- Tu n'oublies pas tout ce que je t'ai dit, hum ?
- Oui, répond posément la petite fille. Un : je ne dis pas que tu es une nation. Deux : je ne dis pas que je suis une peinture. Trois : si on me pose des questions sur ton métier, je dois répondre que tu travailles dans le gouvernement en tant qu'am-ba-da-sseur.
- « Ambassadeur ».
- Am-ba-ça-deur.
- C'est bon… Prête ?
- Ou-oui !

C'est le premier jour au centre aéré pour Mary. Russie pense déjà très sérieusement à la mettre dans une école, mais il a peur qu'elle soit déstabilisée par le retard qu'elle doit rattraper. Il lui a paru plus sûr et naturel de commencer par un centre de loisir.

Dire qu'il n'est pas tout de même un peu anxieux serait mentir. Il est inquiet à l'idée de la laisser toute seule, qu'elle n'arrive pas à s'intégrer pour une raison ou une autre, ou bien qu'elle laisse un « détail » sur sa vie qui pourrait déstabiliser ses futurs camarades.

Mais il a fait comme-ci de rien n'était. Elle est déjà assez tendue, c'est inutile de lui faire partager ses craintes.

- Tu seras sage, d'accord ? Tu feras bien ce que les accompagnateurs te diront ?
- Oui !

Il lui sourit tendrement et l'embrasse sur le front. Puis, timidement, la petite fille est allée rejoindre les autres enfants.

Elle tourne une dernière fois la tête mais sa maman a disparu. Son cœur fait un bond, elle se sent brutalement apeurée et seule. Malgré sa grande envie de pleurer, Mary se retient. Aujourd'hui, elle est avec plein de petites filles et de petits garçons de son âge, qui parlent normalement et qui ont des jambes. Tout comme elle. Il ne tient qu'à elle de devenir leurs amis.

Et c'est ce qu'elle va faire !


La journée pour Ivan lui a paru extrêmement lente et d'un ennui sans nom. Il a bien essayé de prêter attention aux directives de son supérieur et de ses adjuvants mais il était bien vite déconcentré par la moindre petite chose. Comme les personnes qui passent, les gribouillis qui fleurissent sur son carnet de notes ou les joies de faire tourner son stylo le plus rapidement possible sans le faire tomber. De toute façon, ce n'est pas comme si cette réunion au conseil de la fédération allait changer la face du monde.

Quoi que. Tout est possible.

Mais aucune décision n'a été prise et il est parti précipitamment chercher sa fille.

Cette dernière le recherche avec anxiété. Mais sa petite mine s'est aussitôt éclairée quand il l'a aperçu et il doit admettre que cela lui a fait un bien fou. C'est si rare, de voir un visage aussi lumineux et sincère quand quelqu'un croise son regard...

Il a cependant ressenti le regard intrigué des accompagnateurs et des parents présents. Il y avait en effet une majorité de femmes, escortées par quelques pères… Mais pas de père seul. Sans demander son reste, il est rapidement parti avec Mary.

- Comment c'est passé ta journée ? Interroge-t-il tandis qu'il allume la voiture.
- Ça c'est bien passé. Je me suis fait deux amis – Nathaniel et Irina. On a même mangé ensemble à la cantine ! Mais ce n'était vraiment pas bon, je n'ai mangé que la pomme et le gâteau.

Il pousse un léger soupire, ne sachant pas trop s'il est censé la disputé ou non.

- J'espère que tu as mangé suffisamment pour ne pas avoir trop faim cet après-midi, finit-il par dire.
- Hum, eh bien… Si…
- Ce n'est pas bien, tu sais.
- Mais ce n'était pas bon !
- Ce n'est pas une raison pour se laisser mourir de faim.
- Je ne me suis pas laissé mourir de faim !- Si tu as encore faim après être sortie de table, je considère que tu te laisses mourir de faim. Tu me promets de faire un peu plus d'effort la prochaine fois ?

Elle grommelle un peu entre ses dents mais il discerne un « oui promis » dans son baragouinage.

- … Mais je suis content que tu n'aies pas eu de problème… Continue-t-il.
- Bah en fait, j'ai quand même eu quelques problèmes, avoue-t-elle.

Ivan se raidit brusquement, son sang se gelant instantanément dans ses veines. Beaucoup plus sèchement qu'il ne le voulut, il lui demande de développer.

- Eh bien, quand je me suis présentée –comme tout le monde- Youri s'est moqué de moi parce qu'il trouvait que j'avais un accent bizarre ! Y a même d'autres enfants qui ont ri avec lui ! S'écrie-t-elle en faisant la moue, mais madame Yefimova a dit que ce n'était pas gentil de se moquer des autres et il a arrêté.

L'homme se détend un peu. Tant que cela n'était qu'un incident isolé et réprimandé immédiatement, il peut laisser couler. Et puis, ce n'est qu'un enfant… Ils ne se rendent pas toujours compte du mal qu'ils peuvent s'infliger les uns aux autres.

Mais sinon… Il ne tolérera pas que l'on pose la main sur Mary. Que cela soit physiquement ou verbalement.

Cela restera un mouvement, une pensée, insupportable et intolérable.

- Est-ce que ça va ? Demande anxieusement Mary.
- Hum ? Oh, oui, pourquoi ?
- Tu avais l'air très en colère… Et tu n'arrêtais pas de dire « colle-colle» en boucle…

Il a un petit rire nerveux et la rassure aussitôt. Il n'est pas fâché, et surement pas après elle.

Il lui jette un petit regard auquel elle répond par un sourire timide. Il pousse un soupir fatigué et lui souffle :

- Tu me promets de me dire s'il continue ou si quelque chose de similaire se produit ? C'est très important.
- Je te le promets… Mais ça commence à faire beaucoup de promesses tout de même.

Ivan lui passe gentiment la main dans les cheveux. Il n'avait jamais eu la chance de pouvoir être réellement protégé contre les autres qui l'avaient poussé à bout autrefois, il ne laisserait pas Mary souffrir la même chose.
A son geste affectueux, elle pousse un rire bref avant de diriger son regard vers la vitre de sa portière.

- Dis… Est-ce que j'ai vraiment une manière bizarre de parler?
- Uh… Tu as encore quelques petits problèmes avec la grammaire et certains mots que tu déformes, mais tu parles très bien pour quelqu'un qui n'a jamais eu de... Contacts directs ou de leçons.
- Hmm…

La petite fille prend une mine songeuse. L'adulte enchaîne que ce n'est pas un problème et que la majorité des gens seront en mesure de la comprendre.

Mais elle n'a rien dit, continuant de fixer la vitre d'un air vide.


Les jours ont continué inexorablement à s'écouler un à un. Tout parait bien se passer. Mary a réussi à trouver une place au sein de ses petits camarades et il n'y a pas eu d'autres incidents depuis son entrée. Tous les jours sauf le weekend, Ivan dépose Mary au centre de loisir, se rend lui-même au Kremlin ou autre lieu politique et revient la chercher vers 19h.
La petite blonde est devenue particulièrement proche d'Irina, se rendant régulièrement ensemble dans des parcs avec l'autorisation de leurs parents. Il va sans dire que ceux d'Irina furent un peu surpris de ne voir qu'un seul tuteur –et de surcroit de sexe masculin- lors de leur première rencontre.

- Vous êtes divorcé ? Lui demande la mère d'Irina pendant que les deux petites jouent au loin.
- C'est plus compliqué… Disons simplement que ma fille n'a jamais connu la douceur maternelle.
- Ah ! Excusez-moi, je n'aurais pas dû…
- Il n'y a pas de mal.

Comment pourrait-il être en deuil d'une personne qui n'a jamais existé ?

- En tout cas, vous pouvez être fier de vous occuper aussi bien de votre fille. Peu d'homme veulent prendre en charge leurs enfants, d'autant plus lorsqu'ils sont seuls ! Ceci dit, j'ai de la chance que mon mari…

La nation ne l'écoute plus que d'une oreille, reportant son attention sur les enfants qui chahutent autour d'un tourniquet.
Mary est si radieuse.


Il pleut un peu. Mais c'est un temps froid, avec l'humidité qui s'incruste dans au travers des vêtements. Un temps d'hiver, où on mieux à côté du radiateur qu'à l'extérieur.

Ils viennent tout juste de rentrer. Mary s'empresse de chercher des couvertures pour s'emmitoufler dedans avant de redescendre avec, s'asseyant dans la cuisine en attendant que le chocolat chaud soit prêt. Ivan, pendant ce temps, est parti chercher le courrier dans la boîte aux lettres. Il n'est qu'à moitié surpris d'en recevoir une de la part du trio de magicien.
La nation revient, sert la boisson –en se rajoutant un supplément de vodka pour lui – et les petits sablés qu'il a préparé la vieille. Mary, en incorrigible gourmande qu'elle est, se jette dessus en prenant une grosse poignée de gâteaux qu'elle met dans son assiette, avant d'en prendre un biscuit qu'elle trempe généreusement dans sa tasse et qu'elle avale goulument.

- Chais tellement hâte qu'il commenche à nécher, baragouine-t-elle la bouche pleine, il parait…

La petite fille est prise de toussotements violents, visiblement en train de s'étrangler avec sa propre nourriture. Son tuteur arrive à son secours en lui donnant une bonne claque dans le dos, lui faisant recracher d'office le sablé en bouillie.

- Arf, je ne sais pas ce qui m'a fait le plus mal, avoue-t-elle en reprenant son souffle.
- C'est pour ça que tu ne dois pas manger en même temps que parler. Et ce n'est pas la première que je te le dis. J'espère que ça te servira de leçon.
- Snif…
- Bois un petit peu, ça devrait passer. Et mange moins vite ! Les sablés ne vont pas s'envoler…

Tandis qu'elle recommence à manger (plus doucement cette fois-ci), il ouvre la lettre et commence à la lire en mâchonnant un gâteau.


Russie,

Nous avons étudié la prise de sang et le tableau après notre dernière rencontre.
Le tableau semble bien connecté à une sorte de dimension parallèle mais cette connexion est trop faible pour faire un voyage à moins de forcer le passage avec une quantité de magie suffisante – ce que nous n'avons pas fait. Il y a quelque chose d'anormale avec cet autre monde. Il n'a pas pu être crée « naturellement ». Guertena ne devait pas être n'importe qui, il devait avoir un don incroyable en magie pour avoir réalisé une telle chose, seul et en une seule vie.
Le fait que le passage soit aussi difficile à percer nous a longtemps tourmentés mais il nous a paru logique que Mary elle-même possède un certain don ou un taux de magie assez important. Cette hypothèse s'est vérifiée avec l'analyse de sang : elle a un taux nettement supérieur à la norme. Il ne serait donc pas improbable que des choses surnaturelles se passent autour d'elle et je te conseille de garder ceci en mémoire au cas où. Mais ce n'est pas uniquement ce que nous avons découvert. Mary semble posséder (aussi surprenant soit-il) un rapport surabondant de particules de pigments de peinture. Le taux est tellement important qu'un être humain standard en serait mort empoisonné.

Nous en avons déduis que Mary n'est pas humaine, plutôt une sorte d'hybride entre une peinture et un humain. Ce n'est qu'une hypothèse, mais le fait d'être à moitié « peinture » pourrait l'empêcher de s'épanouir comme une petite fille normale – à savoir, elle pourrait rester physiquement figée ainsi pendant plusieurs siècles, tout en restant vulnérable aux attaques corporelles.
Nous essayerons de trouver un moyen pour effacer son essence surnaturelle (ou au moins la rendre moins présente) mais nous ignorons combien de temps cela prendra. A toi de décider ou non de le lui dire.

Norvège, Roumanie et Angleterre.


- J'ai fini ! Je vais faire un dessin !
- Hum, oui, vas-y…

Ivan reste muet, tandis que la petite fille part en chantonnant. Il relit la lettre, une fois, deux fois, dix fois. Et puis, délicatement, le blond plie la lettre et la range dans l'enveloppe. Il monte dans sa chambre, la met dans l'un de ses tiroirs et redescend voir Mary. Elle est assise à la table de la salle à manger. Elle dessine gentiment avec ses crayons ce qui semble être sa chambre. Il y distingue quelques peluches plus ou moins disproportionnés, éparpillés un peu partout autour de son coffre à jouet.

- Ah ! Tu es là ! Attend, je vais te dessiner !

Elle prend une autre feuille avant de tendre son bras avec un crayon pour prendre les mesures, comme une artiste. Russie s'assoit en face d'elle, cachant sa torpeur du mieux qu'il peut.

Au bout de quelques minutes, elle lui donne son "chef d'œuvre". Il se reconnait, ainsi que Mary au centre du dessin. Ils ont l'air de se tenir la main sous un arc-en-ciel et une farandole de petits cœurs. Sur le côté, des gigantesques papillons jaunes volettent sans but. Il est surpris de voir que sa fille, dans son autre main, tient une fleur jaune tandis que lui a… Un soleil avec une tige ?

- Je voulais dessiner un tournesol, explique-t-elle, mais comme je ne savais pas à quoi cela ressemblait…
- Hum, je vois. Tu me donne le crayon marron ? Je vais juste corriger ce qu'il faut…

Une fois le cœur mit de la bonne couleur, ils regardent à nouveau le dessin.

- Il te plait ? Demande Mary.
- Oui. Il me plait beaucoup. Je le mettrais dans ma chambre.

Elle lui sourit joyeusement, lui assurant qu'elle lui en ferait plein d'autres à l'avenir. Elle s'apprêtait à en refaire un mais son tuteur l'interpelle :

- Mary, il faut qu'on parle.