Sarafina s'arrêta un instant pour tendre l'oreille. La nuit était bien avancée et tout était silencieux autour de Priderock, là où elle faisait sa ronde, mais une agitation lointaine ne cessait d'attirer son attention. Le bruit, si infime que seule une chasseuse aguerrie comme la lionne pouvait percevoir, venait du ravin.
" Ce sont encore ces hyènes, elles sont intenables. " songea-t-elle en se félicitant d'avoir eu l'idée d'instaurer des rondes nocturnes.
Malgré tout, elle dut admettre en son for intérieur que Scar avait le mérite de savoir les contenir si nécessaire…
Concentrée sur la clameur lointaine, elle ne vit pas la petite silhouette qui s'éloignait discrètement de Priderock.
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Kya scrutait la savane, ses yeux luisants dans la pénombre et le cœur battant la chamade. Après avoir pris mille précautions pour quitter la nouvelle tanière de son oncle sans le réveiller, elle avait failli se faire repérer par Sarafina.
Il fallait croire que la chance lui souriait cette nuit-là. Son plan était risqué et peut-être même un peu stupide, mais c'était la seule chose qui la sortait de cet état de torpeur endeuillé qui la possédait depuis maintenant plus d'une semaine, et elle ne pouvait que s'y raccrocher.
À peine eut-elle cherché une proie qu'elle dénicha la trace d'un lièvre dans les hautes herbes. Elle eut un sourire et se ramassa sur elle-même, prête à bondir.
La chance semblait bel et bien de son côté ce soir-là.
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Sa prise entre les crocs, Kya arriva enfin près de la nouvelle tanière des hyènes, qui s'étaient établies à l'orée du ravin entre plusieurs amas de rochers semblables à Priderock, mais beaucoup moins bien aménagés d'après ce qu'elle savait. Elle prit soin de ne pas trop s'en approcher en restant dissimulée par les hautes herbes, et essaya de repérer une hyène solitaire, ce qui s'avéra plutôt ardu.
Au bout d'un moment, elle en aperçut une qui s'éloignait du groupe à pas trainants, sûrement pour se diriger vers un point d'eau que la petite ligresse savait proche. Kya s'empressa de s'y rendre de suite, le plus discrètement possible. Elle déposa sa prise près du point d'eau et fit mine de s'y désaltérer alors qu'elle guettait l'arrivée de la hyène.
Celle-ci ne tarda pas à débouler devant elle.
« Oh, mais qu'est-ce que tu fais ici, lionceau ? Tu ne devrais pas être en train de dormir entre les pattes de ta mère ? Eh bien eh bien… »
Kya nota qu'un rictus carnassier avait vite remplacé l'expression stupidement étonnée de la hyène. La petite ligresse fit semblant de sursauter de frayeur et en quelques bonds se réfugia en hauteur sur un rocher. La hyène se dirigea lentement vers elle, ricanant devant la réaction de la petite ligresse. Il se mit à lorgner sur la carcasse du lièvre, sans détourner son attention de Kya.
« Eh, mais, tu ne serais pas la nièce du chef toi ? L'hybride ? »
Kya réprima une réplique cinglante et s'efforça de paraître effrayée et surtout, sans défense.
« Heum… Oui, c'est moi. Mon oncle m'a dit d'aller vous chercher quelque chose à manger. Alors, heu.. Voilà. »
Elle désigna sa prise au pied du rocher où elle s'était perchée, et se tapit sur elle-même, faisant mine de s'éloigner lentement.
Le sourire de la hyène s'élargit, et il s'approcha de la carcasse en se léchant les babines.
« Tu sais, lionceau, la nature est bien faite. Vous êtes des chasseurs, on est plutôt des charognards. Je sens que notre cohabitation va être… Tout à fait satisfaisante. »
" Dans tes rêves. " songea sombrement Kya.
Au fur et à mesure qu'il approchait et fixait toute son attention sur le lièvre, elle ne recula plus et se mit au contraire à se rapprocher dangereusement de sa cible. Tous ses membres étaient tendus dans la perspective de bondir sur la hyène à son insu et de planter ses crocs dans sa nuque. Elle prenait un gros risque, mais en jouant sur l'effet de surprise, elle s'en savait capable.
Une hésita le temps d'une seconde, mais l'odeur de la hyène qui était maintenant tout près fit bouillonner son sang dans ses veines et elle l'idée de la tuer lui apparue comme une évidence.
Au moment où elle sortit les griffes et concentrait son énergie, elle fut stoppée net dans son élan par trois hyènes qui déboulèrent des hautes herbes en aboyant à l'adresse de leur compère.
« Eh Ramzi, qu'est-ce que tu as là, ne me dis pas que… »
Les hyènes se figèrent net devant l'attitude meurtrière de la ligresse, avant de se ruer sur elle avec des grognements sourds.
Sa chance venait de l'abandonner.
Se maudissant de ne pas les avoir senti arriver, Kya fit volte-face juste à temps pour échapper aux crocs de son ex-cible qui semblait furieux d'avoir failli se faire prendre de telle sorte.
Malheureusement, elle ne fit pas trois foulées qu'elle tomba nez à nez avec une autre hyène menaçante.
« Alors bébé lion, on s'est perdu ? »
Kya feula de colère, les oreilles plaquées sur sa tête et la posture agressive, ce qui provoqua quelques exclamations de surprise chez les hyènes, dont le nombre qui encerclait Kya ne cessait d'augmenter.
« … Pas la peine de t'énerver comme ça, on veut juste s'amuser un peu… », susurra l'un des mâles.
Kya chercha désespérément une porte de sortie, mais elle était bel et bien coincée au milieu d'un cercle de hyènes clairement menaçantes. Haletante, elle s'efforça de ne pas céder à la panique et d'évaluer la situation. En duel, les hyènes ne savaient pas comment s'y prendre et Kya avait alors une chance de s'en sortir, comme l'avait prouvé son affrontement avec Shenzi.
Mais en meute, le défi devait insurmontable.
Un mouvement furtif attira son attention, et d'un mouvement de patte fulgurant, elle griffa violemment une hyène qui s'était un peu trop approchée. Celle-ci recula en couinant tandis que les autres grondèrent de plus belle.
Kya tenta alors le tout pour le tout :
« N'approchez pas ! Si vous me faites du mal, mon clan vous le fera payer très cher ! Comment vous croyez que mon oncle, votre chef, réagira lorsqu'il apprendra ceci ? »
Un murmure parcourut la meute, mais l'agitation autour d'elle ne décrut pas. Sa tirade avait eut un certain effet sur quelques hyènes, mais la plupart semblaient ne pas y prêter attention.
« Techniquement, si tu ne peux pas témoigner de ce qui va se passer, on pourra toujours dire à Scar que c'était un accident, si tu vois ce que je veux dire… »
La plupart des hyènes ricanèrent de plus belle à cette idée, tandis que le mâle qui s'était adressé à Kya, Ramzi, se rapprochait dangereusement d'elle en faisant claquer ses crocs d'un air provoquant.
Son rictus insupportait tellement la ligresse qu'elle ne mit pas longtemps à céder à la pulsion insufflée par son instinct.
Ah, il la cherchait ? Très bien, il allait la trouver.
Plus vive que jamais, elle fusa dans sa direction, passa en dessous de sa gueule qui claqua dans le vide et sauta sur sa gorge, en le faisant basculer en arrière sous la force de l'impact. Il semblait plus léger que Shenzi, d'après le souvenir de Kya, et elle l'entendit couiner avec une sombre satisfaction alors qu'elle raffermit sa prise et plantant ses griffes dans l'abdomen de la hyène.
Mais une fois de plus, elle avait oublié les autres hyènes.
En un instant, elle fut défaite de sa prise par un violent coup de patte, roula sur le sol et se redressa péniblement. Les hyènes ne ricanaient plus du tout.
« Très bien, ça suffit les plaisanteries… », gronda Ramzi.
À son ton, Kya comprit qu'elle n'avait plus beaucoup de temps devant elle. Elle devait fuir, mais où ? Elle voulut fouiller les alentours du regard mais elle ne put détourner son attention des trois hyènes qui étaient de plus en plus proches…
Et cette fois-ci, il n'y aurait personne pour la sortir de là.
Pour la première fois depuis une semaine, ce qui semblait une éternité, Kya se mit à souhaiter la présence de son oncle Scar…
« ASSEZ ! DÉGAGEZ DE LÀ !
Une voix féminine tonna dans la nuit, et elle sonna assez autoritaire pour que les hyènes autour de Kya devinrent immobiles. Quelques hyènes s'écartèrent pour laisser passer la nouvelle venue et Kya resta figée là, s'attendant à voir apparaître Shenzi, la femelle dominante, et la ligresse y vit une lueur d'espoir : Shenzi ne laisserait pas son clan la tuer, alors qu'elle était tout de même la plus "proche" de Scar…
Mais ce n'était pas Shenzi qui s'avança, à la grande surprise de Kya.
Il s'agissait de Kwanza.
« Mais qu'est-ce que vous foutez ? » , aboya-t-elle à l'adresse des hyènes. « Ne me dites pas que vous aviez eu l'intention de la tuer, elle aussi ? Il ne manquerait plus que ça ! »
« Qu'est-ce que ça peut faire ? Elle n'est pas l'une des nôtres, elle. » grogna Ramzi. « Et elle a voulu m'atta… »
« Qu'est-ce que ça peut faire ? Tu crois vraiment qu'on pourra rester ici tranquillement à partager leurs prises si tu menaces l'un d'entre eux ? Tu as vu de qui il s'agit, au moins ? C'est la nièce de Scar, pauvre crétin ! Tu crois vraiment qu'il laissera passer ça, alors qu'elle nous apportait une proie ? »
Kya en ouvrit la gueule de stupéfaction lorsqu'elle vit Ramzi baisser honteusement la tête devant Kwanza, qui était quand même bien plus menue que la plupart des hyènes.
Beaucoup d'entre elles commencèrent à se disperser, convaincue par les aboiements -apparemment très persuasifs- de la jeune Kwanza. Celle-ci plissa les yeux d'un air sombre, prit un air encore plus sérieux et se redressa du mieux qu'elle put avant de tonner :
« Quiconque s'approche d'elle aura affaire à moi, à ma tante ou à Scar lui-même ! Ou bien avez-vous déjà oublié ce qu'il nous a dit ? »
Devant l'étonnante - et quelque peu stupéfiante - autorité de Kwanza, les quelques hyènes qui étaient restées finirent par s'éloigner d'un pas traînant, non sans avoir lorgné Kya d'un œil mauvais.
Celle-ci se redressa avec précaution, et se tourna vers Kwanza qui abordait une mine triomphante.
« Eh bien, il s'en est fallu de peu, pas vrai ? », ricana cette dernière.
Kya resta sans voix pendant un moment, ne sachant que faire. Kwanza lui fit signe de la suivre, souhaitant sûrement lui parler l'abri des regards. La ligresse hésita un instant, mais finit par acquiescer. La jeune hyène venait de lui sauver la vie, elle pouvait bien lui faire confiance pour cette fois-ci.
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Elles s'installèrent dans les hautes herbes, à une distance respectable l'une de l'autre. Kya observait la hyène d'un œil nouveau, telle une énigme dont elle ne parvenait pas à déceler la clé. Kwanza lui paraissait plus mature, plus grandie que la dernière fois. Visiblement, elle avait plus de responsabilités et d'influence qu'elle avait cru. Elle ne put s'empêcher de demander :
« Comment… Enfin… Qui es-tu pour avoir autant d'autorité sur tes congénères ? »
Kwanza eut l'air légèrement surprise, avant de lui décocher un sourire malicieux.
« Haha, ça ? Figure-toi que je suis comme toi, la nièce de notre chef. Shenzi n'a pas encore de descendante, alors je suis son héritière directe. Nos mâles ne sont pas tous très intelligents, mais ils respectent notre autorité parce qu'ils savent bien qu'ils ont besoin de nous pour survivre. Et pour leur dire quoi faire ! »
Elle eut un rire léger, que Kya se surprit à ne pas trouver trop désagréable. Kwanza reprit une expression plus grave :
« Enfin, pour être honnête, tu es tombée au mauvais moment. Nous venons juste d'essuyer une querelle de clan, alors nos membres étaient un peu, disons… À fleur de peau. »
« Vos querelles ne me concernent pas. » , siffla Kya, qui regretta immédiatement son ton un peu trop froid.
« Oui oui bien sûr, mais je voulais juste préciser qu'ils n'auraient pas agi ainsi en temps normal. » assura Kwanza d'un ton sincère.
Kya se sentit soudainement obligée d'être honnête avec la hyène, ce qui l'agaçait quelque peu.
« À vrai dire… Je ne peux pas leur en vouloir totalement… »
D'une voix faible mais le regard franc, elle confia son plan initial à Kwanza. Appâter une hyène à l'écart des autres, la tuer et rapporter une preuve à son oncle pour défier son autorité, et optionnellement raffermir la menace qu'elle pourrait représenter pour les hyènes afin de les empêcher de s'en prendre à elle, Nala et surtout à Meethu. Kwanza écouta attentivement ses explications, non sans une certaine réserve.
« … Mais vu les évènements, sache que je me suis ravisée. » conclut Kya. « Je ne m'en prendrai pas à l'une d'entre vous. Pas maintenant que je t'en dois une. »
Kwanza l'observa un instant, en pleine réflexion. Puis elle se fendit d'un demi sourire.
« Tant mieux, dans ce cas. Suis-moi, ligresse. J'ai peut-être un moyen pour mener ton plan à terme. »
Devant l'expression à la fois surprise et méfiante de Kya, elle rajouta :
« Je viens de penser à quelque chose qui pourrait nous être bénéfique à toutes les deux. Viens. »
Les oreilles de Kya se redressèrent doucement, et son animosité envers la jeune hyène devint de moins en moins palpable. Sa curiosité l'emportait toujours sur sa méfiance, et son instinct lui soufflait qu'elle ne risquait plus rien. De plus, elle pensait pouvoir maîtriser la hyène si nécessaire, même si les évènements de la soirée lui avaient appris à ne clairement pas la sous-estimer.
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« Au fait, qu'est-ce que tu entendais par "vous avez l'intention de la tuer, elle aussi ?" » demanda Kya en coulant un regard en biais à Kwanza, qui trottinait à ses côtés.
La jeune hyène retint un soupir et murmura :
« Comme je l'ai dit tout à l'heure, le clan était secoué par une bagarre qui a éclaté en début de soirée. Je n'y ai pas assisté, mais ni Shenzi ni moi sommes arrivées à temps pour les arrêter. Il était déjà trop tard. L'un d'entre nous était mort dans l'agitation. »
Kya eut une moue de dégoût.
« N'aie pas de fausses idées. Ou de faux espoirs. Nous ne nous tuons pas entre nous, c'était juste un accident. Quoi qu'il en soit, autant en tirer profit… »
« Te donnerais-tu la peine de m'expliquer ce que tu as en tête ? Je ne suis pas sûre d'être tout à fait d'accord avec ce que tu as décidé de faire… »
« Bien. Tu m'as dit que tu voulais rapporter une preuve à ton oncle, pas vrai ? Cette preuve, je vais te la donner. Dis à ton oncle que tu as tué l'un des nôtres parce qu'il menaçait l'un de tes amis lionceaux. Scar demandera à mon clan de mieux se tenir, et tu obtiens ce que tu veux, tout autant que moi. »
Kya réfléchit un moment à cette idée. Il était tout à fait probable que son oncle réagisse ainsi, il ne voulait pas qu'elle puisse avoir une autre occasion de s'en prendre à l'un de ses sujets, et si la nouvelle venait de Scar, les hyènes la craindraient pour de bon et elle pourrait les tenir à distance encore plus facilement. Mais un dernier détail lui échappait :
« Et tu obtiendrais ce que tu veux dans cette affaire, parce que ton clan serait moins sujet aux débordements comme celui de ce soir, c'est bien ça ? »
Kwanza acquiesça distraitement. Kya ne put s'empêcher de railler :
« Alors tu as besoin de mon oncle pour contrôler tes hyènes ? Pourquoi ne vas-tu pas lui demander son aide toi-même dans ce cas ? »
D'un calme à toute épreuve, Kwanza daigna seulement lui lancer un regard noir avant de s'expliquer :
« Il n'empêche que je ne suis pas la femelle dominante, seulement sa nièce, et Shenzi ne voudra pas s'embêter avec ces histoires. Et jamais je n'oserai aller confronter Scar à ce sujet. Je préfère largement te laisser cette part du boulot. »
Kya nota qu'en plus de craindre son oncle, les hyènes lui semblaient étrangement dévouées, ce qui échappait à la compréhension de la jeune ligresse. Comment pouvait-on se ranger aux ordres d'un leader qu'on craignait ?
Mais c'était sûrement dans sa nature féline de ne pas saisir cette idée, et Kya ne chercha pas à poser plus de questions.
Kwanza s'arrêta enfin. Elles étaient au bord du ravin, loin des autres hyènes. Kya distingua la forme sombre d'un corps qui gisait en bas. Pendant un moment, elle se souvint d'un autre corps dans ce même ravin, et secoua la tête pour reprendre ses esprits à temps. Ce n'était pas le moment de flancher.
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Quelques instants tard, au même endroit Kya et Kwanza se hissèrent péniblement au bord du ravin, la ligresse portant son butin dans sa gueule. Elles se séparèrent sans un mot, jusqu'à ce que Kya se fige et interpellât la hyène.
Elles échangèrent un long regard étrange, ni trop haineux pour Kya, ni trop méfiant pour Kwanza.
Elles semblèrent songer à la même chose : comment les évènements les avaient fait autant grandir en si peu de temps.
« … Merci. Pour ce soir. » murmura finalement la ligresse.
Kwanza eut son habituel demi-sourire, et les deux femelles s'en allèrent chacune de leur côté, et leurs silhouettes se fondirent dans la nuit.
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Et moi qui avait voulu écrire un peu d'action... Pour écrire finalement que du dialogue. ಠ_ಠ'
