ici, a le droit au bénéfice du doute, après tout elle était bien ici alors que jamais dans sa vie, elle n'avait voulu faire de mal et que l'affaire Collins était un simple accident.
Elle chasse ses idées noires et repenses calmement à ses moments passés avec elle au bord du lac. Elle avait aimé, elle avait vécu si pleinement que chaque souvenir lui fend le cœur. Chaque souvenir qu'elle s'efforce de retenir lui file entre les doigts. Elle finit par s'endormir, en retenant ses larmes. Elle reste forte, elle reste digne. Elle se laisse bercer par ses flashs de moments divins qui défilent dans sa tête, ses moments, trop court, vécus avec Lexa.
CHAPITRE 7
Deux jours plus tard Clarke et Vause sont transféré dans un autre bâtiment du gigantesque complexe carcérale. Clarke n'a toujours pas appelée Lexa. On leur fait quitté leur cellule avec un baluchon contenant le peu d'affaire quelles possèdent. Elles passent les portiques de sécurité, elles signent des formulaires, on les fouille ainsi que le contenu de leur baluchon. Elles montent dans un petit vanne-fourgon de six places mais elles ne sont que deux, une détenue habillée de kaki est au volant et une gardienne, assis côté passager, les surveille, l'air sévère et renfrogné.
Elle traverse le complexe composé de plusieurs immenses bâtiments dont les bureaux administratifs, le bâtiment de détention des HP : hospitalisation psychiatrique et le bâtiment QHS : Quartier haute sécurité, puis parcours une route dans une forêt défraichit pour atteindre un complexe, plus grand encore : la PO, la prison ouverte.
Pendant ce temps-là dans les montagnes Lexa n'est plus que l'ombre delle même. Lincoln a embauché des garçons de la région pour l'aider avec les campeurs et les randonneurs et il s'occupe de Ghost et Summer, ravi d'accompagner GreyWind en randonnées. Bellamy se coupe en quatre entre la ferme, l'élevage et les balades à cheval pour les touristes, car Octavia passe son temps à l'hôtel et fait tout pour aider Lexa. Elle organise le service, elle dirige les équipes, Lexa n'étant plus vraiment elle-même depuis le départ précipité de Clarke. Elle sombre dans le manque jour après jours. Elle campe à la réception de l'hôtel, le regard fixé sur le téléphone, son portable dans la main et Nymeria couchée sous elle - bien à l'abri des regards, derrière le large comptoir en bois. Elle attend des nouvelles qui ne viennent pas. Elle décroche à la hâte à chaque fois. Elle sent son cœur se briser à chaque fois, ce ne sont que des appels pour des réservations ou renseignements. Elle a essayé de la joindre mais impossible, tous ces essaies restent sans résultats.
Les bâtiments sans étages et les grandes étendues de cours, s'étendent sur des kilomètres, Clarke ne peut qu'estimer la grandeur de la prison. Elle y pénètre par une entrée spécialement aménagée et organisée pour le transfert de prisonnier. Après quelques heures de protocole et d'explications des consignes à respecter, Griffin et Vause sont déplacées vers une aile comportant plusieurs chambres de quatre places. On les laisse là, à l'entrée d'une des chambres. Les gardiens repartent tranquillement au milieu des vas et vient des détenues qui vaquent à leurs corvées et occupations.
Deux jours plus tard.
Clarke, par la force des choses, s'acclimate vite à son environnement et aux différents personnages principaux qui dirigent les lieux. Autant les gardiens que les prisonnières. Avec l'aide de Vause, plus à l'aise en prison, elle repère les fortes têtes, les folles dingues et les chefs de clans à éviter impérativement. Avec l'aide d'une visite guidé, elle ne se perd plus, elle a vite retenue le plan des lieux, elle remercie son sens de l'orientation, car elle n'a aucune envie de se retrouver dans un couloir inconnu et de croisé certaines détenues.
La détenue surnommé Penntucky, leur fait faire le tour de la « maison ». Elle explique que l'aile où elles sont pour l'instant, c'est « l'aile d'acclimatation comme ils disent les bouffons de psy » explique Penntucky, en marchant lentement, les mains dans les poches et la capuche sur la tête.
Ensuite, il y six grands dortoirs avec huit boxes, séparé par des murets, qui comprennent deux couchettes, placard, étagère, assez spacieux comparé aux cellules qu'elle connait. La visite continue : deux grandes salles d'eau, WC, douche, lavabos, accessibles à tout heure et grouillant de femmes à demi-nu. Des salles communes avec quelques petits loisirs comme une télé et des jeux de cartes et de société. La bibliothèque où Poussey, qu'elles connaissent déjà, les accueillent avec un sourire mitigé entre « bienvenue les filles » et « merde elles ont pris de la prison ferme ».
Puis la cantine qu'elle connait déjà, très grande, tables longues, tabourets fixés au sol et très large comptoir comme à l'école. De loin, au fond des cuisines, Clarke voit une femme prisonnière aux cheveux rouges, qui hurle des ordres avec un fort accent russe et une cuillère en bois à la main. Ensuite elles sortent à l'extérieur vers les bâtiments des ateliers de formation : couture, électricité, manutention… Et la grande cour, les parcelles de pelouse, le terrain de basket et les abris de jardin à l'ombre. Penntucky, un peu givrée, fanatique et ex-drogué leur explique discrètement quels recoins de la cour appartient à quel clan. Puis la chapelle, à l'écart, calme et sereine. Et pour finir les sous-sols, la maintenance de la prison où travail les détenues, la laverie, la buanderie, les stocks, les locaux techniques, les entrepôts de matériel de nettoyage. La prison s'autoalimente, il n'y a pas d'employé hors mis les gardiens. Ce sont les détenues qui travaillent et la prison grouille de vie et d'énergie.
Quatre jours plus tard…
Elles sont presque comme des poissons dans l'eau. Clarke fait toujours bonne figure et apprend très vite les dures lois de la taule. Vause à l'air d'avoir ça dans la peau, elle adopte naturellement une attitude de rebelle, de caïd, de femme sûre d'elle qui ne faut pas emmerder. Ensemble, elles sont transférées dans un des dortoirs et par chance, se retrouvent toutes les deux dans le même box. Elles font connaissance avec les autres détenues du dortoir. Pour l'instant tout se passe bien. Clarke n'a toujours pas appelé. Clarke fait un travail sur elle-même qu'elle n'aurait jamais cru possible et qu'elle croit encore trop difficile.
Elle circule librement dans les couloirs, elle vient d'arriver alors elle n'a pas encore de corvées ou de présence obligatoire à une formation quelconque donc elle se « balade ». Elle passe devant les combinés téléphoniques tous pris d'assaut, d'où une longue file d'attente part et ondule dans le couloir. Les femmes s'impatientent en ne tenant pas en place où bien patientent adossées au mur. Clarke se résigne, Clarke trouve encore une excuse. En elle, une petite voix murmure qu'elle a tort, qu'elle est lâche, qu'elle ne vaut rien… et dans les méandres de ses pensées, elle finit par se convaincre que ne pas donner de nouvelles est ce qu'il y a de mieux à faire.
Six jours plus tard…
Au détour d'un couloir entre la cantine et une salle commune, elle aperçoit un groupe de nouvelles venues, encadrées par des gardes qui filent vers la zone d'acclimatation. Parmi les prisonnières, elle reconnait avec un pincement au cœur, Nichols et Morello. Elle avait eu raison, la fille rebelle, quand elle disait qu'elles deviendraient toutes inséparables. Nichols de loin, la voit aussi et lui adresse un clin d'œil.
Elles les retrouvent toutes au diner. Nichols rechigne à avancer dans la file, Clarke ne comprend pas pourquoi. Quand enfin, Nichols, avec son plateau à la main se plante devant la cuistot au cheveux rouge, pour se faire servir une sorte de ragout, la cuistot se fige et son visage se décompose. Elle fait le tour du comptoir, la colère lui monte au sang et elle gifle Nicky. Nicky ne réagit pas. Un quart de seconde plus tard, la prisonnière avec son fort accent russe, prend Nicky dans ses bras et la serre jusqu'à pratiquement l'étouffer. Elle s'exclame :
« Ma fille tu es de retour ! Mais qu'as-tu fait pour revenir t'enterrer ici ? Tu n'as pas su rester tranquille, ma petite Nicky ?! ». Elle est autant contente qu'en colère de la revoir entre ces murs. Ses sentiments sont multiples et elle se perd en digression et en sermons, toujours en tenant Nichols par le cou, comme pour qu'elle écoute et qu'elle ne s'échappe pas. Clarke comprend alors que Nicky Nichols est une habituée des lieux, ce n'est pas son premier séjour à l'ombre.
A la même table, Vause, Griffin, Morello et Nichols, vite rejoint par Penntucky qui s'incruste et déblatère ses croyances sur Dieu et ses opinions sur le Monde. Puis c'est l'imposante Boo qui les rejoint, seulement pour provoquer Penntucky avec son homosexualité bien affiché. Morello s'en mêle aussi, prônant l'amour éternel d'un homme et d'une femme auquel elle aspire par-dessus-tout. Vause affiche un sourire en coin, comme si elle était navrée d'entendre de tels conneries Nichols acquiesce faussement et se marre discrètement Clarke observe encore et toujours, sans donner son avis sur la question. Mais la nostalgie des moments avec Lexa lui remonte en pensées tel des vagues s'écrasant lentement sur la plage.
De retour au dortoir, elle passe devant une grille, l'accès est interdit à cette heure-ci, les téléphones sont bloqués, emprisonnés dans un hall verrouillé. Elle fixe quelques secondes les téléphones, songeuse, le regard dans le vide, les pensées ailleurs. Elle n'a toujours pas appelé. Les vagues de souvenirs s'écrasent à présent violement contre les rochers, muées par une terrible tempête.
Elle a honte, elle se couche sans dire un mot. Elle a peur. Elle l'aime. Elle est perdue.
La séparation, les accusations et la condamnation sont lourd à accepter et chaque nuit un peu plus, elle se replie sur elle-même. Elle s'enferme dans un monde meilleur à chaque fois qu'elle ferme les yeux, mais inévitablement, elle doit les rouvrir et rester seule, sans elle, entre quatre murs.
CHAPITRE 8
Cela ne fait qu'une quinzaine de jours qu'elle est enfermée dans cette prison ouverte, cette illusion de semi-liberté, cet enfer camouflé, pourtant elle a l'impression que cela fait une éternité. Elle se languit de la liberté, elle se languit de sa vie. Elle se surprend à regretter ses actes, elle se reprend immédiatement. Elle perd ses repères, elle oublie certains détails. Elle recule toujours cet instant qu'elle désire autant qu'elle redoute. Elle n'a toujours pas appelé.
Un matin, un gardien vient la trouver alors qu'elle se balade dans la cours pour profiter des doux rayons du soleil avant qu'il ne fasse trop chaud sur l'asphalte. En uniforme bleu, l'air penaud, le jeune gardien s'approche timidement et l'interpelle.
_ Détenue Griffin ?
_ Ouais. L'insolence dans sa voix s'invite tout seul.
_ Veuillez me suivre.
_ Pourquoi faire ?
_ Une visite pour vous.
Clarke déglutit, elle change de ton, elle le suit sans rechigner, trop contente de voir un autre visage.
Elle passe les portiques de sécurité, elle signe les formulaires, elle reconnait la signature, c'est celle de sa mère. Elle sourit, elle est plutôt contente. Et pourtant une boule dans sa gorge grossit très vite comme une angoisse qui monte rapidement et qui lui serre le cœur. Elle prend son courage à deux mains car elle sait la tête qu'elle a et la mine qu'elle affiche. Elle n'est plus la petite fille à son papa, visage d'ange et cheveux d'or. Elle était détenue, son teint était pâle, ces cernes marqués et ces cheveux décoiffés. Son regard ne s'illumine plus comme avant, son sourire est rare et souvent faux. Clarke s'imprègne des mœurs de la prison, des attitudes à adopter et du comportement changeant et multiple qu'il faut pour survivre ici.
Quand elle entre dans la salle de parloir, elle regarde sa mère, au fond assis à une table. Il y a déjà plusieurs femmes prisonnières qui passent un moment avec leurs familles, enfants ou amis. L'espace est grand entre chaque table. Les gardiens les observent au travers d'une vitre blindé dans un petit poste de surveillance et interviennent en cas de rapprochement non autorisé. Clarke, après quelques seconde d'inconscience dans l'embrasure de la porte, elle se précipite vers sa mère. Elles se prennent dans les bras, elles s'embrassent mais l'étreinte est plus triste que joyeuse. Clarke ne réagit pas vraiment, elle est très renfermée. Le gardien laisse faire. Clarke craque, les larmes coulent mais la respiration, les gestes et le comportement sont contrôlés. Elle laisse seulement les flots de larmes retenue s'écouler doucement sur ses joues. Sa mère lui tient les mains, elle ne dit rien, elle constate les dégâts de la prison sur sa fille. Elle est très peinée, elle ne trouve pas les mots pour lui dire qu'elle échangerait sa place avec la sienne si elle le pouvait.
_ Clarke, comment tu te sens ? Je me fais tellement de souci.
Clarke ravale quelques sanglots avant de répondre.
_ Tout va bien maman. Ne t'inquiète pas, je pleure mais je suis juste contente de te voir.
_ Mon petit cœur, mon Dieu, tu as maigri, tu as une petite mine. Ils te traitent bien ici ? vous avez assez à manger ? Tu arrives à dormir ?
_ Ouais, ouais maman ne t'inquiète pas, c'est pas si mal ici, c'est dur mais pas monstrueux. Enfin je crois, je ne sais pas… je ne sais plus trop en réalité. C'est un peu compliqué dans ma tête, tout ça, est si invraisemblable, maman, je n'ai jamais voulu le tuer.
_ Je sais Clarke. Ton oncle est en train de tout préparer pour faire appel, on va te sortir de là. Nous continuions à nous battre.
_ Merci.
_ Clarke, je suis venue pour plusieurs raisons, l'envie de te voir étant la principale.
Clarke sourit, ses yeux se sèche à l'aide de sa manche de sweat gris. Elle est contente de retrouver sa mère sans conflits entre elles. Elle pardonne sans oublier.
_ J'ai apporté des documents. Les autorisations et les plannings des visites des avocats du procès de la Centrale. Il y a trois parties qui s'affrontent dans ce procès. C'est très complexe. Beaucoup de ramification, beaucoup de détails, beaucoup de témoignage, une histoire de fou. J'ai demandé à ce que tu ais accès au dossier complet mais cela a été refusé. Ils veulent ton témoignage sur les intentions, les actes et tout ce que tu sais sur ton père, sans influence extérieure. Ton témoignage est le dernier qu'il manque à notre défense.
_ Explique-moi.
_ Et bien dans ce procès s'affrontent, le collectif formé par les familles des morts contre la ribambelle de brillants avocats qui représente l'ex conseil générale de la Centrale contre les avocats commis d'office pour défendre le Mouvement de Défenses Environnementale, qui ont saboté les turbines et tenter diverses actions avant celle-là. Le problème est que ton père, au milieu de tout ça, se retrouve coupable d'avoir voulu coupé la centrale et victime du sabotage des écolos.
Clarke réalise que tous ses doutes et toutes ses opinions sur cette tragédie sont vrais. Tout cela était très complexe, tout cela ne dépendait de l'erreur d'un seul homme mais de la responsabilité et des actes de plusieurs. Elle réalise que son calvaire va continuer, qu'un par un, les avocats de tous les partis vont vouloir entendre sa version des faits. Elle va devoir faire ressurgir des souvenirs bien enfuis, elle va devoir choisir ses mots et ne jamais se contredire.
_ Clarke, il y a autre chose dont je voudrai te parler.
_ Oui ?
_ J'ai reçu plusieurs coups de fil à la maison. Les premières fois ça raccrochait mais j'ai retenu le numéro. Puis une fois, une voix de femme s'est excusé et m'a demandé comment elle pouvait te joindre. Sa voix tremblait presque malgré de très bonne manière au téléphone, et j'ai senti une terrible angoisse quand je lui ai répondu qu'il n'y avait aucun moyen de te joindre.
_ Qui était-ce ? Demanda Clarke avec la réponse espérée au bout des lèvres.
_ Je ne sais pas, elle ne s'est pas présenté.
Dans un soupir Clarke prononce un prénom, sa mère entend le murmure mais ne comprend pas le mot.
_ Clarke c'est une de tes amies, là-bas dans la montagne ?
_ Oui je pense.
_ Si elle rappelle ? Je lui dis quoi ?
_ Rien, s'il te plait, ne dit rien, ne raconte rien. « C'est à moi de le faire » pensa une petite voix dans sa tête.
_ Clarke, elle a l'air de se faire beaucoup de soucis pour toi.
_ Je sais.
_ Clarke, qui est cette femme ? Qu'est-ce qu'il y a eu ? je sens bien que tu me cache quelque chose.
_ Non maman, s'il te plait, pas maintenant…
Une nouvelle larme tente de s'échapper mais Clarke l'essuie avant qu'elle ne coule. Abigail se tait et ne pose pas plus de question. Elle laissera Clarke lui raconter quand elle sera prête.
_ Ok Clarke ok. Tu sais, je t'aimerai toujours quoique tu fasses, quoique tu sois.
_ Merci maman.
_ Ecoute, tu vas demander à ton administrateur attitré de te donner les plannings, je veux que tu saches quand ces loustics d'avocats débarqueront. S'ils viennent hors des jours et horaires déjà établis, tu as le droit de refuser de les voir. Ils ne doivent pas te harceler et te forcer à modifier des paroles. Soit forte et sûr de ce que tu affirmes. On doit la justice à ton père, Clarke. Il voulait éviter un plus grand danger encore, il ne voulait pas faire de mal.
_ Je sais maman, je serais à la hauteur.
Un moment de silence entre elles. Un moment presque serein.
_ Clarke si cette femme rappelle à la maison, je lui dirai que tu vas bien, je lui dirai que tu survies, que tu es forte car je pressens qu'il y a quelque chose de fort entre vous. Je ne veux pas l'inquiéter mais je lui répondrais… mais pourquoi toi tu ne l'appelle pas ?
_ Uhm…
Clarke ne répond pas. Elle ne sait même pas elle-même pourquoi elle n'appelle pas. Et puis le gardien annonce la fin des visites du matin. Les détenues se lèvent, étreignent leurs visiteurs et repartent. Clarke embrasse une dernière fois sa mère et repart dans le dédale de couloirs soudain plus mornes encore.
CHAPITRE 9
Vingt-cinq jours ont passé depuis qu'elle a intégré la prison ouverte. Petit à petit, elle se fait à la vie entre ces murs, ces grilles et ses barbelés. Elle a vite retenu les codes et signes indispensables à la vie ici. Elle sait se débrouiller seule maintenant et circule librement dans la prison, elle sait se taire, elle sait éviter les conflits et les personnes qu'il faut. Dans son malheur elle a de la chance, son Administratif, le gardien chargé de son dossier et de son suivit psychologique durant le temps qu'elle fera ici, n'est pas un gros abruti. Il est cultivé et gentil, il s'attache aux détails et au passé de ses ouailles. Contrairement à certains gardiens, il n'y a aucun sadisme ou complexe de supériorité chez lui. Il laisse volontiers Clarke prendre acte des plannings et des documents officiels que sa mère a laissé. Elle mémorise les premières dates, elle demande si elle peut revenir de temps en temps pour voir les prochaines dates. Il ne répond pas, il attrape le feuillet et en fait des photocopies de chaque page avant de le lui confier. Clarke sourit et le remercie.
Il la fait assoir un instant. Il lui parle des conditions carcérales et du fait qu'il trouve qu'elle s'en sort plutôt bien pour une fille qui n'est pas une criminelle endurcit. Elle ne relève pas. Il lui parle lentement et posément de son dossier et des évènements qui l'on conduite ici. Elle le voit venir, gros comme une maison, gros comme cette prison. Il essaie de la psychanalyser, il essaie de la faire parler. Elle ne répond jamais franchement, elle élude la plupart des questions, elle n'entre pas dans son jeu. Elle est plus maligne que ça. Bien plus.
Sortant de son bureau, un peu exaspéré, elle tourne à droite, direction la salle commune. Elle se repère parfaitement maintenant, et au fond d'un couloir, derrière l'ombre d'une grosse porte à barreaux, Clarke voit passer un groupe de nouvelles prisonnières. Elle les regarde, songeuse, il a quelques temps c'est elle qui débarquait ici avec beaucoup d'appréhension puis soudain son sang se fige, son esprit panique et son cœur s'emballe. Pourtant son corps n'émet aucun tremblement, son visage reste stoïque mais ses yeux par contre se détourne très vite du groupe. Elle fait demi-tour, elle s'enfuit par un autre couloir. Elle vient de reconnaitre deux visages parmi les cinq nouvelles. Nia et Ontari. La Reine des Glaces et son impitoyable second, la Tueuse d'Enfants.
Il faut qu'elle trouve Nichols au plus vite. Elle part, sans courir pour ne pas se faire reprendre par un gardien, mais elle presse le pas. Elle jette un coup d'œil dans tous les couloirs, les salles communes, le salon de coiffure qui est sur son chemin, la cantine vide, où seules les femmes en cuisine s'activent. Elle finit par trouver Nichols dans la bibliothèque avec Poussey, au fond d'une allée, planqué par les étagère remplie de livres en tout genre.
Elles sont hilares, les yeux rouges et l'haleine chargée. Clarke reconnait l'odeur de fruit distillés et d'alcool fort. Elle a beau vouloir parler à Nichols, celle-ci rit et ne l'écoute pas. Elle joue avec ses cheveux, elle trébuche et se rattrape au cou de Clarke. Elle la drague lourdement. Clarke esquive mais la soutient du mieux qu'elle peut.
Nicky Nichols finit par réagir et stopper son cinéma lorsque Clarke prononce le nom de Nia. Elle lui explique ce qu'elle a vue. Nichols devient toute blanche. Poussey déglutit difficilement.
Il ne fallut que 24 heures pour que Nia et Ontari croisent le chemin de Nichols et Griffin.
Il ne fallut que 48 heures pour que la situation ne dégénère.
Il ne fallut que peu de chose pour que les événements s'enchainent et que tout dérape.
Nia et Ontari avaient coincé Nichols dans un recoin de la prison. Nia ne mâchait pas ses mots et ne refreinait pas ses coups. Elle voulait que Nichols reprenne son petit trafic. Elle voulait ses cachetons. Nichols lui répond qu'elle a arrêté, qu'elle est clean, qu'elle ne veut plus d'emmerde. Ça ne plait pas à Nia qui la menace avec un objet tranchant. Ontari qui surveille les alentours, semble assez agité, comme si elle se délectait de cette violence gratuite.
On est dimanche soir, la plupart des filles sont en salle commune, devant le film de la semaine, écouteurs dans les oreilles avec au minimum cinq gardiens pour les surveiller. Les couloirs, dortoirs et salle d'eau sont donc relativement désertes. Deux gardiens font leur tour de ronde mais ils viennent juste de passer là où Nichols s'est fait coincé. Elle est en mauvaise posture et les minutes deviennent très longues.
C'est Griffin, qui se dérobait de la « salle de cinéma » en pleine séance, avec un poids sur le cœur, qui déboucha dans le couloir de la maintenance et qui surprit la scène. Elle reconnut directement Nia et Ontari et derrière elles, elle trouva Nicky, le visage en sang et le regard paniqué. Puis tout se passa très vite.
La détenue Griffin voulu passer outre la menace - Ontari venait expressément de lui conseiller de ne pas se mêler de cette affaire et de passer son chemin, et, armé de tout son courage et de ses convictions profondes, elle voulut passer le barrage des bras d'Ontari.
Cette dernière, jeune mais athlétique, repoussa Clarke presque trop facilement.
Griffin, sous le choc, heurta une porte qui s'ouvrit sous son poids et avec fracas, atterrit dans une petite pièce style cagibi. Dans le couloir, Nia tend son arme artisanale à Ontari et d'un seul regard lui ordonne de résoudre le problème. Ontari pénètre dans la pièce. Nia, qui tient toujours fermement Nichols par le col, ne s'approche pas et se contente d'écouter les bruits de bagarre. Nichols hurle, elle veut s'échapper de son emprise et partir secourir son amie mais Nia l'en empêche, elle est bien plus grande et costaud.
Les bruits s'intensifient, tout le matériel dans le cagibi semble tomber et se fracasser au sol. Des cris de lutte résonnent mais toujours aucun gardien en vue. Nichols prie en silence pour qu'ils arrivent vite.
Inquiète Nia s'approche finalement de la porte ouverte, entrainant Nichols avec elle. Quand elle se positionne dans l'entrée, tout se passa très vite, elle n'eut que le temps de voir Ontari, le visage en sang, être propulsé vers la sortie, les bras en avant, la lame à découvert dans sa main.
Ontari tombe lourdement sur Nia. Involontairement, propulsé par Clarke, qui en prenant appuis sur un petit évier avait fait reculer son agresseur avec ses deux pieds. Nichols, par la force des choses, était tombé à terre mais libéré de l'emprise de la Reine des Glaces.
Lorsque les gardiens arrivent enfin dans le couloir, Nia est à terre, Ontari se relève. Son arme plantée dans le cœur de son mentor. Les mains couvertes de sang, Ontari, réalise, son visage se fige et son cœur se brise. Tout en elle se fissure, ses démons, ses psychoses et névroses en profitent pour resurgir.
La tâche rouge au sol s'étend petit à petit. Clarke sort du cagibi, observe la scène et file aider Nichols à se relever à quelques centimètres de là.
Puis tout s'enchaine, les gardiens choppe Ontari violement et l'emmène hors de vue.
Deux autres gardiens, conduisent Nichols et Griffin dans le bureau de leur Administrateur.
Un autre encore, s'est approcher de la détenue Roberta Nia étendue sur le sol, les yeux horrifiés mais fixes et déjà sans vie. Il reste et surveille la scène et le corps.
L'alerte est donnée. Quelques filles déjà s'empressent de venir voir ce qui s'est passé.
CHAPITRE 10
Tout s'est passé très vite. L'ambiance de la prison, le dimanche soir d'ordinaire plutôt calme grâce à la séance cinéma, tourna au carnage. Vause et Morello, sorties de la salle commune avec toutes les autres, ne prirent pas la peine de courir avec elles, car au fond d'un autre couloir, elles virent Nichols et Griffin, emportées rapidement par deux grands gardes.
Tous les gardiens en pause furent rappelés. Le couloir où le crime eu lieu est bouclé et toutes les détenues qui s'amassaient en troupeau dans les couloirs et halls environnants durent rejoindre leurs dortoirs et furent enfermées à double tour pour toute la nuit.
L'équipe de l'infirmerie rappliqua vite sur les lieux et on appela le coroner. Le directeur de cette section de la prison fut prévenu, réveillé chez lui au beau milieu de la nuit. La prison était en alerte. La détenue Roberta Nia était morte sur le coup.
Nichols et Griffin patientent dans un bureau. Elles sont choquées. Elles restent silencieuses. Elles se lancent des regards qui veulent tout dire : « C'était un accident » « je n'ai pas eu le choix » « merci tu m'as sauvé la vie ».
Quand leur administrateur entre enfin dans le bureau après avoir pris connaissance de la situation auprès de ses collègues, ils les regardent avec beaucoup d'attention. Ils les scrutent pour déterminer leur niveau de culpabilité. Nichols bafouille, elle a été rouée de coups et c'est très visible. Clarke s'explique calmement malgré le sang qui boue dans ses veines. Elle aussi porte des traces de lutte sur le corps et le visage. Elle relate sincèrement les faits malgré la peur, l'excitation et l'adrénaline dans son sang.
L'Agent Montgomery, leur administratif, les regardes et les écoutes. Il connait le passé et les dossiers de Roberta Nia et Valentine Ontari et ce ne sont pas des enfants cœurs. Il sait à quel point elles sont dangereuses et avait été outré d'apprendre qu'elles étaient transférées en prison ouverte.
Il conclut à un accident. Il conclut à l'agression de Nia sur Nichols entrainant une lutte armée entre Ontari et Griffin, débouchant sur la mort de la détenue Nia, accidentellement. Le fait retenu est que Nia et Ontari ont enclenchées les hostilités, toutefois, ici rien n'est impuni, même la légitime défense. Griffin et Nichols sont condamnées à une semaine de réclusion aux blocks. Montgomery leur aurait volontiers mis une peine de block plus longue mais il sait que les entretiens de Griffin avec les avocats commencent bientôt. Il ne veut pas d'ennui avec les bureaucrates en les empêchant de la voir.
Quant au sort de la détenue Ontari, il est vite accompli. Son dossier est tel qu'à la moindre faute elle était d'office transféré en psychiatrie. Pendant son transfert d'un bâtiment à l'autre, on l'entend hurler dans la nuit. Ses cris de folie, ses cris de désespoir et de rage emplissent les halls de l'hôpital et petit à petit, réveillent tous les prisonniers-patients qui y vivent. On la conduit dans une aille spéciale, sur son chemin les dingues s'éveillent et l'accompagne de leur voix tonitruantes et angoissantes. A minuit, elle est finalement enfermée entre quatre murs capitonnés, seule avec sa folie grandissante après ce geste malheureux. Ce geste qui ôta la vie à la femme qu'elle considérait comme son mentor, sa mère, sa guide.
Clarke, quant à elle, a beaucoup de remords mêlé de sentiments d'impuissance. Elle s'était simplement défendue. Heureusement ce n'est pas sa main qui tenait l'arme. Heureusement.
Avec Nichols, elles sont vite emmenées dans le Quartier de Haute Sécurité. Elles signent des accords qu'elles n'ont même pas le droit de lire, on leur fait changer d'uniforme, on soigne sommairement leurs blessures et puis Sans trop de ménagement, ont les conduits dans un aille particulière. Derrière des énormes portes triplement sécurisés, elles pénètrent dans un très long couloir, étroit, gris et lugubre. Tous les deux mètres il y a de grosses portes en métal rouge rayées et cabossées avec de lourdes traverses très solides et une lucarne au clapet coulissant. Une par une, elles sont isolées dans des cellules aux murs gris et sales, aucune fenêtre, aucun repère seul un matelas fin et déformé au sol, un lavabo en métal gris ainsi qu'un w.c sans lunette métallique et froid.
Clarke reste silencieuse, elle se remet à peine de la bagarre et des évènements. Le feu dans ses veines et la sérénité dont elle a fait preuve devant l'agent Montgomery ont disparus. Elle entend Nichols la rassurer avant d'être réprimandé et enfermé à son tour. Dans sa tête les flashs de la confrontation s'enchainent, petit à petit, elle remet tous les gestes et les évènements de la soirée dans l'ordre. Elle réalise au bout de plusieurs heures, au beau milieu de la nuit, qu'elle est enfermée au QHS. Une voix résonne dans sa tête « pour une semaine seulement ».
Elle a l'impression de ne plus rien contrôler. Elle sourit presque. Elle sent la folie s'insinuée dans son esprit. Elle a envie de rire plutôt que de pleurer.
Mais ce n'est qu'un moment de faiblesse, s'empresse de lui murmurer sa raison. Toutefois ce soir-là, c'est la folie qui l'emporta. Recroquevillée sur sa couche à même le sol, elle tremble de tous ses membres. Ses larmes inondent son visage pourtant elle rit doucement presque diaboliquement. Elle craque. Quant à l'horizon le soleil se lève sans qu'elle en ait conscience, elle s'endors enfin d'un sommeil sans rêve.
Elle se réveille dans un sursaut. C'est le clapet de la porte qui vient de claquer. Un plateau repas immonde vient de se glisser sur le sol jusqu'au milieu de la pièce. Elle se frotte les yeux et étire son corps endoloris. Elle a dormi profondément. Elle n'a aucune idée de l'heure qu'il peut être mais en une fraction de seconde, elle se souvient. Le corps, le sang, le QHS.
Elle se lève et se frotte les tempes. Elle remet, encore une fois, les évènements dans l'ordre. Elle marche de long en large dans la toute petite cellule. Elle réfléchit. Elle se triture les méninges, elle tente de s'expliquer pourquoi tout foire dans sa vie depuis des semaines. Elle n'y arrive pas. Elle se met d'accord avec elle-même. Peu importe. Elle est coincée là maintenant.
Elle s'assoit sur le matelas, elle croise les jambes et pose son regard sur le plateau repas. Elle grimace immédiatement. Elle repense à Nicky enfermée non loin.
« Nichols ? »
Aucun retour. Les murs des cellules sont en béton, les portes sont blindées. Peut-être que ça ne sert rien. Peut-être que personne ne l'entend. Elle retente un peu plus fort.
« Nichols ?
_ Griffin ? C'est toi ? Putain j'ai cru que tu étais morte ! Répond Nichols d'une voix lointaine et étouffée.
_ Non ça va.
_ FERMEZ LA DETENUES ! Hurle une voix d'homme depuis le couloir.
Les autres femmes détenues en profitent pour elles aussi discuter, l'insulter ou bien brailler un charabia incompréhensible pendant quelques minutes avant que le calme ne revienne sous les ordres du garde qui frappe les portes métalliques avec son bâton.
Clarke ne dit plus rien, elle reste là, immobile jusqu'au soir, ce qu'elle suppose être le soir car un autre plateau repas, identique au précédent, vient de glisser sous la porte par le clapet. Son ventre grouille, sa bouche salive, elle a faim. Elle entend une détenue lancer un « bon appétit » très ironique avant de se faire réprimander.
Elle consent à prendre le plateau et s'installe sur le lit, dos au mur. Elle attrape le bout de pain suspect et le trempe dans la bouillie marron-vert-gris indescriptible, qui ne ressemblait en rien à de la nourriture. Malgré elle, son esprit lui rappelle les bons repas au manoir. Elle chasse ses pensées et tente d'avaler une bouchée. Elle grimace mais elle mange. Question de survie.
Les minutes passent après ce diné frugal. Elle n'a pas assez faim pour finir ce menu spécial. Les heures passent sans qu'elle ne bouge, le regard au plafond, tentant d'imaginer le ciel derrière. Au début son esprit ne cesse de cogiter, de retourner les évènements dans tous les sens, de refaire les causes à conséquences et le cours de choses mais rien n'y fait la conclusion est la même. Peu importe le destin, le karma ou bien le pur libre arbitre, elle en est là où elle en est. Elle dégage ses pensées, elle les imagine portées par le vent et s'éloigner.
Certainement au milieu de la nuit, le sommeil l'emporte et d'étranges rêves s'invitent dans son esprit endormi.
Clarke Griffin se réveil en sursaut. Elle ouvre les yeux. Elle sait qui elle est mais tout le reste est flou. Elle se lève et observe sa cellule : Les mur sont gris mais partout il y a des dessins. Des illustrations fines et détaillées fait à la main : des arbres, une vallée, la lune, des monuments anciens, des visages…
Clarke tourne sur elle-même et découvre l'étendu des dessins qui lui semble bizarrement familier. Elle remarque la porte blindée avec sa lucarne vitrée. Elle prend conscience qu'elle est enfermée et se précipite sur la porte et observe par la vitre ronde. Elle ne voit que des couloirs blancs sur plusieurs étages et des portes de cellules identiques à la sienne.
Elle se retourne et s'effondre dos à la porte. Elle cherche dans sa mémoire des bribes de souvenirs mais rien ne viens. Elle remarque alors sur le mur face à elle : un hublot.
Elle s'approche doucement, elle hésite, elle a subitement peur de ce qu'elle pourrait voir. Elle ne distingue pour l'instant qu'un fond noir, étincelant, comme une vue sur le ciel par une nuit très dégagée sur le sommet d'une haute montagne.
Elle finit par atteindre le hublot. Elle passe la tête pour observer la vue dans son ensemble. Elle a le vertige en une fraction de seconde.
Elle voit des morceaux de stations spatial, elle voit l'immensité de l'espace, elle voit, en contre-bas, une masse immense bleu parsemé de nuages.
Elle prend peur. C'est la Terre qu'elle voit là.
Elle s'évanouie.
Clarke Griffin se réveille en sursaut. Elle est en sueur et elle tremble. Elle se souvient vaguement de son rêve pendant quelques secondes encore. Oui d'étranges rêves comme des vieux souvenirs en noir et blanc, comme des ombres de mémoire d'une autre vie, comme une vague sentiment angoissant qui reste dans la gorge. Elle se réveille pleinement. Elle se remet de ses émotions. Elle ne sait pas quelle heure il peut bien être. Le plateau repas est déjà là, cette fois-ci, elle n'a pas entendu le clapet.
Les minutes s'empilent, les heures s'entassent et elle a l'impression déjà qu'elle n'y arrivera pas. Elle se sent sombrer dans la folie. Elle veut voir le jour, elle veut sentir le vent, elle veut sortir de là. Mais aucun souhait ni prière ne passent les murs de cette cellule. Clarke reste là.
Abruti par le néon vacillant de sa cellule, elle n'arrive pas à dormir, elle tourne en rond alors qu'elle devine, au peu de bruit que font les autres détenues, qu'il est déjà bien tard. Peu à peu elle perd la notion du temps, perdu dans ses réflexions et digressions sur le monde. Elle ne s'endors que vers l'arrivée de l'aube.
Clarke Griffin se réveille encore en sursaut. Elle en prendra l'habitude. Elle veut se dégager de ce qui la retient mais elle constate qu'elle est harnachée à un siège comme on est attaché dans un manège à sensations fortes.
Elle force, elle veut se dégager mais rien n'y fait. Elle constate alors la bande d'ados bruyants dans la même situation qu'elle. Elle comprend vite qu'ils sont tous dans une capsule et que le décompte automatique qu'elle entend ne présage pas une balade de santé.
Tout se confond dans sa tête, elle ne sait toujours pas ce qu'elle fait là, elle ne sait pas vraiment son passé, elle n'a que des brides de souvenirs flous et désordonnés.
Elle reconnait des visages parmi ses compagnons d'infortune. Elle ne sait pas qui ils sont mais elle les reconnait : Wells, Finn, Octavia, Bellamy, Jasper et Monty.
Elle est perdue et limite paniquée quand le décompte arrive à sa fin et que la capsule est lâchée dans le vide.
La descente est rapide et violente pourtant les minutes sont longues, très longues pour les passagers. Avec un grand fracas de métal brulant, l'engin traverse l'atmosphère. L'effet de l'apesanteur est immédiat, la chute est vertigineuse et l'atterrissage extrêmement brutal.
La capsule heurte violement le sol.
Clarke s'évanouie.
Clarke s'éveille en poussant un cri de terreur. Son pyjama orange est trempé, elle a cauchemardée, elle en est encore toute effrayée. Elle retient vite les images dans un coin de sa mémoire avant qu'elles ne s'envolent. Elle ne sait pas quoi penser de ces rêves étranges qui l'assaillent soudainement. Elle veut dessiner son souvenir mais elle est démunie. Sans le vouloir, la fatigue de ne rien faire et l'épuisement psychologique d'être enfermé entre quatre murs sans voir le jour, l'affaiblissent et elle s'endort au milieu de la journée.
Clarke ouvre les yeux. Elle n'y voit absolument rien. Tout est noir. Est-elle morte ?
Elle fouille sa mémoire. Elle est Clarke Griffin, elle est… c'est assez difficile pour elle de mettre des mots sur souvenirs flous. Elle est jeune, blonde et apparemment en bonne santé. Elle pense et parle correctement, elle est éduquée. Elle est la fille de quelqu'un d'important. Elle est l'ami de quelqu'un mais elle ne sait plus qui.
Son cerveau la martèle de douleur. Elle revient à la réalité, dans le noir complet, elle entend pourtant des esprits qui s'échauffent. Puis un grand bruit sourd, comme une plaque de tôle que l'on froisse. C'est une lourde porte métallique qui s'ouvre difficilement.
Et la nuit noire devient soudain éclat aveuglant.
Le temps que sa vue s'acclimate, elle entend les rires et les cris de joie autour d'elle. Et à son tour elle découvre l'éclat du soleil, pure et clair, les couleurs de la forêt à perte de vue, la fraicheur du vent sur sa peau et l'effet de l'apesanteur sous ses pieds qui foule la terre fraiche.
Bizarrement tout lui semble nouveau.
Bizarrement tout redevient noir, elle s'évanouie avant de pouvoir continuer son chemin.
Encore une fois, Clarke s'agite et s'éveille en transe. Son cauchemar se poursuit à chaque fois qu'elle plonge dans le sommeil. Il lui laisse toujours un gout amer. Pourtant, elle commence à se questionner, elle est intriguée. Ces cauchemars avaient-ils une signification particulière. Elle n'avait jamais trop pris au sérieux la traduction que l'on peut tirer des rêves, parce qu'avant elle était étudiante en médecine et que la rationalité primait mais ces dernières nuits l'avaient légèrement chamboulé. Elle réfléchit, elle veut dessiner, elle ne peut pas, alors elle va graver. Elle s'acharne pendant un temps fou sur une visse sous le lavabo. Une fois extraite, elle l'examine, la pointe est bien, la visse n'est pas rouillé. Elle s'acharne alors sur la peinture d'un mur avec la pointe de la visse. Le grincement lui fait hérisser les poils sur les avants bras. Elle grimace mais continue.
En quelques heures, sur le mur gris, commence à se dessiner un hublot. Les coups d'acier de la pointe de la visse entame la couche de peinture et alors apparait un large hublot, très détaillé avec tellement de relief qu'il parait presque réel. Au centre du Hublot, Clarke travail sur les détails de la vue. Elle fait parfois des pauses. Elle ne sait pas depuis combien de temps elle s'active sur son œuvre mais sa main est engourdie et douloureuse. Elle ne se repose pas bien longtemps avant de continuer à tracer les courbes de la planète Terre au travers du hublot imaginaire.
Les jours passent elle ne sait pas vraiment combien. Elle attend que cette porte s'ouvre et qu'elle retrouve le confort de la prison ouverte. Elle n'en revient pas elle-même de penser une telle chose, rassure-vous. Une semaine au block. Pendant ce lapse de temps, les gardiens, qui veulent s'assurer qu'elle est bien vivante, ne l'appel pas par son nom, encore moins par son prénom mais par son matricule Détenue n°139 GC. Tout est contre elle, tout est fait pour qu'elle s'oublie elle-même. Elle s'endort, encore.
Clarke prend conscience qu'elle est éveillée pourtant elle est déjà en train de courir. Oui, elle court à en perdre haleine, comme si sa vie était en danger, comme si le Diable était à ses trousses. Au travers des arbres, dans une épaisse forêt sombre, elle s'efforce d'accélérer sa course, sentant le danger sur ses talons.
Elle est blessée, elle s'est battue. Elle ne sait plus comment mais elle sent la douleur dans son corps, elle voit les stigmates de lutte sur sa peau, elle sent l'odeur du sang mêlé de sueur et elle ressent encore l'adrénaline qui circule dans ses veines.
A bout de souffle, elle sort de la forêt, le ciel s'éclaircit.
Elle ralentit le pas sur une plage de sable gris. Elle s'arrête au bord des rives d'un lac immense.
Elle se retourne, plus rien ne la poursuit, elle reprend son souffle, elle pose les mains sur les genoux. Elle ralentit le rythme de son cœur et de ses pensées.
Elle relève la tête et au loin dans la vallée, elle la voit. La marée d'hommes sauvages, lourdement armé, l'air terrifiant et prêt à attaquer.
Elle observe le rivage, elle essaie de ne pas paniquer. A L'est une armée de sauvages, à l'Ouest une montagne, immense, et creusée dans la roche. Une porte en bêton armée avec l'inscription Mont Weather. Clarke est trop loin pour la lire et pourtant elle sait, elle connait ces lieux, elle en a des frissons dans la nuque.
Puis sur une colline, un rayon de soleil l'attire. Elle aperçoit une silhouette mystérieuse, protégée par trois autres. Le vent se lève et chasse la brune. Elle reconnait, sans pouvoir l'expliquer, les guerriers qui se dressent là : Lincoln, Anya et Indra.
Elle s'avance alors sans peur, comme muée par le vent lui-même. Plus elle approche plus elle distingue la silhouette centrale, éclairait par des rayons de soleil plus puissant de secondes en secondes.
Une longue cape rouge digne des plus grandes reines.
Une armure et un sabre de guerrier invincible.
Des peintures de guerre simulant des larmes noires tel une amazone, fière et sauvage.
C'est le commandant des troupes qui trône sur la colline. C'est le commandant des armées de natifs qui d'un geste ou d'un regard peut choisir de vous tuer ou de vous laisser la vie.
Clarke est maintenant tout près. Avec stupeur, elle reconnait ce visage aussi. Elle le reconnaitrait parmi milles, dans cette vie ou dans une autre.
Ce visage est celui de Lexa.
Clarke s'effondre sur la plage. Elle s'évanouie de nouveau.
Pour la première fois depuis que Clarke a intégré cette cellule au quartier de haute sécurité, elle se réveille calmement. Elle est sueur, elle tremble et son drap est entortillé autour d'elle mais elle ouvre les yeux sans un cri ni un seul sursaut. Elle ouvre les yeux simplement, elle se souvient exactement de ce dernier rêve. Elle se souvient du visage de Lexa marqué de peinture, marqué de larmes noires qui souligne son regard vert d'émeraude sauvage.
Elle reste allongée là, Elle retient ce rêve le plus longtemps possible. Elle passe les minutes suivantes à revoir ce regard vert sur elle. Elle pense à elle. Elle hésite entre fondre en larme ou bien serrer le poing et attendre solidement qu'on la sorte de là. Elle serre la visse dans le fond de sa poche, elle se lève et entreprend de dessiner une silhouette avec une longue cape.
Elle choisit la force de l'espoir plutôt que la fatale folie dans laquelle elle est prête à sombrer.
