Une fois rassasiés, ils ont erré un moment dans la rue, à profiter un peu du soleil. En regardant le plan de la ville, ils décident de se rendre à une halte-jeu à quelques pâtés de maison. Lorsqu'ils sont arrivés, Mary n'a pas osé quitter tout de suite son tuteur, trop intimidée par le bruit des cris des enfants. Et puis, petit à petit, elle gagne le bac-à-sable, s'aventure sur le toboggan, mais toujours à distance des autres.

Ivan la regarde de loin, sans rien dire, sans intervenir. Quelque part, lui aussi se sent un peu comme un intrus par rapport aux autres personnes se tenant dans ce lieu : une majorité de femmes se gardent jalousement les bancs quand ce ne sont pas leurs enfants. Le seul qui semble hors de ce groupe est un adolescent, travaillant sur un cahier rouge, à l'abri d'un arbre. Mais il ne semble pas disposé à vouloir se mêler aux autres et comme pour l'avertir, il porte un casque relié à un téléphone.

En regardant ce dernier, il se souvient de quelque chose qu'il voulait faire hier. Il n'avait pas eu finalement le courage de le faire, mais il sait que retarder l'inévitable est ridicule. Et, quelque part, il a vraiment envie de partager le fait d'être parent.

Il saisit le contact et l'appel commence. Parallèlement, il sent son cœur tambouriner dans sa poitrine.

Tuuut

Tuuut

Tuuut

Messagerie.

C'est un mélange de déception et de soulagement qui se mêle en lui quand il entend le « bonjour » robotique. Un nouveau bip ! résonne dans le téléphone et c'est à lui de parler :

« A-allo ? Euh, c'est Ivan… Tu as fait exprès de ne pas répondre, pas vrai ?
... Ce n'est pas grave. Je ne t'en veux pas.
En fait, je voulais juste te dire que… Enfin, Natalia t'as déjà expliqué non ? J'espère un petit peu au moins … C'est ! C'est que-c'est un peu extraordinaire ce qui se passe ici, tu sais !
Enfin, euh… Je…
... Je voulais juste te dire que maintenant tu es tata ! Voilà ! C'est tout ! Au revoir ! »

Et il raccroche aussi sec, rougit par la gêne et la sensation d'être ridicule.
Il range son téléphone et donne un coup d'œil discret à Mary. Elle s'est rapprochée au plus près des autres enfants, leur parle un peu, mais elle reste toujours tendue, soucieuse de ne pas être vraiment intégrée au groupe. Et puis, comme une volée de moineaux, ils s'en vont tous en même temps, accompagné de leurs parents respectifs. Mary reste seule dans le bac-à-sable, recroquevillé sur elle-même, regardant tristement le sable qu'elle fait bouger avec sa nouvelle chaussure. L'adulte quitte alors sa place et vient vers elle :

- Tu veux qu'on fasse un château de sable ensemble ?
- Moui, répond-t-elle en hochant la tête.

Le début est timide mais rapidement Mary s'amuse à former un gros tas de sable -il ne faut pas se mentir, ce qu'ils font ne ressemble guère à un château.
Après s'être lassés de cette activité, ils font un peu de balançoire (mais Mary peine à pousser son parent) et de toboggan. Les mères et certains passants les regardent, avec curiosité et peut-être un peu d'amusement.

- Au fond, on reste tous un peu des enfants, entend Russie de la part d'une femme qui promène son bébé en poussette.

Il ne sait pas si Mary l'a entendu aussi, mais elle regarde dans sa direction. Puis, elle s'approche, s'accroupie et regarde le nourrisson. Comme elle ne se décide pas à partir au bout de cinq minutes, Ivan la rejoint.

Elle a une sorte de fascination sérieuse, les sourcils froncés et le regard braqué sur le bébé, qui la fixe indolemment en retour tout en mâchonnant un jouet.

- Pourriez-vous partir ? Demande sans méchanceté mais fermement la mère quand Ivan arrive.
- Oui, bien sûr. Viens Mary, on va commencer à rentrer.
- Oh, déjà ? Dit-elle en faisant une petite moue, mais on s'amusait bien…
- On reviendra. Mais là, il faut partir.

Elle commence s'en aller avec lui, mais il la sent un peu rêveuse. Et puis brusquement elle demande :

- C'était quoi ce qu'il y avait dans le sac bleu de la dame ? Un chien ?
- C'était un bébé Mary, et le « sac » bleu était une poussette.
- Un bébé ?
- Oui. Avant de devenir un enfant, on est d'abord un bébé.
- Vraiment ?

Elle reste songeuse un instant.

- Je ne me souviens pas avoir été un bébé.
- Si ça te rassure, moi non plus.
- Et d'où ils viennent les bébés ?

Ah. Ah. Ah. Il se doutait bien que la question finirait par tomber, mais il ne s'attendait pas à la voir arriver si vite.

- Ils viennent du ventre de la maman. Quand une maman aime très fort un papa et réciproquement, ils peuvent avoir envie d'avoir un bébé. Alors, le papa place une petite graine dans le ventre de la maman, qui va alors devenir un bébé au bout de neuf mois.
- Et après, on lui ouvre le ventre ?
- Mais qu'est-ce que tu as donc avec les ventres ouverts ? Oui, on peut ouvrir le ventre de la maman si le bébé n'arrive pas à sortir. Mais ce n'est pas nécessaire en temps normal…
- Ah bon.

Ils restent silencieux puis Ivan redemande :

- Pourquoi tu as une fixation sur les ventres ouverts ?
- C'est parce que j'ai vu ça dans un livre. C'est une petite fille qui avale une clé, alors pour la récupérer, on lui ouvre le ventre !
- … C'est un drôle de livre.
- C'est papa qui m'en a fait cadeau. J'avais même fais des dessins pour aller avec ! Si tu veux, je pourrais les refaire !
- … Ça m'intéresserais beaucoup que tu les refasses.
- D'accord !

Son tuteur ne l'a pas montré mais il a senti monté une certaine angoisse en lui. Il reste un moment à ruminer de sombres pensées avant de retrouver le guide de la ville. Il a beau être une nation, il ne connait pas chaque ville sur le bout de des doigts.
Même les siennes.

Malheureusement.

Elles changent beaucoup trop vites et sont bientôt nombreuses pour qu'il puisse s'imprégner des villes « moins importantes ».

Après une brève conversation, ils décident d'aller dans un magasin de jouets. Comme c'est un peu loin, il déplace la voiture au plus près. De toute façon, s'ils veulent rentrés avant la nuit, ils ont plutôt intérêt à revenir d'ici deux heures.

A peine Mary passe-t-elle la porte d'entrée qu'elle a l'impression de pénétrer dans un autre monde.

Il y a. Des jouets. Absolument. P-A-R-T-O-U-T !
Sans qu'elle ne s'en rende compte, sa bouche s'ouvre et ses yeux bleus se remplissent d'émerveillement.

- Eh bien, on dirait que ça te fais de l'effet je me trompe ?

Elle secoue positivement et vivement la tête. Les mots lui manquent tant !

- Va faire un tour et prend ce qui te plait le plus.

Toute intimidée, elle n'ose pas bouger. Il faut que son tuteur lui donne une petite tape dans le dos pour la faire avancer un peu, et finalement cède à la tentation de se promener entre les rayons.

Il y a des jolies poupées qui la regardent, emprisonnées dans leur cercueil de plastique. Elles sont si différentes de celles que papa lui faisait ! Il y aussi des petites figurines, des puzzles, des peluches d'oursons et aussi des voitures télécommandés !

Elle passe devant un train électrique qui crie « tchou-tchou ! » à intervalles régulières. La petite fille ne peut s'empêcher de penser à celui qu'elle a cassé* dans la Galerie. Mais elle était si en colère ce jour-là… Ce n'était pas de sa faute !

- Quelque chose ne va pas ?

Elle sursaute un peu. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il soit si proche d'elle…

- Non, tout va bien. Je regarde le petit train.
- Il n'est pas mal. Tu l'aimes bien ?
- Non.

Le petit train lui rappelle trop de mauvais souvenirs.

- Oh ? Pourquoi ?
- Papa m'en avait offert un, et je l'ai cassé. J'étais très fâchée, il ne faut pas m'en vouloir ! Ajoute-t-elle à toute vitesse.

Mary voit une ombre inquiétante passée sur le visage de Russie. Et puis, elle s'évanouie, pour laisser place à un radieux sourire :

- Je suis sûr que celui-là est mieux. Et puis, tu en prendras soin, pas vrai ?
- Uh, oui…

C'est vrai que maintenant, elle n'a plus de raison d'être en colère.

Elle a une maman qui l'aime – et qu'elle aime beaucoup aussi d'ailleurs !
Elle a une maison.
Elle peut manger autant de confiseries qu'elle veut.
Elle est « comme les autres ».
Et bientôt, elle se fera un tas d'amis !
Oui !

Au final, ils ont pris plusieurs livres d'images, le petit train, quelques poupées, des feutres, des crayons, un paquet de feuilles vierges et un gros panda en peluche.


°Quand pourrais-je la voir ?

C'est le seul message qu'Ukraine a envoyé après son coup de fil. Il ne l'a malheureusement remarqué qu'une fois Mary couchée –elle était exténuée de sa première sortie en ville.

°Quand tu le souhaiteras, répondit-il.

Il a attendu un peu sa réponse.

°Dans trois jours, est-ce possible ?
°Il ne devrait pas y avoir de soucis.
°Bien. Combien de temps je pourrais la voir ?
°La journée devrait-être suffisante.
°C'est peu...

Il se mord la joue, ennuyé. Il sent qu'il est vital pour Mary d'apprendre à connaître les membres principaux de sa famille, mais il ne se sent pas encore prêt à « la partager ».

°Est-ce que je pourrais au moins lui donner un coup de téléphone la veille ?

Le sourire lui revient.

°Ça me semble être une bonne idée.
°J'appellerai vers 19h.

Il a un petit regard triste. Ses messages sont si froids…
Il s'apprête à partir se coucher quand son téléphone lui donne un ultime message :

°Bonne nuit petit frère.

Son cœur se réchauffe un peu.

°Bonne nuit grande sœur.


Les deux jours avant la rencontre avec sa sœur aînée sont passés à toute vitesse. Il a principalement occupé Mary à l'entraîner à écrire les lettres cyrilliques, à jouer un peu avec elle -cela lui a fait tout drôle de recommencer à jouer avec des poupées… Cela devait faire… Au moins une éternité qu'il n'avait pas fait ça- et il lui montré comment faire un peu de cuisine.

L'enthousiasme et la curiosité de Mary sont une véritable bénédiction pour toutes ces nouvelles activités. Il doit bien admettre qu'il avait craint que sa petite fille montre un désintérêt, notamment pour l'écriture et la lecture, mais elle semble au contraire montrer un vif intérêt.

- C'est rigolo ! Lui a-t-elle dit, on dirait un message codé !
- Ce n'est pas entièrement faux quelque part…

C'est d'ailleurs à ce moment que cette dernière lui a dessiné la fameuse histoire de « Carry Careless et la Galette des rois ».

Il ne sait pas ce qui l'a horrifié le plus : la violence de la scène ou le sourire radieux et innocent de son enfant, toute fière de son travail.

Le dessin montre une petite fille aux cheveux roses, le ventre ouvert à l'aide d'un couteau (qu'il devine de cuisine), se noyant dans une mare de sang. En face, une autre petite fille, éclaboussée par le fluide rouge, tient une clé avec un grand sourire.

Ivan reste un long moment avant de prendre la parole :

- Qu'est-ce que ton père te disait à propos de cette histoire ?
- Je ne comprends pas la question…
- Est-ce qu'il y avait une morale ? Qu'est-ce qu'il te disait à propos de la petite fille qui a ouvert le ventre de Carry ?
- Rien de particulier, pourquoi ?

Il réfléchit à toute vitesse, essayant de trouver les mots.

- Ce qu'a fait la petite fille n'est pas bien Mary : on ne tue pas les gens.
- Mais elle voulait juste récupéré la clé !
- Elle n'aurait pas dû décider de cela toute seule. Si elle avait compris que Cary avait avalé la clé, elle aurait dû le dire à sa maman. Et là, les adultes auraient pu intervenir et retirer la clé sans lui faire de mal. Tu comprends ? On ne doit pas agir tout de suite pour ce genre de chose, il faut avoir du recul.

Elle est restée silencieuse un long moment. Son tuteur a jugé préférable ne pas insister d'avantage mais lui a tout de même annoncé que si elle a des questions, elle peut les lui poser quand elle le souhaitera. Mary a hoché la tête avec conviction.

Ce désagréable passage hante encore une partie des pensées d'Ivan, mais il le chasse et se concentre sur le présent. A savoir le coup de fil de sa sœur.

Bien évidemment, il a prévenu Mary qui n'a pas cessé de montrer son impatience et sa curiosité : « Quand est-ce qu'elle appelle ? » « Quand je la verrais ? » « Est-ce qu'elle est gentille ? » « Je pourrais lui montrer Monsieur Panda ? » « Tu crois qu'elle aimerait que je lui fasse un dessin ? » « Elle aime bien les bonbons ? » « Elle est plutôt grande ou petite ? ».

Et puis finalement, le téléphone a sonné. Aussitôt, la petite fille a bondi du canapé, abandonnant la télévision (cet appareil est magique pour la faire tenir en place) et sa peluche pour décrocher le vieux téléphone filaire :

- A l'eaauuuuu ?


*Il y a bel et bien un petit train cassé dans la boîte à jouets de Mary, ainsi que des rails griffonnées dans tout à l'intérieur de celle-ci. On voit d'ailleurs qu'une poupée (dessinée) a été écrasée sous le train

Et Old Doll est le thème joué lorsque la cinématique de Cary Careless and the Galette des rois s'enclenche.